‹ Cours de politique constitutionnelle (volume 3)Chapitre 21 sur 105 · DE LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE ET DE «ES LIMITES · texte numérisé non relu

DE LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE ET DE «ES LIMITES

En 1814 , je n'avais aucune raison de traiter de ce qu'on a nommé la souveraineté du peuple , parce qu'il n'était pas à craindre que ce fût lâ'le prétexte dont on pourrait vouloir se servir pour attenter à nos libertés. En 1815, c'était autre chose. Bonaparte, qui avait toujours reconnu I«i souveraineté du peuple en principe , s'en était souvent pré vain pour justifier l'excès du pouvoir dont il s'était emparé , et qu'il représentait comme lui ayant été délégué par le peuple même. C'était donc cette théorie qu'il fallait attaquer , afin de briser cette arme dangereuse entre les mains d'un homme qui n'en avait que trop abusé. Le sentiment de cette nécessité me fit commencer mes Principes de politique par le chapitre suivant, que je rapporte ici avec quelques développements nouveaux.

Lorsqu'on reconnaît le principe de la souveraineté du peuple , c'est-àdire ^ la suprématie de la volonté générale sur toute volonté particulière , il est nécessaire de bien concevoir la nature de ce principe , et d*en bien déterminer l'étendue. Sans une définition exacte et précise , que je n'ai encore trouvée nulle part (1), le triomphe de la théorie pourrait devenir

(1) Il y a bien dans TEiprit des Lois quelques mots qui semblent limiter la souveraineté du peuple. Dire , comme le fait M. de Montesquieu , que la justice existait avant les lois , c*est sans doute impliquer que les lois , et par conséquent ia volonté générale dont les lois ne sont que Texpression , doivent être subordonnées à la jastice. Mais que de développements cette vérité demande encore pour être appliquée! Au début de ces développements , qu*est-il arrivé de cette assertion de M. de Montesquieu? Que souvent les dépositaires du pouvoir sont partis du principe que la justice existait avant les lois pouf soumettre les individus à des lois rétroactives ou pour les priver du bénéfice des loi^ existantes , couvrant de la sorte d*un feint respect pour la justice, la plus révoltante des iniquités. Tant il importe sur des objets de ce genre, de se garder d^axiomes non définis !

M. de Montesquieu , d^ailleurs , dans sa définition de la liberté, a méconnu toutes les limites de Tautorité sociale, a La liberté , dit-il , est le droit de faire tout ce que les lois permettent. » Sans doute , il n^y a point de liberté , quand les citoyens ne peuvent pas nire tout ce que leMiois ne défendent pas ; mais les lois pourraient défendre tant de choses, qu^il n^y au r.'iPr encore point de liberté.

M» de Montesquieu , comme la plupart des écrivains politiques , me semble avoir cou-

une calamité daiui l'application. La reconnaissance abstraite de la souveraineté da peuple , n*ai]gniente en rien la somme de liberté des individus ; e^ si l'on attribue à cette souveraineté une latitude qu^elle ne doit pas avoir, la liberté peut être perdue malgré ce principe , ou même par ce principe.

La précaution que nous recommandons et que nous allons prendre , est d'autant plus indispensable , que les borames de porti , quelque pures que lenrs intentions puissent être, répugnent toujours à limiter la souveraineté. Ils se regardent comme ses héritiers présomptifs, et ménagent, même dans Jea mains de leurs ennemis , leur propriété future. II se défient de telle on telle espèce de gouvernement, de telle ou telle classe de gouvernants ; mais permettez-leur d'organiser à leur manière l'autorité , souffrez qu'ils la confient à des mandataires de leur choix , ils croiront ne pouvoir assez Tétendre.

Lorsqu'on établit qne la souveraineté du peuple est illimitée , on crée et l'on jette au hasard dans la société humaine, un degré de pouvoir trop grand par lui-même , et qui est un mal , en quelques mains qu'on le place. Confiez-le à un seul , à plusieurs , à tous , vous le trouverez également un mal. Vous vous en prenez aux dépositaires de ce pouvoir, et, suivant les circonstances , vous accuserez tour à tour la monarchie , l'aristocratie , la démocratie , les gouvernements mixtes , le système représentatif. Vous aures tort; c'est le degré de force, et non les dépositaires de cette force qu'il faut accuser. C'est contre l'arme et non contre le bras qu'il faut sévir. Il y a des niasses trop pesantes pour la main des hommes.

