‹ Cours de philosophie, Volumes 3-4Chapitre 14 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

BV BIBM DB VAmMOOMSmÛRim DAMS SOM ACTIVITE

SECTION 1

Considérations générales sur le bien. — Du bien relatif à l'intelligence.

Qdbl est le but de la vie de rhoinme , et quels sont ses moyens d'atteindre ce but ; quelle est sa

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légitime destination , et que doit-il faire pour l'accoraplir ; qu'est-ce que le bien , et qu'est-ce que le bonheur , quelles sont les voies qui y conduisent ? tel est dans sa simplicité , mais aussi dans sa grandeur , tout le problème de la morale.

Problème à deux divisions, comme on le voit , et qui , pour être discuté avec méthode, doit être résolu dans la première avant d'être abordé dans la seconde, puisque avant de savoir comment faire, il faut savoir ce qui est à faire.

Je profiterai de ce partage pour ne traiter dans cet ouvrage qu'une partie de la question , et ajourner l'autre à un autre livre , qui plu» tard peut-être aura son tour.

Ainsi je me bornerai dans celui-ci à déterminer sous leurs dififérentes faces et à considérer dans leur ensemble le but , la destination , le bien et le bonheur de l'homme , laissant pour un nouveau travail tout ce qui est relatif aux moyens et aux règles pratiques de la vie.

L'homme a son but comme tout être , et son but , comme celui de tout être, est analogue à sa nature ; sa destination est déterminée par les conditions mêmes de son existence.

Si je n'avais pas en psychologie montré comment la liberté se concilie avec la nécessité et l'action

Digftized by CjOOQIC

DE PULOSOPHIE. 81

proYidentielle , j'aurais peut^re à repousser ici une accusation de fatalisme qu'on tirerait , faute de les bien comprendre, des paroles dont je viens de me servir. Mais, pour peu qu'on y réfléchisse et qu'on veuille relire ou se rappeler le chapitre où j'ai discuté cette importante question , on reconnaîtra sans peine que quand je dis que ce que l'homme doit être est en raison de ce qu'il est , je ne porte nulle atteinte à sa qualité d'agent moral. Sa destination suit de sa nature ; cela est vrai , et le contraire serait faux et absurde. Mais comme sa nature , entre autres attributs, est d'être libre et maître de lui , au moins dans de certaines limites, sa destination bien entendue n'est autre chose que la charge à lui commise par la Providence de donner à son activité le développement qui lui convient. Sa destination est dans sa nature, mais c'est à lui à l'en tirer ; c'est à lui à se faire lui-même ce qu'il doit être avec le temps , et à développer ses facultés selon les lois qui leur sont propres. Il n'y a pas là de fatalisme ; il n'y a que l'idée d'une créature dont la tâche est réglée sur sa constitution et sa condition^ et qui, obligée de l'accomplir, loin d'être nécessitée par cette obligation, a, au contraire , toute la liberté que suppose un tel devoir.

L'homme est créé actif; actif quand il pense , quand il sent et quand il veut ; actif dans toute sa vie intime et spirituelle , et pareillement dans sa

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vie organique et matérielle , sociale et religieuse^ en tout et toujours actif, n'est-il pas évident qu'il est appelé à agir le plus et le mieux possible selon Tordre qui lui est tracé ? Il n'a paff été fait force pour cesser d'être force , mettre à néant son> énergie , s'éteindre et se perdre dans l'inaction; mais au contraire pour se développer, se fortifier et grandir dans l'exercice légitime de ses différentes facultés. Force , il doit rester force et le devenir de plus en plus ; force douée de certains attributs et placée dans de certains rapports, il doit vivre et se perfectionner dans le sens de ces attributs et selon la loi de ces rapports. Toutes les forces en sont là : celles qui ont pour propriété la puissance de minéraliser ont pour fin de minéraliser; celles qui végètent, de végéter; celles qui animalisent, d'unimaliser ; toutes celles-là avec nécessité , parce qu'elles ont été faites par Dieu aveugles et nécessaires. L'homme au contraire comme agent moral , a pour but de cultiver mo^ ralement, librement tous les germes de pensée, d'amour et de volonté qui sont au fond de sa conscience , toutes les vertus auxquelles l'appellent ses relations avec Dieu ^ llii^manité et la nature.

Il a été créé intelligent ; dans quelle vue , si ce n'est pour qu'il exerçât , développât son intelli-

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gence , et la formât à tous les travaux , je dirai presque , à toutes les vertus dont elle est capable par sa nature ? Or un des emplois de l'intelligence est la connaissance de soi-même ; il faut donc cp'il s'applique à cette espèce de connaissance, qu'il l 'éclaircissCy l'approfondisse , la garde pure et sincère, qu'il en fasse cette science de soi qui est le principe de toute sagesse. C'est une bien vieille vérité que celle qui. fonde toute la morale sur le nosce Uipsum , et il n'y a {^us à la démontrer ; mais pour peu qu'on y regarde , on aperçoit d'abord toute la suite des conséquences heureuses qu'elle contient et consacre. Se bien connaître soi-même, c'est avoir sous les yeux toute son âme , toute sa vie , en pénétrer tous les secrets , en apprécier toutes les habitudes , en juger le bien et le mal; d'où suit la disposition à persévérer dans la bonne voie ou à s'écarter de la mauvaise ; et de cette disposition à l'action , qui la met en pratique , il n'y a qu'un pas qui se franchit vite. Nul ne sent dans son cœur que telle chose est à faire , telle chose à ne pas faire , sans être aussitôt porté à faire l'une , à ne pas faire l'autre. C'est pourquoi il importe tant de bien se connaître soimême. Celui qui néglige cette étude , coupable d'abord de cette négligence qui en soi est déjà un mal , l'est en outre de toutes les faiblesses , de toutes les fautes et de tous les vices qu'entraîne infailliblement cette absence de conscien ce :

