I. — Sensations générales
Les sensations générales sont très répandues. Un grand inombre de surfaces ne donnent lieu qu’à ce genre de sensations, qui ne nous révèlent nullement les qualités des corps i impressionnants, mais ne manifestent leur action que par des impressions difficiles à définir, telles que le plaisir, la douleur, ou même des effets encore plus difficiles à préciser et qui rentrent en grande partie dans les phénomènes réflexes, comme par exemple le chatouillement.
Ainsi les surfaces muqueuses en général ne nous donnent que des sensations très vagues. — La muqueuse digestivene nous avertit que peu ou pas du tout de la forme, de la température et des autres propriétés des corps mis en contact avec elle, excepté vers sa partie supérieure (bouche), où elle présente une disposition toute particulière, de façon à devenir le siège d’une sensation spéciale, à constituer un organe des sens (goût), que nous étudierons bientôt. Mais dans les cas de fistule de l’estomac ou des intestins, on a pu introduire dans ces canaux divers corps, loucher leur surface interne avec divers excitants, sans que le sujet ait éprouvé aucune perception nette, aucune sensation par
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exemple de la nature de celles que nous étudierons sous le nom de tact.
La sensation vague qui nous avertit du besoin de nourriture semble être une sensation gastrique : on croit pouvoir localiser la faim dans la partie supérieure du tube digestif; néanmoins nous avons déjà vu que cette sensation tient à un malaise général ; que c’est un appel fait par le sang devenu trop pauvre. La localisation de cette sensation tient peut-être simplement à cette connaissance que nous possédons, à savoir qu’elle cesse quand nous introduisons des aliments dans l’estomac1. — Il en est de même de la soif: le sentiment de sécheresse de la gorge tient à une diminution de sécrétion dans ces parties et en général dans tout l’organisme, car la diminution de la sueur et de l’urine coïncident avec cette sécheresse dans la majorité des cas. — Dans la satiété il y a également des sensations purement générales, qui sont tantôt agréables tantôt désagréables, et n’ont point de localisation proprement dite : en effet, surtout dans des cas pathologiques, ou dans des cas de non-absorption, la faim ou la soif peuvent se manifester à leur plus haut degré, malgré une copieuse ingestion d’aliments et de boissons.
A l’autre extrémité du tube digestif, quelques sensations peuvent devenir plus distinctes; par exemple la sensation du besoin de défécation , dont le siège est cependant difficile à définir. Nous le plaçons ordinairement au niveau du rectum, mais il paraît pouvoir siéger dans le tube intestinal, comme le prouvent les cas d’anus contre nature (voy. p. 408). Celte sensation nous apprend seulement que le rectum est prêt à évacuer les matières qui le remplissent. La déféca-
I. « J’ai eu occasion d’interroger sur ce point un certain nombre de militaires, me tenant de préférence à des individus sans connaissances anatomiques, pour ne pas obtenir des réponses influencées par une localisation involontaire de la sensation. Plusieurs m’indiquèrent vaguement le cou ou la poitrine, 23 le sternum, -1 ne surent localiser la sensation dans aucune région déterminée, et 2 seulement me désignèrent l’estomac comme siège de la faim. C’étaient deux infirmiers, ayant par conséquent une teinte de connaissances anatomiques. » (Schiff, Physiologie de la digestion, Florence, 1866.)
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tion, qui suit le besoin, est un phénomène entièrement ; réflexe, et que nous avons longuement étudié déjà. La sensation agréable qui suit la défécation est celle de la difficulté * vaincue, cependant, au lieu de cette sensation agréable,
: nous pouvons éprouver une douleur toute particulière connue sous le nom de ténesme , dans les cas d’irritation intestinale ou rectale, qui fait que nous sentons le besoin d’exi puiser des matières fécales alors même que nous n’en avons plus dans l’intestin.
