POUVOIRS RÉFLÉCHISSANT ET ABSORBANT
Nous avons dit d’une part que le calorique est réfléchi par la surface des corps sur lesquels il vient tomber, et, d’un autre côté, nous avons dit qu’il peut les échauffer. Ces deux propriétés pourraient paraître contradictoires. En effet, si le calorique peut être réfléchi par un corps, comme nous l’avons supposé jusqu’à présent, pour aller se concentrer en un foyer et produire de la chaleur; et si en même temps il échauffe le corps, comme nous sommes naturellement portés à l’admettre, nous aurions un effet infini , et une petite quantité de calorique pourrait, échauffant ainsi les corps et étant réfléchie par eux, les échauffer tous : ce qu’il est impossible d’admettre.
Cette contradiction s’explique aisément : lorsque le calorique vient frapper sur la surface d’un corps (nous prenons les choses à l’extrême pour que le-s résultats en soient plus nets) , lorsque, dis-je, le calorique vient frapper sur la surface d’un corps et qu’il est réfléchi en totalité, le corps qu’il a frappé, et qui a servi de miroir, de réflecteur, ne change pas
dertemp'érature ; il n’est pas du tout échauffé. Voilà un résultat qu’il faut admettre comme étant incontestable.
Le sefcond résultat est que, si le calorique vient frapper un corps et qu’il ne soit pas réfléchi du tout (je prends également la propriété à l’extrême ) , le corps s’échauffera.
Ainsi un corps ne s’échauffe pas quand il renvoie le calorique qui vient le frapper, et il s’échauffe lorsqu’il empêche le calorique de se réfléchir en même temps qu’il l’absorbe , qu’il l’amortit. Il faut se former du calorique l’idée qu’on se forme de la lumière, qui est absorbée, amortie, lorsqu’elle vient tomber sur une surface noire.
Maintenant nous n’avons point de corps qui réfléchisse en totalité le caloriqne qui vient le frapper. Ainsi un miroir, par exemple, qui est frappé par 100 rayons de calorique, n’en renverra que 90; un autre miroir n’en renverra que 3o, un autre n’en renverra que 20, de manière que les corps faisant réflecteurs jouissent de la propriété de réfléchir le calorique à des degrés différons ; mais nous n’avons pas de réflecteurs absolus, c’est-à-dire qui renvoient en totalité les rayons de calorique qui viennent les frapper.
Piéciproquemerit, nous n’avons pas de corps qui absorbent le calorique en totalité, il y en a toujours une portion de réfléchie. Nous appellerons bons absorbans les corps dans lesquels la plus grande partie du calorique est absorbée et la plus petite réfléchie; et bons réflecteurs les corps dans lesquels , au contraire , c’est la plus grande partie du calorique qui est réfléchie et la plus petite qui est absorbée.
Pour démontrer cette propriété du calorique , nous n’avons qu’à prendre l’appareil que nous avions dans la séance dernière, et qui nous a servi à enflammer de l’amadou. Nous avons produit, avec cet appareil, une chaleur qui allait au moins à 3oo degrés, puisque cette chaleur est nécessaire pour que l’amadou puisse brûler. D’après ce que je viens de dire , nous n’avions concentré sur le morceau d’amadou qu’une partie de la chaleur; car les miroirs sont nécessairement des réflecteurs imparfaits, et les rayons qui venaient frapper ce miroir n’éfoient pas renvoyés en totalité, et une partie était absorbée. De plus , il faut remarquer que nos miroirs ont une forme particulière, et que pour pouvoir réfléchir les rayons du calorique et les concentrer en un foyer, il faut supposer une surface sphérique parfaitement déterminée ; il faut encore supposer un poli pariait; or si l’on regarde de près la surface qui semble «avoir le poli le plus parfait, on voit que cette surface est rayée, sillonnée; de sorte qu’au Heu qu’il y
ait une réflexion clans le même sens, il y a dispersion des rayons dans toutes sortes de sens. Voilà pourquoi en général on ne peut produire des effets maximum comme on pourrait le croire, si effectivement les surfaces étaient parfaitement polies et qu’ensuite les miroirs n’eussent pas la propriété d’absorber une certaine partie de la chaleur.
Vous avez vu avec quelle facilité nous étions parvenus , au moyen des deux miroirs sphériques, à enflammer un morceau d’amadou. J’aurais pu faire remarquer que le miroir au foyer duquel l’amadou était placé ne s’était point du tout échauffé; on aurait pu s’en apercevoir en appliquant la main contre ce miroir. Nous allons refaire cette même expérience, et nous ne pourrons pas enflammer l’amadou, mais nous reconnaîtrons que les rayons lancés par le corps , au lieu de se réfléchir, vont être absorbés parle miroir et vont l’échauffer.
Pour cette expérience on prend un des miroirs et on l’expose a la flamme d’une bougie : la fumée, qui n’est autre chose que du charbon qui n’a pas le temps de brûler, va former un enduit extrêmement mince sur le miroir; etcette nouvelle surface aura la propriété d’empêcher le miroir d’être réflecteur. On pourrait nous objecter que nous mettons un corps qui ne forme pas une couche parfaitement unie. Mai il suffirait de prendre un miroir de verre ; ce miroir se comporterait comme le miroir métallique noirci , et donnerait le même résultat; parce que le verre est un corps qui, quoique parfaitement poli, ne renvoie que peu de calorique et absorbe au moins les neuf-dixièmes de celui qui vient frapper sur sa surface. Si nous appliquons la main sur le miroir métallique que nous avons noirci, nous le trouverons échauffé sensiblement par les rayons de calorique qui sont absorbés.
Nous pouvons donc regarder comme bien démontré que le ealorique, quand il vient frapper un corps qui peut l’absorber, n’est pas réfléchi et qu’en même temps il échauffe le corps, et que quand il est réfléchi il n’échauffe pas le corps.
Je puis citer une expérience de Schéele qui est extrêmement simple , et que chacun de vous peut répéter. Si l’on approche un charbon enflammé d’un mur éclairé par le soleil, on voit des ombres tremblantes produites par des mélanges d’air de diverses densités qui se projettent sur le mur. C e résultat s’obtient avec une température bien au-dessous de 200 degrés; il suffit que le soi soit frappé par les rayons du soleil, pour qu’on aperçoive dans le lointain des ondulations continuelles dans l’air.
Je suppose maintenant que nous ayons une source de. cha-
leur, le soleil, par exemple; car ce n’est point par sa lumière propre que le soleil nous échauffe ; c’est parce qu’en même temps qu’il nous envoie des rayons de lumière , il nous envoie des rayons de calorique. On peut concevoir ces derniers rayons concentrés en un foyer, ce qui se fait, comme tout le monde le sait, au moyen d’une loupe ou d’une lentille. On peut le faire également au moyen d’un miroir, et en prenant un miroir un peu grand, on produit une chaleur très intense, de manière à pouvoir fondre une pièce de monnaie. Or si, l’air était réellement très échauffé au foyer d’un tel miroir, il est clair, d’après l’expérience du charbon enflammé, que l’on devrait apercevoir ces ondulations qui étaient produites par le charbon. On ne remarque rien de cela; de sorte qu’il faut conclure que l’air n’est point échauffé, quoique les rayons de calorique soient très accumulés. Par conséquent le calorique n’est point absorbé par l’air.