RÉTINE
lieu sensiblement dans la direction de l’axe des bâtonnets et des cônes. Mais les segments externes des cônes et des bâtonnets, ainsique la démontré Schultze 1, se composent de petites lamelles superposées, qui, vu leur structure et leurs propriétés optiques, ne peuvent être considérées comme des éléments impressionnables: ces appareils ne peuvent servir qu’à modifier la lumière. On tend généralement aujourd’hui à admettre qu’il se passe à ce niveau, au moment où la lumière reflétée par le miroir choroïdicn (Rouget) revient à travers la rétine, une transformation particulière qui est comme l’intermédiaire obligé entre le phénomène physique de la lumière et le phénomène°physiologique de l’excitation nerveuse. Sans vouloir préciser la nature intime de l’acte qui se produit à ce niveau, on peut penser qu’il •s’agit là d’une transformation de force ; en d’autres termes, le mouvement lumineux (vibrations de l’éther) se transforme en mou- ’ vement nerveux (vibration nerveuse (voy. p. 36 et 148). Les portions externes des cônes et des bâtonnets sont incapables de recevoir elles-mêmes les impressions lumineuses, mais elles constituent des appareils de transformation des ondulations lumineuses, c’està-dire les agents spéciaux de transmission du mouvement de la lumière au nerf optique.
Les récents travaux de Boll et Kuhne semblent de nature à fournir quelques renseignements sur cet acte de transformation du mouvement lumineux en mouvement nerveux, ou du moins sur un acte chimique corrélatif à cette transformation : nous voulons parler de la découverte du rojueje on pourpre rétinien , des conditions de sa production et de sa destruction. Ces auteurs ont montré en effet que dans l’obscurité les segments externes des cônes se chargent, par le fait de leur nutrition chez l’animal vivant, d’une matière rouge (pourpre rétinien) qui , lorsque 1 animal est amené à la lumière, disparaît seulement dans les parties frappées par les rayons lumineux (parties claires de limage rétinienne); c’est donc la destruction du pourpre rétinien qui représente l’acte chimique corrélatif à la transformation en question. Ajoutons que ce fait a fourni à ces auteurs le sujet de très curieuses expériences : comme l’immersion dans une solution d’alun rend le pourpre rétinien inaltérable à la lumière, le fixe en un mot, ils ont pu, après avoir placé un animal (grenouille ou lapin) devant une fenêtre vivement éclairée, en sacrifiant aussitôt après cet animal et immergeant le globe oculaire dans
U Voy. le résumé de ces recherches in Duval, Structure et de la rétine. Paris, 1873. Thèse d’agrég.
usage
ORGANES DES SENS (OEIL)
l’alun, obtenir (les rétines qui donnaient une véritable épreuve photographique (rouge) de l’image de la fenêtre (avec ses barres transversales et ses ouvertures éclaircies); ils ont donné à ces images le nom d ’optographes.
Les segments internes des cônes et des bâtonnets seraient donc les organes essentiellement impressionnables à la lumière. Quant aux différences de fonctions correspondant aux différences de formes et de structure que l’on trouve entre les cônes et les bâtonnets, elles paraissent se rapporter, d’après les recherches de Schultze, à ce que les bâtonnets percevraient seulement les différences d’intensité que peut présenter la lumière, tandis que les cônes seraient impressionnés par les différences qualitatives de la lumière, c’est-à-dire par les couleurs. Ainsi l’histologie comparée nous montre que les cônes manquent complètement chez les nocturnes(chauve-souris, hérisson, taupe). Or, nous savons que l’on ne peut dans l’obscurité distinguer les couleurs. De même les oiseaux de nuit manquent complètement de cônes et n’ont que des bâtonnets: cela doit leur suffire pour distinguer des différences quantitatives et non qualitatives de lumière. Au contraire, les oiseaux diurnes, surtout ceux qui font leur proie de petits insectes aux couleurs brillantes, possèdent un nombre relativement beaucoup plus grand de cônes que l’homme et les autres mammifères.
Les impressions produites sur la rétine présentent certaines particularités intéressantes à étudier : ainsi ces impressions persistent un certain temps après .que l’objet lumineux a cessé d’agir, et si des impressions lumineuses très courtes se succèdent rapidement, elles finissent par se confondre en une impression continue. Tout le monde sait qu’un charbon ardent agité vivement devant les yeux produit l’effet d’un ruban ou d’un cercle de feu, parce que l’impression qu'il a produite en passant devant un point de la rétine persiste encore lorsqu’il y revient après une révolution, et qu’ainsi toutes ces impressions^ successives se continuent les unes avec les autres de manière à nous représenter tout entier, et sous des traits de feu, le chemin parcouru par le point lumineux.
