CLASSIFICATION
Dans la grande division des vertébrés , dont l'homme] fait partie, il appartient à la classe des mammifères. Ainsi, au point de vue de l'histoire naturelle, c'est un animal dont la femelle est vivipare et allaite ses enfants. Que l'idée de donner une place à l'homme dans la série zoologique ait choqué certains littérateurs, il n'y a peut-être pas lieu de s'en étonner; mais qu'un physiologiste se soit refusé à considérer l'homme comme un animal , et qu'il ait eu la prétention d'en faire un être tout à fait à part dans la création, c'est, ce qui paraîtra plus difficile à concevoir à qui aura suivi quelques leçons d'anatomie.
Parmi les mammifères, l'homme prend place dans la section des monodelphes , c'est-à-dire que le fœtus humain, pourvu d'un placenta , subit dans l'utérus toutes les phases de son développement. J'ajouterai même qu'il s'y développe plus complètement que ne le font un assez bon nombre de mammifères rangés comme lui dans la section des monodelphes. En effet, entre un carnassier qui naît engourdi, les paupières closes, le champ de la pupille obturé, incapable de maintenir sa température, et
pouvant supporter, sans être asphyxié , des immersions de plus d'une demi-heure dans un liquide (1), entre le fœtus de ce carnassier et le fœtus humain, qui naît les paupières ouvertes, le champ de la pupille libre , la voix forte , le pouvoir calorifiant presque égal à celui de l'adulte, et le besoin de respiration aérienne déjà très-prononcé, il y a une sensible différence.
Dans la section des monodelphes, les hommes forment un ordre dont j'indiquerai dans un instant le caractère, et dans cet ordre il n'y a qu'un seul genre, le genre homme. La plupart des naturalistes ajoutent que dans ce genre il n'y a qu'une espèce; mais je ne pourrais les imiter ici , sans résoudre à l'avance ce que je dois plus tard mettre en question.
Les premières tentatives de classification du célèbre Linnœus avaient assigné à l'homme une place où on le voyait figurer, ridiculement, à côté du paresseux, du singe et du lézard écailleux. Plus tard, et ayant peut-être pris en considération la critique acerbe que sa nomenclature avait inspirée à Buffon , il avait institué dans le règne animal un groupe des primates ou anthropomorphes , où il avait placé l'homme, le singe, les makis et les chauves-souris. La disposition des incisives, des mamelles pectorales , c'est-à-dire placées sur la poitrine et non sous le ventre , un pénis pendant, et non renfermé dans un fourreau attaché à l'abdomen: tels étaient les caractères communs aux animaux compris dans ce groupe.
Linnœus avait ensuite admis plusieurs espèces dugenre homme: homo sapiens, homo férus, homo troglodytes. Mais ce dernier n'est pas un homme, c'est un singe, c'est l'orang d'Angola; et quant à Y homo férus, Linnœus avait admis cette espèce d'après des observations, fort rares du reste, se rapportant, ainsi que Gall l'a fait observer, à des individus aliénés, abandonnés sans doute par leurs parents , et vivant à la manière des brutes dans les forêts où ils avaient été rencontrés. On a d'ailleurs objecté
(1) Je ferai connaître plus tard les expériences de Buffon, de Legallois et d'Edwards sur ce sujet.
que l'état sauvage ou civilisé ne peut, à lui seul, former le ca-
ractère d'une espèce.
La classification de Linnœus irritait singulièrement Daubenton,
qui à l'exemple de Buffon, la critiqua vivement lorsque parut la sixième édition du Systema natnrœ. « L'élrange place pour l'homme, dit-il; quelle injuste distribution, quelle fausse méthode met l'homme au rang des bêtes à quatre pieds ! » 11 n'y aurait plus lieu de nos jours à une semblable critique. Nous avons dit que, seul, l'homme constituait un ordre , et que dans cet ordre il n'y avait qu'un seul genre. Il me reste à dire ce qui a servi de base à cette classification.
Les naturalistes de nos jours ont procédé ici comme à l'égard des autres animaux; ils ont cherché un caractère anatomique qui n'appartint qu'à l'homme, et voici celui qu'ils ont choisi.