L'erreur de ceux qui, de bonne foi, dans leur amour de la liberté , ont accordé à la souveraineté du peuple un pouvoir sans bornes , vient de la manière dont se sont formées leurs idées en politique. Ils ont vu dans l'histoire un petit nombre d'hommes , ou même un seul , en possession d'un pouvoir immense qui faisait beaucoup de mal ; mais leur courroux s'est dirigé contre les possesseurs du pouvoir et non contre le pouvoir même. Au lieu de le détruire , ils n'ont songé qu'à le déplacer. C'était un fléau , ils l'ont considéré comme une conquête. Ils en ont doté la société entière. Il a passé forcément d'elle à la majorité , de la majorité entre les mains de quelques hommes, souvent dans une seule main : il a fait tout autant de mal qu'auparavant, et les exemples, les objections, les arguments et les faits se sont multipliés contre toutes les institutions politiques.

Dans une société fondée sur la souveraineté du peuple , il est certain qu'il n'appartient à aucun individu, à aucune classe, de soumettre le reste à sa volonté particulière ; mais il est faux que la société toute entière pos- •èdesur ses membres une souveraineté sans bornes.

fondu deux choses, la liberté et la g;arantie. Les droits individuels, c'est la liberté : les droits sociaux , c^est la (garantie. Uaxiome de la souveraineté du peuple a été considéré comme un principe de liberté : c'est un principe de garantie. Il est destiné à empêcher un individu de s^cmparer de Tautorité qui n^appartient qu'à Tassociation entière; mais il ne décide rien sur la nature et les limites de cette autorité.

La maxime de M. de Montesquieu , que les individus ont le droit de faire tout ce que les Ink permettent , est de même un principe de garantie. Il signifie que nul n'a le droit d'empêcher un autre de faire ce que les lois ne défendent pas ; mais il n^cxplique pas ce que les lois ont on n'ont pl^ le droit de défendre. Or, c'estlù que la liberté réside. La liberté n'est autre chose que ce que les individus ont le dmit do faire, et ce que la société n*a pas le droit d'empêcher.

f/universalité des citoyens est le souverain, dans ce sens, que nul individu, nulle fraction , nulle association partielle ne peut s'arroger la souveraineté , si elle ne lui a pas été déli|guée. Mais il ne s'ensuit pas que l'universalité des citoyens , ou ceux qui par elle sont investis de la souveraineté , puissent disposer souverainement de l'existence des individus. Il y a au contraire une partie de l'existence humaine qui , de nécessité , reste individuelle et indépendante , et qui est de droit hors de toute compétence sociale. La souveraineté n'existe que d'une manière limitée et relative. Au point où coipmence l'indépendance de l'existence individuelle , s'arrèle la juridiction de cette souveraineté. Si la société franchit cette ligne, elle se rend aussi coupahle que le despote qui n'a pour titre que le glaive exterminateur ; la société ne peut excéder sa compétence sans être usurpatrice, la majorité sans être factieuse. L'assentiment de la majorité ne suffit nullement dans tous les cas pour légitimer ses actes : il en existe que rien ne peut sanctionner ; lorsqu'une autorité quelconque commet des actes pareils , il importe peu de quelle source elle se dise émanée , il importe peu qu'elle se nomme individu ou nation ; elle serait la nation entière, moins le citoyen qu'elle opprime, qu'elle n'en serait pas plus légitime.

Rousseau (1) a méconnu cette vérité, et son erreur a fait son Contrat social , si souvent invoqué en faveur de la liberté , le plus terrible auxiliaire de tous les genres de despotisme. 11 définit le contrat passé entre la société et ses membres , l'aliénation complète de chaque individu avec tous ses droits et sans réserve à la communauté. Pour nous rassuntr sur les suites de cet abandon si absolu de toutes les parties de notre existence

