‹ Cours de physiologieChapitre 37 sur 60 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

Certains actes ont été cités comme entièrement propres à l'homme ; telles seraient les actions de rire et de pleurer. Milton a écrit dans son Paradis perdu cette jolie phrase, qui perdrait à être traduite.

Smiles from reason flow To brute denied.

On lit pourtant dans les notes ajoutées par Elliotson à la Physiologie de Blumenbach , que les gardiens d'Exeter-Change ont vu rire un satyre et un chimpansé lorsqu'ils étaient gais. Mais je doute que le rire ait été chez ces animaux la conséquence

(1) Je m'expliquerai sur le langage des animaux à propos de la fonction des expressions.

(2) On n'a pas trouvé d'hommes, quelque sauvages qu'ils fussent, qui ignorassent l'usage du feu. Certains animaux s'approchent volontiers de nos foyers; aucun d'eux, pas même les plus intelligents des singes, n'a l'idée d'y jeter un morceau de bois pour entretenir la combustion.

376 PROLEGOMENES

d'une opération mentale qui leur aurait fait saisir, comme à nous , quelque chose de plaisant ou de ridicule dans le contraste de certaines idées. Quant à l'action de pleurer, il est certain qu'elle n'appartient pas exclusivement à notre espèce.

U instinct, ou plutôt les instincts (pour nous conformer à la judicieuse admonestation faite par Gall), ont, dans les opérations des animaux en général, une part d'autant plus active que leur intelligence est moins développée. Mais ces instincts ne sont pas complètement étouffés par la raison humaine , et quelquesuns d'ailleurs se montrent avant que l'intelligence ait pris son essort ; on n'est donc pas autorisé à dire d'une manière absolue que les instincts chez les animaux, Y intelligence chez l'homme, sont les mobiles uniques de leurs manifestations d'activité. Je traiterai de l'instinct lorsque j'exposerai les fonctions des centres nerveux.

Tel est l'homme, le sujet de nos études. Nous allons trouver son espèce ou ses espèces répandues sur presque tous les points du globe, sur les continents, comme dans les îles sans nombre semées dans l'Océan pacifique , depuis l'équateur jusqu'aux environs du pôle. Il y a cependant des limites qu'il n'a pu franchir, et au delà desquelles l'inclémence du ciel est incompatible avec la vie. Les hommes qu'on trouve sur ces limites forment des tribus éparses et peu nombreuses. Quelques-uns avaient perdu tout souvenir de communication avec le reste du genre humain et se croyaient les seuls habitants de la terre lorsque les Européens les ont rencontrés. Tels étaient ces Esquimaux dont le capitaine Ross nous a transmis l'amusante histoire. D'immenses déserts, brûlés par les feux du soleil, restent aussi inhabités; mais l'espèce humaine se multiplie là où un climat tempéré et une terre féconde fournissent abondamment aux besoins de la vie.

Nous abordons plus particulièrement ici l'histoire des races humaines, et nous exposerons, en premier lieu, les principales conditions anatomiques et physiologiques qui servent de carac-

tères distinctifs entre les hommes. Ces caractères distinctifs , on les a tirés de la forme et de la capacité de la tête osseuse, de la configuration des autres parties du squelette, de la force musculaire, delà stature, de la couleur de la peau et de l'iris, des traits de la face et de la disposition du système pileux. On a aussi pris en considération le genre de vie, l'état intellectuel ou social, et enfin les rapports ou les différences dans les langues parlées par différents peuples; mais ce dernier ordre de recherches n'a que de rares points de contact avec la science dont nous nous occupons.

Caractères tirés de la forme et de la capacité de la tête

osseuse.

Nous accorderons une attention toute particulière à l'examen de ces caractères , par lesquels on a principalement essayé de fonder les distinctions des races.

