XXII PREFACE
et plus d'une fois, dans cet ouvrage, j'aurai Foccasion de la reproduire.
C'est pourquoi je voudrais que tout en re* commandant au peuple , le soin de son bienêtre , on eût aussi pour lui des préceptes et des maximes d'un ordre plus élevé, et qu'on lui parlât de l'esprit comme on lui parle du corps, de la vérité et de la beauté, comme de la santé et de la richesse , de la justice et de la piété , comme de l'utilité et de Faisance; qu'on lui en parlât plus et mieux , qu'on les lui montrât comme des biens, non-seulement aussi réels, mais incomparablement plus estimables. Je voudrais qu'on lui enseignât que si une part de la vie doit sagement être donnée aux nécessités du corps , une autre, et la plus belle, revient de droit aux vertus qui font de l'homme une intelligence éclairée et cultivée, un cœur droit , une volonté ferme , une âme pleine de bienveillance, une créature honorant et adorant son créateur. Ainsi le peuple pour toute - morale , n'aurait pas seulement l'hygiène et l'économie politique, il aurait aussi l'art de cultiver et de perfectionner sa pensée , de diriger ses passions , de se g(mverner dans tous ses actes; il aurait des lois
PABFAG£. * XXIII
réglant ses rapports, avec Phomme et avec Dieu ; il aurait , en un mot , une morale qui embrasserait toute sa destination. Alors seulement , il serait traité convenablement à sa nature : le peuple est homme , traitez-le en homme; ne faites pas à son égard comme s'il n'avait que les besoins et les instincts de l'animal. Il y a de l'animal en lui , parce qu'il y en a dans l'humanité ; mais il y a aussi l'être raisonnable , la force morale qui est appelée à connaître, à aimer, à vouloir 6t à se développer en vue du vrai et du beau comme en vue de l'utile , en vue de Dieu et de la société Qomme en vue de la nature. Donnez-lui de quoi se nourrir, se vêtir et se loger, faites mieux , apprenez-lui , aidez-le à se procurer lui-même et par son travail personnel tous ces avantages matériels ; instruisez-le dans ce but, rendez-le sobre, économe, laborieux et prudent ; poussez-le au perfectionnement de toutes ses facultés industrielles. Mais ne l'élevez pas seulement pour les sens et la vie physique; élevez-le aussi pour les germes de science et de poésie, ^e sociabilité et de religion qu'il porte en lui dès sa naissance et qu'il est appelç à cultiver comme des dons de la Divi-
XXIV P&EFAGB.
Tiité. Donnez-lui des écoles , des académies , des œuvres d'art, des monumens et des temples ; donnez-lui toutes les institutions qui s'adressent à son àme , en éveillent et en perfectionnent les plus nobles facultés 5 donnez-lui toute entière et sous toutes les formes qu'elle peut prendre, cette grande leçon du bien, qvi'un seul mot , le bien-être , est loin de résumer, et comptez que, non-seulement vous aurez un peuple habile aux travaux de la richesse , mais un peuple ami de la poésie , des lettres et des sciences, un peuple fidèle au droit, plein de Dieu et de l'ordre , en un mot , un peuple humain. Ainsi se fait une véritable et légitime civilisation.
C'est là un point sur lequel je sens le .besoin d'insister , et sur lequel je demande à présenter encore quelques remarques.
Le bien physique est de sa nature nécessairement très-borné. Nous ne pouvons tous , en effet, nous nourrir des mêmes alimens, nous vêtir du même habit , nous abriter sous le même toit , jouir , en un mot , à la fois, des mêmes objets utiles. Il faut que nous les partagions, que nous ayons chacun le nôtre, que chacun ait sa chose propre ; il n'y a pas
PEEFAGB. XXT
jnoyen de faire autrement ; et comme malgré toutes nos ressources de travail et d'industrie 9 malgré nos inventions et nos machines , la terre n'est pas fertile sans fin et sans relâche , €t que la richesse a son terme ; comme d'autre part la population ou le nombre de ceux qui se la distribuent et la maniéré dont ils se la distribuent, peuvent encore apporter de nouvelles restrictions à la portion de chacun, à celle surtout des classes pauvres , il est évident que Yntiley souvent à peine satisfaisant, même pour les plus favorisés , est insuffisant pour les autres, tout-à-fait nul pour quelquesuns. Or, je le demande , un tel bien peut-41 être le bien suprême ? Comparons-le au vrai, au beau, au juste et au divin, et jugeons de quel côté est la prééminence et l'excellence.
Où s'arrête le vrai ? On ne peut le dire, car il est infini ; il est partout et à tout jamais ; il est dans le créé et dans l'incréé , en tout être et en tout rapport; Dieu, l'homme et la nature , voilà ce qu'il embrasse. Nous avons donc là de quoi savoir, de quoi savoir immensément.
Nous participons au vrai par la science ; par la science nous l'atteignons , nous le saisissons et le possédons; nous en faisons notre pro-
%%\l .PRBFAGB.
priété. Mais celte propriété est-elle de celles que nous ne pouvons avoir à nous , sans par là même les ôter aux autres ? de celles qui nous 43ont personnelles, exclusivement personnelles? Nullement; c'est, au contraire, une propriété qui est, pour ainsi dire, toute à tous, qui est à moi, qui est à vous, qui est à quiconque veut se donner la peine de l'occuper ; nous serions des milliers à être savans des mêmes choses, que nous n'en serions pas pour cela , chacun à part, moins savans, que nous le serions dayantage au contraire, parce que nous serions riches , à la fois, de notre fond et de celui des autres, et que nous leur emprunterions con^me nous leur prêterions, à notre commune satisfection.