Un des doigts des membres thoraciques de l'homme , le pouce, doit au mode d'articulation du métacarpien qui le supporte la faculté de s'opposer aux autres doigts: de là un instrument parfait de préhension et de toucher. Cette disposition constitue ce qu'on nomme une main. Au pied , au contraire, le gros orteil est sur la même ligue que les autres doigts et n'est pas opposable. L'homme a donc deux mains, et il est le seul mammifère qui soit dans ce cas. Les singes, en effet , ont quatre mains, c'est-à-dire que le pouce de leurs membres postérieurs est opposable comme celui des membres thoraciques; et les autres mammifères n'ont pas de mains. L'homme est donc un mammifère monodelphe , bimane.
Je pense, avec M. Requin, que la définition pittoresque donnée par les naturalistes est préférable à celle empruntée à l'ancienne scholastique : r homme [est un animal raisonnable ; ou à la définition proposée par M. de Bonald et reproduite par Béclard dans son Anatomie générale : l'homme est une intelligence servie par des organes. Je m'empresse toutefois d'ajouter qu'en prenant pour caractère du genre homme la propriété d'opposer le pouce aux autres doigts , je ne professe point, avec Helvétius et Buffon, que la suprématie intellectuelle de l'homme dérive de la perfection de cet instrument de toucher et de pré-
364 PHOLKGOMr.M.S.
hension. Gall a fait justice de cette erreur, que Haller avait déjà reprochée indirectement à Buffon, en montrant chez certains solipèdes une intelligence supérieure à celle de quelques animaux dont les pieds sont fendus.
Personne , que je sache , n'a protesté contre la décision qui a retiré les makis et les chauves-souris du groupe où Linnœus les avait placés; mais M. Bory de Saint-Vincent a réclamé pour l'orang une place à côté de l'homme dans l'ordre des bimanes: ordre qui comprendrait alors deux genres le genre homme et le genre orang (orang-outang, simia satyrus ou homme des bois, chimpansé, etc.). «Le genre orang, dit-il, se compose d'êtres qui, comme nous, marchent debout et le front levé, et paraissent gênés dans une autre attitude. » Il ajoute que leurgros orteil n'est qu'imparfaitement opposable aux autres doigts, et que ce pouce ne suffît pas pour faire décider qu'un pied sur lequel on marche soit une main. Il signale chez l'orang un squelette et un os hyoïde semblables au nôtre, un même nombre de molaires que dans la mâchoire de l'homme , et à ces molaires des tubercules mousses, une face où se peignent toutes les nuances du sentiment , à la main, organe du toucher, des ongles plats et arrondis, une plante du pied allant jusqu'au talon, et pour la station , enfin , des muscles fessiers et des gastrocnémiens bien développés. Je ne pense pas que l'on puisse comparer au pied de l'homme les mains postérieures avec lesquelles l'orang s'accroche aux arbres dans lesquels il vit; je suis encore moins disposé à croire que l'habitude de grimper puisse, ainsi qu'on l'a dit, rendre chez l'homme le gros orteil opposable aux autres doigts et convertir son pied en une main.
CARACTÈRES »E i.' HOMME.
Si un seul caractère a paru suffisant pour fixer la place de l'homme dans une classification zoologique , d'autres traits distinctifs peuvent servir à établir un parallèle entre cet être et les autres espèces animales. Nous pourrons encore ici porter nos recherches sur l'organisation et les actions.
Caractères anatomiques. 1° On doit signaler en premier lieu un ensemble de dispositions anatomiques qui sont en rapport avec la destination bipède de l'homme. Rien de mieux établi que ce point de physiologie: nulle part on n'a trouvé de tribus humaines allant à quatre pattes. Pour éviter un double emploi, je renvoie les développements que ce sujet comporte à la partie du cours où je traiterai de la station.
2° Une autre série de caractères distinctifs se tire de la comparaison du cerveau de l'homme ayee celui des autres espèces animales ; ils seront exposés à propos des fonctions des centres nerveux.
