‹ Cours de politique constitutionnelle (volume 2)Chapitre 86 sur 143 · OPINION DE BONAPARTE SUR LA PAIRIE · texte numérisé non relu

OPINION DE BONAPARTE SUR LA PAIRIE

J'ai rapporté dans un autre ouvrage ce que Bonaparte disait de la pairie et des difficultés qu'il apercevait à la faire adopter par la nation; mais comme la pairie est la portion de l'acte additionnel qu'on a le plus amèrement attaquée, je dois reproduire ici les propres paroles de Napoléon, pour expliquer ensuite les raisons qui le déterminèrent à sacrifier son opinion personnelle aux conseils de ses alentours.

« La pairie, disait-il, est en désharmonie avec l'état présent » des esprits; elle blessera l'orgueil de l'armée, elle trompera » l'attente des partisans de l'égalité, elle soulèvera contre moi » mille prétentions individuelles. Où voulez-vous que je trouve » les éléments d'aristocratie que la pairie exige? Les anciennes » fortunes sont ennemies, plusieurs des nouvelles sont lion- » teuses. Cinq ou six noms illustres ne suffisent pas. Sans souve- » nirs, sans éclat historique, sans grandes propriétés, sur quoi » ma pairie sera-(-elle fondée? Celle d'Angleterre est tout autre » chose; elle est au-dessus du peuple, mais elle n'a pas été » contre lui. Ce sont les nobles qui ont donné la liberté à l'An- » gleterre; la grande charte vient d'eux, ils ont grandi avec la » constitution, et font un avec elle; mais d'ici à trente ans, mes » champignons de pairs ne seront que des soldats ou des cham- » bellans; l'on ne verra qu'un camp ou une antichambre. »

Il est difficile, je le pense, d'exprimer avec plus de force, et en moins de mots, les obstacles qui s'opposent à ce que la pairie se nationalise dans nos nouvelles institutions.

Cependant, peut-on affermir une monarchie constitutionnelle, sans y tolérer une magistrature héréditaire, qui oppose son élément de durée à l'action perpétuellement rénovatrice de l'élection populaire, action qui, par là même qu'elle prépare ce qui doit être, court toujours le risque d'ébranler plus ou moins la solidité de ce qui est?

J'avoue que j'ai douté longtemps que cette possibilité existât, et que, disposé par caractère à me contenter de ce qui est tolérable, j'étais fort séduit par l'exemple de la constitution britannique qu'appuyait encore à mes yeux l'autorité de Montesquieu.

DE l. HEUEIUTE DE LA l'AUUE.

Aujourd'hui mon opinion, en thèse générale, es1 très-ébranlée. Je dis en thèse générale, de peur qu'on ne se prévale de quelques-unes de mes paroles pour m'attribuer des intentions opposées à la charte. Assurément, je suis loin d'attaquer, dans une de ses parties les plus importantes, cette charte dont je voudrais conserver jusqu'aux dispositions les plus minutieuses, parce que la stabilité me semble, dans nos circonstances, préférable à tout.

Mais je ne puis nier que, spéculativeraenl parlant, des considérations qui se sont graduellement otfertes à mon esprit, et des réflexions que m'ontsuggéréesbeaucoup d'expériences, ne m'aient jeté dans une grande incertitude, moins peut-être sur la nécessité que sur la possibilité de la pairie. Avec notre disposition nationale, notre amour pour l'égalité presque absolue, la division de nos propriétés , leur mobilité perpétuelle , l'influence toujours croissante du commerce, de l'industrie et des capitaux en portefeuille, devenus des éléments au moins aussi nécessaires à l'ordre social actuel, et sûrement des appuis plus indispensables aux gouvernements que la propriété foncière elle-même, une puissance héréditaire qui ne représente que le sol, qui repose sur la concentration du territoire dans les mains d'un petit nombre, a quelque chose qui est contre nature. La pairie, quand elle existe, peut subsister, et on le voit bien, puisque nous en avons une; mais, si elle n'existait pas, je la soupçonnerais d'elle impossible.

Au commencement de 1815 mon opinion était loin d'être aussi arrêtée.

Lors donc que Bonaparte me consulta sur l'introduction de la pairie dans son acte additionnel, je ne fus frappé, je l'avoue, que des souvenirs inoffensifs de notre pairie de 181 i, dont l'existence à peine remarquée, n'avait ni excité l'envie, ni provoqué l'irritation. Je vis dans une magistrature héréditaire, une barrière de plus contre l'autorité d'un homme, et je (lien hais partout des harrières. Mon avis fut en conséquence favorable à l'institution qu'on discutait, et cet avis, j'eus lieu de le croire, eut sur l'espril

de Napoléon d'autant plus de pouvoir, qu'aucun motif pers el

ne me déterminait. Je n'ai jamais conçu qu'on put mettre en balance les présents du sort et le choix du peuple, « t tant qu'il nie resterai! sur cette terre la chance d'être élu, je la préfén rais

à celle d'être nommé. Ce que je disais à Bonaparte avec impartialité et par conviction, d'autres le lui répétaient par intérêt. Il est triste de le reconnaître, mais impossible de le nier; la passion de l'égalité se concilie, dans beaucoup d'hommes, avec le goût des distinctions qu'on leur offre ; et le régime impérial avait accoutumé trop de gens à tolérer les privilèges, quand ils en jouissaient.

