‹ Cours de philosophieChapitre 5 sur 16 · II. Autre proposition de Locke : < La signification · texte numérisé non relu

II. Autre proposition de Locke : < La signification

< des mois est p3rl'aiiemenl3rbitraire(l). i Hoi-méme je viens de reconnaître que la plupart des imposiUons

(t) Lit. lit, cbap. ir,S8.

VINaTIËHE LEÇON. T9

de mots sont arbitraires , et viennent DOtt-seulement de l'iDlelligence , mais de la volooté. Je crois fermement qae la plupart des mots sont conventionnels; maû la question est de savoir si tous les mots le sont ; il s'agit de savoir s'il n'y a absolument pas noe seule racine dans le langage qui emporte avec soi sa signification, qui ait un sens naturel, qai soit le fondement des conventions ultérieures au lieu de venir de ces conventions. C'est une grande question que Looke a tranchée d'un seul mot , et que toute son école a regardée comme définitivement résolue : elle ne l'a pas même agitée. En tout cas, lors môme que j'accorderais, ce que je ne puis accorder d'une manière absolue , que tous les mots sont arbitraires, je réserverais les lois du rapport des mots entre eux. Une langue n'est pas une simple collection de mots isolés ; c'est le système des rapports de toute espèce de mots entre eux. Ces rapports si divers se ramènent à des rapports invariables, qui constituent le fond de chaque langue, sa grammaire, la partie commune et identique des langnes,e'està-dire la grammaire générale, laquellea ses lois, seslois nécessaires qui dérivent de la nature même de l'esprit humain. Or, chose remarquable , dans le livre sur les mots, qui comprend tout un volume dans la traduction de Coste, liOcke traite sans cesse des mots , jamais de kurs rapports, jamais de la sjnlaïe, jamais du fond véritable des Langues ; il y a une foule de réflexions particnlières , ingénieuses , pas de théorie, pas de véritable grammaire. C'est l'école de Locke qui a converti

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»0 HISTOIRE DE LA PBIL090FBIE.

lea remarques isolées du mattre tn an sjstème grammatical vrai on faui , que nous rencontrerons un jûur.

111. Mais voici une proposition tout autrement impoptante. Locke déclare expressément que ce qu'on appelle génial et nniversel est un ouvrage de t'enteodement, et que l'esBence réelle n'est pas autre chose que l'essence nominale. Ur. III, chap. m, § 2 : i Ce qu'on I appelle général et universel n'appartient pas à l'exis- ■ tence réelle des choses , mais c'est un ouvrage de i l'enlendemest qu'il fait pour sou propre usage , et • qui se rapporte uniquement aux signes, i Vous le voirez : c'est le fond même du nominalisme. 11 importe donc d'examiner, quoique succinctement , cette proposition, qui est devenue dans l'école de Locke un principe incontesté, un préjugé placé au-dessus de b discusMon.

J'aperçois un livre , un autre livre, un autre livre encore ; je, néglige par l'abstraction leurs différences de position, de grandeur, de forme, de couleur ; je m'attache à leura rapports de ressemblance qu'il est inutile d'énumérer, et j'arrive par les procédés connas à l'idée générale de livre, ci celle idée générale est exprimée pour oioi par le mot livre. Or qu'y a-t-il sous cemot?Od, raessieun, ni plus ni moins M" la supposition qu'entre les différents objets placés sons mes yeux il y a , outre les différences qui les séparent , des ressemblances, des qualités communes, sans quoi aucune géoéralitaUon ne serait possible; 3" la supposition qu'il s'est trouvé un esprit capable de recon-

