‹ Cours de politique constitutionnelle (volume 3)Chapitre 1 sur 105 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

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Voici le livre d'un homme qui , dans oe long drame de la rëvolution française, n'appartint à aucun pouvoir, à aucune faction. Tous les gouvernements, tous les partis le trouvaient à la fois pour auxiliaire et pour ennemi : prêtant son appui dans les questions d'ordre et de liberté ; adver < saire déclaré quand l'arbitraire se cachait sous le manteau de l'ordre , quand l'anarchie prenait le masque de la liberté.

Au tribnnat, à la chambre des députés , au conseil-d'état des cent jours, au conseild'état de la révolution de juillet, Benjamin Constant fut toujours condamné, par le malheur des temps , a faire partie de la minorité. Étranger à tout ce qui s'est fait, la responsabilité d'aucun acte ne pèsera sur sa mémoire.

Mais , au-dessus de la lutte révolutionnaire , se perpétuait ce combat intellectuel que l'Allemagne et l'Angleterre ont commencé par la réforme religieuse , que la France a continué par la réforme politique , et dont l'issue, heureuse ou funeste, conduira le monde à une rénovation sociale. Dans cet antagonisme des vieilles idées qui ont régi l'Europe , et des idées nonvelles qui veulent l'envahir , personne ne peut rester neutre. Chacun s'y engage sciemment ou à son insu. Le cœur le plus froid y porte ses craintes ou ses espérances; l'esprit le plus faible, ses regrets ou ses vœux. Nul n'est assez obscur, assez isolé, assez dénué d'intérêt religieux, moral, politique, matériel; nul n'est assez étranger à l'honneur et à la prospérité de son pays , à l'avenir de sa famille , a son propre bien-être , pour oY pas prendre une part militante. Nous sommes tous acteurs dans ce grand drame qui se joue à la fois dans les palais et sous le chaume , sur la place publique et au foyer de la famille; tous , nous y participons , par des actes, par des écrits, par des paroles , par des pensées, par des sentiments* Quand le champ de bataille est le monde, tout homme est soldat. Sans doutç, le pouvoir par ses lois , les partis par leurs actes, les pu

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blicistes par leurs écrits, paraissent, au premier aspect, les seuls belligérants. Mais tout citoyen combat , parce que tout citoyen approuve ou condamne. Si chacun osait prononcer tout haut l'éloge ou le blâme , la Toix du genre humain aurait imposé silence a ce qu'il y a d'exagéré dans toutes les opinions , et dès long-temps la guerre serait finie. Celui qui agit, qui parle, exerce un droit ; celui qui se tait , est infidèle à un devoir. Les hommes qui se déchargent du présent, parce qu'ils ont la prudence de se taire, seront seuls responsables de l'avenir, parce qu'ils n'auront pas eu le courage de parler.

Benjamin Constant n'a jamais répudié l'apostolat de la parole ; et s'il fut étranger à la révolution des faits , nul n'a pris une part plus active à la révolution des idées. Toujours au premier rang parmi les hommes du progrès intellectuel , il dut à son courage la renommée de ses jeunes ans et la gloire de ses vieux jours.

Je me suis demandé de quels éléments s'était formé ce génie de Benjamin Constant qui , long-temps contesté , l'avait enfin fait accepter par tous les partis pour le premier publiciste de notre âge. Je me suis demandé quel ascendant il avait exercé sur ses contemporains, et quelle influence lui était réservée dans l'avenir. J'ai voulu savoir enfin d'où provenait cette juste mesure dans l'attaque , cette convenance exquise dans la défense , qui , de nos jours , sont plus rares que le talent même , et qui lui donnent d'autant plus raison , qu'il craint toujours d'avoir trop raison.

Dans les époques de paix et de sécurité , lorsque le pouvoir politique est affermi sur des principes ou des coutumes , les philosophes qui veulent traiter de cette science , qu'on pourrait appeler la physiologie sociale , sont dans la nécessité d'interroger tons les siècles précédents et d'observer ces rares phénomènes qui interrompent la vitalité coutumière des nations. Cette étude solitaire , isolée de toute participation aux affaires publiques , faite sur des cadavres dont le squelette même est incomplet , et où manquent tous les organes de la vie réelle , pouvait produire de brillantes théories.

