QUI PEUT REUNIR LES PARTIS EN FRANCE
Un' parti (je ne donne pmnt ici à ce mot une acception défavorable , je m'en sers pour désigner une réunion d'hoiunies qui professent la même doctrine politique), un parti existe en France, qui s'annonce comme ayant adopté récemment des principes .qu'il a longtemps repoussés : sa conversion à t9i principes serait une chose importante et heureuse , elle mettrait un terme aux maux intérieurs de notre patrie , et dès lors tous nos autres maux seraient plus faciles à guérir.
Mais ce parti inspire une grande méfiance au reste de la nation, et cette défiance diminue ou détruit les avantages qui devraient être je résultat naturel de sa conversion , si elle est siiyère , et si elle était reconnue pour telle.
Je ne trouve , pour ma part, aucune jouissance à supposer que des hommes honorables, et intéressés au salut de la France^ ne soient pas de bonne-foi. Je suis d'avis, plus qu'un autre, qu'il ne faut pas croire à l'éternité des préjugés ; qu'il faut pardonner aux prétentions, pour les rendre passagères ; qu'il faut laisser les menaces s'évaporer , et ne pas enregistrer les engagements de l'amour-propre.
Je ne jugeais pas même ces hommes avec rigueur, lorsque je les regardais, dans leur puissance, comme les ennemis les plus acharnés des idées que je chéris. Je nie disais qu'ils étaient eâtoiyés par des souvenirs dont nous frémissons nous-mêmes ; qu^ils se croyaient envers Te roi, le dçvoir spécial de lui conserver ou de lui rendre, fût-ce Malgré luî^ une autorité illimitée. Les opiïiionsne sont, jamais coupables. Personne ne sait par quelle route elles ont pénéiré dans les esprits. Personne ne peut calculer l'effet des impressions de l'enfance , des leçons reçues , des doctrines écoutées avec respect , des traditions paternelles gravées dans le cœur comme dans la mémoire. Ces choses agissent indépendamment du raisonnement, et modifient ensuite le raisonnement même. Elles déguisent l'intérêt personnel àtt^ropres yeux; et tel contre -révolutionnaire, travaillant à reconquéiflRf riviléges , sa snprcmatie et ses richesses, a pu se croire, de bonnefoi, un héros de patriotisme et un citoyen désintéressé.
11 n'en est pas moins vrai que la défiance que ces hommes inspirent à plusieurs est naturelle. Avant même que la révolution eût dévié des voies de la morale et de la justice , ils s^étaient pour la plupart déclarés contre i«Bte innovation. Ils n'ont, durant vingt-cinq ans, pas fait un mouvement,
pas prononcé une parole , pas écrit une ligne , sans exprimer leur haine contre des principes qu'ils appelaient alors révolutionnaires, c'est-à-diro oontro la lîiTJsion des pouvoirs, contre la partici[jation du peuple à la puissance législnlire, contre l'abolition des privilèges et l'égalité des cilofens. Or, tous ces principes servent de base à notre gouvernemeat actuel.
Sous Bonaparte, ceux d'entre ces hommes qui s'étaient rapprochés de lui , ont applaudi à son pouvoir sans bornes. Ils recommandaient le de*potisme comme la législation primitive. Ils proscrivaient la liberté religieuse , proposant aux princes d'imiter l'Etre souverainement bon , qui , par-là même , était souverainement intolérant. Ils posaient en axiome , et ils l'ont répété sous Louis XVIll , que, lorsque le peuple désirait qu'une choso ne se Ht pas , c'était précisément alors qu'il fallait la foire.
Quand les événementsVc 1814 rendirent aux Français la faculté d'exprimer leurs sentiments et leurs vœux sur les affaires publiques , ces hommes manifestèrent cncuredes opinionsen opposition directe avec leurs nouvelles théories. Ils écrivirent des brochures contre la liberté de la presse, des articles de journaux pour que le droit d'exil fut accordé au gouvernement. SI, par hasard (ce qui serait un malheur et une faute, mais ce qui pourrait arriver , parue que nous sommes dans un temps dt parti] ; si, dis-je, on croyait nécessaire de nous disputer quelqu'une des libertés qu'ils réclament, la collection de leurs ouvrages serait l'arsenal )e plus complet de sophismes contre cliocunc de ces libertés.