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vain , frivole et léger, incapable de se gouverner, parce qu'il ne se connait ni ne se juge , il ne sait où il en est , où il va et comment il va, et rencontrât-il un abîme , il y tomberait par ignorance et oubli de lui-même. Ignorance etoubli de soi , voilà la ruinede toute moralité et de toute vertu bumaine. Si je me proposais, dans cet ouvrage, de mêler Fbistoire et la critique à rexposition dogmatique , ce serait ici le lieu de dire quelque chose des doctrines qui , présentant à l'homme comme spuverain bien non pas son union et sa ressemblance avec Dieu , mais sa fasion et son absorption en l'existence suprême , l'abolition de sa liberté et le néant de son moi , prêchent comme vertus préparatoires l'oubli et l'abandon de soi, l'extase mystique, la vie rêveuse et contemplative, et souvent des habitudes moins innocentes et moins pures; je montrerais qu'elles méconnaissent un des points fondamentaux de la destinée humaine, je veux dire ce sentiment de haute et pure personnalité , sans lequel il ne peut y avoir ni vertu ni liberté , et qu'elles mènent à cette conséquence, que Dieu n'a fait de l'âme une personne que pour la faire cesser d'être une personne ; qu'il ne Fa prise au néant que pour l'y replonger aussitôt ; qu'il n'a créé que pour détruire, qu'il n'a produit qu'une œuvre contradictoire. Mais mon but n'est pas celui-là , aussi je me borne à ces simples remarques*

Une des fins de Fintelligence est la connaissance de soi-même ; mais comme cette faculté , outre qu'elle est capable de conscience , l'est aussi de science, de poésie et d'éloquence, elle a sous tous ces rapports des buts déterminés à atteindre. Je ne yeux pas le démontrer , je le prends pour accordé : car il est trop évident cp'elle n'a pas été donnée à l'homme avec le pouvoir de saisir la vé> rite et la beauté , et par la vérité et la beauté de toucher et de gagner les cœurs , pour rester stérile et s'éteindre dans l'ignorance et l'absence de tout afrt.

Gomme force intelligente, l'homme a donc pour mission de recevoir , de rechercher , de découvrir la vérité , de la percevoir de simple sens , quand il ne le peut pas d'une autre manière , de - la comprendre et de l'expliquer quand il peut s'élever à la philosophie ; il a pour mission de s'éclairer , autant qu'il est en lui , de s'éclairer avant tout sur les objets qui lui importent le plus, puis sur ceux qui ont moins de valeur , puis sur tous les autres jusqu'aux plus minces , car ils ont tous leur intérêt; ayant soin seulement de tout ramener dans cette étude à la grande question de sa destinatiçn : en un mot, devenir savant , ou , pour mieux dire, devenir sage sur toutes les choses de la vie, voilà son but sous ce rapport ; but élevé s'il en fut et qui mérite en luimême grave et sérieuse considération , puisqu'il

n'y a rien de mieux pour un esprit que de se faire e8pi;it le plus possible , que de croître en connaissance , en lumière et en raison. Mais sous un autre point de Tue , et pour les conséquences qui en résultent , il y a aussi un grand bien à s'instruire de la vérité. £n (effet ce que nous disons, ce que nous voulons , c'est au fond ce que nous croyons; ce sont toujours nos opinions , celles qui sont vraiment en nous et que nous avons sérieusement à cœur , qui sont la règle de notre conduite. Vraies , claires , et bien entendues , elles ne nous déterminent qu'à des actions légitimes et irréprochables ; fausses , aveugles et absurdes , elles nous poussent à toutes sortes de folies et de fautes. Tout notre avenir est dans notre foi , dans nos sentimens et nos convictions ; c'est donc à nous d'y prendre garde , de veiller sur notre âme pour n'y laisser se former que des idées claires et vraies. S'il y entre l'erreur , il n'en sortira que l'erreur, et l'erreur en action est toujours fâcheuse , souvent coupable et criminelle. Aussi conçoit-6n bien toute l'importance pour l'homme d'une saine et bonne science : la vie entière en dépend.

Gomme être intelligent , l'homme doit se pro* poser le vrai ; mais il doit aussi , d'un autre côté , se proposer le beau. Le beau sous toutes ses formes et avec tous ses caractères, dans son existence réelle et dans les œuvres de l'art, au sein de l'or-

dre physique, comme au sein de Tordre moral , gracieux , noble ou sublime , le beau , quel qu'il soit, ne saurait être pour lui un objet indifférent; et s'il arrivait , ce qui du reste est heureusement impossible , qu'il y demeurât ou qu'il y devint complètement insensible , ce défaut ou cette abo* lition de toute poésie dans son âme serait certes un grand mal , ce serait une véritable corruption. Voyez en effet les sociétés , sans goût, ni sens de l'art f grossières et brutales , quelles que soient d'ailleurs leurs vertus, elles pèchent toujours dans leurs mœurs , par tout ce qui y manque d'élégance , d'élévation et de grandeur. Celles au contraire qui se distinguent par un amour exquis du beau , quand elles défailleraient par d'autres côtés , se soutiennent , se glorifient par cette haute qualité de l'intelligence , et elles vivent dans l'histoire par les grands poètes qu'elles produisent , et qui les représentent avec génie dans les idées qui leur sont chères. La poésie compte pour beaucoup dans la civilisation générale des peuples ; elle ne compte pas pour moins dans l'éducation des individus. Tout homme doit donc , pour ne pas manquer à ce point capital de sa tâche , ne négliger aucun moyen d'aspirer au beau avec ardeur , de s'en inspirer religieusement, d'en pénétrer son cœur , de dépouiller l'homme vulgaire pour se parer de poésie. Mais celui qui entre tous les autres a reçu de Dieu , avec le génie , le saint III. 6