Mais l'écrivain ne soumet alors â ses méditations que des phénomènes dont il ne lui est pas donné de connaître l'ensemble , dont il ne peut déterminer avec justesse ni la cause , ni l'étendue , ni les résultats , et qu'il apprécie sur des appréciations antérieures que l'esprit de parti , l'ignorance , la flatterie ou la haine ont dès longtemps dénaturées. Crédule s'il adopte ces récits , critique s'il les soumet , sur des conjectures équivoques , à un nouvel examen , il conclut d'un temps â un autre , d'un climat â un autre, d'un gouvernement à un autre , et il ne peut tenir compte du poids que jette dans la balance des événements , le génie des hommes ou la puissance des choses. Ses propres réflexions enfin , ayant plié les faits à un système ar-

INTRODUCTION. iij

rèté d'avance , ii*ont pu créer que de vaines utopies fondées sur de vieilles erreurs ou des vérités défigurées par la vanité de produire des vérités nouvelles.

L'Esprit des lois excepté , telle est l'analyse de tous les ouvrages politiques publiés avant 1789. Les grands écrivains envahirent la renommée de grands publicistes. Les seuls livres qui survivent sont immortels par les beautés du style ; et l'éclat des couleurs nous trompe sur la vérité du tableau.

A son début dans la carrière , Benjamin Constant avait suivi la route tracée. Il avait fait de la politique historique. Gouvernements sacerdotaux, despotiques , républicains , il avait tout interrogé dès ses jeunes années. Les antiques théocraties , les anciennes républiques , les vieilles monarchies , étaient venues à son ordre attester tout ce qu'il en disait. Les faits sont des soldats commandés par un général habile , et le jeune publiciste vit bientôt que cette politique de tradition se prêtait trop facilement aux subtilités des sophistes et aux amplifications des rhéteurs ; que les siècles interpellés avec adresse rendent également témoignage du mensonge et de la vérité , et que le passé répond toujours au gré de l'orateur qui l'interroge.

Il dut alors renoncer aux théories ; il laissa Rome aux Romains , et Lacédémone aux Spartiates ; il voulut une France pour les Français ; et , à cette époque déplorable où agioteurs politiques et agioteurs populaires ne cherchaient dans l'oppression ou dans l'anarchie que des dignités et de 1 or , il cessa de croire aux Scipions qui s'appauvrissent pour la patrie , ou aux Gracques qui meurent pour la liberté. Tigellins masqués en Thraséas, directeurs, ministres, anciens, cinq-cents , attendaient tous une révolution qui, changeant la république en monarchie, vint légitimer les rapines qui formaient leur fortune , ou les honneurs qui chatouillaient leur oi^ueil.

Benjamin Constant avait trop de sagacité d'esprit pour se prendre à la glue des professions de foi politiques. Les représentants de la France , citant Régulus dans son tonneau, Curtius dans son goufire , vendant leur dignité dans les antichambres , leur voix à la tribune , leur vote au scrutin , prétendaient s'immoler comme eux au salut du pays ; et cette plèbe vaniteuse, élevant en espérance un aristocratique avenir, maudissait déjà le torrent révolutionnaire qui l'avait fait surgir de sa pauvreté native et de son héréditaire obscurité. *•

De tels républicains inspiraient le dégoût des républiques ; on passait du mépris des hommes au mépris des principes ; et lorsque les hommes ^ tels qa'ila sont, ne conviennent plus à la constitution existante, chacun rêve vue constitution en harmonie avec la société telle qu'elle ost.

iv IICTROBUCTION.

Benjamin Constant eût pn , dès lors , jeter en France les fondements d'tme nouvelle théorie politique. Il avait vécu longtemps en Angleterre; il avait bien observé les ressorts du gouvernement représentatif, et médité sur ce que la différence des états rend nécessaire dans la différence des institutions. Mais le système représentatif était anglais, et notre haine pour l'Angleterre éloignait toute importation. Ainsi, les temps lui semblaient si contraires , que tout ce qu'il avait appris dans les livres lui était interdit par la vérité , et tout ce qu'il avait appris par l'observation lui était interdit par la sûreté.