Je ne parlerai pus de ce qu'ils ont fait en 18IS. Je dirai seulement que leurs phrases sur la nécessité des cogtps d'Et; de supprime^ les formes , sur la justice et sans terme, et des exils sans motifs légaa' d'eux, quand ils ont commencé à prononce
Je n'atutche point une importance exagé destinés à produire un effet momentané, cl Ire l'intention de l'orateur, par les applai homme n'a paru implacable dans une nssen
traîné par ses paroles. II n'était plus lui : rendu a lui-raerae , il serait tout autre. D'ailleurs, les défaites sont de bons instituteurs. '
Je pense donc que l'expérience, la r^cxîfn, l'influence des idées du siècle , la connaissance plus exacte de l'état et des dispositions de la ' France, ont écUiré plusionrs de ces hpmmus. Ils ont senti que nulle puissance humaine ne relèverait ce qui était détruit , n'anéantirait ce que deux générations ont consacré, non-seulement par lej^rs vœux et par leur adhésion, mais, ce qui est plus fort, parleurs transactions et leurs habitudes; et, convaincus enfin de la nécessité de céder aux temps, ils entrent avec franchise dans la carrière constitutionnelle.
Malheureusement ils ont eu jusqu'ici de fâcheux interprètes. Eloquents plus qu'habites , ces interprètes , dans les manifestes qui auvent leurs conversions, scniblent.no proclamer des axiomes que pour prosciliijMus hommes, et ne commencer par des abstractions que pour fimr parles anatlièmes. Cette méthode d'annoncer qu'on est revenu de ses erreurs a' beaucoup d'inconvénients. Ceux qui l'emploient irritent la majorité qu'ils veulent persuader, ebrendent suspecte la minorité qu'ils croient servir.
Si l'on veut conclure entre les partis un traité loyal et durable, qijc
faut-il faire? Prouver que , le crime excepté, ron ne repousse aucun auxiliaire, et qu'on voit dans la révolution autre chose qu'un long crime * ne pas flétrir toutes les époques de cette révolution par des dénominations odieuses ; ne pas se montrer à la fois néophytes et persécuteurs; couvain- . cre enfin la France qu'on veut la liberté pour toutes les classes.
fl ne faut pas établir, sur les intérêts qu'on nomme révolutionnaires, une doctrine propre à soulever tous les hommes qui ne veulent pas seulement conserver quelques propriétés, étaler quelques décorations, se pavanei^de quelques titres , mais jouir de ces biens , comme ils en ont le droit, sans être entourés d'un éternel et injuste opprobre. 11 ne faut pas déshonorer vingt-sept années de notre histoire, vingt-sept années durant lesquelles quelques misérables ont commis des crimes, mais durant lesquelles aussi , au milieu des troubles et des calamités qui bouleversaient toutes les existences , on a vu des hommes de tous les partis donner de sublimes exemples de courage, de désintéressement, de fidélité à leurs opinions, de dévouement à leurs amis, et de sacrifice à leur patrie. Il ne faut pas présenter la nation, à ses propres yeux, et ce qui , dans nos circonstances, est bien pis encore, aux yeux de l'Europe, comme une race servile et parjure, coupable d'avoir joué tous les rûles, prêté tous les serments. Une faut pas quinze mois après la dispersion ae notre malheureuse armée , en faute dk jour , admirable vingt ans , rappeler en termes amers le souvenir de ses erreurs, et blâmer le gouvernement d'oublier ses torts.
