‹ Cours de philosophieChapitre 4 sur 16 · HISTOIRE DE LA PBILOSOPBIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PBILOSOPBIE

ridée, maù sur cette affirmation qui y est qnelqnefo» ajoutée , savoir , que celte idée a nn objet réellement eiistant dans la nature. Vous n'êtes pas dans l'erreur, parce que vous avex l'idée d'un ccnUare; mais tous êtes dans l'erreur lorsqu'à cette idée de centaure vous joignez celte affirmation , que l'objet d'une telle idée existe. Ce n'est pas l'idée prise en elle-même, c'est le jugement qui y est joint qui contient l'erreur. L'éctde de Locke a développé et mis en lumière cette jadîciease observation.

Le second livre est terminé par un excellent chapitre sur l'association des idées (<). Non-seulement les idées sont claires ou obscures, distinctes ou confuses, réelles ou chimériques, complètes ou incomplètes, vraies ou fausses; elles ont encore cette propriété incontestable, qu'à l'occasion de l'une nous concevons l'autre, qu'elles se rappellent et s'attirent les unes les autres 11 y a des associations d'idées naturelles, nécessaires et raisonnables; il ; en a de fausses, d'arbitraires et de vicieuses. Locke a très-bien vu et vivement signalé le danger des dernières; il a montré, par une multitude d'exemples, comment très-souvent, par cela seul que nous avons vu deux choses par hasard réunies, celte association purement accidentelle subsiste dans l'imagination, et subjugue l'entendement. De là, la source d'une foule d'erreurs, et non-seulement d'idées fausses, malade sentiments faux, d'antipathies ou de

(1) Liv. Il, ch3i>. xixiu.

VWGTIËHE LEÇON. 11

sympalhîes aiitimires, d'aberratioi» qni lonTent dégénèrent en folie. Oa trouve ici daos Locke les conseils les plus sages pour l'éducation de l'âme et pour eelle de l'esprit, sur l'art de rompre de bonne heure les fausses liaisons d'idées, et de restituer à leur place les liaisons raisonnables qui sortent de la nature même des idées et de celle de l'esprit humain. Je ne regrette qu'une chose, c'est que Locke n'ait pas poussé plus loin l'analyse, et qu'il ait encore laissé tant de vague et d'indécision sur celle importante matière. H ne devait pas lui sufGre de constater qu'il y a des liaisons vraies, naturelles et raisonnables, et des liaisons fausses, accidentelles et déraisonnables , il fallait exposer en quoi consistent les liaisons vraies ; il fallait déterminer quelles sont les plus considérables, les plus habituelles de ces liaisons légitimes, et essayer de remonter jusqu'aux lois qui les gouvernent. Une théorie précise de ces lois cdt été un immense service rendu à la philosophie, car les lois de l'association des idées reposent sur les lois mêmes de l'eniendement. Enfin, quand Locke passe aux associalions vicieuses, il aurait dû montrer quelle est la racine de ces associations, et quel est le rapport des fausses liaisons aux vraies. On n'a vu que le c6té extravagant de l'entendement humain tant qu'on ne s'est pas élevé à la source , à la raison de l'extravagance. Ainsi, par exemple, Locke recommaude sans cesse, et bien justement, de rompre dans l'esprit des enfants la liaison habituelle des fantômes et de robscurité. Une analyse plus savante aurait

D.5.l.i=t;..,GOO^k'

n msTOiu ■)■ Là. HiLosoraiE.

recherché na qui repOM cette anocMiion d'idées «lire dei élres njUérieiii el la duîi, les ténibres, l'olwc»rilé. On n'a jamais nni dans l'esprit ou dans l'image nation l'idée de fintAmes ou de spectres à l'idée du soleil et de la lumière éclatante. Il y a donc là une extravagance asauréroent , mais une extravagance qoî a sa raison, qa'iledl éié curieux el utile de rechercher; il y a là une liaison vicieuse que l'analyse ne peut expliquer complètement qu'en la rapportant .H une autre liaison d'idées, naturelle et légitime , pervertie dans le cas particulier. D'ailleurs, je le répète, tout ce chapitre est d'un observateur ingénieux, d'un véritable philosophe ; et nous verrons plus tard que l'association des idées est devenue entre les mains de l'école de Locke un rlcbe sujet d'expériences et de sages leçons, un point fécond qu'elle a particulièrement affectionné et étudié, et sur lequel elle a rendu d'incontestables services à la raison humaine.