(1) Je suis loin de me joindre aux détracteurs de Rousseau. Ils sont nombreux dans le moment actuel. Une tourbe d'esprits subalternes qui placent leur succès d*un jour à révoquer en doute toutes les vérités courageuses , s^agite pour flétrir sa gloire ; raison de plus pour être circonspect à le blâmer. Il a , le premier, rendu populaire le sentiment de nos droits. A sa voix , se sont réTeilLés les cœurs généreux , les âmes indépendantes ; mab ce qu^il sentait avec force, il n^a pas su le définir avec précision. Plusieurs chapitres du Contrat social sont dignes des écrivains scolastiques du 15^' siècle. Que signifient aes droits dont on jouit d'autant plus qu'on les aliène complètement ? Qu'est-ce qu'une liberté en vertu de laquelle on est d'autant plus libre que chacun fait plus complètement ce qui contrarie sa volonté ? Les fauteurs du despotisme peuvent tirer un immense avantage des principes de Rousseau. J'en connais un qui , de même que Rousseau avait supposé que l'autorité illimitée réside dans la société entière, la suppa|^ transportée au représentant de cette société , à un homme qu'il définit l'espèce personnifiée , la réunion indivi-

que tout De même aliéné tous est absolue entière , . .

qu'aucun individu ne peut entrer en compte avec l'être dont il fait partie, et que celui-ci ne peut lui répondre qu'en le faisant rentrer dans l'ordre dont il n'aurait pas du sortir, et pour que nous ne craignions rien de la tyrannie , il ajoute : u Or , voici pourquoi son « autorité ( celle du dépositaire du pouvoir ) ne fut pas arbitraire : ce n'était plus un V homme, c'était un peuple.^ Merveilleuse garantie que ce changement de mois ! N'cst-il pas bitarre que tous les écrivains de cette classe reprochent à Tusseau de se perdre dans les abstractions? Quand ils nous parlent delà société individualisée, et du souverain n'étant plus un homme , mais un peuple, sont-ce les abstractions qu'ils évitent ?

au profit d'un ctro sbslrail , il nous dit que le souverain , e'csUn-dire le corps social , ne peut nuire ni à l'cnseniltle de ses membres , ni à chacun d'eus en particulier ; que , chncnn se donnant tout entier. In condilion ost ÔËalff pour tons , cl que nul n'a înlcrèl de la rendre onéreuse au\ autres; que chacun, se donnant à tous, ne se donne à personne; que nliacun acquiert sur tous les associes les mêmes droits qu'il leur cède , et l^agne l'équivalent de tout ce qu'il perd , avec plus de force pour conserver ce qu'il a ; mais il oublie que tous ces attributs préservateurs qu'il confère 6 l'être obsirait qu'il nomme le souverain , résultent de ce que cet être se compose de tous les individus sans exception. Or, aussitôt que te souverain doit faire usage delà force qu'il possède , c'est-à-dire, aussitôt qu'il faut procéder à une organisation pratique de l'auloritc, comme le souverain ne peut l'exercer par lui-même , il la délègue , et tous ces attributs disparaissent. L'action qui se fuit au nom de tous étant nécessairement de gré oti de force à la disposition d'un seul ou de quelques-uns, il arrive qu'en ■c donnant à ne se (ÎDane à personne ; on se

donne au co . nom de tous. De là suit qu'en

se donnant l lans une condilion égale pour

tous , pnisqui sivemenL du sacrifice du reste ;

il n'est pas vi idre la condition onéreuse aux

autres, puisq hors do la condition commune.

Il n'est p.is V lièrent les mêmes droits qu'ils

cèdent ; ils I ^ cnt de ce qu'ils perdent, et le

résultat de ce qu'ils sacriKent, est, ou {leutêlrc l'établissement d'une force qui lui enlève ce qu'ils ont.

Dés que la volonté générale peut tout , les représentants de cette volonté générale son! d'autant plus rcdoulables qu'ils ne se disent qu'instruments dociles de celte Tolonté prétondue , cl qu'ils oA en main les moyens (le force on de st^duction nécessaires pour en assurer la niait ifesta lion dans le sens qui leur convient. Ce qu'aucun tyran n'oserait faire en son propn; nom , ceuK-ci le légitiment par l'étendue sans bornes de l'anlorilé soci.ilc. L'agrandissemcot d'attributions dont ils ont besoin , ils le demandent au propriétaire de cette aulori[é,au peuple, dont la toule-puis8.ince n'est là que pour justifier leurs empiétements. Les luis les plus injustes, les iastilutions les plus oppressives , sont obligatoires comme l'expression do la volonté générale. Cor les individus, dit Rousseau, aliénés tout entiers an profit du corps social, ne peuvent avoir d'autre volonté que cette volonté gCTiérale. En obéissant à celle volonté, ils n'obéissent qu'à cuxraûmes , et sont d'autant plus libres qu'ils lui obéissent plus implicitement. Telles nous voyons apparaître à toutes les époques de l'hisloiro les conséquences de ce système ; mais elles se sont dévetoppées surtout dans toute leur effrayante latitude nu milieu de notre révolution : elles ont fait à des principes sacrés des blessures peut-être diflieiles à guérir. Plus le gouvernement que l'on voulait donner à la France était populaire , plus ses blessures ont été profondes. H serait facile de démontrer par des citations sans nombre, que les sophismes les plus grossiers des plus fougueux apôtres de la terreur, dans les circonstances les plus révoltantes, ii'éinient que desconséquences parfailementjustes des principes de Rousseau. Le peuple, qui peut tout , est aussi dangereux , plus dangereux qu'un lyran , ou plutôt il es! cerlaîn que la tyrannie s'emparera du droit accordé au peuple. Elle