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nlinistère de Part , ayant charge d'âmes comme le prêtre , est surtout obligé de vivre avec dévotion pour la beauté ; non sans doute que le poète doive effacer en lui le fils , Fépoux , le père , le citoyen et le magistrat , Thomme en un mot , des autres devoirs : mais tout en pratiquant les vertus qui lui sont prescrites aux autres titres, qu'il s'applique à développer avec conscience et avec éclat les hautes facultés qu'il a reçues de la nature. Il est revêtu d'un sacerdoce qu'il ne saurait exercer avec trop de sainteté et de religion.

L'éloquence est également une des fins de l'intelligence , ^ comment ne le serait-elle pas ? Croire à quelque grande vérité morale ou religieuse; y croire de cette foi ferme, profonde et éclairée , qui feit qu'on s'y dévoue avec pleine conviction ; y croire avec cœur , avec émotion et jusqu'à l'enthousiasme ; la comprendre en philosophe et la sentir en poète ; la porter dans son âme toute vive d'évidence , d'intérêt et de passion , entraînante , expansive ^ prête à s'échapper de la conscience en accens pathétiques et en traits de lumière ; être pressé de la confesser ^ de la publier et de la répandre ; puis se trouver dans une crise , en lutte avec des principes , des partis ou des croyances adverses et hostiles; se voir en face d'une foule qui , par ses préjugés et ses affections , résiste , contredit , fait obstacle ou assaille ; accepter , le front haut et l'esprit imper-

turbable , cette épreuve périlleuse ; la subir avec élan , et puiser virilement dans les angoisses labo* rieuses dont elle est sans oes^ mêlée , la vertu singulière d'imposer à ces âmes ,, de les calmer on de les remuer , de les toucher pour les convertir , de les gagner à sa foi , de les associer à sa pensée, de se les assimiler enfin de ma* nière qu'elles ne fessent plus qu'un avec l'orateur qui les possède , qu'elles vivent de sa vie , s'inspirent de ses idées , s'émeuvent de ses émotions , et veuillent de sa volonté : n'est-ce pas pour l'intelligence une grande et sainte chose ? Où trouver sur la terre une puissance plus intime , plus personnelle , plus libre , plus véritablement morale, et en même temps plus étendue , plus efficace , plus bienfaisante ? N'est»ce pas merveille qu'un hcHnrae , seul en face de tous , désarmé de sa personne , sans soldats pour faire peur , ni trésors pour séduire, sans autre action que celle des mots , du geste et de l'attitude , force à peu près toute spirituelle , ait cependant le pouvoir de se saisir des masses, de les tenir , de les mouvoir, de les précipiter au combat , ou de les ramener à la paix , à l'ordre et au travail , de les jeter dans les tempêtes et de terribles révolutions , ou de les appeler à la prière , à la patience , au pardon , à toutes les vertus douces et paisibles ? C'^st qu'il y ^ là une âme qui s'adresse à des âmes , qui leur donne pensée , passion et volonté, vie morale en

un mot , et par suite , yie physique ; qui de sa conscience , comme de son trône, rayonnant sur la foule 9 y répand , à l'image de Dieu , l'action et le mouvement , et devient ainsi glorieusement une des reines du monde. Si une telle perfection n'est pas dans les fins de l'homme ; si elle n'est pas pour lui un ohjet , je ne dis pas seulement de désir et d'amhition , mais d'obligation et de devoir ; si ce n'est pas là du bien , où y en a-t-il , et qu'est-ce qae le bien ? — Ne consiste-t-il pas dans le dévdoppement excellent et légitime des qualités dont nous sommes doués , dans l'usage convenable des dons de notre nature , dans l'exercice selon l'ordre de nos talens et de nos. vertus ? A ce titre , l'homme éloquent n'est-il pas pour une part homme de bien et de vertu ? L'homme éloquent n'est pas tout l'homme, mais il entre dans l'idéal de l'homme.

Telles sont les diverses fins que nous devons nous proposer conmie êtres intelligens.

Deux remarques sont maintenant nécessaires à ajouter à ce qui vient d'être dit.

La première , c'est que si on n'onblie pas que l'intelligence en quoi que ce soit n'a jamais son plein jeu , sans s'exercer comme connaissance , comme mémoire, et comme imagination; que le philosophe ne fait pas son œuvre, le poète la sienne, et l'orateur la sienne, sans avoir, il est vrai chacun à leur manière , le talent d'acquérir , de «conserver et enfin de combiner des idées; qu'ainsi

«daos la composition soit d'une théorie , soit d'un poème , soit d'un ouvrage oratoire , perceptions , souyenirs , créations de toute espèce , tout concourt et s'unit , on doit voir que dans les trois perfections morales dont je viens de parler , sont compris implicitement le bon usage et l'excellence de l'espèce de connaissance , de mémoire et d'imagination qui conviennent à chacune d'elles. Ainsi le savant n'atteindra son but qu'autant qu'il emploiera bien et rendra propres à son objet ces trois pouvoirs de la pensée ; et de même le poète , de même aussi l'orateur.

