H PREFACE
quelque exi)ériencede la vie. Demandez à celle pauvre femme, que ses Iravaux de chaque jour, ses besoins et ceux de sa famille , son ignorance et sa détresse , tiennent certainement bien étrangère à toute espèce de philosophie , pourquoi , humble et faible créature , elle couvre de sa pitié , de son amour et de ses soins cet enfant que Dieu lui a donné chétif , souflFrant , sans atenîr , atteint d'une de ces infirmités que flétrissent à la fois la pensée et les organes ; pourquoi elle se dévoue à lui de toutes les forces d^e son âme ^ et lui donne sans regret son temps , sa peine, son sommeil ^ ses meilleures prières et ses plus doux vœux. Elle vous repondra, soyez-en sûrs, non pas dissertant et raisonnant, mais parlant sa simplis langue : Que voulez-vous ! on n'est pas mère pour rien. C'est-à-dire qu'elle se sent mère , et que comme mère, elle se croit appelée à remplir certains devoirs ; c'est-à-dire encore qu'elle puise l'idée de sa tâche et de son ot)ligation dans celle de si^ condition, c'est-à-dire enfin qu'elle conclut sa destination de sa nature. Demandez aux moins instruits et aux moins habiles des hommes pourquoi ils adhèrent à telle loi , pourquoi ils ont foi à lei
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précepte; ils ne discuteront ni n'analyjsérmt , ils ne feront pas de système; mais avec cette log^ue du bon sens qui dans ce cas est de la CQUiBoi^ice, ils vous répondront qu'ils refconnaiâsent dans ce précepte et dans qeàit loi une direciion qui convient au besoin, moral de leur eçs^nv ; ils ne vous démontreront pas^ mais il vous affirmeront avec ce ton et cet accent qui valent bien un argument , que prudence et courage j justii^ et bienvèiUanee , piété et religion ^ tout cela est bien, parce qu'il est de Thomme de prévoir et, s'il le faut, de braver le danger, de ne pas nuire à son fe^iblable, et sll le peut, de le secourir, de eoDiiaître , d'aimer et d'honorer Dieu de toute son âme ; qe qui revient à oe raisonnement , qu'ils ne font pas explicitement^ mais qui se fait en eux i^piitanément ; puisque l'humanité a été créée avec tels et tels atlribi^ 9 telles et tellçs facultés, et elliç a été xîréée pour telle fin; «a ftn doit être, en raison' de sa condition et de sa constitution*
Quant à cei^x qui, dans leurs jugeipens sur la conduite qu'ils ont à tenir, ae trompent et confondent entre eux le vice et la vertu ; voyez si cette erreur , dont la conséquence est
IV PRiFÂGB.
souvent le crime, ne tient pas à ce qu'ils s'ignorent ou se méconnaissent eux-mêmes , à ce qu'ils ne savent ou ne veulent pas savoir la vérité sur eux-mêmes. Ainsi c'est parce qu'ils ne comprennent pas bien les pouvoirs de leur Ame , qu'ils en négligent la culture , et qu'ils n'ont pas soin de leur pensée, de leur sensibilité et de leur volonté; c'est parce qu'ils se font une fausse idée du corps et de ses fonctions, qu'ils sontintempérans ;^ c'^est parce qu'ils entendent mal leurs relations avec leurs semblables et la société, qu'ils sont injustes et méchans, et en tout il en est de méme« Toute leur morale est dans leur philosophie, si tant est qu'ils aient une philosophie, et comme leur philosophie est défectueuse, leur morale l'est également.
Adressez-vous maintenant aux moralistes proprement dits, ils ne sont pas méti^hysiciens, du moins ex professa ; ils ne spéculent pas systématiquement sur l'âme et ses attributs, ses facultés et ses rapports ; ib ne font pas de théorie, ils se bornent à la pratique ; toutes leurs idées se traduisent en préceptes, conseils, avis et exhortations; souvent m^me elles ne se présentent pas sous forme abstraite
etdirecte, mais SOUS symboles et par images, en febles et en récits. Eh bien ! croyez-Tous qu'ils n'aient pas tous, au moins d'une manière confuse, leur système sur l'homme , auquel ils empruntent et dont ils déduisent les maximes qu'ils enseignent ? N'y a-t-il pas les moralistes de la sensation et du sentiment ? ceux du rationalisme et ceux du mysticisme ? ceux du panthéisme et ceux du déisme ? N'y en a-t-il pas autant que d'écoles et de sectes de philosophes ? El pourquoi ? parce que encore une fois pour tracer une règle de yie il faut avoir quelque idée, quelque opinion sur la vie.