3° Une troisième source de différence entre l'homme et les autres animaux découle en partie de la précédente ; elle se rapporte aux proportions du crâne avec la face. Ces proportions se mesurent par l'ouverture de l'angle facial , par l'examen comparatif des aires du crâne et de la face, et jusqu'à un certain point par l'ouverture de l'angle occipital de Daubenton. On trouvera, quelques pages plus loin, des détails sur ces modes de mensuration; établissons seulement ici les résultats qu'ils nous donnent. Nul animal n'a l'angle facial aussi ouvert que celui de l'homme. L'orangoutang , qui se rapproche le plus de nous en raison de la saillie de son front, reste encore à une bien grande distance des races humaines le moins bien partagées à cet égard. 11 est même plus loin de l'homme que ne l'avait supposé Camper ; car, reconnaissant que l'angle descend dans certaines races humaines à 70 degrés , il avait évalué à 58 l'angle facial de l'orang. Or, Owen a démontré que l'angle facial ne s'élevait à 58 que sur les têtes de trèsjeunes orangs, et on sait qu'à celte époque cle la vie leur crâne est très-développé relativement à la face : leur cerveau atteignant très-promptement son développement complet. M. Owen réduit à 35 degrés l'angle facial de l'orang noir ou chimpansé, et à 32 degrés celui de Forang roux.
L'examen comparatif des aires du crâne et delà face, facilité par une coupe verticale antéro-postérieure, qui sépare la moitié droite de la tête de la moitié gauche , permet d'embrasser d'un seul coup d'œil l'ampleur proportionnelle du crâne et de la face.
306 l'UOLÉGOMÈNES.
Chez l'homme, la loge cérébrale surmonte et couvre la face; chez les animaux, elle est relativement très-petite. On observe de plus , chez les animaux, un changement de rapports entre ces parties ; la loge cérébrale étant reportée en arrière et la face en avant, comme si Tune avait tourné autour de l'autre. Il résulte de cela, et c'est un des mille arguments qui de nos jours ont ruiné la phrcnologie ou plutôt la crâniologie, il résulte, dis-je, de cela, que la ligne faciale peut être extrêmement fuyante , bien que la partie antérieure du cerveau s'élève à peu près verticalement : c'est ce dont on pourra s'assurer en regardant sur une tête de cheval les aires du crâne et de la face. Ces faits avaient déjà attiré l'attention de M. Bouvier. Quant à l'angle occipital de Daubenton, il est excessivement aigu chez l'homme, et s'ouvre davantage dans les espèces animales à mesure que le trou occipital se porte plus en arrière.
4° Les incisives des quadrupèdes sont portées par deux os accolés l'un à l'autre sur la ligne médiane et placés entre les os maxillaires supérieurs. Ces os, qu'on nomme intermaxUlaires , manquent dans l'espèce humaine. Il ne faut pas exagérer la valeur de ce caractère, car l'os intermaxillaire existe chez le fœtus humain, et, d'une autre part, on a eu l'occasion de vérifier sur un chimpansé , qui mourut à Exeter-change , que cet animal n'a pas d'os intermaxillaire, ou plutôt que chez lui il se soude comme chez l'homme. Déjà Tyson et Daubenton avaient annoncé qu'on ne trouvait pas cet os dans le chimpansé. Les vestiges de l'os inlermaxillaire dans l'espèce humaine ont été considérés par Ackermann comme une preuve que la tète de l'homme aurait offert à une certaine époque la conformation de celle de la brute. Il dit : Fuere tempora, quœ ante diluviana dicimus, ubi ita despecla et abjecta erat humana species, ut brutorem animantiam naturœ non œquivaleret tantum, sed et infra eam deprimaretur... Il ajoute plus loin : os intermaxillare, aperlo indicio ; aliquando in homine maxillas, uti in bru/is magis versas anteriom protrusas fuisse. On ne peut alléguer aucun fait à l'appui de cette opinion.
5° Les dents de l'homme sont presque verticales, placées en série
continue, et n'offrant pas de sensibles différences dans leur hauteur, tandis que les canines des singes dépassent de beaucoup le reste de l'arcade dentaire. Cuvier cite un animal fossile, Yanoploterium, comme offrant seul avec l'homme la particularité anatomique dont il vient d'être question. Enfin, la saillie du menton distingue encore la mâchoire de l'homme de celle des quadrupèdes. Chez ces derniers, les arcades dentaires , organes de préhension des aliments , dépassent de beaucoup le menton.
