CAVERNES A OSSEMENS FOSSILES
Entre les mammifères fossiles , les pacliydermes ont été l'objet des premières et des plus importantes études. Tous les autres ordres de la classe des mammifères ont aussi des représentans et de nombreux représentans dans la nature fossile. La démonstration complète de toutes ces espèces n'entre pas, je l'ai déjà dit, dans le plan de mon cours.
Je me bornerai, en terminant cette revue, à vous dire quelques mots des carnassiers.
C'est dans des cavernes qu'on a trouvé la plus grande partie des ossemens de carnassiers. Dans la caverne de Gaylenreuih , la pkis célèbre, où le sol, suivant l'expression de Cuvier, est pétri de dents et de mâchoires , les ours forment les trois quarts des débris fossiles. Le reste se compose d'ossemens d'hyènes, de tigres, de loups, de renards, de gloutons, de putois. EnOn, quelques espèces herbivores, en très petit nombre, complètent la population fossile de la caverne.
De nos jours, des cavernes à ossemens fossiles ont été découvertes dans un grand nombre de localités et principalement dans le midi de la France.
Quelle est la cause quia accumulé tant d'ossemens dans ces retraiies?
J'ai vu la caverne de Lunel-Vieil, près Montpellier, presque au moment de sa découverte , quand elle était vierge. Je fus frappé du bel état de conservation des ossemens qu'elle contenait. Ils paraissaient avoir été déposés là tranquillement. Les squelettes , pour la plupart, étaient presque complets ; les parties qui manquaient à un squelette, on les retrouvait quelques pas plus loin. Les os avaient conservé leurs apophyses et jusqu'à leurs épiphyses, quand celles-ci n'étaient pas encore soudées.
Il fut évident, pour moi, que ces ossemens si bien conservés , non roulés, avaient été amenés dans les cavernes des bords les plus voisins, et y avaient été amenés par une cause qui ne pouvait être qu'une cause aqueuse.
Suivant moi, c'est la même inondation, ce sont les mêmes eaux qui, agissant sur les plaines, y ont déposé les cadavres des grands animaux que nous connaissons, — éléphans, mastodontes, rhinocéros; etc., — et
qui, s'engoullrani dans les cavei nes, y ont transporté des bords les plus voisins et accumulé ce grand nombre de carnassiers. La même cause, une cause générale, a amené la destruction de tous ces animaux.
Dans ma prochaine leçon, qui sera la dernière, je résumerai les preuves à l'appui de l'unité de création.
Quarantième Iicçon.
SoHaïAiRE. — Preuves de l'unité de création , résumé.
Lorsque j'ai commencé avec vous ces études paléontologiques, je me suis dit : Magnum opus ingredior. Ma lâche est, en effet, difficile. En soutenant la simultanéité de création du règne animal , je romps avec les idées reçues, et déjà, dans celte enceinte, j'ai soulevé de vives contradictions. A la passion qui nous anime tous, il est aisé de voir qu'il s'agit d'un grave intérêt scientifique. Plusieurs de mes auditeurs m'ont fait l'honneur de m'écrire : les uns, partisans résolus des créations successives, me combattent; les autres, qui seraient plus favorables à ma cause, hésitent à me suivre. Ils m'engagent à tenter la fortune, à prendre le large; mais tout en m'encourageant, ils restent prudemment sur le rivage.
Dans cette leçon, la dernière de mon cours de cette année, je ne saurais traiter à fond la grande question qui nous occupe. Elle sera encore de ma part l'objet d'études suivies, et j'espère la reprendre dans mon enseignement. Je ne puis, quant à présent, que résumer les preuves qui me paraissent militer en faveur de l'unité de création.
Elles sont de quatre sortes, et je les appelle : 1" directes; 2" indirectes ; 3° physiologiques ; et U° philosophiques.
Reprenons chacune de ces preuves.
1» L'une des preuves directes de Vunité de création , et la principale, c'est Yunité du règne animal. Il n'y a pas un double règne animal— un règne fossile et un règne vivant. — Chacun d'eux, pris isolé-
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ment, n'est qu'une partie incomplète ; réunis, ils font un tout complet. Ils s'adaptent et s'ajustent l'un à l'autre , exactement comme les parties arrachées d'un bas-relief retrouvent leur place dans une restauration.
C'est ainsi — nous l'avons vu — que le plésiosaurus se place entre les reptiles et les amphibiens ; que le ptérodactyle relie les oiseaux et les reptiles.
Autre exemple : le groupe vivant des pachydermes est l'un des plus mutilés ; il ne contient plus que huit genres, et chacun de ces genres, éléphant, cheval, cochon, etc. , offre un type différent. Chacun d'eux paraît isolé, sans relation directe avec son congénère. Mais si l'on rapproche les pachydermes fossiles des pachydermes vivans, l'isolement de ceux-ci disparaît. Les fossiles très nombreux viennent se placer auprès de leurs congénères vivans , les relient entre eux, et le groupe des pachydermes, ainsi restitué, offre un ensemble complet et harmonique.