La deuxième remarque est relative à la part que prennent, quoiqu'on sous-ordre, au développement de rinteiligence, la sensibilité^ et la liberté. Pour peu qu'on se rappelle ce qui a été dit en plus d'un endroit de I9. psychologie , on reconnaîtra fieiGilement qu'il n'y a pas de^ production si purement intellectuelle , dans laquelle il n'entre nécessairement quelque affection et quelque volonté. Ce sont des faits ^ que l'analyse peut faire concevoir comme séparés, mais qui, dans la réalité, sont et se montrent toujours unis. Une idée ne va jamais seule , quelle que simple qu'elle soit , et il s'y mêle invariablement ou de l'émotion si elle est instinctive , ou de la liberté si elle est réfléchie ; et quand , au lieu d'uneridée , on prend un composé d'idées, tel qu'un système ou qu'un poème, comme là c'est toute une âme qui se pro-

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duit et se développe , bien que ce qui y domine soit la pensée , il y a de tout daas cette pensée. Il y a sans doute. nioins de sensibilité dans les raisonneraens du philosophe que dans Les «bants du poète ; mais cependant il y en a encore , ne futce que cette sérieuse curiosité, qui anime, sansles troubler, ses graves spéculations. De même sans doute dans les productions soit poétiques, soit ora^ toires , il 1^ trouve moins de cette raison discrète et cou tenue,, qui ^t le propre de la science: mais qui prétendrait n'y voir qu'un mouvement d'esprit tout d'élan et de premier jet?

L'âme contribue , je le répète , de ses deux autres facultés aux productions de l'intelligence; seulement c'est dans des proportions diverses, délicates , souvent très-difficiles à apprécier. Elle met dans les unes plus de celle-ci , dans les autres plus de celle-là , selon la nature et le caractère des combinaisons qu'elle se propose.

Ici , je crois , peut se terminer ce qui me semble essentiel à dire sur le bien de l'intelligenee. Je vais par conséquent ni'occuper de cdui de la sensibilité.

SECTION IL

Du bien relatif a la sensibilité.

Il est évident à priori que si la sensibilité est une de nos facultés et qu'elle ne nous ait pas été donnée en vain , loin de la laisser s'éteindre en

nous , nous devons au conitraire la vivifier en la réglant avec soin. Il est clair que nous n'avons pas reçu l'amour de nous-mêmes à notre naissance pour rester indiâerens sur nous et sur toute chose. L'apatJûe n'est pas dans l'ordre pour une créature qui a un cœur, pas plus au reste que le trouble -et le dérèglement des. affections; l'apathie serait la mort. d'un des principes les plus féconds de l'activité humaine. En s'arrétant à leur source toute émotion. et toute passion, elle retrancherait de la vie , sans doute il est vrai avec quelques fieiiblesses et quelques pencbaus mal ordonnés , cette foute de bons mouvemens qui s'harmonisent si bien avec la grande fin de notre nature ; elle dessécherait au pied cette plante qui devait fleurir, porter fleurs et fruits; elle la tuerait dans sa radine. Dieu permet que des âmes grossières ou corrompues, faute de réflexion sur elles-mêmes, ne s'aiment plus de cet amour fécond et actif qui , dans sa pureté et son innocence , n'est réellement que l'amour du bien. Ces âmes s'aiment sans doute toujours assez pour avoir la sollicitude de leur bien-être matériel, encore souvent est-ce aveuglément. Mais elles ne s'aiment pas jusqu'à se souciear des autres buts de leur existence , jusqu'à avoir l'ambition des grandes vertus de t'hudianité , jusqu'à se dévouer à la nature par le travail et l'in-^ dustrie , é leurs semblables par la charité, à Dieu par la piété , jusqu'à grandir^t se sanctifier dans

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rhabitude de tous ces actes. Elles ne s'aiment pas véritablement : par suite indifférentes à une foule de biens ou de maux qui cependant devraient les toucher, elles sont incapables des émotions les plus naturelles et les meilleures. Elles seront, par exemple, sans larmes et sans pitié pour les malheureux qu'elles rencontreront, sans entrailles pour leurs proches, sans sympathie pour personne; au grand spectacle de la création elles resteront froides et tièdes sur Dieu; patrie, gloire, beauté, elles n'auront de cœur pour rien ; et cette espèce d'insensibilité ne ressemble pas à celle que le stoïcien se fait à ibrce de lutte et de contrainte. Celle-là est pleine de vie, de sève et de verdeur fille recèle sous Fécorce une puissante végétation; et quand par moment un peu d'abandon, comme un air doux au printemps , vient amollir et relâcher cette rude et dure enveloppe, il s'en échappe en jets heureux de nobles et belles passions. Ici rien de semblable : tout est froid et éteint au fond comme à la surface.

Ces âmes sont atteintes d'un grand mal.

Nous ne sommes pas faits pour ne rien sentir ; nous sommes faits pour nous aimer et par suite pour nous livrer à toutes les diverses affections qui, selon les circonstances, naissent et dérivent de l'amour de soi.

Mais il s'agit de bien nous aimer et de ne nous livrer qu'à désaffections raisonnables et légitimes.