On a imaginé diverses méthodes pour l'étude de la tête osseuse. Dans la plupart de ces méthodes, on déduit de certaines dispositions locales la conformation générale de la tète et la détermination du type auquel elle appartient. En réunissant ici ces méthodes ou points de repère , je trouve qu'elles sont au nombre de dix : 1° mesure de l'angle facial de Camper; 2° mesure de l'angle occipital de Daubenlon; 3° norma verticalis de Blumenbach; 4° mesure de la base du crâne; 5° mesure des aires du crâne et de la face ; 6° rapports de la conformation du frontal et du maxillaire supérieur avec la forme générale de la tête; 7° forme et position du trou occipital; 8° situation du trou auditif; 9° proportion entre les parties qui sont en rapport avec les appétits ou les actions purement animales, et celles qui sont en rapport avec les facultés élevées de l'intelligence ; 10° capacité absolue de la cavité crânienne. Lorsque j'aurai apprécié la valeur de ces caractères , je vous ferai connaître six formes principales de la tête, et je vous indiquerai pour chacune la race qui devra vous en offrir le type.

1° Angle facial de Camper. Il se mesure,, comme on le sait ,

d/° IMIOLÉGOMÈNES.

parl'écartementque laissent entre elles deux lignes qui, partant toutesdeuxde l'épine nasale antérieure, sedirigentensuite l'une, presque horizontalement en arrière, de manière à passer par le' trou auditif, l'autre, en haut, de manière à toucher la partie la plus avancée du front. On voit, dans les figures où Camper a représenté le profil de (êtes de singes, à' orangs-outangs , de nègres et d'autres peuples , en remontant jusqu'aux tètes antiques, que la ligne faciale proprement dite louche toujours la partie inférieure du front au voisinage du sinus frontal. L'angle compris entre les deux lignes ne s'élève pas au-dessus de 70 chez l'Éthiopien, et il s'ouvre jusqu'à 80 degrés chez les Européens.

Camper, faisant à l'art du dessin l'application de ces données, dit : «Tout ce qui s'élève au-dessus de 80 degrés se ressent des règles de l'art, tout ce qui s'abaisse au-dessous de 70 tombe dans la ressemblance du singe. »

Camper avait donc institué ses études sur la ligne faciale, plutôt comme un moyen de peindre exactement la nature , que comme une méthode applicable à la détermination des diverses races humaines. Ainsi, c'est un emprunt qui lui a été fait par les anatomistes. Mais la direction de la ligne faciale ne donne que des résultats bornés pour le sujet actuel de nos études. Elle peut être la même dans des têtes de races fort différentes; elle peut être différente dans des tètes de même race. Ajoutez à cela que la considération exclusive de l'angle facial ferait négliger certains caractères importants, comme ceux tirés de la largeur du front, de l'écartemenl des pommettes, de l'aplatissement de la face . etc. Je pense, en somme, qu'il faut restreindre l'application de ce moyen, mais non l'exclure. Ainsi il reste acquis que l'angle facial des Éthiopiens est en général moins ouvert que celui des Européens. Il en sera de même de l'angle facial des Caraïbes, etc.

2° Angle occipital de Daubenton. Il se mesure de la manière suivante. Une ligne est conduite de la partie supérieure du trou occipital à la partie inférieure de l'orbite; une autre ligne, suivant le plan de ce trou , est prolongée en avant et en bas. Or, si

le trou est placé horizontalement à la base du crâne , les deux lignes s'écarteront peu l'une de l'autre, et chez l'homme, par exemple, il n'y aura que trois degrés d'ouverture de l'angle compris entre ces lignes. Mais si le trou occipital est dirigé de telle sorte que la partie postérieure de sa circonférence soit plus élevée que l'antérieure, comme il arrive chez les animaux, l'angle sera sensiblement ouvert. Ce moyen , qui peut être utile , ainsi que nous l'avons vu, pour constater les différences entre l'homme et les animaux, et aussi les différences que les espèces animales présentent entre elles, reste, comme le fait observer Blumenbach, sans application pour la détermination des races humaines. Ainsi le plan de ce trou était différent sur trois têtes d'Éthiopiens; il était différent aussi sur deux têtes de Turcs, bien semblables d'ailleurs.