Le naturaliste pourrait-il reconstruire, restaurer le règne animal avec les fossiles, si ceux-ci appartenaient à un règne différent ?
L'unité de règne étant démontrée , j'en déduis l'unité de création.
2" Je passe à un autre ordre de preuves, aux preuves indirectes.
Cuvier disait : o Ce qui est certain, c'est que nous sommes maintenant au moins au milieu d'une quatrième succession d'animaux terrestres, et qu'après l'âge des reptiles, après celui des palaeolhériums, après celui des mammouths, des mastodontes et des mégathériums, est venu râge où l'espèce humaine, aidée de quelques animaux domestiques, domine et féconde paisiblement la terre. »
D'après cela, Cuvier admettait quatre époques dans l'histoire de la vie sur la terre : 1° l'époque des mollusques, des poissons et des reptiles ; 2» celle des palaeothériums; 3» celle des mammouths ; 4° enfin celle de l'homme.
Il est vrai que dans ce passage, qui est comme le résumé de ses recherches, Cuvier ne parle que de populations successives; mais, au fond, c'est bien de créations qu'il s'agit, et la phrase suivante, du même naturaliste, que j'ai déjà citée, ne laisse aucun doute à cet égard :
« Qu'on se demande pourquoi Ton trouve tant de dépouilles d'animaux et l'on verra combien il est probable qu'elles ont appartenu à des êtres d'un monde antérieur au nôtre ; êtres dont ceux
qui existent aujourd'hui ont rempli la place, pour se voir peut-être un jour également détruits et remplacés par d'autres. » L'idée de créations nouvelles ressort avec évidence de cette phrase. Seulement Cuvier ne prononce pas le mot création; il ne l'employait pas couramment, il en était effrayé.
Après Cuvier, un grand nombre de naturalistes — presque tous — ont admis des créations successives. Ils fondent leur théorie sur des faits négatifs, par exemple sur celui-ci : dans les couches où gisent les reptiles, on ne trouve pas de mammifères. Mais des faits positifs ont déjà fait chanceler la théorie.
Ainsi, par exemple, les grands et singuliers reptiles, tels que le plésiosaurus et le mégalosaurus, se rencontrent dans les calcaires jurassiques et, jusqu'à la découverte dont je vais parler, il était admis que les mammifères n'existaient que dans les couches supérieures, dans les terrains tertiaires. Or, on trouva un jour, en Angleterre, dans les schistes oolilhiques de Stonesfield, lesquels sont de l'époque jurassique, de petites mâchoires inférieures qui, ayant été examinées par Cuvier, furent déclarées par lui appartenir à un mammifère de l'ordre des didelphes.
Ce simple fait renversait toutes les idées jusqu'alors admises : aussi fit-il sensation. L'on contesta d'abord la date des terrains où la découverte avait eu lieu. Mais un examen attentif fil voir que ces terrains appartenaient bien réellement à l'époque jurassique. Ce point étant hors de doute, on contesta la caractéristique qui avait fait attribuer les ossemens à un mammifère. Une discussion s'éleva; M. de Blainville les rapporta à un reptile. Il proposa d'appeler l'animal ampliithérium. Mais M. Richard Owen, un des plus habiles paléontologistes de notre temps, prouva clairement, après Cuvier, que ces ossemens étaient ceux d'un didelphe. Divers autres débris ayant été trouvés dans les mêmes schistes, M. Richard Owen créa, avec ces débris, deux
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genres de marsupiaux fossiles ; il appela l'un thylacotfiérium et l'autre phascolothérium.
Autre fait non moins probant : Cuvier niait qu'il existât des quadrumanes fossiles. Suivant lui , ces animaux appartenaient à la dernière époque, à la nôtre. Or, M. Richard Owen et M. Lariet ont découvert, dans ces derniers temps, des os, à n'en pas douter fossiles, de quadrumanes (1).