nniira besoin que de proclamer la toute-puissance de co peuple en le incnnçant , et de parler en son nom , en lui imposant silence,

Rousseau a lui-même été eSrayë do ces conséquences. Frappe de terreur à l'asprct de l'immensité du pouvoir social qu'il venait de créer, il n'a su dans quelles mains déposer ce pouvoir monstrueux, et n'a trouve de préservatif contre le danger inséparable d'une pareille souveraineté, qu'un expédient qui en rendit l'exercice impossible. Il a déclaré que 1$ souveraineté ne pouvait élre ni aliénée, ni dél4guce, ni représentée. ' C'était déclarer en d'autres ternes qu'elle ne pouvait être exercée ; c'était anéantir de fait le principe qu'il venait de proclamer.

Mais voyez comme les partisane du despotisme sont plus francs dans leur marche , quand ili parlent do ce même axiome , parée qu'il les appuie et les favorise. L'homme qui a le plus spirituellement réduit le despotisme en système , Hobbes , t'est empressé de reconnaître la souveraineté comme illimitée, pour en conclure la légitimité du gouvernement absolu d'un seul. La souveraineté, dit-il , est absolue; cette vérité a été reconnue de tout temps, même par ceux qui is ou suscité des

guerres civiles : leur motif n'eu iveraineté, mais

bien d'en transporter ailleurs l'i s est une souve-

raineté absolue entre les mains ine souveraineté

absolue entre les mains de quelq nne souveraineté

absolue entre les mains d'un seul lîsir de cette sou-

veraineté absolue en faveur d'un est devenu légi-

time possesseur.

L'on voit clairement que le caractère absolu que Hobbes attribue à In souverainclédu peuple, est la base de tout son système. Ce mot abso/u'dénature toute la question et noua entraine dans une série nouvelle de conséquences; c'est le poinilioù l'écrivain quitte la route do la vérité pour marcher par le sophisme au but qu'il s'est propose en commençant. Il prouve que les convictions des hommes ne sulfisant pas pour être observées, il faut une force coercitivc pour les contraindre à le» respecter; que la société devant se préserver des agressions extérieures, il faut une force commune qui arme pour la défense commune; que les hommes étant divisés par leurs prétentions, il fiiut des lois pour régler leurs droits. Il conclut du premier point, que le souverain a le droit absolu de punir; du second , que le souverain a le droit absolu de faire la guerre ; du troisième . que le souverain est législateur absolu. Rien de plus faux que ces conclusions. Le souverain a le droit de punir, mais seulement les actions coupables : il a le droit de faire la guerre , mai» seulement lorsque la société est attaquée : il a le droit de faire des lois , mais seulement quand ces lois sont nécessaires, et en tant qu'elles sont conformes à la justice. Il n'y Q par conséquent rien d'absolu , rien d'arbitraire , dans ces .ittributiuns. La démocratie est l'autorité déposée entre les mains de tous, mais seulement la somme d'autorité nécessair-i à la sûreté de l'association : rari»tf>cratie est cette autorité ctm&ée à quelques-uns : la monarcbie , cette autorité remise à un seul. Le peuple peut se destaisir de cette autorité en faveur d'un scSl homme ou d'un petit nombre ; mais leur pouvoir est borné comme celui du peuple qui les en a revêtus. Par ce retranchement d'un seul mot, inséré gratuitemcut dans la construction d'une phrase, tout l'affreux système de Hobbes s'écroule. Au contraire , arec le mot abâolu.

ni la liberté , ni , comme on le verra dans la saite , le repos ni le bonheur ne sont possibles sons aucune institution. Le gouvernement populaire n*est qn'une tyrannie convulsive , le gouvernement monarchique qu'un despotisme plus concentré.