En quoi consiste, et à quoi reconnaître un tel développement de la sensibilité? Voilà ce que j'ai maintenant à dire ponr expliquer la destination et la Traie loi de cette faculté.

Je commence par rappeler que sur cette question comme sur toutes las autres, la morale tient à la psychologie par le rapport le plus étroit , et qu'ici en particulier toutes les données dont nous avons besoin pour la solution que nous cherchons, se trouvent dans la théorie de la sensibilité. Aussi je ne crains pas de renvoyer à cette partie du Coun de philosophie ceux de mes lecteurs qui voudront saisir toute l'étendue de ma pensée.

La nature de l'homme est l'action, et l'action au sein des rapports au milieu desquels il est placé ; l'action en présence du monde , de la société et de la divinité ; l'action en face de l'action. Car tout est force , ou la force est partout, dans la création comme dans le créateur. Or gar suite de cette condition , il se trouve nécessairement vis-à-vis des êtres qui l'environnent dans un état de dépendance , de lutte , et d'empêchement , c'est-à-dire de faiblesse , ou dans un état d'indépendance , de paix 9 de supériorité , c'est-à-dire de puissance : puissance et faiblesse , sa vie n'est pas autre chose. A-t-il afiaire à des organes qui ne laissent à son âme ni liberté ni bien-être ? il est faible par là même , faible en son corps, que la maladie ou les infirmités disposent si mal. Y rencontre-t-il au con-

traire un instrument docile et facile à manier? il est fort , il est puissant ; il l'est aussi quand la nature lui cède , le seconde , lui obéit comme à un maître ; il ne Test plus quand elle lui résiste , le combat et Faccable. Hqme situation parmi ses semblables; et devant Dieu également il est grand, quand s' unissant à lui , se liant à ses plans , marchant selon ses lois , il s'ouvre ainsi au sein de l'ordre une large voie d'activité , de progrès et d'avancement : sinon il est petit , infirme et misé^ rable ; parce que par lui-même il me peut rien , et que s'il n^ se rattache pas à la Providence , s'il n'entre pas dans ses desseins , et ne se soumet pas à son gouvernement ^ il se jette dans le désordre, et par le désordre dans la faiblesse.

Si donc il en est ainsi des divers états de l'homme et des causes qui amènent et déterminent ces états, quel doit être en conséquence le développement naturel de sa sensibilité? Il est aisé maintenant de le comprendre et de le juger.

Gréé avec Famour de soi , l'homme a pour loi de s'aimer, mais de s'aimer selon la raison et le vrai sens de sa nature. Aimer en lui l'âme qui se perd , se corrompt et déchoit , la force qui languit et s'éteint dans le vice; aimer en lui le mal et la dégradation de lui-même , ce n'est certainement pas bien s'aîkner ; c'est s'aimer aveuglément et de manière à se précipiter dans toutes sortes de désordres : car il n'en est pas où ne puissent

pousser l'orgueil , l'envie , la copidité et la vengeance , qui ne sont que des formes diverses de ce mauviiis amour de soi. Il serait bien mieux sans doute alors de se détester, de se fuir, de se prendre en aversion , et d'avoir pour soi-même ime de ces haines vigoureuses qui n'épargnent aucune faute. On y gagnerait promptement guérison et régénération , retour énergique à la vertu. Mais quand ce qu'on aime en soi n'est que le bon côté de soi7même , que c'est la disposition à se corriger et à s'améliorer, le perfectionnement et le progrès; quand enfin c'est vraiment l'homme, l'homme dans la voie de l'humanité ; alors ce sentiment n'a plus rien que d'irréprochable , et , comme je l'ai dit un peu plus haut , l'amour de soi n'est plus alors que l'amour éclairé du bien.

S'aimer ainsi , et par suite aimer son indépendance , sa p^ix et sa supériorité ; les aimer vraies et dans l'ordre; les aimer comme conditions de développement et de progrès ; s'y attacher comme h des degrés de perfectionnement et de vertu , ce sont là autant de penchans auxquels le cœur peut se livrer sans crainte et sans péril. On ne s'égare pas en les suivant, puisque tous se rapportent au bien ; de même aussi les passions qui répugnent à un état contraire , état de faiblesse et d'abaissement , d'inaction et de corrpiption , sont légitimes et droites , car elles sont opposées au mal.

Et une conséquence nouvelle qui sort de tout

ceci , c'est que jouir ou souffrir des causes qui de quelque façon nous favorisent ou nous contrarient dans notre marche vers le bien ; les aimer ou les haïr, les rechercher ou les repousser, sont choses très-licites, je dirai plus, très-obligatoires. Que serait-ce en effet que notre sensibilité , si nous voyions du même œil et recevions du même cœur le secours et l'obstacle , le bienfait et l'injure ; si nous traitions de la même manière et avions en même affection , l'ami et l'ennemi, celui qui nous sauve et celui qui nous perd ? Une faculté pervertie et qui pourrait devenir monstrueuse.

