‹ Cours de philosphie positiveChapitre 2 sur 28 · VI PREFACE PERSONNELLE · texte numérisé non relu

VI PREFACE PERSONNELLE

pourront maintenant se convaincre, soit d'après l'acroissement du nombre des volumes, soit en vertu de leur ampleur supérieure, que l'étendue effective de ce Traité est réellement plus que le double de ce qui avait été originairement promis. Mais, quelle qu'ait dû être l'influence évidente de ces deux motifs de retard, elle n'eût véritablement abouti qu'à prolonger jusqu'en i836 un travail que j'avais d'abord espéré terminer en i832. Si donc, au lieu de ces six années, mon œuvre en a finalement exigé douze, il faut surtout l'attribuer aux graves obstacles inhérents à ma situationpersonnelle. Or je n'en puis faire suffisamment apprécier la portée essentielle, soit passée, soitfuture, qu'en appelant ici une attention directe, quoique sommaire, sur une existence privée où je m'efforcerai, d'ailleurs, de caractériser, autant que possible, son intime connexité avec l'état général de la raison humaine au dix-neuvième siècle. Du reste, il a toujours paru convenable que le fondateur d'une nouvelle philosophie fit directement connaître au public l'ensemble de sa marche spéculative et même aussi de sa position individuelle.

Issu, au midi de notre France, d'une famille éminemment catholique et monarchique, élevé d'ailleurs dans l'un des lycées où Bonaparte s'efforçait vainement de restaurer, à grands frais, l'antique prépondérance mentale du régime théologico-mélaphysique, j'avais à peine atteint ma quatorzième année que, parcourant spontanément tous les degrés essentiels de l'esprit révolutionnaire, j'éprouvais déjà le besoin fondamental d'une régénération universelle, à la fois politique^et philosophique, sous l'active impulsion de la crise salutaire dont la princiaple phase avait précédé ma naissance, et dont l'irrésistible ascendant était sur moi d'autant plus assuré, que, pleinement conforme à ma propre nature, il se trouvait alors partout comprimé autour de moi. La lumineuse influence d'une familière initiation mathématique, heureusement développée à l'École polytechnique, me fit bientôt pressentir instinctivement la seule voie intellectuelle qui pût réellement conduire à cette grande rénovation. Ayant promptement compris l'insuffisance radicale d'une instruction scientifique bornée à la première phase de lapositivité rationnelle, étendue seulement jusqu'à l'ensemble des études organiques, j'éprouvai ensuite, avant même d'avoir quitté ce noble établissement révolutionnaire, le besoin d'appliquer aux spéculations vitales et sociales la nouvelle manière de philosopher

PRÉFACE PERSONNELLE Vil

que j'y avais apprise envers les plus simples sujets. Pendant que, à cet effet, je complétais spontanément, surtout en biologie et en histoire, à travers beaucoup d'obstacles matériels, mon indispensable préparation, le sentiment graduel de la vraie hiérarchie encyclopédique commençait à se développer chez moi, ainsi que l'instinct croissant d'une harmonie finale entre mes tendances intellectuelles et mes tendances politiques, d'abord essentiellement indépendantes, quoique toujours également impérieuses (1). Cet équilibre décisif

(1) A cette époque, et quand j'étais parvenu à sentir à la fois la portée et l'insuffisance de la grande tentative de Condorcet, mon évolution spontanée fut profor dément troublée pendant quelques années, sans cependant être jamais déviée ni suspendue, par une liaison funeste avec un écrivain fort ingénieux, mais très superficiel, dont la nature propre, beaucoup plus active que spéculative, était assurément peu philosophique, et ne comportait réellement d'autre mobile essentiel qu'une immense ambition personnelle (le célèbre M. de Saint-Simon). Il avait, de son côté, déjà senti, à sa manière, le besoin d'une régénération sociale fondée sur une rénovation mentale, quelque vague et incohérente notion qu'il se formât d'ailleurs de Tune et de l'autre, d'après la profonde irrationalité de son éducation générale. Cette coïncidence devint poui lui, à mon égard, la base d'une désastreuse influence, qui détourna longtemps une partie notable de mon activité philosophique vers de vaines tentatives d'action politique directe; quoique, du reste, il en soit résulté chez moi, outre une plus vive excitation à une publicité immédiate et peut-être même prématurée, une attention plus décisive à l'efficacité sociale du développement industriel, sur laquelle toutefois j'avais été auparavant éveillé par les doctrines économiques, premier fondement réel de la direction qui caractérisait surtout M. de Saint-Simon. Une telle conformité apparente, quoique très incomplète, en effet, constitua aussi, après notre rupture, le motif ou le prétexte des envieuses insinuations dirigées contre l'originalité de mes premiers travaux en philosophie politique, en attribuant une importance factice à une vicieuse qualification que m'avait inspirée, en 1825, une générosité fort mal entendue, ainsi étrangement récompensée, et que ne portait point, deux ans auparavant, la première édition de l'écrit correspondant. L'ensemble de mon essor ultérieur a depuis longtemps écarté spontanément ces vaines récriminations contre un philosophe qui a souvent, j'ose le dire, accordé, à chacun de ses divers prédécesseurs, fort au delà de ce qu'il en avait véritablement tiré, d'après la double tendance qui m'entraîne, soit à éviter des détails indifférents au public en rapportant la valeur totale de chaque conception à celui qui en a manifesté le premier germe distinct, lors même que la saine appréciation et la réalisation principale m'en sont essentiellement dues, soit à montrer, autant que possible, les racines antérieures qui peuvent, donner plus de force à mes propres pensées.

Quoique ce célèbre personnage ait, à mon égard, indignement abusé du facile ascendant individuel que devait lui procurer mon extrême

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