6° Le sternum de l'homme adulte est court et composé seulement de trois pièces ; celui des autres mammifères est proportionnellement plus long , et offre une pièce au niveau de chaque intervalle des cartilages costaux. Galien, qui vraisemblablement n'avait disséqué que des brutes, et surtout des singes, avait donné sept os au sternum de l'homme, et lorsque Sylvius voulut maintenir contre Vésale l'infaillibilité du célèbre médecin de Pergame , il avança que les hommes , au temps de l'ancienne Rome , avaient pu avoir, dans la charpente de leur robuste poitrine , un plus grand nombre de pièces qu'on n'en trouve dans notre espèce dégénérée! Mais cette assertion peut être mise à côté de celle d'Ackermann touchant l'os intermaxillaire. Les squelettes des momies de trois mille ans ne diffèrent en aucune façon de ceux de notre temps.
7° Aucun mammifère ne présente un bassin configuré comme celui de l'homme. Que l'on compare, dans les planches de Prichard, le bassin de Vorang à celui de l'homme , on verra que , sur le premier, les os des iles sont plus allongés, le sacrum moins large, tous les diamètres transverses moins développés , l'arcade des pubis à peine indiquée, etc. Entre le bassin du chimpansé et celui de l'homme, les différences sont encore plus grandes.
8° Les bras de l'homme n'atteignent qu'à la partie moyenne de la cuisse , ceux du chimpansé descendent au-dessous du genou, et ceux de l'orang s'étendent jusqu'à son talon ou à la cheville, suivant la remarque de M. Owen. Le pouce des singes est moins développé que celui de l'homme, et s'oppose moins facilement aux autres doigts, et, suivant la remarque d'Euslachi, ce pouce n'est que la caricature du nôtre.
368 l'ROLÉGOMÈNLS.
8° Le tissu cellulaire de l'homme est, dit-on, plus mou que celui des autres animaux ; mais je confesse que je n'ai jamais pu concevoir comment , ainsi que l'a avancé Blumenbach et que l'a répété J. Meckel , l'homme devrait à cette condition anatomique la faculté de vivre sur tous les points de la terre.
9° On regarde comme caractère de la conformation anatomique de l'homme l'obliquité de son cœur, qui repose sur le diaphragme au lieu de s'appuyer sur le sternum, l'adhérence du péricarde au diaphragme; mais il faut avouer que certains singes offrent la même disposition. Les artères carotides de l'homme ne forment point ce réseau merveilleux (rete mirabile) qu'on trouve chez un grand nombre de quadrupèdes, mais non chez tous. L'homme a quatre artères thyroïdiennes , deux de chaque côté ; il n'y en a que deux dans les autres mammifères.
J'emprunterai à Meckel , qui lui-même a mis Blumenbach à contribution, l'exposé desautres caractères anatomiques de l'homme. On verra qu'un bien petit nombre de ces caractères lui appartiennent exclusivement.
10° Dans les organes des sens, on a signalé :
Pour le sens de la vue , le rapprochement des yeux , mais ils sont encore plus voisins chez les singes; l'absence ou l'état rudiraentaire de la membrane nictitante ; l'absence du muscle suspenseur de l'œil ou choanoïde, qui manque aussi chez les singes.
Pour le sens de l'ouïe, la présence du lobule de l'oreille et l'immobilité de son pavillon. Le lobule existe en petit chez quelques singes, et l'immobilité du pavillon est commune à l'homme et au fourmillier; elle parait d'ailleurs être chez l'homme une conséquence du défaut d'exercice , et ne se rencontre que chez les peuples civilisés.
Pour le sens de l'odorat, l'absence du sac ou organe de Jacobson, couché sur le plancher des fosses nasales de tous les autres mammifères; la saillie du nez au devant de la bouche. Cette dernière particularité existe chez la guenon nasique et les mammifères pourvus de trompe.
Pour le sens du toucher, enfin , on a signalé l'étal lisse et uni de la peau de l'homme , laquelle est beaucoup moins pourvue
de poils que celle de tous les quadrupèdes et quadrumanes. A la vérité, les cétacés sont encore plus glabres que l'homme , mais ce n'est pas avec cet ordre qu'on peut comparer l'ordre des bimanes.
11° Dans le système musculaire , on a signalé l'état rudimentaire des peauciers, et le grand développement des muscles des fesses et de la partie postérieure de la jambe.
12° Dans : Y appareil digestif, l'appendice ducœcum constitue un des caractères distinctes de la conformation de l'homme.