Et le beau est comme le vrai , il est ample à souhait; il n'est point circonscrit, renfermé et comme enclos dans quelque objet particulier; il n'a point sa région au-delà et eu deçà de laquelle il défaille et ne se trouve plus ; il remplit l'univers et en orne toutes les sphères ; il est en Dieu , dans l'homme , et au sein du monde physique; il est dans la magnifique harmonie qui unit et lie ensemble le créateur et la créa» lion. Il y a du beau à n'en pas finir, et Tari
PREFAGB. XXVII
n'est pas près de l'épuiser : voilà pour la malière et le sujet de la poésie.
Quant à la poésie elle-même , son procédé n'est pas de s'emparer de la beauté , ainsi que le ferait d'un champ , l'industrie du laboureur, elle la possède , mais en la laissant libre et accessible à tout le monde; elle ne la possède même réellement qu'afin de la publier et de Id communiquer au plus gran^ nombre.
La poésie souffre sans peine la poésie à côté d'elle, .et non-seulement elle la souffre, mais elle l'appelle, la convie, se sent heureuse de son concours, en est plus vive et plus puissigite.
Poètes, vous ne perdez rien à voir d'autres poètes , d'autres âmes poétiques admirer comme vous les mêmes beautés que vous. Vous y gagnez bien plutôt ; car ce souffle sympathique que vous sentez autour de vous , ces. chants qui viennent se mêler aux chants qui vous échappent, cet écho de vos paroles, ces accens qui répètent les vôtres, tout soutient et redouble votre sainte inspiration. Vous auriez la foule derrière vous, vous seriez ses^ révélateurs, ses initiateurs divins, elle accourrait à votre voix, elle se presserait à vos hymnes, elle serait de
XXyiII PRBFA.GE.
tout dans votre religion que tous n'en seriez que plus forts, plus- pleins de votre Dieu ; elle prendrait toutes vos idées que vous n'en seriez que plus riches. Rien n'alimente le génie , comme d'avoir les masses à soi , rien ne le féconde et ne l'excite , comme de se voir appelé à les nourrir de sa substance , à les faire vivre de sa vie. Les plus magnifiques poètes sont ceux qui ont lé plUs appartenu aux masses et à l'humanité.
Le juste est également sans bornes, pour peu surtout qu'on ne l'entende pas d'une manière trop étroite et qu'au juste proprement dit ^ au droit strict et de rigueur on ajoute l'amour^ la charité et le dévouement. Oh! alors c'est l'ijifini , c'est un champ sans mesure que toutes les vertus humaines ne suffisent pas à cultiver.
Gomme le vrai et le beau , le juste est à l'àme humaine un immense sujet d'action et de développement.
Que si l'on regarde encore ici au nombre de ceux qui concourent pour participer au même bien , on voit qu'ils peuvent tous y prétendre sans se faire tort les uns aux autres; ils auraient tous même volonté et même puissance de justice , ils' excelleraient tous également dans la
PRKf AGE. XXIX
pra^qiie de la loi , que, loin de se nuire mu^ tuellement comme dans une concurrence industrielle, ils en seraient tous au contraire meilleurs et plus moraux. Et si quelques-uns , d'un cœur plus pur , se faisant un meilleur lot de Tcrtus et de mérites, valent mieux que les autres, ceux-là, comme on dit communément, ne coûtent rien à personne , ne se font riches aux dépens de personne; loin de là leur trésor tourne au profit de tout le monde. Ils ne sont pas comme les aristocrates de Vutilité et du bien-être y qui vivent toujours plua ou moins aux dépens de quelqu'un; aristocrates dans le vrai sens et la saine acception du mot , les meilleurs par la vertu , Fhonneur et la probité , ils n'ont pas à craindre de 8'appauvi;ir en conviant leurs inférieurs au partage de leur bien. Au contraire ils ne font que gagner à associer * à leur œuvre le plus possible d'âmes; ils n'en deviennent que plus parfaits. Aussi je dirais volontiers aux justes d'entre les justes : appelez à vous la foule, ayez-la à vos côtés, prenant part à vos actes , les approuvant et les imitant, et vous n'en serez que plus affermis et plus assurés dans vos voies ; quand , dans le chemin de la vertu, on sent la foule autour de soi,
XXX PaéFAGB.
qu'on la sent sur ses pas attentive et docile , on comprend toute la responsabilité dont on se trouve chargé , on est moins tenté de fléchir, de faillir et de mal faire; on s'observe et on se maintient mieux. Et à la foule, de son côté, je dirais également : venez aux justes, et entrez en communion avec eux ; suivez-les et ils vous conduiront, invoquez-les et ils vous assisteront, demandez et vous recevrez : la probité et la charité , ne sont pas choses qui se refusent; pour qui les possède, c'est s'enrichir que de les donner à qui ne les a pas.
Enfin , qu'est-ce que Dieu ? N'est-ce pas aussi l'infini ; lui en qui se résument dans leur plus haute idéalité et l'utile et le vrai , et le beau et le juste ; lui le tout être , la toute force , le principe de tout ordre , le créateur de tout bien , le bien suprême et absolu ? A-t-on jamais assez fait pour le chercher et le connaître ? L'use-lon, l'épuise-t-on à l'aspirer, à l'adorer , à s'unir à lui et à vivre en lui ? Et ses bienfaits toujours nouveaux, ses incessantes manifestalions , celte poésie toujours si vive dont abondent ses œuvres et cette éternelle bonté qui préside à ses conseils, tout cela ne suffit-il pas aux plus profends désirs et aux plus vastes