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vnCTlfcMB LBÇOK. RI

■altrecei qualités commaDM ; 5" enSn , la luppoailion qa'il j a des objeU réellement exùtanta, dea Unes réels , sujets de ces qualités owniDuiies. Le not liwe représcDie tout cela : diBéreats livre» *uistaiit dans ia nature, des qualités commuoes mtre ces diflérralt lÏTrea et un esprit capble de réunir ces qualités com> muoes et de les élever à lear idée i^nérale. Hais ioAépendammeal de ces livres divers et réeU, de leur» qa»liléa communes et de l'esprit qui les ctuçoil, le mot livre esprîme-t-il, reprétente-t-îl quelque ohose d'eiis* tant qui œ soit ni tel ni tel livre , mais le livre en soi t Non, certes. Donc le mot livre n'est qu'un mot, un piv mot qui n'a point de type spécial , d'ubjei réel aiiatant dans la nature ; il ait donc cwtain qne l'nssMioo géaâr raie du livre se conrood aveo son essence nommaLe , que l'être du livre n'est qu'un mol , et ici je sws tout à fait de l'avis de Locke et du noininaliuue.

Hais n'y a-t-il pas d'autres idées générales ? Examinons : j'aperçois un norps, et k l'inslant même mon esprit ne peut pas ne pas supposer qu'il est dans un ceriaineHpacc particulier, qui est le lieude ce corps particulier. J'aperçois un autre corps, et mon esprit ne peut pas ne pas croire que eut autre corps particulier est aussi dans un espace particulier, et aioû j'arrive , et j'arrive bientôt, vous l'avez vu , sans avoir besoin de passer par une langue suite d'eipérianoes, à l'idée générale de l'espace. Reste i savoir ai cette idée (générale d'espace est exactement la même que l'idée générale de livre, etsilemotespacenesignifie lien déplus

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8t BtSTOIRE DB L* PHlLOfiOPHIE .

que le mol livre. Consultoni l'eipril bumain, e[ la vérité des faits intérieure. C'est un fait incontestable que, lorsque tous parlez du livre en géoéral , nul de vous n'ajoute à IHdée de livre celle d'uoe existence réelle. Au contraire , je demande si , lorsque vous parlez de l'espace en général, vous ajoutez ou n'ajoutez pas à cette idée la croyance à la réalité de l'espace t Je vous demande s'il en est de ^espace comme du livre ; ù vous croyez, par exemple, qu'il n'y a hors de vous que des espaces particuliers, qu'il n'y a pas un espace universel capable d'embrasser tous les corps possibles, un espace ud et identique i lui-mSme, dont les différeats espaces particuliers ne soûl que des portiuis et des mesures arbitraires? H est certain que quand vous parlez de l'espace vous avez la convictioa qu'il y a hors de vous quelque chose qui est l'espace, comme lorsque vous parlez du temps , vous avez la convietion qu'il y a hors de vous quelque chose qui est le temps , lors même que vous ne connaissez ni la nature intégrante du temps ni celle de l'espace. Les différents temps, les différents espaces ne sont pas , messieurs , les éléments consiiiutils de l'espace et du temps ; le temps et l'espace ne sont pas seulement pour vous la colleclion de ces différents temps et de ces différents eqiaceg. Mais vous croyez que l'espace et k temps sont par eux-mêmes , et que ce ne sont pas deux oit trois espaces, deux ou trois ûècles qui constituent l'espace et le temps ; car tout ce qui est emprunté à i'exp^ience , soit en matière d'espace, soit en matière

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î LEÇO:i. KS

de lemp«, eti fini, et le caracière de l'espace, du temps, est pour V0D8 d'âlre infini , d'être sang commencement et taog fia : le temps «e ré«out dans l'Éternité comme l'espace dans l'immensité. En un mol, une croyaoce invincible de la réalité du temps et de l'espace est attachée pour vous à l'idée générale de temps etd'espcfl. Voilà ce que croit l'esprit humain ; voilà ce qui est attesté par la conscience. Ici le phénomène est prédsémeot inverse de celui que je vous signalais tout k l'heure ; et tandis que l'idée générale de livre ne suppose dans la pensée au eu ne convie lion de l'existence de quelque chose qui soit le livre , ici , au contraire , à ridée générale de temps et d'espace est attachée la conviction invincible de la réalité de quelque chose qui est l'espace et le temps. Sans aucun doute . le moletpaee est un pur mot comme oeluide livre; mais ce mot emporte avec lui la supposition d'une chose , de quelque chose de réel en soi ; là , messieurs, est la racine et la raison du réalisme.