Mais quand nos émotions , répondant à leur objet et se réglant sur sa valeur, ne se déploient qu'avec sagesse, mesure et convenance (ce qui, pour le dire en passant , n'exclut pas la chaleur, l'énergie et l'élan), la sensibilité est excellente et ne saurait que contribuer à notre meilleure moralité. Je ne suis pas de l'avis de ceux qui au reste , je le suppose, ne parlent pas à la rigueur, et qui disent que notre âme est faite pour aimer, uniquement pour aimer et jamais pour haïr : elle est faite à la fois pour haïr et pour aimer, pour haïr ce qui est haïssable, aimer ce qui est aimable. Il est souvent mal d'aimer, il ne l'est pas toujours de haïr ; ce sont deux inclinations qui s'incriminent ou se justifient par les objets auxquels elles se rapportent. Haïr Dieu et ne pas l'aimer, lui la bonté par excellence , ce serait affreuse perversion des sen-

timens du cœur. Mais les choses créées, mais les êtres imparfaits , eux qui ne sont pas absolum^it bons, qui sont bons et mauvais, tantôt plus , tantôt moins , il faut bien que selon leur manière d'étro et d'agir à notre égard , nous les regardions avec bonheur, avec amour et espérance, ou avec crainte et aversion.

Nos affections à Fégard du monde, de l'humanité et de la Divinité , devront donc pour être droites , s'ordonner sur le vrai prix et la vraie valeur des choses.

£t pour commencer par la nature , si nous la trouvons dans les rapports que nous avons avec elle , douce , facile , bienfaisante , et belle par-dessus tout ; si comme une mère elle pourvoit à nos besoins de chaque jour avec une sorte de sollicitude , et qu'elle nous prépare avec richesse la nourriture, le vêtement et tous les biens du corps ; si elle ne se montre à nos yeux que brûlante et parée , couronnée d'un ciel pur , éclatante de lumière, toute vive des mille couleurs admirablement mariées de ses fleurs et de ses pierreries, exhalant de suaves et d'enivrans parfums, environnée de la cour de ses serviteurs de choix, tous remarquables par la grâce ou la noblesse de leurs formes : comment alors ne pas l'aimer, soit de l'amour de l'enfant que l'instinct de la conservation attache à sa nourrice , soit de celui du poète qui ^ sous le charme de la beauté, contemple, m. 7

admire , adore ? Qae si en outre une idée plus haute nous fait voir dans la nature une œuvre du créateur , une incarnation de sa puissance , fille de Dieu , comme l'humanité , et à ce titre ayant aussi droit à une sorte de soin religieux ; ne devons-nous pas lui rendre hommage , et lui consacrant nos travaux , notre industrie et nos arts , la glorifier dans ses lois et la céléhrer dans ses merveilles ? ne le lui devons*nous pas pour Tamour de Dieu ?

Mais comme d'autre part la nature peut aussi être pour l'homme dure , âpre et inféconde , comme elle peut lui être malfaisante , cruelle , terrihle même , ainsi qu'U arrive quand elle déchaîne les orages et les tempêtes et qu'elle sème de toute part la faim , la maladie , la douleur et la mort ; il est tout simple alors que , soufirant et misérable , il la prenne en horreur , la maudisse et la fuie : c'est le sentiment que doit lui inspirer tout ce qui trouble et empêche l'accomplissement de sa destination. De même si elle lui apparaît sous le point de vue esthétique , triste , morne et engourdie, ou en proie aux crises violentes et aux afireux bouleversemens qui parfois la tourmentent ; que comme une masse sans vie , ou un corps qui se décompose , elle n'ofifre à ses regards que l'aspect hideux de l'informe ou du difforme : comment avoir encore pour elle amour et admiration? comment lui rendre en sa laideur ce'qui

n'est du qu'à 8a beauté ? comment ne pas la regarder avec horreur ? On n'est pas bien en foce du laid; Q^ de même qu'en présence du beau l'âme sent son activité plus facile, plus douce , plus disposée à se développer; qu'heureuse en con* séquence , elle se tourne avec plaisir vers l'objet qui lui sourit: de même par opposition, lorsqu'on fisiee du laid elle s'aperçoit que sa vie gênée «t comme alourdie a moins d'élan , de liberté , d'énergie et d'expansion , elle soufire et ne peut s'empêcher de fuir ou de repousser la triste ifloage qui la trouble» Le laid en tout genre est un obstacle , et la raison , si on la cherche , c^est qu'il nous donné le spectacle d'une force qui est en déËittt , qu'il nous met sous les yeux un exemple de désordre , un mauvais exemple par conséquent , et que nous avons à éviter. De là notre répugnance pour tout ce qui est sans beauté.

Tandis que Le beau nous excite , nous entraîne à l'imitation, nous porte à nous rendre nous-mêmes meilleurs et plus parfaits , suKoUt s'il est moral , mais alors même qu'il n'est que physique , le laid au contraire nous paralyse , éteint et glace notr^e activité , et nous souffrons de sa présence comme d'un empêchement à notre destinée ; nous avons donc bien raison de le repousser , ou tout du moins de l'éviter.

Ainsi que la nature l'humanité nous est bonne , et ainsi, qu'à la nature nous lui devons notre

