ANALOGIES ENTRE LES ANIMAUX
La méthode employée pour les constater constitue, ainsi que je l'ai dit, la philosophie anatomique. C'est à Geoffroy-Sainl-Hilaire qu'appartient la gloire d'en avoir établi les fondements. Sans doute, le principe de l'unité de composition organique, auquel ce célèbre naturaliste est arrivé par l'emploi de sa méthode, avait été entrevu et même proclamé par d'anciens anatomistes, à la tète desquels il faudrait placer Aristote et Galien; mais, ainsi que l'a fait observer Geoffroy lui-même, c'était plutôt une vérité de sentiment qu'un fait démontré. Faute d'être guidé dans la recherche des analogies, on rencontrait à chaque pas des exceptions qui devaient causer le découragement et porter à abandonner une doctrine qui était appelée cependant à quelques bril-
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lants résultats (1). Un expose complet de la philosophie anatomique ne serait pas à sa place dans un traité de physiologie; mais je ne puis parler des analogies de structure entre les divers animaux sans vous indiquer les moyens de les constater : or, c'est à la méthode promulguée par Geoffroy-Saint-Hilaire qu'il faut les demander.
Il semble, au premier abord, qu'il n'y ait rien de plus facile que de saisir les analogies d'organisation dans les différentes espèces animales. Le plus ignorant ne sait-il pas que presque tous les animaux ont un tube digestif, et que sous ce point de vue il y a une sorte d'unité de conformation de l'homme au polype? Ne saiton pas que si l'homme respire par des poumons , une foule d'animaux sont dans le même cas? et ne pourrait-on pas dire enfin que si on a signalé des différences qui ont servi de bases pour la classification des animaux , c'est que les ressemblances avaient frappé tout le monde? Cela est vrai ; mais si l'on veut aller au delà de ces analogies qui se révèlent aux moins clairvoyants, il faut une méthode, un fil conducteur.
Or, sur quoi vous guiderez-vous pour constater la persistance d'une partie qui va se "dégradant de l'homme aux espèces inférieures? Direz-vous : «Cette partie remplit chez l'homme telle fonction, et tant que je verrai persister la fonction, je pourrai croire que l'organe a persisté? » Essayez un peu de cette méthode, Messieurs, et vous verrez qu'elle ne vous conduira pas loin. C'est ainsi qu'on avait procédé jusqu'au commencement de
(1) Il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici d'un parallèle entre les animaux. Par unité de composition organique, on entend que toutes les espèces animales seraient construites sur un même type, et il n'est nullement queslion de cette aulre unité de composition , dont la démonstration a été poursuivie par Oken, Spix, Carus et quelques autres auteurs allemands. Pour eux, les diverses parties d'un même animal reproduisent toutes une même forme , et, par exemple, tout le squelette est composé de vertèbres. Oken trouve dans une forêt un crâne de chevreuil ; il le ramasse, le retourne, et s'écrie : Voilà une colonne vertébrale. Et depuis lors, dit-il, le crâne est une coloune vertébrale. Suivant Carus , l'œuf est la protovertèbre close encore de foules parts et vcsiculeu.se. Il sera difficile d'aller plus loiu que cela dans cette carrière.
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ce siècle, et c'est pour cela qu'on avait désespéré de la solution du problème. Kffectivcmcnl la môme fonction peut, dans la série animale , s'exécuter par des organes très-différents (si toutefois son action n'est pas spéciale, comme celle de voir cl d'entendre): ainsi, certains animaux respirent par des poumons, d'autres par des sacs pulmonaires, d'autres par des branchies, d'autres par des trachées , d'autres par la peau seulement. D'une autre part, une môme partie peut, dans la série, servir à des usages très-différents. L'exemple que je vais choisir ici va vous donner la clef de la théorie des analogues.
V humérus de l'homme sert médiatement à la préhension, à la répulsion; l'humérus du cheval et celui du chien servent à la sustentation et à la progression; Y humérus de l'oiseau sert au vol, et celui du phoque à la nage. La fonction de l'humérus ne pourra donc me servir à le poursuivre dans les espèces qui s'éloignent de l'homme. Comment le reconnaîtrai-je donc? Qu'est-ce qui constituera à mes yeux un humérus? Ses connexions avec les autres parties du squelette. Appesantissez-vous sur cette idée. L'humérus sera l'os attaché en haut à un scapulura ou un os qui représente le scapulum , et en bas à une troisième fraction du membre supérieur ou antérieur. Ce n'est donc point la fonction qu'il faut consulter, ce n'est pas même Yorgane, car un organe est une partie complexe dont les éléments peuvent, dans d'autres espèces animales, entrer dans de nouveaux organes : ce sont les éléments eux-mêmes qu'il faut prendre en considération. Ceux-ci conservent leurs connexions entre eux, et c'est cela qui les fait reconnaître; car, suivant la remarque de Geoffroy, un organe (j'aimerais mieux dire un élément d'organe) est plutôt anéanti que transposé. Il me semble vous voir sourire et dire en vousmême qu'il n'était pas besoin de cette philosophie anatomique pour déterminer la signification de l'humérus. C'est avec intention, Messieurs, que j'ai choisi cet exemple quelque peu grossier, mais significatif. J'aurais eu moins de chances d'être compris si je vous avais dit tout d'abord que, d'après l'examen des cou- i nexions des parties, Geoffroy s'est cru autorisé à avancer que tes
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osselets contenus dans la caisse du tympan sont les représentants atrophiés des pièces qui font mouvoir les branchies des poissons ; de sorte que vous verriez ici une même partie anatomique servir à l'ouïe dans une espèce, et à la respiration dans un autre.
