DE LA DÉTENTION
La détention est de toutes les peines celle qui se présente le plus naturellement à l'esprit et qui semble la plus simple. Elle est nécessaire avant le jugement, comme mesure de sûreté %. Elle a l'avantage de mettre la société à l'abri des attentats des coupables qui ont déjà violé ses lois ; car on sent bien que je ne parle ici que des détentions légales, et non des détentions arbitraires. Enfin, les détenus, séparés du reste des citoyens, sont entourés d'une espèce de nuage qui les dérobe aux regards et bientôt à la pitié.
Il en résulte que la détention est, de toutes les peines, celle dont l'abus est le plus fréquent et le plus facile. Son apparente douceur est un danger de plus. Quand vous lisez dans la sentence d'un tribunal que tel coupable est condamné à cinq ans de prison, vous représentez- vous combien de supplices différents cette condamnation renferme? Non. Vous imaginez simplement un homme retenu dans une chambre et n'ayant pas la faculté d'en sortir. Que diriez-vous si la sentence portait : Non-seulement tel homme sera, durant cinq années, arraché à sa famille, privé de toutes les jouissances de la vie, et mis hors d'état de pourvoir à son exis-
1 Ouand l'auteur écrivait ces judicieuses réflexions, ii était en avance de son temps; il a fallu la révolution de 1830 pour amener le triomphe de ces idées si simples ; aujourd'hui elles sont le commun patrimoine de la civilisation. Pourquoi n'en serait-il pas de même des idées libérales qu'a défendues B. Constant? Elles ne sont ni moins utiles, ni moins vraies. (E. L.)
2 Oui, en cas de crimes si énormes que le coupable, se sentant perdu, sacrifie tout pour sauver sa tête; mais dans la plupart des délits, et même en certains crimes qui ne touchent qu'à la propriété, la détention préalable est un îles mauvais restes de nos lois despotiques. Elle gène la défense, et par là elle affaiblit la justice, en lui donnant un air de vengeance et de violence. La liberté sous caution met au contraire l'accusé dans la nécessité de prouver son innocence ou d'accepter le ehâti ment. A cette mesure protectrice, la société ne gagne pas moins que le citoyen. (E. L.)