Il ne faut pas prononcer une excommunication politique contre tous ceux qui ont servi ou Bonaparte ou la république, les déclarer ennemis nés de nos institutions actuelles, et trouvant dans ces institutions tout ce qui leur est antipathique, sans réfléchir que ces hommes sont la France entière; car, parmi eux, on doit compter et ceux qui ont combattu l'étranger, et ceux qui ont administré l'Etat dans des rangs difierents, et ceux qui ont manifesté leur opinion en faveur des réformes, et ceux qui ont mérité restî(Ée de leurs concitoyens en faisant quelque bien , et ceux qui ont des droits à leur reconnaissance pour avoir empêché ou diminué le mal.
II ne faut pas pour remplir ce vide , car c'en est un que toute une nation retranchée d'un pays, s'adresser exclusivement à la noblesse , et lui prouver qu'elle pourrait s'emparer de la Charte , en faire son monopole , et que la pairie et la représentation lui vaudraient bien les garnisons et les antichambres. Il ne faut pas croire qu'avec quelques restrictions insignifiantes, avec quelques phrases communes, en promettant qu'tin jovr les jalousies entre les ordres de l'Etat seront éteintes, et le noble et le bourgeois réunis , on engagera la nation à se résigner à la suprématie qu'on veut établir.
Je m'expliquerai plus loin sur la place que la noblesse peut occuper dans notre monarchie représentative ; et Ton verra que je suis I<iin de vouloir aucune de ses défaveurs sociales , causes d'abord d'injustice , puis de résistance , et enfin de destruction. Quand l'autorité proscrivait les nobles , j'ai combattu ce coupable et dangereux système. Mais , je le demande, montrer à vingt-quatre millions d'hommes que quatre-vingt mille peuvent accaparer leurs institutions , pour s'indemniser de leur suprématie passée, est-ce un moyen de rendre cette minorité populaire? De tels ouvrages ne devraient pas être intitulés : De la Monarfihie selon la Charte; ils devraient porter ponr titre : De la Charte selon F Aristocratie y
et ils devraient être écrits, comme les Yédes, en langue sacrée, pour n*étre lus que par la caste favorisée, et rester ignorés par les profanes. Mais il est malheureusement des dispositions d*esprit où, malgré de grandes et puissantes facultés , on ne voit que soi , son salon , sa coterie : Ton oublie que la nation existe. L'on croit que la grande question est de savoir si l'on consetitira â honorer la Charte en en profitant : on l'envisage comme une conquête à faire , quand elle est bien plutôt une égide à conserver.
Enfin , lorsqu'on veut porter le calme dans l'âme d'un peuple, îl^^f^^^ pas, en expliquant ce que l'on ferait si l'on était à la tête de TEâp» se montrer régénérant l'opinion , par les commandants de la gendarmerie , les chefs de la force armée , les procureurs du roi et les présidents dea cours prévôtales, et promettre d'agir sur la morale publique , et de créer des royalistes avec des soldats , des gendarmes, des procès criminels et des tribunaux extraordinaires. Sans doute il faut créer des royalistes constitutionnels , mais par l'affection , par la confiance, par le sentiment du bienêtre , par tous les liens de la reconnaissance et de la sécurité : et , sous ce rapport , l'ordonnance du 5 septembre a plus fait en un jour , que les sept hommes qu'on demande par département ne feraient en dix années.
J'ai dit ce qu'il fallait éviter, quand on voulait calmer et réunir les partis. Je vais dire ce qu'il faut faire , quand on veut inspirer quelque confiance. •
Il faut, lorsqu'on se déclare le protecteur de la liberté individuelle, réclamer quelquefois en faveur des opprimés d'un parti différent du sien. Il est difficile de croire que , durant la terrible année que nous avons franchie , ceux qu'on nomme à tort exclusivement les royalistes , aient seuls été victimes de dénonciations injustes ou de mesures vexatoires. Il faut admettre que les réclamations des suspects d'une autre classe peuvent aussi être fondées. Il faut les écouter , ne fût-ce que comme preuve d'impartialité , ou l'on court le risque de laisser la nation croire qu'on ne s'élève contre les arrestations illégales que lorsqu'elles frappent quelquiip du parti.