Le nouvel exemple que je viens de choisir me permettra de mettre à côté de ce que Geoffroy nomme principe des connexions un autre principe qu'il a nommé principe du balancement des organes. Je m'explique. Lorsqu'une partie anatomique éprouve un grand développement dans une espèce animale, il y a toujours quelque autre partie du système auquel elle appartient qui est réduit dans la même proportion : c'est là le balancement des organes, balancement nécessaire , s'il est vrai, comme le dit Goethe, que le budget de la nature étant fixe , une somme trop considérable affectée à une dépense exige ailleurs une économie (1). Vous ne serez donc point étonnés si, dans le corps des animaux, on trouve des parties à l'état rudimentaire, parties dont les usages sont nuls ou problématiques, mais dont les connexions attestent qu'elles représentent des organes arrivés à leur développement complet et fonctionnant activement chez d'autres
(1) Goethe écrivait , dès l'année 1796 : « L'harmonie du tout ne devient possible qu'autant qu'il consiste en parties identiques , modifiées par des nuances très-délicates. Affines au fond d'elles-mêmes, ces parties semblent s'éloigner infiniment, se mettre en opposition dans ce qui concerne leur configuration , leur destination et leur action. C'est ainsi que la nature parvient à créer par des modifications d'organes semblables, et à entrelacer les uns avec les autres les systèmes les plus différents, qui ne cessent pas pour cela d'être très-affines. Cependant la métamorphose a deux effets différents chez les animaux parfaits : d'un coté, comme nous le voyons dans les vertébrés, la force plastique modifie des parties identiques d'après un certain plan et de la manière la plus constante, ce qui établit la possibilité du type en général ; de l'autre, les parties comprises clans le type changent continuellement chez toutes les espèces animales, sans néanmoins pouvoir jamais perdre leur caractère. » ( Carus, traduit par Jourdan. ) Plusieurs anatomisles allemands , Carus et Rojanus entre autres, attribuent à Goethe la première conception de l'anatomie philosophique , à laquelle j'ai fait allusion dans la note précédente. Les dernières lignes du passage que je viens de citer prouvent qu'il avait compris aussi le principe de l'unité décomposition dans la série animale.
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animaux. Ces organes rudimentaires , qui n'étaient qu'un embarras pour les anatomistes. ou une sorte d'énigme jetée à leur sagacité, confirment le principe des connexions, qui en explique l'existence.
Ainsi , ce ne sont pas les organes eux-mêmes, mais leurs matériaux, qu'il faut ramener à l'identité {théorie des analogues). La recherche de l'identité doit se baser sur les connexions des parties {principe des connexio ns); une sorte d'affinité organique lie invariablement certains matériaux les uns aux autres {affinités électives des éléments organiques) ; enfin, si un organe arrive normalement ou éventuellement à un haut degré de prospérité, une autre partie de son système ou de ses relations sera proportionnellement réduite {principe du balancement des organes).
Telles sont, Messieurs, les bases de la philosophie anatomique de M. Geoffroy-Saint-Hilaire ; ne la confondons point avec la doctrine qu'elle a servi à établir. C'est là une méthode d'études anatomiques , méthode pour laquelle je professe la plus vive admiration. Mais je déclare que je ne suis pas suffisamment édifié relativement au principe de Xunité de conformation organique, principe d'où découlerait non-seulement qu'un même type a présidé à la configuration de toutes les espèces animales, mais encore qu'on peut trouver chez toutes la plupart des parties fondamentales qu'une d'elles nous présente. Sans doute, la méthode dont nous nous occupons a permis de constater dans les diverses espèces d'une même classe d'animaux des analogies qui eussent été méconnues sans son secours ; mais d'une classe à l'autre les rapprochements sont plus hasardés; et ils le deviennent davantage lorsqu'on passe d'un grand embranchement à un autre, d'un vertébré à un invertébré, par exemple. Ce n'est pas que l'auteur de la philosophie anatomique ait reculé devant ces périlleuses épreuves : il y a hardiment soumis ses principes lorsqu'il a essayé de montrer chez les poissons, qui sont muets , toutes les pièces qui constituent l'organe de la voix d'un animal à respiration aérienne; lorsqu'il a cherché dans les mâchoires des oiseaux un système dentaire, qu'un dicton populaire leur refusait; et surtout lorsque passant audacieusement d'un vertébré à un arti-
calé, il signala chez les insectes l'existence d'un squelette extérieur, dont toutes les parties, identiques entre elles dans les divers ordres du système entomologique , correspondent à chacun des os du squelette dans les classes supérieures.
Ces vues, comme vous le devinez, n'ont pas obtenu l'assentiment général ; on n'a point oublié la lutte célèbre qu'elles ont établie entre Guvier et Geoffroy-Saint-Hilaire. Je me souviens encore d'avoir vu Guvier, dans la dernière leçon qu'il ait faite, traçant sur le tableau, avec une merveilleuse facilité et une exactitude non moins étonnante, les saillies nombreuses et singulières qui constituent le cerveau des poissons, et mettant la philosophie anatomique au défi de les ramener aux parties fondamentales de l'encéphale d'un mammifère ; et comme si la tête des poissons eût été destinée à demeurer à peu près indéchiffrable dans son contenant comme dans son contenu , je rapporterai cet aveu d'Oken : a On peut, dit-il , passer non pas des heures ni des jours, mais des semaines, [devant une tête de poisson, et contempler avec surprise cette carrière de stalactites calcaires, sans arriver à savoir ni quoi , ni où , ni comment. »
Je dirai, en terminant cette première partie relative à la comparaison des animaux, que si l'unité de conformation organique laisse plus que des doutes dans mon esprit , je n'en suis pas moins disposé à reconnaître l'analogie de conformation dans les différents genres d'un même groupe d'animaux, et à y admirer, comme dans tous les autres produits de la nature , la variété dans l'unité.