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amour. Mais tandk que celle-ci, force aveugle et indifférente , nous sert et nous seconde , sans connaître ni sentir , et, par conséquent, |ans vouloir le bien qu'elle nous fait ; Tautre, puissance intelligente , ne nous prête jamais appui qu'elle ne le sache , s'y plaise et y consente librement. Les choses , les êtres physiques, quelque utiles qu'ils nous puissent être, ne nous font jamais dire d'eux : ils pensent à nous , ils nous aiment , ils nous aident volontairement. Mais les hommes , nos semblables, forces morales comme nous, ne prennent pas la plus petite part à l'accomplissement de notre destination , qu'aussitôt au sentiment du secours que nous en recevons , nous ne joignions le jugement qu'ils nous le donnent avec conscience , amour et liberté. Les premiers ne viennent pas à nous conduits par un dessein intelligent et bienveillant; ils en sont incapables : mais nous les rencontrons ou nous les recherchons, et quand nous les avons sous la main , ils ne se livrent et ne se vouent pas à nous , nous les prenons , nous en usons , et nous les exploitons par notre travail. Si nous n'y mettions notre industrie , ils ne nous seraient d'aucune utilité ; leurs propriétés leur resteraient, mais ne s'appliqueraient pas à nos besoins. Leurs bienfaits , en un mot , ne sont que d'heureuses nécessités que nous savons tourner à notre profit, ce ne sont pas de vrais bienfaits. Quant aux seeonds , il en est autrement. Nous ne

pourrions, s'ilsV}' refusaient, avoir à nous ni leur pensée-, ili leur affection , ni leur volonté, et tout notre art ne parviendrait pas à les prendre et à les traita* comme des choses , comme des corps. Mais si n6ns n'avons pas sur eux ce pouvoir matériel , nous en avons un autre qui pour être plus délicat, n'en est pas moins très-étendu ; nous nous adressons à leur intelligence , nous ûiîsons appel à leur cœur , nous invoquons leur volonté , et il est rare que dans ce recours à leur esprit et à leur âme , quand du reste nous y avons droit , nous ne trouvions pas en eux les vertus qui nous sont bonnes. Mais souvent même il n'est pas nécessaire que nous les provoquions à ce concours ; sans que nous le leur demandions , ils songent à nous , s'é- . meuvent pour nous, agissent d'eux-mêmes en notre ^venr. Ils n'attendent pas qu'une prière , qu'une larme, qu'un cri d'angoisse éveillent et excitent leur sollicitude ; avant nous et plus que nous, ils ont souci de nousrmêmes , et leur œil est sur nous^ leur amour esta nous, leur dévouement nous est acquis. Mais que non» les invitions ou qu'ils nous préviennent , ils ne nous sont jamais de quelque appui, sans qu'ils ne viennent et ne s'offrent à nous, ne joignent leur âme à notre âme , ne se donnent à nous de leur personne. Le don , voilà le grand acte qui les distingue des choses et qui marque leur conduite du caractère de la bienfaisance. Les choses ont leur valeur , on ne saurait le nier ,

puisqu'elles sont les conditions de notre vie matérielle : mais cette valeur est toute vénale ; on en trafique sur le marohé , on la vend et on t'achète; c'est un objfet de pur commerce. En serait-il ainsi des âmes ? auraient-elles aussi leur vénalité? se mettraient-elles à un certain prix qu'il suffirait de payer pour les posséder elles avoir en pleine propriété ? Cela s'est vu quelquefois ; et alors honte à celui qui a voulu se faire chose et se livrer comme une chose ! honte égpalement à celui qui l'a acheté comme une cho|e ! honte à tous deux , mais de plus folie et vain contrat , car une âme ne se vend pas. Ce que vous appelez une âme, dans ces ignobles transactions, n'en est pas une , n'est pas une pensée , un cœur , une volonté qui se donnent à vous , un ami que vous gagniez, une conscience qui vous appartiennent ; c'est un faux semblant , un mensonge , un mot pour une idée , un Biouvement pour une émotion , un fait pour une volonté : une âme se donne et ne se vend pas. Que si les objets physiques approchent quelquefois à nos yeux de la valeur des êtres moraux , c'est que les êtres moraux s'y sont associés par leur action ; c'est que l'homme y a mis la main, et qu'aux fruits de la nature joignant son propre don, il leur prête ainsi un mérite qued'euxmêmes ils n'auraient pas. Pourquoi un verre d'eau, pourquoi un morceau de pain , symboles d'une charité qui relève tout par l'intention / sont-ils à

ce tire d'un si grand prix ? c'est tout simplement qu'ils sont donnés , et que , comme on dit , le cœur y est. Voyei par opposition les plus grands biens de la terre , Tor , les pierreries, le luxe des yétemens : tout cela , si Fâme y manque , baisse et s'efface dans notre estime devant un mot, devant un rien. Mais ce mot a un sens qui recèle des trésors, et ce rien, en apparence, est l'infini en «entiment , en amour et en dévouement. Sous ces ricbesses et ces pompes , qu'y a^t-il finalement ? 9i(^tière , pure matière. Mais sous ces signes , à peine sensibles , il y a la vie, la vraie vie , une force amie qui esta nous de toute la puissance de ses facultés. Il semblerait peut-être aussi que les biens physiques ont sur les biens moraux cet avantage incontestable , qu'ils sont d'une impérieuse et absolue nécessité , tandis que les autres ne sont qu'utiles. Erreur et faux jugement ! on ne se passe pas plus de sympathie que d'air et de nourriture, et on meurt jaussi bien d'abandon et de délaisse* ment moral» que de misiladie et de blessure; nous avons même moins besoin de la nature que de l'humanité ; nous devons à l'humanité infiniment plus qu'à la nature.

