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Siéyès^pour faire triompher la sienne, attendait nn homme et le temps. Sa haute intelligence lui révélait que c'est toujours une partie du gouvernement qui perd le gouvernement : Texpérience a confirmé sa prévision. Une assemblée élective renverse la royauté héréditaire ; les conventionnels thermidoriens renversent le comité de salut public ; une partie des directeurs et des conseils renverse le gouvernement directorial ; à deux reprises le sénat renverse Fempire; les deux cent vingt-un renversent la restauration.
Le Directoire n'était plus qu'un parti gouvernant contre tous les partis, et Siéyès sema la discorde dans le parti même qui gouvernait. Le pouvoir n'ayant pour soutien que ceux qu'il payait, eut bientôt le pays entier pour adversaire ; et il n'était plus qu'un fantôme dont on craignait encore la violence, mais dont on ne respectait plus l'autorité. Quand Bonaparte survînt, Talleyrand lui offrit son esprit flexible , Siéyès sa pensée profonde ; les conseils offrirent leur voix; les soldats leur baïonnette, et le 18 brumaire s'accomplit.
Du premier moment, Bonaparte ne fut pas consul, il fut maître. Il répudia le grand électorat de Siéyès, qui ne l'acheminait pas à l'empire ; mais il lui emprunta cette idée bizarre d'un tribunat qui parle sans voter , et d'un corps législatif qui vote sans parler.
Benjamin Constant fit partie du tribunat; il vit l'épée du soldat flamboyer dans les mains du dictateur, et il se plaça dans cette opposition qui craignait un empire futur dans le consulat actuel. L'opposition apparaît comme une révolte à tout pouvoir qui tend au despotisme. « Si je les laissais faire, dit le consul, dans trois mois il n*y aurait plus d'autorité. » Et le tribunat , )réduit à cinquante membres , vit s'éloigner Ghénier , Cabanis , Daunou, Benjamin Constant, Guinguené, Andrieux, tout ce qu'il avait d'indépendance et presque tout ce qu'il avait de talents.
Chassée du pouvoir , l'opposition se réfugia dans la presse. Benjamin Constant publia les Suites de la contre-révolution de 1660 en Angleterre^ Ce courage déplut , et le publiciste reçut l'ordre de quitter la France.
Il ne devait la revoir qu'après qu'elle eût étonné le monde de ses victoires et de ses désastres. La restauration lui fit espérer enfin un gouvernement représentatif de bonne foi , ce rêve et ce vœu de sa vie entière. Le premier , il parut sur la brèche ouverte à la roqparchie des Bourbons , et il fut le dernier à quitter son poste. Quelque rancune contre de vieilles persécutions perce encore , il est vrai , dans son admirable ouvrage sur V Esprit d'usurpation et de conquête, alors si palpitant d'intérêt, plein de vues profondes et d'aperçus ingénieux. Ses Réflexions sur les constitutions , la distribution des pouvoirs et les garanties dans une monarchie constitution.-^ nelle, ouvraient une carrière nouvelle aux théories politiques : voix coa« rageuse qui rappelait les sages accents novateurs de 1789, et l'expé rience
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consacrëe par le temps dans la yieille Angleterre; voix inouïe sods la tyrannie de la Convention , la corruption du Directoire , le despotisme de Tempire ; voix qui parut nouvelle et courageuse , parce qu'elle avait été longtemps étouffée ou persécutée.
La tendance du ministère de 1814 , tendance funeste qui, en dix mois, permit à un seul homme de renverser une restauration acceptée d'abord parla France et imposée par l'Europe , lui fit sentir la nécessité de mettre un frein constitutionnel aux usurpations ministérielles , et il publia son ouvrage : Delà responsabilité des ministres. Mais la liberté la plus chère à son cœur , cette grande conquête de la civilisation modern«> à laquelle il attachait la gloire de son nom , la prospérité des peuples et le progrès de Thumanité , la liberté de la presse semblait absorber toutes ses veilles , au milieu de ses autres travaux. Lorsqu'elle est menacée d'un arbitraire universel , il se hâte d'écrire une première brochure : De la liberté de la presse. Lorsque la menace semble ne devoir frapper qu'une partie de la publicité, il s'empresse encore de la protéger pour la conserver tout entière , et il publie soa second écrit : De la liberté des brochures, des pamphlets et des joumaus. Enfin , lorsque le ministre porte aux chambres un projet de loi, le publiciste imprime aussitôt ses Observations sur le discours du ministre de l'intérieur en faveur du projet de loi sur la liberté de là presse. Et ses paroles n'étaient pas seulement un acte de talent et de courage ; elles fondaient une conquête nouvelle de la liberté ; elles portaient la politique dans la polémique ; elles livraient les débats'parlementaires à l'examen de l'opinion publique ; elles donnaient à la presse le droit de critique et de jugement sur les actes du pouvoir ; elles rendaient les ministres , les chambres , les fonctionnaires justiciables de Topinion , qui s'établissait ainsi reine visible et réelle du monde. Ces travaux ne suffisaient pas encore à son infatigable ardeur. Sa polémique de chaque jour faisait ses armes dans le Journal de l'Empire y devenu le Journal des Débats. Son premier article est du âl avril, le dernier du 19 mars. Celui-ci était imprégné de colère contre l'homme qui l'avait deux fois proscrit; le lendemain cet honmie avait reconquis l'empire.