Il faut, quand on accuse un ministre d'arbitraire, ne pas citer en preuve uniquement des mises en liberté , ne pas crier au scandale parce que des citoyens sont rendus à leurs familles , ne pas répéter ces déclamations usées contre les hommes dangereux qu'on ne doit pas jeter dans la société, ne pas se plaindre de ce que des déi$nus sont devenus libres ^ tout simplement parce que le temps de leur détention était fini. Quand on a d'enthousiasme accordé à mille autorités subalternes le droit d'arrêter les suspects, il faut s'excuser de ce vote , au lieu de reprocher au gouvernement de n'en pas faire un assez large usage. Il faut enfin savoir , quand on entre dans la carrière de la liberté , qu'elle doit exister pour tous, si l'on veut qu'elle existe pour quelqu'un , et que le caractère et le mérite de ceux qui la servent est de respecter son culte dans la personne de leurs ennemis.
De même qu'il faut , quand on prétend défendre la liberté individuelle, ne pas s'irriter de ce que le nombre des détenus diminue, il faut, quand on réclame pour la sainteté du droit d'élection, ne pas s'indigner de ce que des hommes légalement électeurs ont été admis à exercer leurs droits.
Il faut, cu^and on a du respect pour la justice, ne pas appeler un homme %upçonné d'intelligence avec des rebelles, ïémuîe du chef de
ces rebelles, et qualifier des abêouê du nom d^échappés aux tribunaux (I).
Dans nn précédent ouvrage , on avait proposé dlmpriiner un nouveau dictionnaire. Auprès du mot honneur , avait-on dit , on mettra , il est vieux : au mot fidélité ^ on écrira duperie. Mettra -t-on aussi au mot eoup^ çonné , émule d'un criminel condamné à mort : au mot absous, échappé aux tribunaux?
Des écrivains qu'on a crus les organes du parti converti si nouvellement à la liberté, ont commis toutes ces fautes , et il en est résulté une grande défaveur pour tout le parti. En voyant qu*un changement de principes n'était point un changement de conduite , et qu'on entait de vieilles perses entions sur de nouvelles doctrines , la France s'est crue autorisée à penser que les hommes, au nom desquels on prétendait lui parler, ne saisissaient les maximes de la liberté que pour en imposer à ses amis yéritables , qu'ils auraient anéanti cette liberté, si elle n'avait trouvé protection plus haut ; et que s'ils invoquaient la constitution , c'est qu'ils n'étaient pas dans le pouvoir.
La nation a remarqué u qu'ils ne savaient comment allier leurs vieux » principes et leurs nouvelles doctrines , embarrassés qu'ils étaient dans N îa théorie qu'ils avouaient et dans la pratique qu'ils craignaient , et qu'ils n auraient voulu qu'on nous eût retiré d'une main ce qu'on eût semblé a nous donner de l'autre. (2). »
£n effet , la circonstance était malheureuse. Au moment où un parti était déjà soupçonné de n'avoir fait que changer de tactique , on accréditait ce soupçon^ L'on semblait placer le mot trop près de l'énigme^ et , en montrant le but , indiquer que la route n'était qu'un détour.
On peut avoir un très-beau talent, on peut avoir fait dans sa vie des actions très -nobles; mais quand on rend suspects ceux pour qui l'on plaide, quand on aliène ceux que l'on veut conquérir, on est un mauvais négociateur.
Il est urgent toutefois de trouver des moyens de paix entre des armées prêtes, peut-être, à s'entendre. L'instant est favorable, le gouvernement, les députés , l'opposition , la France entière , tiennent aujourd'hui le même langage. Il est impossible que ce langage n'influe pas sur les hommes qui le parlent. Ils se pénétreront des principes de la liberté en les répétant. Je pense donc qu'une profession de foi commune doit contribuer à les réunir à la nation. J'ose tracer ici l'esquisse de cette profession de foi , je la crois constitutionnelle et populaire.