Telle est l'analyse exacte et fidèle de ce second livre. Locke a lait sortir de la sensation ou de la réflexion toutes les idées ; il a fait voir leur génération, le jeu de leur développemeni, lesdifférents caractères généraux sous lesquels on peut les classer, et leur propriété la plus remarquable, la plus utile ou la plus dangerense : l'idéologie, la psychologie, au moins celle de Locke, est achevée. Il s'agit maintenant de passeiaox applications de l'idéologie, à la connaissance des objets et des êtres à l'aide des idées : tel sera le sujet du qualrtèoTC livre. Mais Locke ayant très-bien vu

VINGTIËHfi LEÇOIC. TS

quel eit le rapport des moU ans idées, et combien le* mots (ont une canae féconde d'erreurs pour l'eotendemeDt bumaia , il consacre un troisième livre tout entier i l'euroea de la grande question dei signes et du langage.

Vous urez que c'est encore U un des pointa «ur lesquels l'école de Locke a été le plus 6dèle à son chef; c'est le sujet favori de ceiie école, et je m'empresse de reconnaître qne c'est la qaeitîon, avec celle de l'association des idées, sur laquelle elle a le mieux mérité de la philosophie. Je rends hommage à une foule d'idées saines, ingénieuses, et mËme originales, qui sont répandues et semées dans l'étendue de ce troisième livre. Locke a vu à merveille quelle est l'intervention nécessaire des signes , des mots , dans ta formation des idées abstraites et générales; quelle est rinfloence des signes et des mots dans les définitions, et par conséquent dam une partie considérable de b logique : il a vu et signalé les avantages d'un bon système de signes, l'utilité d'one langue bien faite, le danger d'une mauvaise, lesdisputes de mots auxquelles une langue défectueuse réduit trop souvent la philosophie, et sur tous ces points il a ouvert la route oji ■on école est entrée. S'il n'y a pas été bien loin, c'est loi qui l'a frayée ; s'il a laissé échapper bien des observations profondes qui ont éié la conquête de ses successeurs, en revanche il a évité bien des erreurs systématiques où ils sont tombés. Ainsi fidèle à sa méthode, de rechercher beaucoup plus encore l'origine des

1t HISTOIBB DE LA PHILOBOPBIE.

chosea que leurs caractères actuels, Lecke M'a pat manqné de rechercher, quoique très - briëvemeDt , qoelle est rorigioe des mois, des signes, du langage. Il a reconnu que les malériaux du langage préeiistent dans la nature, dans les sons, dans celui de nos organe» qui est propre ï en former ; mais il a parfaiten)ent compris que , s'il n'y avait pas autre chose que des sons, mâme des sons articulés, il y aurait les matériaux des signes, il n'y aurait point de signes encore. 11 n'y a de signes qu'à une condition, savoir, que l'entendement attacbe un sens , un sens quelconque à ce son, pour qne ce son devienne signe, signe d'une conception intérieure de l'entendement, i On peut, dit

< Locke (i), dresser les perroquets el plusieurs autres I oiseaux k Tormer des sons articulés et assez distincts ;

< cependant ces animaux ne sont nullement capables I de langage. Il était donc nécessaire qu'outre les sons ( articulés l'&omme fdt capable de m Êtrvir de cet t nmt comme ngnet de tet eane«plions intiriewrei, t et de les établir comme autant de marques des idées ) que nous avons dans l'esprit, i D'où il suit 1° que les langues ne sont pas tilles des sons, c'est-à-dire des organes et des sens , mais de l'intelligence ; 3° que l'inteltigence n'est pas Rlle des langues , mais qu'an contraire ce sont les langues qui sont filles de l'intelligence; 3° que la plupart des mots ayant, ainsi qae l'a très-bien remarqué Locke , une signification arbi-

(1} Ut. lll,cb«p. r,S)9L3.

VINGTIËUE LKÇUn. 1S

traire, noo-ienlemeat les langues sont filles de l'intelligence, mais qu'elles sont même en grande partie filles de la volonté ; tandis que dans le système qui a prévalu et dans l'école de Locke et dans une école tout opposée , on fait venir l'intelligence du langage, ici, tans trop se demander d'aii vient le langage, là, en le faisant venirde la sensation et du son, sang se douter qu'il y a un abîme entre le son comme ion, et le son comme signe, et que ce qui fait le signe c'est le pouvoir de comprendre, c'esl-à-dire l'esprit, l'intelligence. Les ions et les organes qui les perçoivent et les produisent sont les conditions du langage, son principe est l'intelligence. Ici, du moins, je peux féliciter Locke de n'avoir pas confondu la condition d'un principe avec ce principe lui-mSme : nous verrons que ses successeurs n'ont pas été aussi sages (i).

Je vais maintenani tirer de l'ensemble de ce troisième livre et des ihéories qu'il renferme, un certain nombre de pointe importants qui me paraissent suspects, ou danteui ou faux : vous en jugerez.

I. Locke affirme (*) < que les mots tirent leur pre- < miëre onglne d'autres mots qui signifieut des idées ( sensibles, > c'est-à-dire qu'en dernière analyse tons les mots ont pour racines des mots élémenlaires , sigpes d'idées sensibles.

