ÉQUILIBRE MOBILE DU CALORIQUE
Au moyen des propriétés que nous venons d’expliquer, i^ est facile de concevoir ce qui se passe lorsqu’un corps chaud est placé au milieu de corps froids placés à distance. Le corps qui est échauffé lance tout autour de lui des rayons de calorique qui vont tomber sur les corps environnans. Si ces corps sont de bons absorbans, ils retiennent tous les rayons qui viennent les frapper, et ils s’échauffent; si ce sont de bons réflecteurs, ils renvoient ces rayons et ils restent froids. Us possèdent l’une et l’autre de ces propriétés à un certain degré, de sorte qu’une portion de calorique est retenue parles corps environnans et une autre portion est réfléchie. Cet effet se conçoit très bien tant qu’il y a une différence de température entre le corps échauffé et le corps froid, et nous sommes portés à admettre que cet effet continue jusque là, mais qu’il doit s’arrêter lorsque la différence de température entre les deux corps sera devenue tout-à-fait nulle.
Si l’on peut expliquer par cette considération beaucoup de phénomènes de la chaleur, il y en a que l’on ne pourrait expliquer. Il faut aller plus loin, et il devient nécessaire de faire une supposition, une hypothèse qui a une très grande probabilité. Cette hypothèse consiste à admettre que les corps,, même à une température égale, se renvoient réciproquement à chaque instant du calorique. C’est là une proposition qui paraît un peu paradoxale. Je vais citer un exemple qui pourra rendre ceci vraisemblable. La lumière et le calorique sont
deux fluides éminemment subtils qui entre eux ont de grands rapports. Considérons une bougie allumée; elle va renvoyer à tous les corps envirennans des rayons de lumière. Concevons ensuite une seconde bougie placée vis-à-vis de la première. Ces deux bougies vont brûler comme si elles étaient isolées, et la lumière de l’une ne sera pas influencée par la lumière de l’autre. C’est ce qu’on peut concevoir plus facilement au moyen d’une expérience bien simple.
Si l’on place (fig. 1 ) une bougie A, devant un écran E, percé d’un trou, des rayons partis de cette bougie vont aller éclairer un espace F , d’un plan P. Si l’on place ensuite une seconde bougie en avant de la première et plus bas, elle lancera à travers le trou de l’écran des rayons qui iront éclairer une portion G > du même plan. Si ces deux bougiess’influençaient réciproquement, il est évident que l’espace éclairé par l’une des bougies devrait être différemment éclairé lorsqu’il y a une bougie et lorsqu’il y en a deux. Or cela n’a pas lieu, et si l’on ôte une des deux bougies, la partie éclairée par l’autre, reste absolument la même. D’où nous concluons que les rayons de l’une des bougies, quoique traversant les rayons de l’autre bougie, n’empêchent pas ceux-ci de continuer leurmarche et n’augmentent ni ne diminuent leur intensité. Par conséquent, les deux bougies éclairent chacune pour leur compte absolument comme si elles étaient seules. Cela revient à dire que lorsqu’on aura une certaine quantité de bougies, si vous isolez l’effet de chacune d’elles, bien que tous leurs rayons se traversent, se brouillent, pour ainsi dire, s’ils ne peuvent venir frapper le même endroit, la partie éclairée par chaque bougie ne sera pas changée.
C’est ce fait, que je regarde comme démontré pour la lumière , que je veux maintenant transporter au calorique. Ainsi nous ferons cette hypothèse, qui a réellement la plus grande vraisemblance d’après ce que je viens d’exposer, que les corps qui sont placés dans un espace envoient à chaque instant, quelle que soit leur température, des rayons de calorique tout autour, de sorte qu’il se fait entre les corps des échanges continuels de calorique. Ne considérons que deux corps : si l’un est plus chaud que l’autre, le premier, dans un instant, dans un centième de seconde , va envoyer au second 100 rayons, par exemple, tandis que celui-ci, qui est plus froid, n’en enverra que 90. Vous concevez alors que l’équilibre finira nécessairement par avoir lieu ; car si le premier corps, qui est plus chaud, donne à l’autre plus qu’il n’en reçoit, il est évident que l’un perdra tandis que l’autre ga-
gnera, jusqu’à ce qu’iis soient arrivés à avoir la même température; mais lorsqu’ils auront cette température égale ,J il n’en sera pas moins vrai que ces corps feront entre eux des échanges continuels ; seulement ces échanges seront inégaux lorsque les corps seront différemment échauffés; ils seront égaux quand les corps seront exactement à la même température, de manière que l’équilibre se maintiendra. C’est cette hypothèse, faite par Prévost de Genève, qu’on a désignée par le nom d 'équilibre mobile de calorique .