Sur la muqueuse des voies pulmonaires un corps étranger ne fait éprouver aucune sensation nette: ses aspérités, sa forme, sa température, ne sont que peu ou pas senties; mais «ie corps produit un sentiment très vague de douleur, de mène, et amène aussitôt un reflexe qui nous force à tousser i même malgré nous, pour en produire l’expulsion. Souvent ides corps introduits dans ces voies n'ont révélé leur présence qu à 1 autopsie. — La surface pulmonaire proprement dite semble être le siège de sensations agréables (res- ' tirer 1 air pur) ou désagréables (l’air vicié et confiné), qui >>nt en réalité un siège plus général, et qui de plus, comme ■a faim et la soif, sont en rapport avec les besoins qu’éorouve 1 organisme entier d’une plus ou moins grande auaniité d’oxygène. 4
On peut même dire que le poumon est bien moins sen- •ible que 1 intestin; nous avons vu que ce dernier, dans les ■as pathologiques, devenait exceptionnellement impressionnable: le poumon au contraire ne se plaint pas en pareil as, a moins que les régions voisines ne deviennent ellesnemes malades, la plèvre par exemple (pleurite); mais en enéral les maladies de la surface pulmonaire sont peu louloureuses, et donnent naissance seulement à un sentiment de dyspnée, à une gêne vague et si mal localisée que *e vulgaire la rapporte toujours à l’estomac.
La muqueuse génito-urinaire , que nous étudierons en ■ erriier lieu, ne nous présentera aussi la plupart du temps 1 u une sensibilité fort obtuse, toute subjective, d’ordinaire mal localisée, et nullement propre à nous renseigner sur la ature des excitants. Il n’v a pas de sensations proprement ites pour le rein, les testicules, l’ovaire. Nous analyserons
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plus tard le besoin d'uriner, nous le trouverons en tout semblable à celui de déféquer; et nous verrons même qu’il est bien moins nettement localisé, et se compose de sensations excentriques que nous ne percevons jamais là où elles se produisent en réalité. — Le besoin sexuel luimême peut être rapproché d'une part du besoin d’uriner et d’autre part du besoin de respirer, de la faim ou de la soif, par exemple : c’est un besoin général, produit sous l’influence d’un grand nombre de circonstances tant intérieures qu’extérieures, et que nous localisons dans les parties sexuelles, à cause de la connaissance des phénomènes qui s’y accomplissent et qui sont aptes à le calmer.
L’émission du sperme est accompagnée d’une sensation agréable que nous rapportons à la partie terminale du canal de l’urèthre, mais dont le siège nous est peu connu, et se trouve, comme celui du besoin d’uriner, dans des parties plus profondes (région prostatique), car les individus qui ont le gland amputé rapportent leurs sensations de volupté génésique à la fosse naviculaire qu’ils n’ont plus.
La matrice est également une surface muqueuse d’une sensibilité très obtuse: elle ne donne guère lieu qu’à des réflexes, parmi lesquels celui de l’expulsion du fœtus est le plus important, et accompagné des violentes douleurs qui caractérisent toujours à un degré plus ou moins prononcé les contractions énergiques des muscles lisses. Cette expulsion est suivie du sentiment de la difficulté vaincue, comme celle de l’urine, des matières fécales, etc. Le col de la matrice ne jouit même pas, malgré la présence de nombreux nerfs, de la sensibilité à la douleur; il ne peut être que le point de départ de certains réflexes : aussi peut-on le cautériser et l’inciser sans presque provoquer de sensations; le cancer de cet organe ne devient douloureux que par le développement de ce que nous avons appelé des sensations sympathiques ou réflexes, et mieux sensations associées (voy. p. 108) qui s’irradient vers le sacrum, les cuisses, les parois abdominales, etc. (plexus lombaire et sacré).
Pour terminer l’étude des sensations générales, il nous faut dire encore un mot de la sensibilité des divers tissus annexés aux surfaces, ou placés entre elles dans la profon-
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(leur de l’organisme. Comme il était facile de le prévoir, les tissus musculaire , connectif, osseux, glandulaire, ne sont que peu ou pas sensibles. On peut couper et brûler le muscle sans provoquer de vives douleurs; mais s’il est très distendu, ou fortement contracté, il est le siège de sensations vagues particulières et douloureuses, telles que les crampes, fréquentes surtout pour les muscles lisses (coliques intestinales, utérines, vésicales, etc.). Dans les cas d’inllammation, ce tissu devient très sensible, ^ . il en est de même pour les os, les tendons, les ligaments articulaires, et le tissu des glandes elles-mêmes. Cette sensibilité pathologique tient sans doute à ce que l’inflammation, tendant à la destruction des organes (surtout du muscle), attaque également les nerfs qui y sont contenus, et que de plus le gonflement, qui accompagne presque toujours ce processus pathologique, distend les nerfs du tissu même et ceux des tissus voisins, et produit par suite leur hypéreslhésie: c’est ainsi que les glandes sont très sensibles à la compression et très douloureuses quand elles sont tuméfiées.