Le nominalisme pense que les idées (générales ne sont que des mots ; le réalisme pense que les idées générales supposent quelque chose de réel : des deux côtés , égale vérité , égale erreur. Oui , sans doute , il y a un trÈs-graod nombre d'idées générales qui sont purement collectives , et qui ne représentent rien autre chose que les qualités communes des objets sans impli> quer aucune existence ; et en ce sens le nominalisme a raison. Mais il est certain aussi qo'il y a des idées générales qui impliquent la supposition île l'eiiêtence

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•< HIBTOIBE DB U PBILOfiWaiE.

réelle de lenr objet : le réalifuaes'appuie sur cette base, qai eat incontestable. Voici mataienant le tort du nominalime et du réalisme. La force du réalisme résida dans les idées générales qui impliquent invinciblement l'existence extérieure de leurs objets ; ce sont , tous le savez , les idées générales , universelles et nécessaires ; il part de là ; mais dans le cercle de ces idées supérieures il attire et enveloppe les idées qui sont purement collectÎTeseirela^ves , nées de Tabstraction et du langage. Ce qu'il avait le droit d'al&rmer des unes , il l'affirme aussi des autres. Il avait raison sur un point ; il veut avoir raison d'une manière absolue et eicluùve ; là est son tort. De son cAté , le nomînalisme, parce qu'il démontre avec évidence qu'il y a beauconp d'idées générales qui ne sont que des idées collectives , relatives et de purs mots , en conclut que toutes les idées générales ne sont que des idées générales , collectives et relatives , de purs signes. L'un convertit len cboses en mots , l'autre convertit les mots en choses. Tous deux ont raison au point de départ ; tous deu:^ s'égarent dans la conclusion par leurs prétentions excessives et absolues. En général , l'école sensualiste est nominatiste, et l'école idéaliste est réaliste. Encore une fois , des deux cAtés , toujours de l'incomplet et de l'eKclusif; moitié vérité et moitié cireur.

IV. Je termine par vous signaler une proposition de Locke , ou plutdt une autre tendance du troisiénft Itvredel'fMat turl'mimdemmt hwmotN.qu'il importe de resserrer dans de justes limites. Partout Locke atlri-

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VIKGTIËIU LEÇON. 8B

boe aux mota (i) la plus grande partie de nos erreora ; et ai vont commentes le maltra par les élërei , voaa trouverez dam toua les écrivainï de l'école de Locke que toutes lei dJRputet vmt des disputes de mots ; qu'une science n'est qu'une langue , ce qui est vrai si les idées générales ne sont que des mots , et par coui£queot qu'une langue bien faite est une science bien fitite. Je m'inscris en faux cmitre ce qu'il ; a d'exagéré dans cm assertions. Nnl donte que les mots n'aient une grande influence ; nul doute qu'ils ne soient pour beaucoup dans DOS erreurs , et qu'il ne faille s'appliquer à se faire la meilleure langue possible. Qui le conteste f Maïs la question est de savoir si toute erreur dérive du langage , et si une scieuce n'est qu'uue langue bien faite. Non , messieurs; les causes de nos erreurs sont très-diverses ; elles sont et plus étendues et plus profondes. La légèreté, la prèsomptioo, la paresse, la précipitation, l'orgueil, mille et mille causes morales influent sur nos jugements , iadépeadamment de leurs signes extérieurs. A part même toutes ces causes morales, remendenieut bumain n'a qu'une puissance liuûlée ; il est capable de la vérité , et il est capable aussi de l'erreur : les vices du langage peuvent s'ajouter à ces causes naturelles et les aggraver, mais ils ne les constituent pas. Si vous y regardez de près , vous verrez que la plupart des disputes , qui semUent d'abord des disputes de mots , sont an fond des disputes

(t) Ut. Ill,cbap. ii,s4;llT.IV,jHU«iat.

su UISTOIBE DE (.« PHILOSOPHIE.