D’autre part, un objet très lumineux, placé sur un fond noir, nous paraît toujours plus grand qu’il n'est en réalité; au contraire un objet noir ou peu éclairé, placé sur un fond très lumineux, nous paraît plus petit qu’il n’est. On admet pour expliquer ce fait que les parties très lumineuses ébranlent non seulement les points de la rétine où elles viennent se peindre, mais encore les points les plus voisins, de façon à empiéter sur les images
RÉTINE (CONES ET BATONNETS).
des parties moins éclairées : aussi a-t-on désigné ce phénomène sous le nom d'irradiation. C'est ainsi qu’un triangle blanc, placé sur un fond noir, nous parait plus grand qu’il n’est, et de plus ne se présente pas avec des bords rectilignes, mais comme limité par des lignes courbes, avec des bords convexes, en un mot; un triangle noir, sur un fond blanc, nous paraîtra plus petit et avec des bords plus concaves. Dans la tig. 144 le carré blanc sur
Fie. 144. — Irradiation.
fond noir paraît plus grand que le noir sur blanc, quoique les deux carrés aient exactement les mêmes dimensions. Une surface partagée en lignes également épaisses et alternativement blanches et noires nous semblera cependant contenir plus de blanc que de noir, les lignes blanches paraissant plus larges que les autres : c’est pour cela que les monuments gothiques, noircis par le temps, se projetant sur un ciel brillant, nous paraissent plus légers, plus élancés que les monuments récents de pierres blanches. D’après les recherches de M. Leroux1, le phénomène d 'irradiation est spécial au champ de la vision indistincte : il augmente à mesure qu’on s’éloigne de la tache jaune : pour cette portion de la rétine l’irradiation est nulle ; il n’y a pour elle d’autre irradiation que celle qui provient des limites de l’acuité de la vision. — Quant à l’irradiation dans le champ de la vision indistincte, elle s’explique par l’espacement progressif des éléments sensibles (cônes et bâtonnets) lorsqu’on s’éloigne de la tache jaune, lieu de leur maximum de condensation. — Ces phénomènes d’ irradiation peuvent s’exagérer dans certains cas pathologiques du cerveau, par exemple dans le délire, et donner lieu à un véritable bouleversement de l’intelligence.
Presque tous les phénomènes si nombreux connus sous le nom d'illusions d'optique, peuvent se ramener aux phénomènes
1. Le Roux, Académie des sciences, avril 1873. küss et DUVAL, Physiologie.
ORGANES DES SENS (ŒIL)
de 'persistance et d’irradiation des images sur la rétine. — 11 faut y ajouter des excitations qui ont leur source dans la rétine même (images subjectives , perceptions entoptiques). Les principales sont dues aux modifications de la circulation. Nous avons vu que la rétine contient des vaisseaux (p. 633); ceux-ci peuvent se congestionner et exercer alors sur les éléments rétiniens des compressions qui, faibles, excitent la membrane sensible, fortes, la paralysent. Ainsi quand on baisse et relève brusque-, ment la tête, on obtient des sensations visuelles subjectives, composées de points brillants et de points noirs qui semblent se peindre dans l’œil. Beaucoup de cécités tiennent à des troubles vasculaires de la rétine, troubles qu’on peut aujourd’hui parfaitement constater sur le vivant par l’usage de l’ophtalmoscope.
D’autres images entoptiques fort curieuses se présentent lorsqu’on regarde au microscope, surtout lorsqu’on n’a pas placé d’objet au foyer de cet instrument : ce sont des mouches volantes, sous i’aspect d’amas de petits globules parfaitement ronds, tous à peu près d’égal volume, et mêlés à quelques filaments flexueux. Ch. Robin a démontré que ces images sont dues à la projection sur la rétine de l’ombre des globules et des filaments (éléments du tissu muqueux, ou tissu connectif embryonnaire) qui sont suspendus dans le corps vitré L
Un point qui a beaucoup intrigué les physiologistes, c’est que nous voyons les objets droits et dans leur position normale, quoique sur la rétine les images soient renversées ; on a attaché trop d’importance à ce point, dont l’explication est facile. Nous voyons les objets droits et non renversés, parce que notre esprit transporte à l’extérieur toutes les impressions qui se font sur la rétine, et en transporte tous les points dans la direction que les rayons lumineux ont dù suivre fatalement, d’après les lois de l’optique, pour venir impressionner telle ou telle partie de la membrane sensible ; en d’autres termes, à chaque partie du champ rétinien correspond une partie du champ visuel extérieur, et ces deux champs sont liés si nécessairement l’un à l’autre, que tout ce qui se passe dans le premier est reporté au second dans la place qu’il doit y occuper. Aussi quand nous regardons un objet au point de fatiguer la rétine et d’y faire persister l’image, alors même que nous fermons les yeux, cette image continue à êtie vue droite et non renversée. On ne saurait dire s’il y a là un effet de Y habitude et de Ycducation des sens, car on rapporte des cas d’aveugles de naissance qui, au moment où la vue leur