3° JSorma verticalis de Blumenbach. Elle offre un meilleur moyen de saisir dans une vue d'ensemble les principaux traits distinctifs entre plusieurs crânes. Voici en quoi elle consiste. Soient trois tètes, l'une de Géorgien, l'autre d'Éthiopien, la troisième appartenant à la race mongolej; placez ces têtes , et placez^vous de telle sorte que vos yeux embrassent tout l'ovale supérieur qu'elles présentent : voici les différences que vous pourrez tout d'abord constater entre elles. Dans la tête du Géorgien (qui offre ce que nous sommes convenus de considérer comme le plus beau type), les dimensions avantageuses de cet ovale supérieur, et par conséquent du crâne, vous masqueront presque toutes les autres parties de la tète , y compris la face. En avant, vous apercevrez seulement une petite partie de l'arcade alvéolaire supérieure, mais la saillie du crâne cachera les pommettes; sur les côtés, les apophyses zygomatiques seront apparentes , mais entre elles et le relief de la voûte , vous ne verrez point d'espace ou il n'y aura qu'un espace très-limité. Sur la tète de l'Éthiopien, les choses seront bien différentes: l'ovale plus allongé, mais plus étroit, surtout en avant, sera dépassé de beaucoup dans ce sens par l'arcade alvéolaire supérieure; de plus, on apercevra en avant les saillies des os malaires, et enfin, entre la face temporale et l'arcade ,zygomatique , vous verrez un

vide, car le crâne n'est pas assez large , dans le sens transversal, pour couvrir et masquer ce vide, qui d'ailleurs est plus grand que dans la race caucasienne. Enfin, l'ovale supérieur de la tête du Toungouse , moins allongé que celui du nègre , moins régulier que celui du Géorgien, sera notablement dépassé en avant par les pommettes élargies en même temps que saillantes, et sera séparé de l'apophyse zygomatique par un intervalle plus considérable d'avant en arrière, et aussi large en travers que l'intervalle observé chez le nègre. On voit que si ce moyen n'est pas applicable à l'étude de toutes les têtes de race , il l'est cependant à un certain nombre.

4° Mesure de la base du crâne. C'est la contre-épreuve de la norma verticalis de Blumenbach. Elle consiste à regarder la tête par en bas, au lieu de la regarder par en haut. Ce mode d'examen, conseillé par M. Owen, permet en effet d'embrasser d'un seul coup d'œil les proportions de diverses parties du crâne et de la face.

5° Mesure des aires du crâne et de la face, de Cuvier. Je n'ai rien à ajouter à ce que j'en ai dit précédemment.

6° Conformation du frontal et de l'os maxillaire supérieur. C'est Blumenbach qui a insisté le premier sur la valeur de ce caractère. M. Pucheran a exposé dans sa dissertation inaugurale, en 1841, les idées de M. Serres à ce sujet, et M. Maslieurat- Lagémard a publié un mémoire sur la forme du maxillaire supérieur dans les différentes races humaines.

Le frontal suit toujours les modifications du crâne; il s'élargit en avant avec le crâne; sa direction indique celle du front, qui tantôt est haut et tantôt fuyant.

Quant à l'os maxillaire supérieur, vous n'ignorez pas que tous lesautres os de la face viennent se grouper autour de lui. La forme et le degré de saillie dunez, la proéminence ou la dépression des pommettes , la direction des arcades alvéolaires et par suite la direction des incisives; tout cela vient modifier cet os, ou plutôt tout cela est une conséquence des particularités de sa forme. Voici quelques conséquences de ses variétés de configuration. Son arcade alvéolaire , plus saillante et dirigée en avant, communique

cette direction aux incisives, qui elles-mêmes repoussent les lèvres, et donnent à cette partie de la face l'aspect du museau d'un quadrupède, comme on l'observe chez les Éthiopiens. La convergence des apophyses montantes, sur certaines têtes, ne laisse à la partie supérieure de ces apophyses qu'un léger intervalle, rempli par les os nasaux, qui alors sont réduits à deux petites lames triangulaires, souvent soudées ensemble, et dont le sommet aboutit au frontal.

Quelquefois même les os propres du nez ne montent plus jusqu'au frontal. Ces dispositions rapprochent alors la tête humaine de la tête de quelques singes. L'augmentation du diamètre transversal du maxillaire supérieur au niveau de l'éminence malaire reporte cette éminence en dehors , comme on le voit dans les têtes des races mongoles, et alors l'apophyse zygoma tique, au lieu de se diriger vers la ligne médiane de la face, par sa partie antérieure , se dirige en dehors. C'est aussi à une modification dans l'os maxillaire supérieur qu'il faut rapporter la vaste gouttière lacrymale que j'ai remarquée sur des têtes d'hommes des îles Marquises; mais je ne puis dire si j'ai vu là des variétés individuelles ou un caractère plus général. Enfin, la convergence des apophyses montantes en haut, laisse en bas une plus grande ouverture pour l'orifice antérieur des fosses nasales, tandis que les yeux se rapprochent l'un de l'autre.