^echosee. L'huraanité.esl trop sérieuse pour s'émouvoir et verser souveai le plos pur de son saDg pour des querelles verbales. Les guerres ne roulent pas sur des disputes de mou : j'en dis autant des autres querelles, des querelles tbéologiques et des querelles scientifiques dont on raéconnatl la profondeur et l'importance quand on les rcsoul eif de pures logomachies. Assurément toute science doit rechercher une langue hien faite ; mais c'est prendre TefTet pour la cause que de supposer qu'il y a des scieflceg bien faites parce qu'il y a des langues bien faites. Le contraire est vrai; les sciences ont des langues hien faites quand elles sont elles-mjmes bien faites. Les mathématiques , la physique, la chimie, sont des sciences très-bien faites elellesontdes langues bien faites. Pourquoi, messieurs'! Parce que dans les mathématiques les idées ont été parfaitement déterminées ; la simplieité , la rigueur et la précision des idées ont enfante et enfantent nécessairement ta rigueur, la précision et la simplicité des signes. Il implique que des idées précises s'expriment daus un langage confus ; ou si dans l'enfance d'une langue il en était ainsi quelque temps , bientôt la précision , la rigueur et la tiiité des idées réformeraienl le vague et l'obscurité du langage. L'excellence des sciences physique et chimique vient évidemment d'eipérienceg bien faites. Lee faits ayant été observés avec précision et décrits avec tidélilé , le raisonnement a pu s'appuyer sur ces faits avec certitude , et en tirer des conséquenoee et des applîeatious l^ilimes. De là

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TINGTlËliG LEÇONi SI

«tt «orti et devait urlir un hoa sjBtème de lignes. Faites b snpposilion contraire ; supposée des expériences mal faites : plus le raisonneineDtqui se fondera lar cet fausses donoées sera sévère ; plus il en tirera d'erreurs , plus il donaera à l'erreur de portée et d'é' tendue. Supposez que les théories qui résultent de ces eipériences imparfaites et vicieuses soieul représentées par le» signes les plus simples , les plus analogues, les mieux déterminés; qu'importera, messieurs, la bonté des signes • si ce qui est caché sous ce langage excellent est une chimère ou une erreur? Prenei la médecine. On se plaint qu'elle soil si peu avancée. Que croyez-vous qu'il faille faire pour ta tirer des régions de l'hypodiëse el l'élever enfin au rang d'une science? Croyez-vous que ce soit d'abord par une langue bien fhît« que vous réformerez la physiologie et la médecine 1 ou ne pensez-vous pas que le vrai remède est l'expérience , et avec l'expérience l'emploi sévère du raisoDnementî Un bon système de signes viendra de lui-même ensuite ; il ne pourrait venir antérieurement ou il viendrait inulilement. Il en est de même de la philosophie. On a répété sans cesse que l'artifice de l'esprit bumain est tout entier dans celui dti langage ^ et que la philosophie serait linie le jour oit le langage philosophique serait achevé ; ei on est parti de là pour iirranger une certaine langue philosophique plus vu moins claire, facile, élégante, et on a cru que la philosophie était achevée. Elle ne l'était pas; elle était loin de l'être. Ce préjugé l'a relardée mâme , en éloî-

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gnant respérience. Liuience pbilotophïqne , comme tonte science d'observatioD et da raisonnemeot , vit d'obterra lions bien faites et de raisonnements rigoareas. C'est là , et son pas ailleurs , qu'est toot l'avenir de la philoec^hie.

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