Nous nous ressentirons longtemps de cette habitude qu'ils ont prise. Nous en voyons la trace dans ce qui se passe chaque jour, et de là viennent les désappointements fréquents que les amis de la liberté éprouvent. Il faut le dire, car il faut tout dire, et pour une nation qui navigue encore, et qu'on rejette dans la haute mer, tous les écueils sont bons à connaître : il va des oppositions de situation; il y en a de principes : ces dernières seules offrent des garanties : les autres cessent quand la situation change, et la situation change quand l'autorité le veut. L'alliance du despotisme impérial et des privilèges contre-révolutionnaires est le beau idéal auquel aspirent les hommes du pouvoir; ils ont raison : le séide d'un conquérant peut fort bien devenir celui d'un ministre, quand ce ministre lui rend les avantages dont la chute du conquérant l'a privé. Tel, sous la cuirasse, était le tléau des peuples vaincus, qui, sous la toge, se retournant contre ses concitoyens, sera le fléau de la liberté dans sa patrie. Heureusement, l'alliance est trop difficile pour être jamais complète. Il y a une salutaire incompatibilité entre les vues de l'ancien régime et celles du nouveau ; et nous pouvons compter parmi nos sauvegardes l'insolence de l'un et la vanité de l'autre.

Mais on conçoit qu'à l'époque où il s'agissait de décider si l'on exercerait ou non la pairie, tous les hommes avides de titres, de rubans, de manteaux d'hermine, appelaient de leurs vœux cette institution. Bonaparte éprouvait quelque répugnance à tromper les espérances de ses alentours. Il me disait un jour, au sujet des mots de monseigneur et d'altesse : « Il y a des gens pour qui, depuis dix ans, c'est une jouissance ; je la leur ai donnée; si je la leur ôtais, ils en seraient tristes, j'aurais l'air de les punir. »

De plus, tout en analysant avec sagacité et finesse les difficultés que la pairie devait rencontrer, Napoléon lui-même avait pour elle un secret penchant : il pensait qu'une forte aristocratie facilitait la marche d'un gouvernement tel qu'il le concevait, et il se

df. l'hérédité l)i: LA pairie. .117

servait, à ce sujet, d'une comparaison assez ingénieuse, qu'il affectionnait de telle sorte, qu'il en a t'ait usage avec moi peutêtre cent fois.

« Une constitution appuyée sur une aristocratie vigoureuse %> ressemble, disait-il, à un vaisseau. Une constitution sans aris- » tocratie n'est qu'un ballon perdu dans les airs. On dirige un » vaisseau, parce qu'il y a deux forces qui se balancent; le gou- » vernail trouve un point d'appui ; mais un ballon est le jouet » d'une seule force; le point d'appui lui manque; le vent l'em- » porte, et la direction est impossible. »

Il avait donc, durant son premier règne, travaillé constamment a créer une aristocratie : ses collèges électoraux, ses six cents plus imposés, ses possidenti en Italie étaient des essais dans ce sens : il ignorait ce que le pouvoir ignore toujours, c'est que rien ne se< rée par artifice. La force créatrice en politique, comme la force vitale dans la nature physique, ne peut être suppléée par aucune volonté. par aucune loi ; le temps, les habitudes, les besoins, l'opinion, sont uls éléments d'organisation. L'action du pouvoir n'est que mécanique, 1 1 ses produits ne sont que factices. Il ne lui est pas plus donné d'instituer quelque chose sans ces éléments, qu'il n'est donné au statuaire de faire à coups de ciseau un être vivant ; on peut écrire des constitutions comme on peut sculpter des statues; mais les constitutions demeurent inapplicables, comme les statues restent inaniin

Enfin, Bonaparte, indépendamment de sa théorie sur la nécessite d'un contre-poids aristocratique, avait pour l'aristocratie de l'anci( n régime une inclination, et pour ainsi dire, une faiblesse de cœur qui ne fut pas sans influence sur ses résolutions. On raconte que Mirabeau, dont la jeunesse orageuse l'avait fait exclure, pendant quelque temps, de ce qu'on nomme la bonne compagnie, avouait à l'un de ses amis intimes, à l'époque où l'ascendant de la popularité et du génie lui avait rendu toutes les entrées, qu'il ne voyait jamais, sans une sensation de plaisir, une porte cochère s'ouvrir devant lui : de même Bonaparte éprouvait une certaine joie, quand un de nos anciens grands seigneurs passait à son service : il lui semblait qu'il en était souverain plus légitime, lorsque

>lonn< S «le la légitimité entouraient son trône lion ne s'est poinl us< e jusqu'au demie, moment, bien qu'assu-

rément elle eût pu se calmer, vu la multiplicité des jouissances. La pairie lui sembla donc un moyen de reconquérir, dans un temps quelconque, cette noblesse qu'il regrettait, cette noblesse dont il avait dit lui-même qu'elle seule savait servir avec grâce, et qui, après tout, car il faut être juste, ne l'avait abandonné que lors de ses revers. Il fut même tenté de comprendre immédiatement dans sa pairie nouvelle un grand nombre d'anciens nobles, et ce ne fut qu'après une hésitation longue qu'il s'écria, non sans tristesse : « Il faudra pourtant y revenir une fois ou une autre, » mais les souvenirs sont trop récents : ajournons cela jusqu'après » la bataille; je les aurai bien, si je suis le plus fort : en atten- » dant, laissons une porte ouverte ; après quelques façons, ils » finissent toujours par entrer1. »

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