Heureusement une révolution est un livre vivant et divers , puissant à peindre à l'esprit, à graver dans la conscience ce qui est bien et ce qui est mal ; admirable pierre de touche de toutes les institutions ; mesure parfaite de ce qu'un peuple peut supporter de liberté , de ce qu'un gouvernement peut envahir de pouvoir; seule époque où il soit permis d'observer le point précis où cette liberté se tourne en licence , et ce pouvoir en oppression ; amphithéâtre unique où les hommes , quittant le masque et le manteau , s'offrent à nu au scalpel de l'observateur ; où les puissances politiques y ayant peu de temps à vivre , se hâtent de mettre en jeu tous les ressorts de la vie ; où la mort \ toujours violente , toujours debout et devant soi , contraint à repousser l'inimitié par tout ce que le génie de l'homme peut Inventer de lâche et de hardi, de juste et d'inique ; où les peuples , ivres de leur indépendance d'un jour, surgissant de toute leur hauteur sur les débris séculaires de leurs jougs brisés et de leur fers rompus , menacent de leur force réelle, irrésistible, effrénée , des lois, des usages, des monopoles, des privilèges , des intérêts même et des libertés qui n'ont pour se défendre qu'une obéissance coutumière et une existence de convention ; où , ce que les passions ont de plus noble et de plus vil , les intérêts, de plus rapace et de plus sacré , la vérité, déplus saint , le mensonge, de plus hideux , le dévouement , de plus sublime , la haine , de plus cruel , s'aheurte avec une effrayante intrépidité dans une arône d'or et de boue , de sang et de lauriers , de commisération et de vengeance , de raison et d'erreur , entre des trônes abattus et des libertés mutilées ; où , la nécessité de se défendre , le besoin d'attaquer , le désir de vaincre , la peur de périr, l'amour de l'indépendance , la crainte du despotisme , forçant les hommes à devenir inhumains par affection pour l'humanité , rebelles par respect pour les lois , conspirateurs pour rétablir la puissance, soldats pour afferiuir la paix, injustes pour restaurer la justice , attaquant la tyrannie par la licence , la licence par l'oppression , enchaînent avec une si miraculeuse cécité Tordre des choses et l'autocratie des événements ^ qu'on croit voir apparaître alors la fatalité des temps antiques ôtant la lumière à la pensée , le libre arbitre à l'irrésistible destinée des hommes et des choses , et permettent à

INTRODUCTION. v

peine à la oonscience de la postërité de prononcer un arrêt équitable entre César qui s'arme d'un sceptre et Brutus qui s'arme d'un poignard.

Les hommesne peuvent rester spectateurs de ce grand drame. L'espérance y pousse les uns, la crainte y retient les autres. Tous se sont trouvés sur la scène durant ces incessantes catastrophes; tons ont hâté le dénoûment; et, quand la toile tombe , le souvenir du passé enchaîne les acteurs pour l'avenir.

Chacun s'accommode au pouvoir nouveau et se façonne à ses exigences ; mais l'homme veut pour le gouvernement qu'il a servi , et pour ce qu'il a dût lui-même, des éloges ou des excuses. La malédiction du passé n'appartient qu'à l'avenir. L'anathème contre le gouvernement qui tombe est le lâche apanage de Tapostat dont l'ambition caresse le gouvernement qui s'élève.

Ainsi , parmi ces hommes , nul ne peut dire la vérité ; et l'appréciation politique d'une époque contemporaine est toujours dénaturée par une passion honnête ou mauvaise. On ne prend alors la parole que pour un fait personnel.

Benjamin Constant se trouva jeté parmi des hommes à qui la vérité était interdite. Ceux-ci ne pouvaient la publier sans crainte ou sans pudeur ; oenx-là ne la proclamaient que par esprit de haine ou de vengeance. Les colosses de la convention , poussés les uns par les autres, étaient presque tous tombés sur l'échaiaud. Quelques grandes et terribles figures de montagnards apparaissaient encore , regardant avec calme le sang versé , les larmes répandues , les trônes brisés , comme le prix de l'indépendance du territoire , de la liberté conquise , de la république fondée. Tout à la fois effrayés et fiers de leur horrible et gigantesque ouvrage, leur probité tremblait avec orgueil devant la corruption des thermidoriens , sous le pressentiment des vengeances d'un 18 fructidor.

Le directoire, les conseils eux-mêmes renfermaient une minorité d'hommes de courage , d'honneur et de patriotisme , qui , débordes par l'ambition , la vénalité , la servilité , servaient de fable et de risée a leurs habiles rivaux. Entendant sans cesse murmurer des menaces d'insurrection et de coup d'état , ils tremblaient que le peuple les opprimât sous une terreur nouvelle , ou le pouvoir, par une proscription imprévue.