Benjamin Constant , conduit par Lafayette chez le consul américain , veut quitter Paris. L'empereur le fait appeler , et après une longue conversation , il entre au conseil-d'état.
De nie d'Elbe à Lyon , Napoléon avait marché entouré de soldats et de laboureors , éprouvant de nouveau cette fascination de son adolescence dont les flatteries du pouvoir avaient détruit le charme magique. Il retrouva ses jeunes émotions; ses paroles étaient presque démocratiques; ses proclamations , presque républicaines. Mais de Lyon à Paris , les bourgeois qui visaient à je ne sais quelle aristocratie, les fonctionnaires et les
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gënërauxde l'empire qui risaient à je ne sais quelle féodalité , refirent le despote/Pressé entre le peuple qni yoalait la liberté , et les aristocrates de la réyolation qni Toulaient le privilège, Napoléon n*osa pas être peuple et craignit d'être emperenr. Il mêla bizarrement les formes popnlaires du champ de mai , les formes démocratiques des fédérations , les formes électorales de la représentation , les formes aristocratiques des majorats et de la pairie , et les formes despotiques de l'acte additionnel à ce qu'il appelait encore les constitutions de l'empire.
Cet amalgame incohérent signalait à l'Europe que Napoléon n'était plus l'homme de cette époque , lui qui avait été si admirablement l'homme du consulat. Génie fatigué de gloire et lassé de malheur , Paris le vit faire écueil sur toutes les trahisons politiques avant d'aller se briser contre la destinée qni l'attendait à Waterloo.
L'incertitude du pouvoir rendit tons ses partisans incertains. On était tour à tour despotique ou républicain. Dans ses Lettres êur les cent jours , Benjamin Constant a naïvement expliqué tout ce qni devait rallier a l'acte additionnel ; mais dans ses Principes de politique , en indiquant tout ce qu*il faut de liberté à un grand peuple , le publiciste se venge du conseiller-d'état.
Cest ainsi que dans ses articles sur le directoire , il explique avec une maligne simplicité par quelle raison puissante ce pouvoir et sa constitution , miné par leur faiblesse et leur corruption , ne pouvaient durer ; se condamnant ainsi lui-même , qui avait écrit jadis sur la néceêsité de se rallier au gouvernement. Comme on le voit, il y avait deux hommes en Benjamin Constant : l'un inhabile aux révolutions , protégeant tout pouvoir établi, quel que fût ce pouvoir , sans songer qu'un homme vivant ne peut s'attacher à un cadavre qu'il ne coure risque de mort ; et l'autre , sachant bien que la vie ne sort pas du tombeau , prédisait les funérailles de cette même puissance qu'il galvanisait pour la faire croire vivante.
Admirable circonvolution de la Providence ! toutes les puissances meurent par la même violence qui les fait naître : la république s'élève par l'arrêt qui frappe Louis XVI , elle tombe par l'arrêt qui jette les montagnards à l'écfaafaud ; les conseils s'élèvent par la corruption des thermidoriens, ils tombent par la corruption du directoire ; l'empire s'élève sur la victoire de Marengo , il tombe sous le désastre de Waterloo ; la restauration s'élève par les libertés constitutionnelles , elle tombe quand le coup d'état du 26 juillet ose violer la Charte.
A la seconde restauration , Benjamin Constant se retire en Angleterre ; il reparait à Paris après l'ordonnance du 8 septembre , coup-d'état libéral qui fit croire au progrès.
La monarchie placée face à face de la liberté , et ces deux régulateurs
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du monde traitant ensemble par la parole de leur sûretë rëciproqae et de leur progprès mutuel, voilà le système représentatif. Rien n*est plus simple ; mais qoand rien n'est sincère , rien n'est stable.
Dans le système représentatif, régner, gouverner, administrer semblent également l'apanage de la monarchie; le monarque dirige par sa volonté, ou par des bommes de son choix , ces trois éléments de la puissance. Mais le roi , inviolable par l'essence même de la royauté , gouverne par des ministres responsables ; et comme gouverner est chose politique , ces ministres ne sont responsables que devant les corps politiques. L'administration, au contraire , est un acte du fonctionnaire an citoyen ; et cet acte , par ce qu'il peut avoir d'injuste ou d'illégal, rentre dans les attributions des corps de magistrature chargés du maintien de la justice et de la légalité.