Lorsque la souveraineté n'est pas limitée , il n'y a nul moyen de mettre les individus à l'abri des gouvernements. C'est en vain que vous prétendez soumettre les gouvernements à la volonté générale. Ce sont toujours eux qui dictent cette volonté, et toutes les précautions deviennent illusoires.

Le peuple , dit Rousseau , est souverain sous un rapport, et sujet sous un autre : mais , dans la pratique , ces deux rapports se confondent. Il est facile à l'autorité d'opprimer le peuple comme sujet, pour le forcer à manifester comme souverain la volonté qu'elle lui prescrit.

Aucune organisation politique ne peut écarter ce danger. Vous avez beau diviser les pouvoirs ; si la somme totale du pouvoir est illimitée , les pouvoirs divisés n'ont qu'à former une coalition , et le despotisme est sans remède. Ce qui nous importe , ce n'est pas que nos droits ne puissent être violés par tel pouvoir , sans l'approbation de tel autre , mais que cette violation soit interdite à tous les pouvoirs. Il ne suffît pas que les agents de l'exécution aient besoin d'invoquer l'autorisation du législateur, il faut que le législateur ne puisse autoriser leur action que dans leur sphère légitime. C'est peu que le pouvoir exécutif n'ait pas le droit d'agir sans le concours d'une loi , si l'on ne met pas de bornes à ce concours , si l'on ne déclare pas qu'il est des objets sur lesquels le législateur n'a pas le droit de faire une loi , ou , en d'autres termes , que la souveraineté est limitée , et qu'il y a des volontés que ni le peuple, ni ses délégués, n'ont le droit d'avoir.

C'est là ce qu'il faut déclarer, c'est la vérité importante , le principe éternel qu'il faut établir.

Aucune autorité sur la terre n'est illimitée , ni celle du peuple , ni celle des hommes qui se disent ses représentants, ni celle des rois, à quelque titre qu'ils régnent , ni celle de la loi , qui , n'étant que l'expression de la volonté du peuple ou du prince, suivant la forme du gouvernement, doit être circonscrite dans les mêmes bornes que l'autorité dont elle

émane.

Ces bornes lui sont tracées par la justice et par les droits des individus. La volonté de tout un peuple ne peut rendre juste ce qui est injuste. Les représentants d'une nation n'ont pas Je droit de faire ce que la nation n'a pas le droit de faire elle-même. Aucun monarque, quelque titre qu'il réclame , soit qu'il s'appuie sur le droit divin , sur le droit de conquête, on sur l'assentiment du peuple , ne possède une puissance sans bornes. Dieu, s'il intervient dans les choses humaines , ne sanctionne que la justice. Le droit de conquête n'est que la force, qui n'est pas un droit, puisqu'elle passe à qui s'en saisit. L'assentiment du peuple ne saurait légitimer ce qui est illégitime , puisqu'un peuple ne peut déléguer à personne une autorité qu'il n'a pas.

Une objection se présente contre la limitation de la souveraineté. Est-il possible de la limiter? Existe-t-il une force qui puisse l'empêcher de franchir les barrières qu'on lui aura prescrites? On peut, dira-t-on , par des combinaisons ingénieuses , restreindre le pouvoir en le divisant. On peut mettre en opposition et en équilibre ses différentes parties. Mais par

quel moyen fera-t-on qae la somme totale n'en soit pas illimitée? Gomment borner le pouvoir autrement que par le pouvoir ?

Sans doute, la limitation abstraite de la souveraineté ne suffit pas. FI faut chercher des bases d*institutions politiques qui combinent tellement les intérêts des divers dépositaires de la puissance, que leur avantage le plus manifeste, le plus durable et le plus assuré, soit de rester chacun dans les bornes de leurs attributions respectives. Mais la première question n*en est pas moins la compétence et la limitation de la souveraineté ; car avant d'avoir organisé une chose , il faut en avoir déterminé la nature et rétendue.