Voilà l'époque où Benjamin Constant vint en France. Il connaissait déjà Paris (1). Son père l'avait recommandé à Suard, dont Garât nous a donné

(1) Constant de Kebecque ( Henri-Benjamin) , né à Lausanne le 25 octobre 1767. Son père , Juste-Constant do Rebecque, d^une ancienne famille française, réfugiée pour cause de religion dans le pays de Yaud, était colonel d^un régiment suisse au service de Hollande. Ia naissance de Benjamin coûta la vie à sa mère', Henriette du Ghaudieu , fille aussi de Français réfugiés. Son père avait des préjugés sur les collèges publics ; il voulut essayer de l*édaeation domestique. Plusieurs gouverneurs furent successivement mis à Tessei et ren-

▼j INTRODUCTION.

rhistoire. Saard n'avaitpas Timportance que lui donne son historien ; mais Morellet, Marmontel, Lacretelle, La Harpe, les encyclopédistes, les philosophes se réunissaient chez lai , et Benjamin Constant semblait destiné à emhrasser d'abord leurs erreurs pour arriver plus tard à leur repentir.

Heureusement , il était allé terminer son éducation à Tuniversité d'Edimbourg ; il s'y était lié avec Mackintosh , de Laîng , Wilde , Graham , Erskine, Samuel Romilly ; et l'esprit des encyclopédistes s'était modifié de tout ce qu'il avait pris à la philosophie écossaise. Il revint en France avec cet amour d'indépendance que l'université dxdimbourg , composée de whigs , lui avait inspiré. L'école d*Ecosse comprenait moins la liberté comme dérivant d'un principe divin , naturel ou philosophique , que comme une série de libertés sociales établies par des lois ou conquises par l'usage. Ces notions premières influèrent plus tard sur toute la conduite et tous les écrits de Benjamin Constant. Pour l'école française , la philosophie était moins la science des facultés et des devoirs de l'homme , que l'inépuisable arsenal où le droit d'examen pouvait aller chercher des armes contre ce qu'il voulait abattre.

Heureusement encore son père le rappela près de lui , et ce père, retiré du service de Hollande , vivait en Suisse , en opposition avec les cantons aristocratiques. La politique écossaise l'avait frappé d'admiration pour le système whig, et la haine de son père pour l'oligarchie de Berne, lui avait inspiré une défiance qui ne s'est jamais éteinte , de toutes les aristocraties.

Avant de se rétablir en France et d'y conduire son fils , M. Constant de Rebecque l'envoya a Brunswich et lui fit parcourir l'Allemagne. Un penchant secret lui faisait aimer tous ces petits États. Les rangs y sont distincts , mais le rapprochement des personnes efiace en partie ce qui choque dans

voyés. L*aii d'eux eut une idée assez ingénieuse : « C'était , dit Benjamin Constant, dans des fragments de Mémoires, de me faire inventer le grec pour me rapprendre. Il me proposa de nous faire à nous deux une langue qui ne serait connue que de nous . Je me passionnai pour cette, idée. Nous formâmes d'abord un alphabet, où il introduisit les lettres grecques; puu nous commençâmes un dictionnaire dans lequel chaque mot français était traduit par un mot grec. Tout cela se gravait merveilleusement dans ma tète , parce que je m*en croyais Tinventeur. Je savais déjà une foule de mots grecs , et je m'occupais de donner à ces mots de ma création des lois générales , c'est-à-dire que j'apprenais la grammaire grecque sans m'en douter. « Des raisons particulières ayant contraint le père à renvoyer divers précepteurs , il résolut de placer son fils dans une université d^ Angleterre ; il conduisit le jeune Benjamin au collège d*0xford ; mais un étranger de treize ans ne pouvait faire quelques progrès dans une université où les Anglais eux-mêmes ne vont finir leurs études qu'à vingt ans. Il apprit la langue anglaise , et son père , quittant TAngleterre pour l'Allemagne , le plaça a l'université d'Erlang. Il fut admis à la petite cour de la margrave de Bareith avec l'empressement qu'ont les princes qui s'ennuient , pour les étrangers qui les amusent. En 1783 son père le rappela. ( Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture , article Benjamin Constant. )

INTRODrCTION. vij

cette inégalité ; et si Taristocratie de naissance y commande plus de respect, . Taristocratie de talent y semble obtenir plus d*égards. D'ailleurs , la puissance y pèse d*un poids plus léger ; ce n'est qu'à distance que le pouvoir se fait sentir plus arbitraire. Les vieux gouyemements sont doux parce qu'ils sont vieux ; les nouveaux gouvernements sont insolents et durs parce qu'ils sont nouveaux.