J'admets que la révolution a créé deux espèces d'intérêts, les uns matériels, les autres moraux ; mais il est absurde , et il est dangereux de prétendre que les intérêts moraux soient l'établissement de doctrines antireligieuses et anti-sociales, le maintien d'opinions impies et sacrilèges. Les intérêts moraux de la révolution ne sont point ce qu'ont dit quelques jOTensés , ce qu'ont fait quelques coupables ; ces intérêts sont ce qu'à l'époque de la révolution la nation a voulu , ce qu'elle veut encore , ce qu'elle ne peut cesser de vouloir, l'égalité des citoyens devant la loi, la
(1) Remarquez que, par cette expression, co n^est plus seulement la liberté individuelle et la liberté des élections, c^est Tindépendance des tribunaux , Tinviolabilité des jugements qn*on attaque. S*il y a beaucoup de pareilles conversions a la liberté , je ne sais trop quelle liberté nous restera.
(3) Proposition à la Chambre des pairs, relativement aux dernières élections , page 32.
liberté des consciences , la sûreté des personnes , l'indépendance responsable de la presse. Les intérêts moraux de la révolution, ce sont les principes.
Il ne s*agit pas seulement de garantir les pro6ts de quelques-uns, mais d*assurer les droits de tous. Si Ton ne s'occupe que du premier point, il y aura quelques individus de contents , mais jamais la totalité ne sera tranquille. .
Les antagonistes de la liberté , quand ils ont peur , voudraient ouvrir leurs rangs , pour y recevoir n'importe quels auxiliaires , à condition qu'ils feront cause commune avec eux et contre le peuple. C'est inutile. Ceux qui passent à ces ennemis se perdent sans les sauver.
Je crois qu'en respectant les intérêts moraux de la révolution , c'est-àdire les principes , il faut protéger les intérêts matériels. Mais je crois de plus , et c'est ce qu'on a feint d*ignorer trop souvent, qu'en protégeant les intérêts , il ne faut pas humilier les hommes.
Je le déclare , si , par quelque ressentiment implacable , indifférent aux conséquences de mes paroles , je voulais bouleverser mon pays , dussé-je périr au milieu des ruines, voici sans hésiter, comment je m'y prendrais : je rechercherais quelle classe est la plus nombreuse, la plus active, la plus industrieuse, la plus identifiée aux institutions existantes, et je lui dirais : « Nous ne pouvons pas, vu les circonstances, vous disputer vos » propriétés ni vos droits légaux. Jouissez donc des unes, exercez les autres ; n mais nous vous déclarons que nous regardons coi droite comme usurpés, » 0(0 propriétés comme illégitimes. Mous ne vous proscrivons pas , mais il a n'y a aucune proscription que vous ne méritiez. Nous ne vous dépouil- » Ions point, mais ne pas vous voir dépouillés est un scandale. Nous nous » résignons à laisser quelques-uns de vous parvenir au pouvoir ; mais tout » pouvoir remis en vos mains est ime insulte à la morale publique. Vous n savez maintenant ««e que nous pensons , allez en paix et en sécurité , et , M après avoir dévoré nos injures , croyez à nos promesses de n'attaquer ni » vous ni vos biens. » Tel serait , dis-je , mon langage , si je voulais bouleverser mon pays. Car je calculerais que les hommes ne veulent pas plus être méprisés que dépouillés, qu'on ne les réduira jamais à supporter patiemment l'opprobre , et que les protestations qu'on place à côté des outrages ne servent de rien , parce que ceux qu'on a outragés voient avec raison dans les outrages une preuve de la fausseté des protestations. Je serais sûr qu'en irritant un nombre immense de citoyens sans les désarmer , en les aigrissant sans les affaiblir, j'exciterais l^r indignation , puis leur résistance. Or, ce que je ferais si je voulais boureverser mon pays , on le fait depuis trois années , on le fait encore aujourd'hui. Je ne dis point qu'on ait le dessein d*attirer sur notre patrie des calamités nouvelles. Je parle du terme où Ton ne peut manquer d^arriver par cette route , et non du but vers lequel les projets se dirigent. ^
Je crois que les amis de la liberté doivent accueillir les conversions ; mais je pense que les convertis ne doivent point partir d'un changement tardif et soudain pour exiger incontinent le pouvoir. La nation trouverait leur dialectique étrange. Ils se sont trompés vingt-sept fois , ils le confessent , et c*est en vertu de cette longue erreur qu'ils lui proposent de s'en remettre à leurs lumières! Elle leur répondrait qu'ils ont attendu longtemps pour se convertir, et qu'ils peuvent bien attendre un peu pour
la gouverner. En passant tellement vite de la théorie a f application , et , de leurs principes a leurs intérêts , ils se nuisent. Si un musulman embras^ sait le christianisme , je me réjouirais de l'acquisition d'un nouveau fidèle , mais , si ce jour-la même ce musulman voulait être pape , je ne laisserais pas que d'avoir des doutes sur la ferveur de sa foi.