En second lieu , sans vouloir, comme Font fait trop souvent les philosophes, exagérer Tinfluence de la vérité. Ton peut aflirmer que , lorsque de certains principes sont complètement et clairement démontrés , ils se seryent en quelque sorte de garantie à eux-mêmes. Il se forme à Tégard de révidence, une opinion universelle qui bientôt est victorieuse. S*il est reconnu que la souveraineté n*est pas sans bornes, c'est-à-dire, qu'il n'existe sur la terre aucune puissance illimitée , nul , dans aucun temps, n'osera réclamer une semblable puissance. L'expérience même le prouve déjà. L'on n'attribue plus, par exemple, à la société entière, le droit de vie et de mort sans jugement. Aussi, nul gouvernement moderne ne prétend exercer un pareil droit. Si les tyrans des anciennes républiques nous paraissent bien plus effrénés que les gouvernants de l'histoire moderne , c'est en partie a cette cause qu'il faut l'attribuer. Les attentats les plus monstrueux du despotisme d'un seul furent souvent dus à la doctrine de la puissance sans bornes de tous.

La limitation de la souveraineté est donc véritable , et elle est possible. Elle sera garantie d'abord par la force, qui garantit toutes les vérités reconnues par l'opinion : ensuite elle le sera d'une manière plus précise , par-la distribution et par la balance des pouvoirs.

Mais commencez par reconnaître cette limitation salutaire. Sans celte précaution préalable , tout est inutile.

En renfermant la souveraineté du peuple dans ses justes bornes, vous n'avez plus rien à redouter; vous enlevez au despotisme, soit des individus , soit des assemblées , la sanction apparente qu'il croit puiser dans un assentiment qu'il commande , puisque vous prouvez que cet assentiment , fut-il réel , n'a le pouvoir de rien sanctionner.

Le peuple n'a pas le droit de frapper un seul innocent, ni de traiter comme coupable un seul accusé sans preuves légales. Il ne peut donc déléguer un droit pareil à personne. Le peuple n'a pas le droit d'attenter à la liberté d'opinion , à la liberté religieuse , aux sauvegardes judiciaires , aux formes protectrices; aucun despote, aucune assemblée, ne peut donc excercer nn droit semblable, en disant que le peuple l'en a revêtu. Tout despotisme est donc illégal; rien ne peut le sanctionner, pas même la volonté populaire qu'il allègue; car il s'arroge, au nom de la souveraineté du peuple , une puissance qui n'est pas comprise dans cette souveraineté , et ce n'est pas seulement le déplacement irrégulier du pouvoir qui exbte, mais la création d'un pouvoir qui ne doit pas exister (1).

On trouvera peut-être que je me suis livré , dans ce chapitre , à des dis-

(I) Principes de Politique , p. 1 4 , 52.

eussions trop métaphysiques : mais je répondrai d*abord qu'on s'appuie encore aujourd'hui de la métaphysique de Rousseau ; car , dans un ouvrage publié tout récemment sur la responsabilité des ministres , on nous parle , comme lui , de la volonté générale ^ et, comme ceux qui l'ont commenté au profit du despotisme, de Fétre privilégié dans lequel viennent se concentrer tous les intérêts de la société. Je pense d'ailleurs qu'il est toujours utile de rectifier les opinions, quelque métaphysiques et quelque abstraites qu'elles nous semblent, parce que c'est dans les opinions que les intérêts cherchentdesarmes.il y a cette différence entre les intérêts et les opinions : premièrement , qu'on cache les uns et qu'on montre les autres, parce que ceux-làdi?isentetque celles-ci rallient; et en second lieu , que les intérêts varient dans chaque individu, suivant sa situation, son goût, ses circonstances : au lieu que les opinions sont les mêmes , ou paraissent telles dans tous ceux qui agis:«ent ensemble; enfin, que chacun ne peut diriger que soi par le calcul de ses intérêts, et que, lorsqu'il veut engager les autres à le seconder, il est obligé de leur présenter une opinion qui leur fasse illusion sur ses véritables vues. Dévoilez la fausseté de l'opinion qu'il met en avant , vous le dépouillez de sa force principale , vous anéantissez ses moyens d'influence sur ses alentours: vous déchirez l'étendard, l'armée se dissipe.