13° L'appareil de la génération offre aussi quelques particularités. Après la migration du testicule dans le scrotum , le sac péritonéal cesse de communiquer, chez l'homme, avec la cavité du ventre; la communication persiste chez les autres mammifères. L'utérus des quadrupèdes est bicorne et divisé en deux cavités; celui de la femme est uniloculaire. Chez les premiers, une couche musculaire bien distincte n'est unie que par un tissu cellulaire lâche à la membrane muqueuse de l'utérus, et celui-ci offre peu d'épaisseur; chez la femme, l'utérus hors l'état de gestation est épais, rigide ; la texture fibreuse y est fort obscure , et l'adhérence entre les tissus musculaire et muqueux excessivement marquée. Ce ne sont point là toutefois des caractères absolus; l'utérus des singes, des makis, des femelles des édentés et des paresseux, rappelle la conformation de l'utérus de la femme. Quant à la membrane de l'hymen, ce prétendu symbole anatomique de la pudeur et de la continence de la femme , on la trouve chez d'autres animaux. La direction du vagin et de l'urèthre porte chez les femmes le jet de l'urine en avant, elles ne sont pas rétro-mingentes. C'est à tort que quelques anatomistes ont refusé l'allantoïde et les corps de Wolff au fœtus de l'homme; c'est avec moins de fondement encore qu'on a voulu attribuer à lui seul la vésicule ombilicale. Je ne dirai rien de la menstruation, qui n'est pas un caractère anatomique, mais une action, et qui d'ailleurs, ainsi que je l'exposerai ailleurs, n'appartient pas spécialement à l'espèce humaine.
En résumé, parmi les caractères anatomiques attribués à l'homme, il en est que l'on retrouve chez certaines espèces de I. 24
J7° mOLÉGOMÈNES.
mammifères; d'autres lui appartiennent en propre, mais ils sont insignifiants, en ce sens qu'ils ne se lient ni à son attitude habiluelle ni à sa supériorité intellectuelle et morale; d'autres, enfin , ont cette signification, et j'ai renvoyé leur histoire à la partie du cours destinée aux fonctions des centres nerveux et aux mouvements. Je passe à l'examen des caractères tirés de la comparaison des fonctions de l'homme avec celles des animaux.
Des actions dans l'homme et les animaux.
Ce sujet est difficile à traiter, et presque tous les écrits sur cette matière sont empreints d'exagération dans un sens ou dans un autre.
Ce n'est pas dans les actions organiques ou végétatives que nous trouverons des différences; ici, l'homme fonctionne comme le premier mammifère venu. C'est dans les manifestations intellectuelles et morales , et surtout dans les premières, que nous devons chercher les traits saillants de ce parallèle.
J'ai déjà cité ce mot de Buffon, «que s'il n'y avait pas d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus incompréhensible. » En envisageant ici cette pensée à un autre point de vue , je dirai qu'il eût été à désirer, pour le triomphe de certaines doctrines , qu'entre l'homme et la plante il n'eût rien existé. On eût pu proclamer alors que l'homme était un être à part clans la création, et le phénomène de la pensée eût creusé entre lui et les autres espèces vivantes un abîme infranchissable. Mais en voyant à côté de l'homme des êtres qui sentent comme lui, qui se souviennent, qui jugent, qui aiment, qui haïssent, qui désirent, qui veulent, on ne sait plus où prendre le caractère distinctif de la nature de l'homme.
Vous voyez, Messieurs , la question qui se présente ici: L'essence de la pensée, son mécanisme, sont-ils les mêmes chez la brute et chez V homme , et la seule différence gtt-elle dans l'étendue de l'intelligence, le nombre, la complication des opérations mentales? Ou bien : La pensée a-i-elle été refusée aux brutes , el forme- t-elle l'apanage exclusif de l'homme !'
Sur la solution à donner à cette question, la doctrine de la métempsycose n'admettait pas de doute, et lorsque Pylhagore avança qu'il avait été coq, et ses parents cochons, il ne croyait pas, sans doute, à des différences fondamentales entre la psychologie de l'homme et celle des animaux.
D'autres philosophes professèrent une opinion différente sur cette matière. Admettant la pluralité des âmes chez un même individu, ils donnèrent à l'homme une âme raisonnable et la refusèrent aux animaux , qui durent se contenter d'une âme sensitive.