A plus forte raison procède-t-on ainsi quand on se propose expressément de faire de la morale une science. Gomment, en eflFbt, la constituer en un ordre logique de préceptes, et ne pas la rattacher et la rapporter à une théorie philosophique? La morale n'est pas une science par elle-même et de son chef, elle n'est qu'une science dérivée, qu'une science seconde, ou, pour mieux dire, elle n'est qu'un aYt; elle présuppose donc nécessairement un antécédent 8cientifiq\ie,une science première qui lui donne son principe, sa raison et son point de départ. Or, cette science, source de la morale , qu'est-
VI FaSFAGS.
elle autre chose qqe la connaissance derbcMOiine et de sa nature; et 9 pour .parler avec plus de précision, qu'est^^lle autre chose que la psychologie , entendue dans son acception la plus large et la plus vraie? La psychologie, en effet , est la base nécessaire de la morale. L'une sans l'autre ne serait, il est vrai , que pure et abstraite spéculation ; mais celle-ci sans cellei- 1^ serait pratique sans théorie, application sans prindpes, art sans preuve et sans certitude^ ou plutôt elle ne serait pas un art , mais un sentiment, une inspiration; et alors encore, ainsi que je Tai montré, il y aurait au fond un commencement et comme une première donnée de psychologie. La science des mœurs rend sans dpute à la science psychologique le ser*vice de la développer en leçons de sagesse et en préceptes de conduite ; inais elle lui doit de son côté sa raison d'être et son évidence, ses titres et scm autorité. On ne peut pas plus l'en séparer, qu'on ne le peut, dans un autre ordre d'idées, la navigation de l'astronomie^ les arts chimiques de la chimie, la médecine de la physiologie, et, en général, une pratique quelconque de la théorie à laquelle elle se rapporte. C'est pourquoi dans mon dessein de faire
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de la morale philosophique, je n'ai pas un instant pei-du de vue le^ résultais généraux auxquels m'ont conduit antérieuremeni mes étu^ des psychologiques. Je les ai repris un à un afin de recueillir en chacun d'eux des élémens de solution pour les nouvelles questions que j'abordais et Toulais traiter ^ et j'ai tâché par ce moyen de faire passer dans l^explicàtion de la destination de l'homme la même rérilé et la même lumière ^ que je crois avoir portées dans l'observation de sa nature. Si je l'ai bien vu tel qu'il est, je dois l'avoir conçu tel qu'il doit être; car j'ai constamimetit conclu , et je pense avec exactitude, le but de Bon existence, de son mode d'existence , déterminant et précisant cha*eune des feices de ce but, d'après les feces corrélatives de sa coiidition et de sa manière d'être ; mettant sans cesse en rapport ses obligations avec ses facultés , sa fin et son perfectionnement avec les lois de sa constitution. De sorte que des deux ouvrages que j'ai successivement composés, le premier sur lapsycholo^ gie et le second sur la morale, celui-ci est fiait d'après celui*-là , et celui-Jà fait pour celui-ci. One seule et même philosophie les remplit tous les deux, théorique dans celui qui précède,
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appliquée dans celui qui suit, conséquente de l'un à l'autre, et de l'un à l'autre changeant de forme et de point de vue , mais nullement de système. Je conçois même une combinaison, d'après laquelle ces deux ouvrages auraient pu n'en faire qu'un ; ce serait celle dans laquelle, immédiatement après avoir traité une question de théorie , j'aurais traité la question correspondante d'application, passant ainsi en chaque sujet d'une de ces questions à l'autre , les plaçant l'une à la suite de l'autre , les rapr prochant matériellement comme elles se rapprochent logiquement ; que si , formant deux groupes à part de ces deux ordres de pensées^ je les ai exposés séparément dans deux publications distinctes, je n'ai pas entendu par là les isoler réellement, et, pour qu'il n'y eût pas à s'y tromper , je n'ai cessé d'en rappeler l'étroite et intime liaison.
L'avantage que j'ai trouvé à donner ainsi la psychologie pour principe à la morale est à mes yeux considérable. Je demande la permission de le faire sentir en quelques mots.
La grande question de la morale est la question du bien. Gomment d'ordinaire la résouton ? par une simple affirmation. Ainsi on dit