Je pense que le gouvernement , fût-il convaincu de la loyauté de certains hommes , commettrait encore une grande imprudence en les plaçant exclusivement à la tête de TEtat. Une tradition que tous les peuples répètent est , disait Hésiode, une divinité. Lorsqu'une conviction jcst générale , fût-elle mal fondée , il est de la sagesse de l'autorité de la ménager. Il ne s'agit donc pas uniquement de savoir si les nouveaux convertis qui veulent nous régir méritent la confiance , il faut examiner encore si la nation est disposée à la leur donner.
Je crois qu'ils font bien de demander aux tninistres toutes les libertés légitimes, mais je pense qu'ils ne doivent pas exiger d'eux qu'ils oppriment un parti pour satisfaire l'autre. Je ne sais quel évèque « se trouvant sur un vaisseau prêt à couler bas, récitait ses prières. « Mon Dieu, disait il, sauvez-moi ; ne sauvez que moi , j^ ne veux pas fatiguer votre miséricorde. » N'invoquons pas la liberté, comme cet évèque invoquait la Providence.
Je crois qu'il ne faut repousser d'aucune carrière aucun de Ceux qui n'ont point commis de crimes , mais qui ont servi la France soijs les divers gouvernements qui l'ont dominée. Je crois même qu'il ne faut pas se montrer trop sévère envers ceux qui n'ont pas résisté au despotisme avec assez d'énergie. Je plaide une cause qui m'est étrangère. Durant les treize années du gouvernement de Bonaparte , j'ai refusé de. le servir; j'ai préféré l'exil à son joug , et quelque jugement qu'on porte sur moi pour avoir siège dans ses conseils à une autre époque, quand douze cent mille étrangers menaçaient la France , l'imputation de servilité ne saurait m'atteindre. Mais je défends aussi, contre cette imputation, la cause nationale, et j'affirâie que, lorsqu'après avoir donné à la liberté des regrets impuissants , et tenté pour elle des efforts trop faibles , beaucoup d'hommes se sont résignés à un esclavage dont ils ne calculaient pas l'étendue; la nation était fatiguée d'une longue anarchie , l'opinion était flottante : un chef s'offrait qui promettait le repos ; la majorité de la France lui accor- Ait une confiance de lassitude. Les esprits clairvoyants , qui apercevaient en lui un tyran futur, étaient en petit nombre.
Si je ne voulais, dans un écrit dont le seul mérite est d'inviter à l'oubli des haines , m'interdire toute récrimination , je demanderais à nos rigoristes d'un jour ce qu'ils ont fait alors pour seconder ceux qui mettaient le peuple en garde contre le despote à venir. Ils ont appuyé ce despote, en vantant , sous son règne , le pouvoir absolu comme le meilleur gouvernement ; ils l'ont servi de leur métaphysique obscure , et de Teur^prose poétique, et de leurs dithyrambes, et de leurs sophismes. Lorsque, grâces à leurs systèmes , les derniers organes de la ùation furent écartés de la tribune, que pouvait faire cette foule d'hommes utiles, laborieux, éclairés , qtki , sans avoir la force de résister a un mal inévitable , sentaient qu'il y avait encore quelque bien postible, et croyaient devoir à leur pays d'y contribuer? S'ils sont coupables , ceux qui ont servi sous la tyrannie , ils ne sont coupables que d'avoir cédé à l'impulsion imprimée à la France par
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leurs accosatears^^aujoard'hui; et même, au sein de leur soumission , ils ont encore donné des preuves de leurs désirs et de leurs regrets (1).