Aujourd'hui , je le sais, on se dispense de réfuter les idées que l'on veut combattre, en professant une égale aversion contre toutes les théories , quelles qu*elles soient. On déclare toute espèce de métaphysique au-dessous de tout examen; mais les déclamations contre la métaphysique et les théories m'ont paru toujours indignes de tous les hommes qui pensent. Ces déclamations ont un double danger; elles n'ont pas moins de force contre la vérité que contre l'erreur ; elles tendent à flétrir la raison , à diriger le ridicule contre nos facultés intellectuelles , a décrédiler la plus noble partie de nous-mêmes; et elles n'ont pas même l'avantage qu'on leur attribue. Ecarter par le dédain ou comprimer par la violence les opinions qu'on croit dangereuses , ce n'est que suspendre momentanément leurs circonstances présentes , et c'est doubler leur influence à venir. Il ne faut pas se laisser tromper par le silence , ni le prendre pour l'assentiment. Aussi longtemps que la raison n'est pas convaincue, l'erreur est prête à reparaître au premier événement qui la déchaîne : elle tire alors avantage de l'oppression même qu'elle a éprouvée. L'on aura beau faire , la pensée seule peut combattre la pensée ; le raisonnement seul peut rectifier le raisonnement. Lorsque la puissance le repousse , ce n*est pas uniquement contre la vérité qu*elle échoue, elle échoue aussi contre l'erreur. On ne désarme Terreur qu'en la réfutant. Tout le reste n'est qu un charlatanisme grossier, renouvelé de siècle en siècle, au profit de quelques-uns, au malheur et à la honte des autres.

Certes, si le mépris de la pensée avait pu préserver les hommes des dangers dontses écarts la menacent , ils auraient recueilli depuis longtemps le bénéfice 4^ ce préservatif si vanté. Le mépris de la pensée n'est pas une découverte. Ce n'est pas une idée neuve que d'en appeler toujours à la force, de constituer un petit nombre de privilégiés au préjudice de tous les autres , de considérer la raison de ceux-ci comme superflue , de déclarer leurs méditations une occupation oiseuse et funeste. Depuis les Goths jusqu'à nos jours , l'ou a vu ce système se transmettre. Depuis les Goths jus-

quà nos jours 9 Von a déclamé contre la métaphysique et les théories , et cependant les théories ont toujours reparu. Avant nous , Ton a dit que l'égalité n'était qu'une chimère, une abstraction vaine , une théorie vide de sens. L'on a traité de rêveurs et de factieux les hommes qui voulaient définir Tégalité, pour la séparer des exagérations qui la défigurent, et l'égalité mal définie est revenue sans cesse à la charge. La jaquerie , les niveleurs , les révolutionnaires de nos jours ont abusé de cette théorie, précisément parce qu'on Ta vait proscrite au lieu de la rectifier; preuve incontestable de rinsuffisance des moyens qu'ont pris les ennemis des idées abstraites pour se préserver de leurs attaques , et pour en préserver, disaient-ils , l'espèce aveugle et stupide qu'ils condescendaient à gouverner. C'est que l'effet de ces moyens n'a qu'un temps. Lorsque des théories fausses ont égaré les hommes, ils prêtent Toreille aux lieux communs contre les théories, les uns par fatigue , d'autres par intérêt , le plus grand nombre par imitation. Mais lorsqu'ils sont reposés de leur lassitude ou délivrés de leur terreurs, ils se rappellent que la théorie n'est pas une chose mauvaise en elle-même , que tout a sa théorie , que la théorie n'est autre chose que la pratique réduite eu règle par l'expérience , et que la pratique n'est que la théorie appliquée. Ils sentent que la nature ne leur a pas donné la raison pour qu'elle fût muette ou stérile ; ils rougissent d'avoir abdiqué ce qui constituait la dignité de leur être. Ils reprennent les théories , et si on ne les a pas rectifiées, si l'on a fait que les dédaigner, ils les reprennent avec tous leurs vices , et sont entraînés de nouveau par elles dans tous les écarts qui les en avaient détachés précédemment. Prétendre que parce que des théories fausses ont de grands dangers , il faut renoncer a toutes les théories , c'est enlever aux hommes le remède le plus sûr contre ces dangers mêmes, c'est dire que parce que l'erreur est funeste, il faut se refuser à jamais la recherche de la vérité.

Il est donc utile, je le pense , de combattre par des raisonnements justes, des raisonnements défectueux. Il est utile d'opposer a la métaphysique fausse, de la métaphysique vraie; en agissant ainsi, l'on sert mieux l'espèce humaine que ne le font ceux qui , commandant le silence , lèguent à l'avenir des questions indécises, et dans leur étroite et soupçonneuse prudence, aggravent les inconvénients des idées erronées , par cela même qu'ils n'en permettent pas l'examen. #

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