Le muscle paraît posséder une sensibilité particulière, qui forme comme une transition des sensations générales aux sensations spéciales, c’est ce qu’on nppelle le sens delà contraction, le sens musculaire, auquel nous devons la notion des mouvements exécutés (voy. p. 168). On n’est pas encore fixé sur le mécanisme et sur les organes de cette sensation (voy. plus loin : Corpuscules de Pacini des muscles), mais le sens musculaire n’en est pas moins incontestable i. Claude Bernard l’a mis hors de doute par plusieurs expériences : en coupant tous les nerfs cutanés d’un membre, chez un animal, on peut rendre la peau parfaitement insensible, quoique l’animal marche alors encore assez bien, probablement parce que la sensibilité musculaire est conservée. Lorsque, au lieu de couper les rameaux cutanés, on
1. Voy. Duchenne (de Boulogne), de l’Électrisation localisée, p. 389. Paris, 1872.
Cl. Bernard, Leçons sur la Physiologie et la Pathologie du système nerveux, t. I, p. 246.
Jaccoud, les Paraplégies et l'ataxie du mouvement. Paris, 1864.
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coupe les racines postérieures (c’est-à-dire tous les nerfs sensitifs, musculaires et autres), on voit que les mouvements ont beaucoup perdu de leur assurance. De même chez l’homme, lorsque la paralysie est profonde et atteint les rameaux sensitifs des muscles, les malades ne semblent pouvoir faire agir leurs membres qu’avec difficulté et en regardant ces membres pour en diriger le mouvement (Cl. Bernard). Enfin, il est des observations pathologiques où l’on constate la paralysie du sens musculaire avec conservation de la sensibilité de la peau et inversement (Landry, Axenfeld). — Cette sensibilité, ou pour mieux dire ce sens musculaire, nous permet de juger de la force et de Y étendue de nos mouvements: nous jugeons de la force de nos mouvements puisque nous distinguons les uns des autres des poids soulevés successivement, pourvu qu’ils diffèrent au moins de 1/17 de leur poids (Weber), et, chose remarquable, cette sensibilité pour soulever des poids est bien plus fine que celle pour la pression déterminée par ces poids (voy. plus loin : Sens du toucher), ce qui prouve encore une fois que la sensibilité musculaire est bien distincte de la sensibilité de la peau.
Cependant l’étude du sens musculaire présente encore de grandes obscurités, ce qui fait que plusieurs auteurs ont refusé de l’admettre (Trousseau), et que quelques autres l’interprètent différemment : ainsi pour Wundt, « le siège des sensations du mouvement ne paraît pas être dans les muscles eux-mêmes, mais bien dans les cellules nerveuses motrices (de la substance grise antérieure de l’axe spinal), parce que nous n’avons pas seulement la sensation d’un mouvement réellement exécuté, mais même celle d’un mouvement simplement voulu ; la sensation du mouvement paraît donc liée directement à l’innervation motrice; » (aussi Wundt lui donne-t-il le nom de sensation d' innervation) l. Cependant il est probable que cette sensation, à
1. Voy. encore les recherches de Bernhardt. (Z tir Lehre von Muskelsinn , analysé, in Revue des sciences médicales de G. Hayem, janvier 1873.) Cet auteur pense, comme J. Mtiller, Ludwig, Bernstein {les Sens, vol de la Bibliothèque scientifique internationale), que le sens musculaire se réduit à la faculté d’apprécier exactement l’inten-
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laquelle nous sommes redevables de sentir le degré de conti action de nos muscles (sens deV activité musculaire , Gerdy), test la même qui préside au sentiment de fatigue qui se produit à la suite des exercices modérés, mais très longtemps i continués, et qu elle a pour siège les fibres contractées. Le 'Sentiment de laligue qui se développe après un violent effort semble au contraire résider principalement dans les 'tendons (Sappey).