7° La forme et la situation du trou occipital n'offrent , à mon avis , qu'un intérêt bien secondaire clans l'étude des races humaines. \

Relativement à la forme de ce trou , M. Dubreuil a établi, dans un mémoire communiqué à l'Académie des sciences , qu'elle reproduisait celle du crâne. Je ne vois, je l'avoue, aucune application possible de ce fait à l'étude des races humaines, puisqu'il n'est pas besoin de regarder le trou occipital pour constater quelle est la forme de la tète.

Quant à la situation du trou, Sœmmering a dit, mais sans être affirmatif à cet égard, qu'elle est un peu plus reportée en arrière dans la race éthiopienne que dans la caucasique, de telle sorte que la colonne vertébrale du nègre s'articulerait plus en

3°2 l'UOLÉGOMÈNliS.

arrière que chez les descendants de la race caucasique. M. Owen a remarqué que chez l'Européen adulte, ce trou est placé immédiatement en arrière d'une ligne transversale qui couperait en deux parties égales le diamètre antéro-postérieur. Il reste donc à savoir s'il conserve cette position dans toutes les races. Prichard l'affirme, et dit avoir comparé à cet égard la tète du nègre à celle de l'Européen; mais il est bon de faire remarquer ici que le point de vue où s'est placé Prichard, dans son remarquable ouvrage, le porte un peu à atténuer les différences sur lesquelles on voudrait fonder les caractères spécifiques. 11 reconuait d'ailleurs que «chez les nègres, qui ont l'arcade dentaire ou plutôt le bord alvéolaire très-protubérant, la moitié antérieure de la ligne dont nous venons de parler se trouve par là légèrement allongée. » Le trou serait donc un peu plus en arrière dans la race nègre que dans les races blanches.

8° La position du trou auditif varie-t-elle suivant les races? M. Bureau de la Malle a émis sur ce sujet une assertion singulière: c'est que le trou auditif des momies, et par conséquent des anciens Égyptiens , était placé plus haut que chez nous, de sorte qu'une ligne horizontale menée de ce trou vers la partie antérieure de la face atteindrait la région de l'œil sur les tètes d'anciens Égyptiens, tandis que chez nous elle se rendrait à la base du nez. La même disposition aurait été constatée chez des juifs non mélangés. M. Dureau de la Malle affirme que si MM. Flourens et Dubreuil n'ont pas trouvé ce caractère sur les momies qu'ils ont examinées, c'est que ces momies provenaient d'un pays où il y avait eu mélange de vainqueurs et de vaincus.

Au lieu de s'occuper de la situation plus ou moins élevée du conduit auditif, d'autres personnes ont pris en considération sa situation plus ou moins antérieure. Ainsi on a dit que plus l'intelligence est développée dans les races humaines , plus le trou auditif est voisin de l'occiput. Cette assertion, rapprochée de l'opinion généralement admise touchant la situation du trou occipital, va me fournir matière à quelques remarques critiques qui , je le suppose, auront à vos yeux le mérite de la nouveauté.

Remarques sur la position relative du trou occipital et du

trou auditif.

Ce que je vais dire à ce sujet montrera que les corps savants accueillent parfois avec une singulière facilité, et consacrent en quelque sorte en s'abslenant de les soumettre à la critique, certaines propositions scientifiques que le moindre examen eût fait rejeter. Nous avons vu établir que le trou occipital se reculait dans les races qui tiennent un rang peu distingué sous le rapport de l'intelligence et de la civilisation. Voici, en effet, ce que Virey lisait à la séance de l'Institut du 25 octobre 1841 : La seule position du trou occipital, et son rapprochement du voile du palais, offrent la mesure du redressement de l'homme et du degré de perfection de ses races , mieux encore que l'ouverture de l'angle facial de Camper. Nous avons vu affirmer, d'une autre part, que le trou auditif était plus rapproché de la partie postérieure que de l'antérieure de la tète dans les races qui ont porté très-loin le culte des sciences et les progrès de la civilisation Cette opinion est positivement énoncée par M. le professeur Dubreuil, dans un Mémoire sur le caractère des races, pris de la tète osseuse , mémoire communiqué aussi à l'Académie des sciences.