Le célèbre système de X automatisme des brutes leur refusa toute opération intellectuelle. Il appartenait peut-être à l'auteur inimitable qui prêta aux animaux un langage si naïf et parfois si raisonnable de protester contre, la doctrine de Descartes ; ajoutons qu'il l'a exposée avec un rare bonheur. Je pense qu'il ne messied pas à l'austérité de la science d'emprunter ici quelques vers à La Fontaine.
Ils disent donc
Que la bête est une machine ; Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts ; Nul sentiment , point d'âme ; en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine A pas toujours égaux , aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la , lisez dans son sein :
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde;
La première y meut la seconde, Dne troisième suit; elle sonne à la fin. Au dire de ces gens , la bêle est toute telle.
L'impression se fait , mais comment se fait-elle?
Selon eux , par nécessité,
Sans passion, sans volonté.
L'animal se sent agité De mouvements que le vulgaire appelle Tristesse , joie , amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelqu'autre de ces états.
Mais ce n'est point cela , ne vous y trompez pas. Qu'est-ce donc? Une montre. — Et nous? C'est autre chose Etc. etc.
Il est curieux devoir La Fontaine donner ensuite aux animaux une dose d'intelligence à peu près semblable à celle que l'on reconnaît aux enfants, comparaison que Cuvier devait reproduire plus tard.
Après les vers de La Fontaine et même la prose de Voltaire, on est quelque peu étonné de voir l'illustre Buffon refuser encore la pensée aux animaux. N'a-t-il donc pas vu' qu'il se réfutait complètement clans ces pages éloquentes où il traçait l'histoire naturelle du chien et celle de l'éléphant? Peut-être Buffon, qui avait eu quelques démêlés avec la Sorbonne , lui avait- il fait cette concession , afin qu'on ne le tourmentât pas trop à l'occasion de sa théorie de la terre?
De nos jours encore, la doctrine de l'automatisme des animaux a conservé quelques adhérents, et je vois l'un des membres du Collège des médecins de Londres, le docteur David Badham, soutenir, clans une dissertation spéciale dédiée à Brodie, et soutenir avec un talent qui , à mon avis , est mis au service d'une bien mauvaise cause, que les insectes sont non-seulement dépourvus d'intelligence, mais encore de sensibilité, en sorte que tout se réduirait chez eux à des phénomènes de nutrition et d'irritabilité!
La tournure que prend cette discussion vous a fait pressentir l'opinion que je professe. Je reconnais avec Cuvier qu'on aperçoit dans les animaux supérieurs un certain degré de raisonnement, avec tous ses effets bons et mauvais, et qui parait être à peu près le même que celui des enfants lorsqu'ils n'ont pas appris encore à parler. Il suffit d'observer les espèces qui vivent autour de nous pour se convaincre que les bêtes ont de l'intelligence, et si cette démonstration n'était pas suffisante, un chasseur expérimenté pourrait se charger de la compléter. A ce point de vue, l'auteur anonyme des lettres sur les animaux avait raison de dire que c'est dans les bois qu'il faut faire son cours de philosophie.
En rejetant la doctrine de l'automatisme des brutes, je n'ai fait qu'un premier pas dans la solution du problème qui nous occupe. La question de la psychologie comparée de l'homme et
des animaux va se poser de nouveau, et plus difficile à résoudre
que la première fois.
Les animaux, dans leurs .opérations mentales, mettentils enjeu toutes les facultés que les^psychologistes nous attribuent? Ont-ils toutes ces facultés?
Le prand obstacle à la solution de cette question vient de ce qu'on n'est pas bien fixé sur le nombre et l'espèce des facultés intellectuelles et affectives de l'homme. Cet être seul, suivant Aristote , a la faculté de réfléchir et cle délibérer; seul aussi , .1 a la faculté de la réminiscence; mais les animaux sont comme lui doués de mémoire, et ils peuvent apprendre. Suivant Locke, deux des facultés les plus éminentes de l'homme, celle de comparer et celle X abstraire, manquent aux animaux. Condillac est moins exclusif; il donne aux animaux la comparaison, mais sur la faculté d'abstraire, il pense comme Locke.
L'école phrénologique fut beaucoup plus explicite sur cette question, et nous donna sans hésiter le catalogue des organes et des facultés qui n'appartiennent qu'à l'homme. Le nombre de ces dernières était de huit, suivant Gall: sagacité comparative, esprit métaphysique, esprit de saillie, talent poétique, bonté, imitation, fermeté, instinct religieux. Spurzheim en a reconnu un plus grand nombre.
