DE LA DÉTENTION
lence future, qui, par l'interruption qu'il rencontre dans s;i carrière, de quelque nature qu'elle soit, sera plus déplorable (nuiêtre quand vous le rendrez à la liberté, qu'elle ne l'était le premier Jour qui a vu commencer sa peine: mais, de plus, il scia soumis à un régime essentiellement arbitraire, quelques précautions que les lois aient prises: il subira le caprice et l'insolence de ces hommes grossiers qui, par le choix spontané de leur vocation sévère, ont prouvé d'avance combien ils étaient peu capables de pitié. Ces hommes pourront le gêner dans toutes ses actions, mettre à prix les plus faibles adoucissements dont sa destinée sera susceptible, lui infliger une à une mille souffrances physiques qui, considérées en détail, ne sauraient motiver l'intervention de l'autorité la plus équitable, mais qui, reunies, forment de la vie un tourment continuel. Ils spéculeront sur sa nourriture, sur ses vêtements, sur l'espace et la salubrité du cachot qui le renferme. Ils pourront troubler le repos qu'il cherche, lui envier même le silence, insulter à ses douleurs ; car lui seul entendra leurs paroles outrageantes ou féroces. Ils seront investis à son égard d'uue dictature ténébreuse, dont nul ne sera témoin, sur l'excès de laquelle on n'écoutera qu'eux, et qu'ils justilieront par la ponctualité du devoir et la nécessité de la vigilance. Tel est néanmoins le sens de ces mots : cinq uns <!<■ prison. Si l'on se retrace maintenant ce qu'est malheureusement la nature humaine ; si l'on réfléchit à la disposition que nous avons tous à abuser du pouvoir le plus restreint; si l'on songe que le meilleur d'entre nous esl changé subitement quand on lui confie une autorité discrétionnaire. <pu; le seul frein du despotisme est la publicité, et qu'au sein des prisons tout se passe dans le secret et dans l'ombre, je ne connais pas d'imagination qui ne doive s'épouvanter. 11 m'esl arrivé quelquefois, dans la solitude, de me représenter tout à coup combien, tandis que je jouissais paisiblement de ma liberté, il j avait sur la surface du globe, dans les pays les plus civilisés comme dans les plus barbares, d'hommes condamnés à ce supplice lent et terrible; et j'étais effrayé de la somme de douleur qui semblait se presser autour de moi, et me reprocher me- distractions ei mon impitoyable insouciance.
Cependant la détention sera toujours la peine la plus commune, ei puisqu'il esi juste di1 réserver la mort pour un ;
petit nombre de crimes, il est impossible, dans plusieurs circonstances, de ne pas lui substituer la prison.
Mais il est des règles que les sociétés politiques doivent s'imposer,et qu'elles ne sauraient enfreindre sans se rendre coupables elles-mêmes en punissant les coupables.
Point de détentions solitaires. L'isolement complet conduit à la démence : l'expérience l'a prouvé. Or, vous n'avez pas le droit de condamner l'homme à la dégradation, au bouleversement, à la destruction de ses facultés morales '.
Point de séparation prolongée entre le détenu et sa famille. Par cette séparation contre nature, vous ne punissez pas seulement le crime, vous punissez encore l'innocence. Les enfants à qui vous enviez le triste bonheur de consoler un père, la femme que vous bannissez de la prison de son époux, souffrent d'autant plus que leurs sentiments sont plus profonds et plus dévoués. Ils souffrent plus, en proportion de ce qu'ils valent mieux. Leur peine est donc doublement injuste. Vous devez respecter les affections naturelles; quels que soient les objets qui les inspirent, elles sont sacrées ; elles sont au-dessus de toutes vos lois.
Je dirais volontiers : point de détentions perpétuelles : mais je craindrais, en posant ce principe, de rendre plus fréquente la peine de mort. L'avenir est incertain : les ressentiments les plus justes s'adoucissent. Le pouvoir même n'est pas éternellement implacable; il s'apaise en se rassurant. Laissez-lui l'idée qu'il peut se mettre pour toujours à l'abri du coupable qu'il effraye. (Juand ses terreurs seront dissipées, il mitigera peut-être le châtiment. Je conserverais donc la détention perpétuelle comme offrant une chance vraisemblable à la clémence de l'autorité.
Enfin, de quelque manière que la détention soit admise et organisée dans notre Gode, une précaution est à prendre, qui, jusqu'à présent, a été négligée par tous les peuples, et dont la nécessité
1 Depuis l'époque où écrivait B. Constant, la question pénitentiaire est devenue une des grandes questions sociales; MM. de ïocqueville, Gustave de Beaumont, Béranger et bien d'autres ont éclairé un sujet, plus compliqué que ne le croyait B. Constant. Ici il ne fait que condamner le supplice du cachot, sans pouvoir deviner que la cellule est tout autre chose ; loin de dégrader le criminel, elle peut le relever et le sauver. V. Bé ranger. De la Répression pénale, Paris, 185Ô. (E. L.)
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est évidente. L'on a senti souvent., j'en coin iens, qu'on ne pouvait abandonner les détenus à la discrétion de leurs geôliers, el qu'il fallait soumette ceux-ci à une surveillance répressive. Mais on a confié cette surveillance à des agents du gouvernement. C'est rendre cette mesure illusoire: c'est la travestir en une espèce d'ironie cruelle. Le gouvernement, qui est la partie publique sur la poursuite et la dénonciation de laquelle ces prisonniers ont été condamnés, ne saurait être chargé de protéger les individus qu'il a frappés. Un pouvoir indépendant du gouvernement peut seul exercer efficacement cette l'onction tutélaire. Je voudrais que nos électeurs, dépositaires des droits du peuple, en même temps qu'ils éliraient nos représentants, nommassent dans chaque département, sous un titre qui rappelât combien cette mission serait auguste, des surveillants des prisons. Us les visiteraient à des époques fixes : ils s'assureraient d'abord que nul n'est détenu illégalement '; ils constateraient ensuite que ceux, dont la détention est légitime n'éprouvent aucune rigueur superflue, aucune aggravation arbitraire d'une destinée déjà déplorable, et ils rendraient compte aux chambres, dans un rapport qui serait mis sous les yeux de la nation entière, par le moyen de la presse, des résultats de leur vérification périodique et solennelle 2.