DÉLIQUESCENCE
Les phénomènes hygrométriques dont nous venons de parler reçoivent un assez grand nombre d’applications. J’en citerai une qui mérite de fixer votre attention ; c’est celle que présente le phénomène relatif à ce qu’on appelle la déliquescence des corps, et principalement des sels. On entend par déliquescence la propriété qu’ont certains corps d’absorber l’humidité, et de tomber, comme on dit, en deliquium , de
devenir liquides, d’augmenter considérablement de poids,, On doit généraliser ce phénomène, et l’étendre même aux liquides. Si Ton prend, par exemple, de l’acide sulfurique , il attire l’humidité ; îl ne deviendra pas liquide , puisqu il l’est déjà; mais son poids augmentera d’une manière pour
ainsi dire indéfinie. ,
Il y a d’autres corps qui ne coulent pas, cbmme les bois, les matières organiques, en général, et beaucoup d’autres corps qui peuvent absorber l’humidité , et qui ne tombent pas en déliquescence. La déliquescence n’est qu’un effet particulier d’une cause commune, l’absorption de l’humidité et la fixation de l’eau.
Cette propriété varie pour les divers corps, et on ne donne, en général , le nom de déliquescens qu’a ceux de ces corps qui, dans les circonstances ordinaires, se résolvent en liquides. Ceux qui ne deviendraient pas liquides dans les circonstances ordinaires ne sont pas regardés comme déliquescens.
Il y a une classe do corps, tels que le chlorure de calcium, qu’on ne voit jamais secs à l’air. Aussitôt que le chlorure est resté quelque temps à l’air, il devient liquide , et reste dans cet état de liquidité , même dans les temps les plus froids. Le chlorure de calcium est dono un corps éminemment déliquescent. r
Nous ne regarderons pas le sucre comme étant déliquescent, quoique, dans certaines circonstances, lorsque, pai exemple, l’hygromètre marque 95°, le sucre se résolve en sirop et tombe en déliquium.
Le nitre ne coule pas dans les circonstances ordinaires; mais, si on le mettait dans une cave dont les murs fussent très humides, ou sous une cloche mouillée, on le verrait tomber en eau. Donc beaucoup de corps peuvent tomber en déliquium; cela dépend des circonstances où ils sont placés.
Pouvons-nous exprimer cette déliquescence d’une manière générale pour chaque corps en particulier? Oui, sans doute, et c’est là précisément ce dont nous allons parler en très peu de mots. Je suppose que nous prenions du sel marin, et que nous le mêlions avec de l’eau, de manière à ce qu’il y ait un excédant de sel. Vous vous rappelez que l’hygromètre, mis dans de l’air en contact avec l’eau ainsi saturée de sel marin, marque 87°. Puisque, quand on prend de 1 eau saturee , la vapeur qui s’en dégage ne fait marcher l’hygromètre qu a 87 , si vous mettez du sel dans de l’air saturé de vapeur, ce sel enlèvera nécessairement la quantité d’eau qui fait la différence entre celle qui est contenue à ioo° et celle contenue à 87*.
Ainsi, sans faire attention aux températures, je vois qu’à 87e l’air contiendra -y-— d’humidité, et qu’à ioo° il en contient f§§, Par conséquent le sel enlèvera la différence de 100 à 73, c’est-à-dire Dans ce cas il sera déliquescent, parce que, pour être déliquescent, il suffit qu’il puisse absorber de l’humidité ; et non-seulement il sera déliquescent à ioo°, mais il le sera dans tous les degrés compris entre 87 et 100. Car il pourra toujours absorber la différence entre le degré d’humidité donné et celui qu’il donne lui-même. Seulement, quand l’air sera plus humide, il tombera plus vile en déli— quium. Le sel ne sera plus déliquescent à 87°, parce que 87° correspond justement au degré de vapeur que lui-même peut donner. A plus forte raison il ne sera pas déliquescent audessous de 87°.
Cet exemple suffit pour vous faire voir quel est le véritable point, ou plutôt quelle est la limite de la déliquescence pour chaque corps. Pour connaître cette limite , il suffit de chercher le degré marqué pour l’hygromètre dans un air en contact avec un i dissolution du corps, ou, ce qui est la même chose, de chercher la tension de la vapeur fournie par le corps : car, de la tension, on conclut les degrés de l’hygromètre , comme des degrés de l’hygromètre on conclut la tension.
Vous voyez combien est simple la théorie de la déliquescence, et combien il est facile devoir dans quelles circonstances un corps est déliquescent et dans quelles circonstances il ne l’est pas.
Cette théorie trouve une application dans les salines où l’on gradue le sel d’une manière plus économique, par le moyen de la chaleur naturelle et de l’air. Pour cela, on fait porter l’eau à une certaine hauteur, et on la fait ensuite tomber sur des branchages. L’air passant au travers des branches mouillées qui lui présentent une grande surface, se sature et emporte une portion de l’humidité , et ce qui reste se trouve de plus en plus concentré, c’est là ce qu’on appelle graduer. Il ne faut pas aller jusqu’au point de saturation de l’air, de manière que l’hygromètre marque 87°; parce que l’air qui est à ce degré ne gradue plus; et même si l’hygromètre allait audessus de 87°, s’il allait, par exemple, à 90% il en résulterait que l’eau, au lieu de se concentrer, se délayerait. C’est ainsi que pour beaucoup de phénomènes, on croirait dessécher, lorsqu’il y aurait, au contraire, fixation d’humidité.
Connaissant que tel ou tel sel devient déliquescent à tel ou tel degré de l’hygromètre , on a un moyen facile de faire un hygromètre ; c’est d’avoir plusieurs sels , d’en mettre de pe-
tites quantités dans des capsules, ou même d’en placer de petits fragmens sur une simple plaque de verre, en numérotant chaque sel. Si vous exposez ces différens sels à l’air humide, ceux qui sont le plus déliquescens vont seuls couler; ceux qui le sont moins, ne changeront pas. Comme on est supposé connaître d’avance le degré d’humidité auquel chaque sel tombe en déliquescence , on aurait là un hygromètre chimique , qui pourrait indiquer des degrés d’humidite très élevés, parce qu’il y a, en effet, certains sels qui ne coulent
que lorsque l’air est très humide.
Il y a une circonstance qui empêche de tirer de ce moyen tout le parti possible, c’est que l’affinité propre du sel pour l’eau varie beaucoup avec la température ; de sorte que l’hyoromètre ayant été calculé pour une température déterminée, si Pair est soumis à une autre température, l’affinité change, et la déliquescence n’est plus la même. Ce moyen ne peut donc donner que des indications grossières relativement à la quantité d’humidité qui est contenue dans l’air. L’hygromètre chimique, de même que l’hygromètre à boyau , peut servir pour connaître de grands changemens d’humidité mais non pas comme moyen précis de mesures.