Or, suivez bien ceci, Messieurs: si, comme il résulterait de ce qui a été professé devant l'Institut, le trou occipital et le trou auditif se déplacent constamment en sens inverse; si le premier se porte en avant et si le second recule dans les races intelligentes, si le contraire à lieu dans la race éthiopienne, il est clair que la situation relative de ces deux trous ne devra pas être la même dans une tête de Français et dans une tête de nègre. En additionnant les deux petites différences qui résultent de leur déplacement en sens inverse, on devra obtenir une différence assez marquée pour confirmer la vérité des deux propositions que j'examine. Eh bien! Messieurs, il n'en est rien. Voici ce que j'ai constaté à cet égard. Une ligne transversale, tirée de la partie postérieure d'un conduit auditif à l'autre , sur une tête

3°4 PKOïJÉGOMBNES.

d'Européen , passe sur le bord antérieur du coulour du trou occipital. Or, celte ligne passe précisément au même endroit sur une téte d'Éthiopien!

Mais, dira-t-on, la double loi dont il est question pourrat-elle au moins se vérifier par la comparaison des têtes des brutes avec la tête de l'homme? Soumettons-la donc à ce nouveau critérium. Sur la téte de l'orang-outang, le trou occipital ne siège pas, comme chez l'homme, immédiatement en arrière d'une ligne transversale qui couperait en deux parties égales le diamètre antéro-postérieur; il occupe le milieu du tiers postérieur de la base du crâne. Chose remarquable! il conserve avec le trou auditif absolument le même rapport que chez l'homme!... Je me trompe, il y a une légère différence; mais elle est précisément en sens inverse de celle que nous aurions dû constater pour confirmer la loi proposée, car la ligne tirée d'un conduit auditif à l'autre empiète un peu sur la partie antérieure du trou occipital. Mais, chez le sapajou, les deux trous ont le même rapport que chez l'homme. Donc , s'il est bien vrai que , ainsi que l'a démontré Daubenton, le trou occipital se recule de plus en plus, dans les espèces animales, à mesure qu'elles s'éloignent davantage de l'homme, il ne l'est pas que le trou auditif marche en sens inverse. La loi qu'on a voulu établir ici au profit de la phrénologie est fausse, et doit être remplacée par celle-ci : Le trou occipital, en se déplaçant, entraîne avec lui le trou auditif . Et comment en serait-il autrement ? Le nerf acoustique qui se répand dans le sens de l'ouïe ne nait-il pas constamment de la même partie du système nerveux, et cette partie du système nerveux n'est-elle pas constamment située dans les environs du trou occipital? La loi que j'énonce ici se vérifie encore lorsque, passant de l'orang-outang aux autres quadrupèdes , on voit le trou occipital se placer à la partie la plus reculée du crâne. Cependant ici on observe deux variétés dont il serait peut-être intéressant de rechercher la cause :1e trou auditif restant parfois quelque peu en avant du trou occipital, comme on l'observe chez le chien, le lion, le mouton, le cerf, le cheval (chez celui-ci ladifférence est de plus d'un pouce), ou bien se trou-

vant un peu plus reculé que chez l'homme , comme on le voit

chez le sanglier.

8° Le développement proportionnel des parties de la tète qui sont en rapport avec les appétits et l'intelligence fournit des documents intéressants.

Dans les têtes qui dénotent une prédominance de ce qui est purement animal sur ce qui est intellectuel , on observe plusieurs particularités très-significatives. Les mâchoires saillantes, les bords alvéolaires et les dents inclinées en avant, constituent la forme que Prichard a nommée prognathe. Mais ce n'est pas là tout. On pourrait rattacher à deux classes les modifications organiques qui décèlent la prédominance des appétits sur l'intellect. Les unes sont en rapport avec les phénomènes mécaniques des premiers actes de la digestion : ce sont, avec la forme prognathe dont il vient d'être question, la saillie des apophyses zygomatiques, laissant entre elles et le crâne de larges fosses pour les muscles temporaux , la largeur des gouttières qui se trouvent entre les racines de cette apophyse et le crâne , le développement de la cavité glénoïde. Les autres sont en rapport avec le développement des sens , savoir: l'ampleur des narines et les grandes dimensions de l'orbite. Il faut joindre à cela une pesanteur et une épaisseur plus grandes de la boîte osseuse.