D.irigé par Gibbon, Jobn de Muller, Kant, il se façonna près d'eux à cette vie paisible et studieuse qu'inspirent l'amour du travail et l'espérance de la célébrité ; il y contracta ce besoin de généraliser la pensée que donne toujours la philosophie , et l'habitude de lui laisser quelque chose d'indéfini, de vague , de mystique , inséparable de la philosophie allemande.

De retour en France , il réclame le titre de citoyen français , comme fils de religionnaire ; il se lie avec de Pange , Chénier, Daunou , Louvet, les républicains les plus purs, les amis les plus honorables de la liberté.

Ici commence la vie politique de Benjamin Constant.

Il existait alors à Paris un club réuni à l'hôtel de Salm. Benjamin Constant y parnt. La grâce de ses manières , la coquetterie de son esprit , et ce que madame de Staël appelait son étonnante conversation , lui acquirent de nombreux amis. L'élégance de son style , la finesse de sa dialectique, l'art qui n'appartenait qu'à lui d'idéaliser les réalités , de généraliser les spécialités, de changer le portrait en tableau ; l'étude des livres qui avait classé dans son heureuse mémoire , les faits , les lieux et les temps des siècles passés; l'observation du monde qui mettait à sa disposition les choses et ]es hommes du présent, suscitèrent à son génie naissant de nombreux admirateurs.

Ses rivaux éclipsés devinrent ses ennemis ; sa probité politique éloignait de lui les intrigants des deux conseils ; son indépendance humiliait la ser- Titude. Il se vit dès lors en butte à tous les adeptes de la corruption et de la vénalité ; plus tard même , sous le consulat , l'empire , la restauration , ils furent les plus constants adversaires d'un écrivain qui pouvait déposer devant la postérité de la source ignoble de leur grandeur et de l'impure origine de leur fortune.

Benjamin Constant savait , comme tous les hommes supérieurs , qu'il est facile de trouver dans le monde honneur ou profit : il dédaigna la seule route battue alors, et le soin de sa renommée naissante l'occupa tout entier.

L'être physique est tel que le fait la nature ; l'être intellectuel vient toujours apparaître au monde tel que l'éducation l'a fait. Après ce qu'on vient de lire , il est facile de voir ce que Benjamin Constant devait être : esprit philosophique pris dans les salons de Suard , principes wihgs puisés à l'université d'Edimbourg , imagination germanique inspirée par l'afiection

tiij INTRODUCTION.

de Schiller, de Gœthe, de Kant; populaire en soaTenir de l'oligarchie de Berne , aristocratique par dégoût de l'anarchie despotique des clubs : mais chacune de ces qualités influent sur les autres , toutes se modifiaient réciproquement. Ce n'était pas cela , c'était un mélange de tout cela , espèce d'éclectisme indiyiduel, amalgame d'études, d'observations , d'impressions antérieures , c'était l'homme enfin , tel que nous sommes tous , résultat nécessaire de tout ce que nous avons vu, lu, médité, conçu.

L'homme se fait ou on le fait ; et son intelligence est la conséquence inévitable des causes diverses qui influent sur son développement. Lorsqu'on sait de quels éléments a été formé un esprit , un caractère , un cœur d'homme , il est facile de prophétiser sa carrière , ses joies et ses douleurs , ses triomphes et ses défaites. On voit déjà la route qu'il n'a pas prise encore ; on connaît sa tendance. Le génie qui se développera plus tard le portera plus loin ou plus haut que l'horoscope; mais la direction est connue, et il ne faillira pas à sa destinée.

L'homme d'un livre, d'une idée, d'un sentiment, est un homme à part, portant une empreinte plus caractéristique et moins vulgaire , car il y a du peuple aussi dans les régions élevées. C'est Mahomet , Charlemagne , Mapoléon ; c'est Descartes ou Bacon , Nevirton ou Galilée , Bossuet ou Corneille, Pascal ou Rousseau. Mais l'homme électrique , combinaison, amalgame de plusieurs éléments , se présente avec des formes moins tranchées et moins saillantes.