Rappelons une époque trop fameuse, celle du procès du général Morean ; qui a embrassé sa cause? qui a rédigé son admirable défense? qui a porté la terreur jusque dans le palais de son ennemi , par une indignation menaçante et contagieuse? qui? des amis de la liberté , des hommes de la révolution, pour me servir de l'expression qu*on emploie.
Oui , plusieurs ont été faibles : mais chaque fois qu'une espérance de liberté s'est offerte à eux , Us l'ont saisie , ils l'ont secondée , ils en ont conservé la tradition ; et , si elle survit, ils y sont pour quelque chose.
Savons-nous d'ailleurs le mal qu'ils ont empêché? Parmi ceux qui les blâment, n'en est-il aucun qui doive a quelqu'un d'eux sa fortune , la vie de ses amis , celle de ses proches ou la sienne propre ?
Je le sais, la reconnaissance a la mémoire courte. A l'instant du péril , on implore la protection , on reçoit le bienfait : le péril passe, on rappelle les torts, on en fait des crimes. J'entendais quelqu'un dire un jour : Je ne sais lequel de ces misérables m'a sauvé la vie.
Nous échappons à un grand naufragp. La mer est couverte de nos débris. Recueillons dans ces débris ce qu'il y a de précieux , le souvenir des services rendus, des actions généreuses, des dangers partagés, des douleurs secourues. Au lieu de briser le peu de liens qui nous unissent encore, créons de npuveaux liens entre nous par ces traditions honorables.
La justice l'exige , la prudence le conseille; l'on ne fera pas, comme on le propose, marcher les institutions d'aujourd'hui par les hommes d'autrefois. Les hommes d'aujourd'hui forment , je l'ai dit auparavant , l'immense majorité nationale. Toute l'influence morale , toute l'expérience de détail , foute l'habitude des affaires, toutes les connaissances de fait sont de leur côté. Le gouvernement ne peut se passer d'eux : et c'est pour cela que, depuis la première chute de Bonaparte , tous les ministères qui se sont succédé ont été contraints , après quelques oscillations , à prendre une marche a peu près uniforme , et a rentrer dans un système qu*on a représenté faussement comme une conspiration contre la monarchie , et qui n'est autre chose que l'action nécessaire et inévitable des intérêts nationaux sur la monarchie.
Ce n'est pas que je veuille , par une intolérance étroite et absurde , repousser une classe de l'administration des affaires. J'ai beaucoup de coj^ fiance dans la force de la liberté, et, pourvu qu'elle soit entourée de ses légitimes garanties, je ne crains point de voir quelque puissance remise a des mains momentanément impopulaires. Je crois donc qu'il est utile , qu'il est désirable que la noblesse entre dans la Charte. Je crois qu'une classe, élégante dans ses formes, polie dans ses mœurs, riche d'illustration,
(1) Un ëcrîVain, qu*oo n^accusera pas d*étre favorable ans hommes de la révolution , M. de Chiteaubriand , dans sa dernière brochure {Proposition à la Chambre des pairs, pag. 31 ) , a reconnu cette Térité sans s^en apercevoir. En leur reprochant d'abandonner aujourd'hui leurs opinions anciennes, il les désigne ainsi : « Ceux-là mêmes qui, pendant vingt-cinq ans, ont crié i la liberté, à la constitution, n Notes pendant vingt-cinq ans , donc sous Bonaparte même , ils n'étaient donc pas ses esclaves si soumis , si volcmtaires. En effet , ils ont, non pas crié à la liberté^ malheureusement , mais parlé de la liberté , beaucoup trop bas sans doute. Ils saisissaient toutes les occasions de parier dans ce sens, comme d^autres saisissaient toutes celles de parler dans le sens contraire ; et ce sont ces derniers qui aujourd'hui , les taxent de servilité !