La forme prognathe s'observe chez les Australiens, les Éthiopiens, les nègres océaniens, et en général dans de misérables tribus dont la civilisation n'a point amélioré l'existence.

Les types qui annoncent la prédominance intellectuelle se distinguent par l'absence des caractères que je viens de mentionner, et par une forme de tête dont la race caucasique nous offrira le modèle le plus parfait.

9° L'ampleur du crâne , sa capacité, ne sont pas les mêmes dans toutes les races humaines , si nous en croyons ce qu'ont écrit à ce sujet presque tous les anatomistes. On a surtout opposé le crâne de l'Européen à celui du nègre. Voici les remarques de Sœmmering à cet égard. «J'ai mesuré, dit-il, plusieurs crânes de nègres et presque tous mes crânes européens, dans le but de comparer leur capacité respective : j'ai trouvé 1° qu'une ligne , I. 25

^86 MIOLÉGOMÙNES.

conduite de la racine du nez , le long de la suture sagittale , jusqu'au bord du trou ovale, était plus courte chez le nègre, la face ayant la môme longueur; 2° que la circonférence , prise en passant au-dessus des sourcils et des os temporaux, était moindre aussi, et 3° qu'aucun des diamètres transverses n'égalait les diamètres correspondants des têtes européennes.» Qui ne prononcerait, d'après cela , que le crâne et le cerveau du nègre restent au-dessous des proportions reconnues au cerveau de l'Européen P Aujourd'hui encore cela se répète sans qu'on élève le moindre doute à cet égard , et cependant il y a dix ans que cette croyance a été combattue par Tiedemann. Sa manière d'opérer était certainement meilleure que celle de Sœmmering. Il pesait d'abord la tête dont il voulait déterminer la capacité , puis il la remplissait de millet et la pesait de nouveau. Cette expérience , faite sur quarante et un individus appartenant à la race éthiopienne et sur soixante et onze crânes de la race caucasiquej lui a montré que la cavité qui recèle le cerveau du nègre n'a pas moins de capacité que celle affectée au cerveau de l'Européen! Bien qu'Hamilton ait obtenu des résultats semblables à ceux que je viens de mentionner, j'éprouve , en les consignant ici , je ne sais quelle crainte qu'ils ne soient ou qu'ils n'aient été démentis. Comme le crâne du nègre est incontestablement plus étroit en travers, il faut qu'il gagne en longueur et dans le sens vertical, et surtout par l'évasement de sa base, ce qu'il perd dans le premier sens. En reconnaissant un allongement du diamètre antéro-postérieur du crâne du nègre, je repousse, comme on le voit, une des assertions de Sœmmering.

Telles sont les conditions anatomiques auxquelles on a eu égard dans l'étude des formes de la tête de l'homme. Ces formes , je les porte à six types principaux , dont quelques-uns à la vérité ne sont pas natifs, mais artificiels.

1° Dans le type que nous regardons comme le plus parfait, parce qu'il appartient aux races qui se sont le plus distinguées dans les sciences et les arts, la face supérieure de la tête représente un ovale modérément allongé.

2U Dans le second type, le crâne s'est allongé de la bosse na-

sale à la bosse occipitale, ou plutôt il s'est considérablement aplati en travers; tel est le crâne de l'Éthiopien.

3° Il est une autre forme d'allongement du crâne qui n'a pas été bien décrite, quoique tout le monde ait pu voir les têtes qui la présentent (celles de Caraïbes, par exemple); ces têtes diffèrent sensiblement de celles des Éthiopiens. Chez ceux-ci, en effet, l'allongement porte de la bosse nasale à la protubérance occipitale, et la courbe supérieure du crâne est assez régulière , tandis que, dans certaines tètes d'Indiens , l'extrémité postérieure de la ligne qui représente le plus long diamètre de la tête aboutit à la jonction de l'occipital avec les pariétaux.