Benjamin Constant publie une brochure : De la force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s^y rallier. Cet ouvrage fut bientôt suivi des Réactions politiques et des Effets de la terreur, deux écrits dont le but est le même , puisque l'un prouve que les persécutions ne servent qu'à susciter et à perpétuer les haines ; et l'autre , que la terreur, inutile à la liberté , avait rallié toutes les passions contre la république.

Le club établi à Clichy avait fait créer celui de l'hôtel de Salm. Ce cercle constitutionnel donna à Benjamin Constant le moyen de faire remarquer tout ce qu'il y avait de bonne foi dans son cœur, de dévouement dans son caractère et de finesse dans son esprit. Si ses écrits polémiques l'avaient placé au premier rang parmi les publicistes , ses discussions vives , pressantes, animées , surabondantes de finesse, d'élégance et d'ironie, le montrèrent déjà comme un orateur à part.

Les amitiés deviennent sacrées quand elles sont longues : de cette époque datent les relations, quelquefois orageuses, mais jamais interrompues, de Benjamin Constant avec madame de Staël. Cette femme célèbre s'était établie l'adversaire desClichiens, et son salon était dirigé par M. de Talleyrand , impatient des obstacles qu'on opposait à la république naissante , et des embarras qu'il trouvait sur la route du ministère. Le club de Clichy

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luttait contre la reTolution toute entière. Le club constitutionnel de Salm luttait à la fois contre les hommes de la terreur et les hommes du royalisme. Les haines s*enyenimèrent. Benjamin Constant publia dans les journaux quelques articles contre la terreur ; on youlut se servir de ses doctrines contre la république , et lui-même se réfuta ajeo autant de bonne foi que de talent.

La ConTention avait déjà prouvé que la loi peut n*ètre qu'une tyrannie politique ; la justice , un long assassinat judiciaire ; le gouvernement repré«sentatif, le despotisme de la majorité d'une assemblée sur la majorité d'une nationm Et quand l'homme qui parle peut frapper , la hache du bourreau ôte tout crédit à la parole du législateur.

Pâle copie de la Convention , le directoire essaie par la ruse ce que les montagnards et les thermidoriens avaient tenté par la violence. Placé entre les royalistes et les républicains , il fausse les élections , il sanctionne les scissions électorales, il chasse des conseils les représentants qu'il ne peut corrompre , il proscrit les députés qu'il ne peut chasser, il achète le vote électoral par des emplois , le vote politique à prix d'argent; il opprime la presse par des lois et par des arrêts. L'arbitraire fit faire silence. Mais le calme qui suit la satisfaction des idées et des besoins, constitue seul la paix, parce que seul il fait croire à la sécurité. Cette torpeur silencieuse que produit la tpannie, signale au contraire , dans le lointain , une tempête ajournée. £n cessant d'être juste, la Convention fut terrible ; mais la Convention représentait deux nécessités de la France contemporaine : l'indépendance du sol sacré de la patrie ; l'abolition des prérogatives de la royauté , du sacerdoce et de la noblesse. Le directoire aussi cessa d'être juste; mais comme il n'était le représentant d'aucune idée nécessaire, il voulut semer l'intimidation et ne recueillit que le mépris.

Les violences des trois républiques apprirent à Benjamin Constant tout ce qui manquait à la constitution existante pour garantir l'inviolabilité de la représentation, l'indépendance électorale , l'équité dans les lois , la justice dans les jugements, la liberté de la presse et de la pensée, la sûreté personnelle et le respect des propriétés. En révolution , le bien qu'on écrit a pour unique objet d'exciter les hommesà s'abriter contre le mal qu'on a vu.

Siéyès, esprit vaste et profond , était arrivé , par une prophétique prévision, à prédire ces malheurs, que le vulgaire ne peut croire qu'après les avoir subis. Mais Siéyès, caractère ombrageux et pusillanime , n'osant parler de royauté dans une république, imagina ce projet de constitution au faite de laquelle il plaçait un grand-électeur , pouvoir neutre qui , sans gouverner, chobit ou destitue les hommes qui gouvernent; et un sénat, pouvoir absorbant, où vont se perdre les ennemis qu'on redoute et les amis dont on ne sait que faire. Comme tous les esprits au service d'une idée ,

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