D'ab<»il, on peut nier la vérité absolue de cette pro-

1S BISTOUK DE U PKILOaOPBlE.

poiilimi. Je t»i toos donner deux moto, et je vmu demanderai de les réduire à de> moU primitifi qui eipriment des idées lensiblei. Prenez le mot j> ou mot. Ce mot , an moins dans touies les langues qui me sont coonaes, est irrédoctible, indécomposable, primitif; et il n'exprime aucaoe idée sensible , il ne représente rien qne le sens que l'intelligence y attache; c'est nn pur, on véritable «gne , sans nul rapport à aucune idée sensible. Le met élre est exaclement dans le même cas ; il est primitif et tout intellectuel. Je ne sache aucune langue où le mot français Un soil exprimé par an mot correspondant qni représente une idée senùble ; donc il n'est point vrai que toutes les racines du langage soient en dernière analyse des signes d'idées sensibles. De plus, quand cela serait vrai, même absolument, ce qui n'est pas, voici seulement ce qu'il faudrait en conclure. L'homme est porté d'abord par l'action de toutes se* facultés hors de lui-même et vers le monde extérieur ; ce sont les phénomènes du monde extérieur qui le frappent les premiers; ce sont donc ce* phénomène* qui reçwvent les premiers nom* ; les premiers ùgnea sont empruntés aux objeM sensibles ; ils sont teints en quelque sorte de leur* couleurs. Lorsque ensuite l'homme, en se refilant sur lui-même, atteint plus ou moins distinctement des [4iénomènQs inteltecuiels, qu'il avait bien entrevus d'abord, mais confusément ; et lorsqu'il veut exprimer ces nouveaux phénomènes de l'&me et de la pensée , l'analogie le porte à rattacher les signes qu'il cherche aux signes

i^Goo^k

< TIiraTIÈHS LBCOn. 11

qn'îl {MHaëde déji, car Tanalogifl est la lot de lonw langue nainante oa développée : de là les métaphore* dans lesquelles l'analyie résout la plupart de« signes des idées morales les plus abstraites. Hais il ne s'eugnit pas du toul que l'homme ait voulu marquer par là 11 génération de ses idées ; et de ce que les signes dfl certaines idées sont analogues aui signes de certaines antres, il faut conclure que tes uns ont été faits après les antres et sur les autres, et non pas qoe les îdé^ de loua ces lignes soient en ellei-méines identiques ou analogues. C'est pourtant, messieurs, d'après ces analogies purement verbales, et qui, je le répète, ne rendent pas compte de tous les phénomènes du langage, qne l'école de Locke , se prévalant des rapports des mol* entre eux et du caractère sensible de la plapart des racines, a prétendn que, tous les signes dérivant en dernière analyse de ugnes sennbles , tontes 1» idées dérivent également d'idées sensibles. C'est li le fond dn grand ouvrage de Home Tooke, qui, pour la grammaire , a développé avec une fidéliié hardie le système déjà clairement indiqué dans le § S du chapitre f" du 111* livre de YEtsai twr VenUnd»meni Awnain, système plus nu moins d'accord avec l'intervention nécessaire de l'intelligence dans la formation du langage que Locke avait lui-même signalée, et avec la puissance de la réfleiion distincte de la sensation dans l'acquisition de nos connaiûances. i Une autre < chose, dit Locke, qui nous peut rapprocher un peu t plu* de l'ongine de toutes nos notions et connais-

D.5.l.i=t;..,GOOgk'

1R BIBTOIBE DS LA PBILOSOFHIE.

t onces, c"»! d'obterver combien les mois dont nons

I nous servons dépendent des idées sensibles, et

I comment ceux qu'on emploie pour signifier des

I aetions et des notions tout à fait éloignées des sens

I tirent leur origine de ces mêmes idées sensibles,

) d''où ils sont transférés à des significations plus

I abstruses, pour exprimer des idées qui ne tombent

< point sous les sens. Ainsi les mots suivants : imo'

< giner, comprendre, adhérer, concevoir, ituinueri

• dégoûler, (rouble, iTanquiUitè, etc., sont tons em^ f pmntés des opérations sensibles, et appliqués à de

< certains modes de penser. Le mot etpril, dans sa ( première sign i Beat ion , c'est te louffle; et celui I d'ange signifie meuager. Et je ne doute pas que si f nous pouvions conduire tous les mots jusqu'à leur

< source, nous ne trouvassions que, dans toutes les

• langues, les mots qu'on emploie pour signifier des ( cboses qui ne tombent pas sous les sens ont tiré ' leur première origine d'idées sensibles ; d'où nons f pouvons conjecturer quelle sorte de notions avaient

< ceux qui , les premiers , parlèrent ces langues-là ,

• d'ob elles leur venaient dans l'esprit, et comment ' la nature suggéra inopinément aux liommes l'origine

< et le principe de toutes leurs connaissances... i

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