Mais l'homme, disait Cuvier et disait-on après lui, l'homme, on ne l'a trouvé nulle part à l'état fossile. Ici nous rencontrons encore M. de Blainville en contradiction avec Cuvier. Nous lisons dans l'Histoire des sciences de l'organisation : « Cuvier tire une dernière preuve de ses révolutions de la négation gratuite d'os humains fossiles ; il y en avait, dès son temps, de découverts, et il y en a eu beaucoup depuis. Pour appuyer cette négation, il fait une distinction : « Je dis qu'on n'a jamais » trouvé d'os humains parmi les fossiles proprement dits, ou, en d'autres » termes, dans les couches régulières de la surface du globe. » Cette distinction, purement gratuite, est contradictoire et ne peut être admise : car on a trouvé des ossemens humains avec des ossemens d'animaux perdus, d'animaux qui se trouvent dans les couches régulières, et qui n'y ont pas d'autres caractères que dans les terrains meubles : dans un cas les mêmes os seraient donc fossiles , et dans l'autre ne le seraient pas, par la seule raison qu'on ne veut pas admettre comme fossiles les ossemens humains avec lesquels ils se trouvent. Mais , d'ailleurs , on a trouvé des ossemens humains dans des terrains réguliers. Cette dernière preuve croule donc comme toutes les autres , et avec elle la théorie des révolutions et des irruptions successives et des créations répétées qui en sont une déduction. »
Je ne serai pas sur ce sujet aussi absolu dans mes afDrmations que M. de Blainville. Il y a là, en effet, des raisons de douter. Les êtres humains ayant des caractères spécifiquement identiques, ne formant
(1) Voyez F.-J. Piclel, Traité de Paléontologie ou Histoire naturelle des animatix fossiles, Paris, 1853. Tome I, page 155.
qu'une espèce, il sera toujours très difficile d'assigner un caractère fossile à des ossemens humains.
Quoi qu'il en soit, nous voyons que la théorie des créations successives, battue en brèche, est déjà fort endommagée. Encore quelques faits d'une authenticité et d'une signification pareilles à celles des schistes de SionesDeld, et la théorie est renversée.
Et comme dans la question que nous traitons, il n'y a place que pour les deux théories tout à fait opposées de la succession ou de l'unité de création, je suis fondé à dire que ce qui affaiblit l'une fortifie l'autre.
Les argumens que l'on oppose à la théorie des créations successives prouvent donc, d'une manière indirecte, en faveur de la théorie de la création simultanée.
3" J'arrive aux preuves physiologiques de l'uniié de création. Je les tire de la ressemblance qui existe entre les espèces fossiles et les espèces vivantes.
L'éléphant vivant et l'éléphant fossile sont-ils de même ou de différente espèce? Nous sommes arrivés à reconnaître, avec Cuvier, que Velephas primigenius diffère de l'éléphant des Indes. Il n'en est pas moins vrai que M. de Blainville, un homme d'autorité, a prétendu que les deux éléphans ne formaient qu'une espèce. Son assertion seule n'est-elle pas une preuve, sinon de l'identité, du moins de la ressemblance, de l'extrême ressemblance des deux espèces?
Nous sommes même restés dans le doute sur la question de savoir si l'espèce de l'éléphant des Indes et une espèce fossile, autre que Velephas primigenius, différaient entre elles.
L'ours fossile a le front un peu plus bombé que l'ours vivant ; et c'est là tout ce qui les différentie. Il y a plus : « Les os fossiles de chevaux, dit Cuvier, ne peuvent se discerner des os de chevaux vivans. »
Voilà donc des éléphans qui, s'ils n'appartiennent pas à la même espèce, sont si rapprochés qu'on les dirait taillés sur le même patron. De même pour une foule d'autres animaux. Et il y aurait eu une création pour chacune de ces espèces ! Le grand ouvrier, qui fait si bien les
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choses d'ensemble, s'y serait pris à deux fois pour former des espèces si voisines, et dont les traits généraux sont les mêmes!
W Viennent, en dernier lieu, les preuves philosophiques.
Les partisans des créations successives ont beau faire : nous ne pouvons accepter comme complets, ni par conséquent comme probans, les faits sur lesquels ils fondent leur théorie.
L'isolement d'une population fossile dans les couches de la terre est, pour nos adversaires, l'indice et même la preuve d'une création nouvelle. Mais les recherches paléontologiques, jusqu'à présent restreintes à un très petit nombre de localités* nous donneront-elles toujours le même arrangement des fossiles dans les différentes couches?
Déjà nous pouvons répondre négativement. L'on a découvert, en effet, des singes fossiles, ces singes dont l'existence était niée. Et la découverte, qui date d'hier, a été faite à deus pas de nous. Les paléontologistes sont si peu avancés dans leurs recherches, même dans la recherche des trésors qui sont à côté d'eux ! Cuvier, lorsqu'au commencement de ses études il rassemblait péniblement des os ou des fragmens d'os, venus de divers côtés de France et d'Europe, Cuvier était bien loin de se douter que le sol parisien, sur lequel il marchait, éiail une mine inépuisable d'ossemens fossiles.
Vous voulez que des faits incomplets, grossièrement incomplets, mon esprit les accepte pour base d'une théorie ! Non, cela n'est pas possible.
Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse,
a dit La Fontaine. De même ma raison rejette les faits que vous me présentez. Ils sont incomplets, et les faits incomplets mentent. Les premiers navigateurs, dans les temps modernes, croyaient que le monde finissait au cap des Tempêtes. Colomb doubla le redoutable cap et découvrit un autre monde. Le cap des Tempêtes, une fois dépassé, est devenu le cap de Bonne-Espérance.
Je termine ici mon cours, et il ne me reste plus qu'à vous remercier,