Il en est de même si nous les comparons sous le rapport de la beauté. La nature est sans doute belle ; elle est belle de grâce dans mille objets divers, dans ses fleurs et ses petits oiseaux ; elle est belle de grandeur dans ses plaines, dans ses lacs,

dans ses fleuves majestueux ; elle est belle enfin jusqu'au sublime dans ses montagnes qui vont au ciel , dans ses mers infinies , dans ses arbres séculaires^ son aigle et son lion. Mais dans toutes ces existences , quelque admirables , quelque parfaites qu'elles paraissent, si nous leur prétoïis ou si nous leur trouvons quelque cbose de nousmêmes , jamais cependaut nous ne leur trouvons une activité comme la nôtre, une vie comme notre vie , une âme enfin , notre semblable , qui ait notre pleine sympathie ; nous ne sympathisons qu'à demi avec les beautés de la nature , qui n'ayant de nous-mêmes que les facultés inférieures , n'ont pas celles qui surtout constituent l'humanité : l'humanité est donc plus belle. Et en effet, regardez-la dans le petit enfant dont la jeune âme s'épanouit harmonieusement sur ce visage si frais , si pur , et si animé , aux contours si fins, à l'expression si naïve, et dites s'il y a au monde ime grâce plus touchante. Regardez-la dans la femme , quand , admirable à la fois d'abandon et de réserve , de laisser-aller et de retenue , de faiblesse et de défense , et tout cela convenablement au rôle qu'elle a à remplir , jeune fille , épouse ou mère , elle répand le charme infini de son intime perfection sur des formes que * la nature lui a déjà données si belles. Puis voyez l'homme au noble cœur , qui , dans sa m'aie moralité , fort d'énergie et de sagesse , applique à

quelque grand devoir la puissance qu'il possède , et s'élève dignement au bien et à la vertu ; voyez enfin les héros , et celui que l'on sent moins parce qu'il est moins en dehors , mais qui n'en est pas moins excellent , le héros de la pensée qui , lui aussi , donne sa vie à de tristes et saints combats, et se dévouant douloureusement au culte du vrai ou du beau , souffre et meurt pour servir la religion qu'il a embrassée ; et le héros de l'action , qui, messie de la Providence en de terribles conjonctures , vient cependant sans trembler accomplir sa tâche divine parmi les ruines des empires et les fureurs du champ de bataille : contemplez ainsi la beauté humaine sous toutes ces faces diverses , et jugez quelle différence la distingue et la sépare de la beauté matérielle.

Or si sous ce nouveau rapport , de même que sous celui qui a été indiqué plus haut, l'homme l'emporte sur la nature , les affections bienveillantes dont il devient Follet doivent , pour être légitimes , se développer plus vives , plus pures, plus profondes, que celles qui s'adressent à la nature ; elles doivent avoir quelque chose de plus expansif ,de plus expressif, de plus tendre et de plus intime; elles doivent leur être préférées, parce qu'elles conviennent mieux à notre bien. Nous devons aimer nos semblables d'un autre amour que les pierres, les plantes ou les animaux ; les aimer davantage , les aimer comme

noas-mémes, comme des êtres qm sont à nous; qui le savent et le veulent. De sorte qu'à leur ég^rd , ce n'est pas en un simple attrait , «i un appétit , en un goût , que consiste la vraie sensibilité ; mais en philanthropie , en patriotisme , en attachement de famille , d'amitié et de reconnaissance. Et il en est de même de l'admiration , autre elle doit être quand nous l'éprouvons en présence du beau physique , autre , au contraire , quand nous la ressentons en présence du beau moral. Si nous n'avions pas à contempler l'idéal de Tenfance , de la femme et du héros plus de plaisir poétique , plus d'émotion et de ravissement qu'à regarder un diamant , une rose ou un cheval ; si nous n'avions pas le sourire plus doux , l'accent plus enthousiaste, l'étonnement plus religieux; si , devant ces idoles qui ont la vie et l'intelligence et tout ce qui vient de l'intelligence , nous n'avions pas d'autre adoration que devant celles qui ont la vie tout au^ plu%|> et quelquefois à peine le mouvement , certainement nous admirerions mal, et notre sentiment esthétique ne serait pas bien ordonné.

Malheureusement l'expérience montre que tous les hommes ne sont pas bons, et qu'il en est un grand nombre qui , à des degrés différens , infidèles à leur destination , mettent en même temps obstacle à l'accomplissement de celle d'autrui. Tel vous nuit dans votre âme , qu'il trompe et

qu*il égare ; tel dans votre corps , qu'il contraint, ou mutile et déchire : celui-ci vous fait souffrir dans vos Mens et votre honneur; celui-là dans votre pays , votre famille et vos amis , cet autre enfin dans votre foi et votre croyance religieuse ; et de cette manière vous avez affaire à un certain nomhre d'ennemis plus ou moins dangereux , que TOUS rencontrez inévitablement dans le cours de votre vie. Or dans de telles circonstances, de quel on! , je vous le demande, pouvez- vous et devezvous les voir ? du même œil que la perfidie , l'injure , la calomnie, la violence et le crime, dont ils se sont faits les organçs ; du même œil que le mal , dont ils ont pris le triste rôle. Le méchant s'est mêlé en eux à l'homme. Vous prendrez garde à la confusion , et vous réglerez en conséquence vos affections et votre conduite ; vous continuerez à aimer l'homme ; vous l'aimerez pour tout ce qu'il a de bon , pour ses vertus encore en germe comme pour ses vertus déjà acquises, pour les fentes qu'il sait éviter comme pour celles dont il se repent ; vous l'aimerez en ses faiblesses , j'ajouterai même en ses vices, pourvu qu'il soit dans la dispontion d'en revenir et de s'en corriger; vous l'aimerez jusqu'au méchant près. Mais le méchant , il est impossible que vous le traitiez de la même façon , et vous donneriez à votre sensibilité la direction la plus fâcheuse, si alors encore vous lui laissiez suivre son penchant bienveillant.

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