Malheureusement pour la phrénologie, toute cette partie de sa doctrine fut ruinée par un homme auquel on avait cependant livré, par acclamation, l'héritage de Gall et de Spurzheim (l). A mon avis, la détermination des facultés primitives de l'enten-
(1) 11 serait peut-être piquant de montrer que Broussais, devenu phrénologisle, n'a pas moins nui à l'organologie qu'à l'époque où il la combattait comme une forme de l'ontologie. Qu'on se rappelle Gall comparant l'encéphale de l'homme à celui des autres espèces animales, signalant dans le premier un groupe considérable d'organes qui manqueraient au cerveau des brutes, et fondant sur ce prétendu fait analomique les observations empiriques sur lesquelles repose toute la doctrine des localisations. Qu'eùt-il dit, lui qui n'avait pu pardonner à Spurzheim de s'être permis d'écorner sur le buste quelques organes pour faire place a des facultés nouvelles, qu'eût-il dit, si quelque
àt4 PROLÉGOMÈNES, dément est chose trop arbitraire et trop incertaine pour servir de base à un parallèle entre les animaux et l'homme. Certains actes des brutes témoignent non-seulement de la faculté de comparer, mais de la faculté d'abstraire et de généraliser. Quant a la réflexion, je ne sais si nous sommes bien autorisé à la leur refuser, même en la définissant comme l'a fait M. Flourens. «L'animal, dit- il, ne sort jamais du physique; j'agis sur lui, mais par des coups , par des cris, par le son de ma voix, par des gestes, par des caresses, etc. Il ne s'élève jamais jusqu'au métaphysique, il a des sensations, et il n'a pas des idées; il a l'intelligence, et il n'a pas la réflexion... Mais, qu'est-ce que la réflexion? Je définis la réflexion l'étude de l'esprit par l'esprit, la connaissance de la pensée par la pensée. L'étude de la pensée par la pensée est le monde métaphysique, et ce monde est propre à l'homme... L'homme seul comprend son intelligence et se juge lui-même, et c'est par là qu'il est moral. » On peut objecter à ces propositions que si nous voyons ce qui se passe clans notre intelligence, nous ne voyons nullement ce qui se passe clans l'intelligence des brutes, et que nous ne sommes pas juges compétents de leurs opérations mentales.
Encore une fois, ce n'est pas par la possession exclusive de telle ou telle faculté bien délimitée, ce n'est pas par la nature, mais par l'étendue de son intelligence, que l'homme l'emporte sur les autres espèces animales. A ce point de vue, sa part n'est-elle pas assez belle? L'homme a inventé des signes pour donner un corps à ses abstractions , pour transmettre ses idées et
nouvel adepte s'était avisé de restituer au cerveau des brutes les organes de quelques-unes des nobles facultés qui distinguent l'intelligence huruainePEh bien, Broussais l'a fait! Bioussais, qui a porté dans la phrénologie cette allure d'esprit indépendante qui lui faisait tenir peu de compte de la parole du maître , disait en pleine académie, peu de temps avant de mourir, ces paroles qui ont du remuer la cendre de Gall et de Spurzheim : «Oui, Messieurs, l'impulsion vers l'idéalité, vers la vénération , vers l'espérance, tout cela existe chez les animaux ! »
pour les conserver (1). H est nu, et cependant cosmopolite , parce que son industrie lui a fourni les vêtements et le feu (2). Il n'a ni dents puissantes ni ongles acérés, et cependant il a subjugué toutes les espèces animales; il est faible, mais il a mis à contribution les muscles des brutes et inventé les machines. L'homme a la notion du juste et de Yinjuste; il est essentiellement sociable, et ce besoin de communier avec les autres hommes, cet amour de son semblable , il l'étend au delà du cercle de sa famille, au delà même des limites de sa patrie , où il trouve encore des frères.
Enfin la raison et une perfectibilité presque indéfinie forment les traits les plus saillants de la psychologie humaine.
Les jeunes gens me disent : tout chemine, A petit bruit chacun lime ses fers, La presse éclaire et le gaz illumine, Et la vapeur vole aplanir les mers.