Dans les têtes de cette forme, le long diamètre ne se dirige pas horizontalement d'avant en arrière, mais il marche obliquement d'avant en arrière et de bas en haut, et il aboutit au point que j'ai indiqué. Ces tètes , en raison de l'excessive dépression du frontal, ressemblent presque à un cylindre dont un des bouts correspondrait à la jonction des pariétaux avec l'occipital, et l'autre se confondrait avec la face. Si on place sur un plan horizontal une tête ainsi conformée , de sorte qu'elle le touche par les apophyses mastoïdes et l'arcade dentaire aniérieure, la partie postérieure du crâne ne touchera pas ce plan, et comme elle est plus pesante que l'antérieure, elle la fera basculer de manière à relever la partie antérieure; elle ne reprendra son équilibre que quand elle reposera sur les apophyses mastoïdes et l'occipital. Toutes les tètes sur lesquelles j'ai fait ces remarques portaient des traces de la compression qui les avait déformées. Mais quelques-unes des têtes de Caraïbes figurées par Blumenbach , ou autres , ne paraissaient point avoir été soumises à ces pressions, et cependant elles sont remarquables par l'aplatissement du frontal.

4° Une forme qui pourrait nous surprendre davantage , si on n'y voyait, comme pour les Caraïbes, les effets d'une compression longtemps prolongée , se remarque sur une douzaine de crânes mexicains venant de l'île des Sacrifices et déposés au Muséum d'histoire naturelle. Le crâne, qui paraît avoir été comprimé

388 PIIOLÊGOMÈNES.

en arrière, a plus d'étendue en travers que dans le sens antéropostérieur. Vus de l'ace, ces crânes ressemblent assez bien à un utérus revenu sur lui-même après la conception, et dont les deux régions tubaires renflées seraient représentées par les bosses pariétales.

5° Une forme très-remarquable caractérise le crâne d'innombrables populations répandues surtout eu Asie et vers les régions habitables du pôle boréal. Les deux côtés du crâne convergent rapidement l'un vers l'autre à partir du niveau des apophyses zygomatiques. La tête, vue de face, représente une losange. Une des extrémités du losange correspond au menton, l'autre au sommet de la tête; les deux côtés supérieurs du losange s'étendent des apophyses zygomatiques au sommet de la tête , les inférieurs des mêmes apophyses au menton. Ces crânes peuvent être nommés py ramidaux.

6° Une dernière forme générale du crâne est la forme globulaire; nous la trouverons chez les Turcs. La tète des Mongols, malgré sa disposition pyramidale, se rapproche pourtant un peu de celle que nous indiquons ici, parce qu'elle est un peu comprimée en arrière.

Quelques auteurs ont nié que la forme du crâne pùt être modifiée par des pressions extérieures: tels furent, entre autres, Arthaud et Sabatier. Us n'ont vu qu'un corps dur, soumis à une compression nécessairement inexacte. Mais ils ont eu le tort de ne point tenir compte de l'influence qu'une pression même légère peut exercer à la longue sur le mouvement nutritif de l'os. Au reste , la question est jugée aujourd'hui , puisqu'on a apporté en Europe les instruments employés par les Caraïbes pour déprimer le crâne de leurs enfants. Cette pratique est très-répandue en Amérique. Quelques auteurs ont peut-être exagéré la facilité à modifier la forme du crâne. Suivant Vésale, les Germains, que l'on couche sur le clos, ont pour cela l'occiput aplati et la tête large ; tandis que les Belges , que l'on couche sur le côté , ont la tête allongée. Le baron Asch a dit , dans une lettre à Blumenbach , que les sages-femmes, à Constantinople, demandent aux accouchées

quelle forme elles désirent pour la tête de leur enfant, et que celles-ci préfèrent la forme ronde, qui a meilleure grâce avec le turban.

M. Foville a décrit une déformation du crâne qui serait surtout commune en Normandie , et reconnaîtrait pour cause la coiffure adoptée pour les jeunes enfants. «Toutes les fois , dit-il, que le bonnet est fixé sur la circonférence du crâne , il le déforme. »

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