On confondit l'administration avec le gouvernement , le gouvernement avec la royfiuté , et le pouvoir tout entier s'établit ainsi dans une enceinte inviolable. Du moment où la responsabilité ne put être invoquée par un moyen constitutionnel, le pays dut cherher hors des voies légales une justice que la loi lui refusait.
Dans le système représentatif, le prince et les citoyens n'ont de prérogatives et de libertés que celles qui sont consacrées dans le contrat politique. Mais l'ensemble de ces prérogatives se nomma prérogative pour qu'elle se cxmfondit avec la volonté autocratique des princes absolus. L'ensemble de ces libertés se nomma liberté pour qu'on pût lui donner la latitude de cse libre arbitre philosophique qui , dans le domaine illimité de la pensée et dn sentiment, n'admet de bornes à sa puissance que celles que la raison a posées entre le bien et le mal.
Dès lors , tout fut dénaturé , et par conséquent tout fut contestable. L'indépendance politique commence où la Charte lui permet de commencer, et finit où la constitution lui commande de finir. Si la prérogative sort de ses limites, c'est l'arbitraire du pouvoir contre le citoyen ; si la liberté franchit ses bornes constitutionnelles , c'est l'arbitraire du citoyen contre le pouvoir, f 1 y a alors anarchie des deux côtés ; et la restauration a vécu pendant quinze ans dans ce double état anarchique.
Cette d^rganisation sociale trouvait un concours funeste dans plusieurs anarchies secondaires.
On parlait de l'aristocratie comme d'un être organisé et existant. On se trompait encore. La pairie était un corps et une magistrature politique. La noblesse ancienne, réduite à un vain titre ; la noblesse impériale, sœur cadette , répudiée par son ainée ; la riche bourgeoisie , noblesse de fait, répudiée par la noblesse de droit ; tout n'était rien.
La chambre des députés formait un corps aussi et une chambre d'accusatîoB politique. Mais ce qui est temporaire ne saurait être aristocratique.
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Le nohility anglais n'existe pas par ce qu*il a conquis sur le système représentatif, mais par ce qu'il a conservé du système féodal.
Une anarchie pareille désorganisait le sacerdoce : clergé de la constitu tien civile , clergé du concordat , clergé gallican , clergé ultramontain , clergé jésuite ; comme prêtres , ils tenaient a tous les partis qui divisaient l'Eglise; comme citoyens , ils secondaient toutes les factions qui divisaient rÉtat.
Il en était ainsi des simples citoyens : partisans delà république, de Fem-pire , de la maison d'Orléans , de la restauration , de l'ancienne monarchie ; tous les liens qui étreignent la société, qui en font un corps politique , une nation, étaient relâchés ou rompus.
Alors parut en France une puissance nouvelle qui prit le nom de ministè" rialiêtne : importation anglaise, monstre parasite, qui ne peut vivre que de ce qu'il enlève à la royauté et à la liberté, qui se métaux gages dçs chambres quand il a peur d'être chassé par le roi , ou aux gages du roi quand il a peur d'être chassé par les chambres , valet insolent qui gouverne ses maîtres.
La seule aristocratie du système représentatif est le corps électoral. Comment, dans sa mobilité , eût-il constitué un corps aristocratique ? On doublait le nombre des électeurs par l'adjonction de certains impôts ; on en divisait l'esprit par le double vote et les grands collèges. D'ailleurs Félectorat n'avait qu'une base unique , l'impôt. La monarchie désertait ainsi les supériorités d'illustration, de services , les notabilités de talent, de capacité, de spécialité, d'influence, tout ce qui est inamovible et permanent , pour le privilège mobile du cens. De là , deux grandes calamités : tout ce qui fut écarté devint ennemi , et la richesse conduisant seule à la considération , l'anarchie politique créée par l'état social vint se joindre à l'anarchie sociale créée par l'état politique. Car le système représentatif, lorsqu'il prend la fortune pour unique élément , ne saurait être qu'un grand producteur de corruption. On écarta les gens de bien et de talent ; et les ministres ne pouvant vivre que par les hommes qui se vendent à leur opinion , tous ceux qui voulurent vivre d'un emploi furent contraints a la servilité : les ambitieux parviennent par un vice lorsqu'il est trop difficile d'arriver par une vertu.
Les libéraux , forcés alors de ressusciter l'antagonisme , reproduisirent en théorie la doctrine de la résistance, ils présentèrent l'insurrection comme un devoir , et le carbonarisme s'en empara comme d'un droit.
Le pouvoir éprouvant à son tour la terreur qa'il avait inspirée , s'établit en conspiration permanente contre la liberté.
Dans cet état de défiance mutuelle , les royalistes affirmaient un complot incessant de la liberté contre la puissance royale; et les libéraux affirmaient