‹ Cours de politique constitutionnelle (volume 3)Chapitre 82 sur 105 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Des différents genres de réactions.

Pour que les institutions d*un peuple soient stables, elles doivent être au niveau de ses idées. Alors il n*y a jamais de révolutions proprement dites. Il peut y avoir des chocs , des renversements individuels, des hommes déplacés par d'autres hommes, des partis terrassés par d'autres partis; mais tant que les idées et les institutions sont de niveau, les institutions subsistent.

Lorsque l'accord entre les institutions et les idées se trouve détruit , les révolutions sont inévitables ; elles tendent à établir cet accord. Ce n'est pas toujours le but des révolutionnaires , mais c'est toujours la tendance des révolutions.

Lorsqu'une révolution remplit cet objet du premier coup , et s^arrète k ce terme , sans aller au-delà , elle ne produit point de réaction , parce qu'elle n'est qu'un passage , et que le moment de l'arrivée est aussi celui du repos. Ainsi , les révolutions de Suisse , de Hollande , d'Amérique, n'ont été suivies d'aucune réaction.

Mais lorsqu'une révolution dépasse ce terme , c'est-à-dire , lorsqu'elle établit des institutions qui sont par-delà les idées régnantes , ou qu'elle en détruit qui leur sont conformes, elle produit inévitablement des réactions, parce qu\; le niveau n'étant plus, les institutions ne se soutiennent que par une succession d'efforts , et que du moment où ses efforts cessent, tout se relâche et rétrograde.

La révolution d'Angleterre , qui avait été faite contre le papisme, ayant dépassé ce terme , en abolissant la royauté , une réaction violente eut lieu , et il fallut , vingt-huit ans après , une révolution nouvelle , pour empêcher le papisme d'être rétabli. La révolution de France, qui a été faite contre les privilèges, ayant de même dépasse son terme, en attaquant la propriété , une réaction terrible se fait sentir, et il faudra , non pas , j'espère, une révolution nouvelle, mais de grandes précautions, et un soin extrême , pour s'opposer à la renaissance des privilèges.

Lorsqu'une révolution , portée ainsi hors de ses bornes , s'arrête , on la remet d'abord dans ses bornes ; mais on ne se contente pas de l'y replacer. L'on recule d'autant plus que Ton avait trop avancé. La modération finit, et les réactions commencent.

Il y a deux sortes de réactions ; celles qui s'exercent sur les hommes , et celles qui ont pour objet les idées.

Je n'appelle pas réaction la juste punition des coupables, ni le retour aux idées saines ; ces choses appartiennent, l'une à la loi , l'autre à la raison. Ce qui, au contraire, distingue essentiellement les réactions, c'est l'arbitraire à la place de la loi , la passion à la place du raisonnement : au lieu déjuger les hommes , on les proscrit; au lieu d'examiner les idées , on les rejette. •.

Les réactions contre les hommes perpétuent les révolutions; car elles perpétuent l'oppression , qui en est le germe. Les réaction» contre les idées rendent les révolutions infructueuses, car elles rappellent les abus. Les

premières dévastent la génération qui les éprouve , les secondes pèsent sur toutes les générations ; les premières frappent de mort les individus , les secondes frappent de stupeur Fespèce entière.

Pour empêcher la succession des malheurs, il faut comprimer les unes, pour retirer , s'il est possible , quelque fruit des malheurs qu'on n'a pu prévenir, il faut amortir les autres.

Les réactions contre les hommes, eflfets de l'action précédente , sont des causes de réactions futures. Le parti qui fut opprimé , opprime à son tour; celui qui se voit illégalement victime de la fureur qu'il a méritée, s'efforce de ressaisir le pouvoir; et lorsque son triomphe arrive, il a deux raisons d'excès au lieu d'une ; sa disposition naturelle qui lui fit commettre ses premiers crimes , et son ressentiment des crimes qui furent la suite et le châtiment des siens.

Delà sorte , les causes de malheur s'entassent, tous les freins se brisent , tous les partis deviennent également coupables , toutes les bornes sont franchies, les forfaits sont punis par des forfaits; le sentiment de l'innocence, ce sentiment qui fait du passé le garant de l'avenir, n'existe plus nulle part, et toute une génération pervertie par l'arbitraire , est poussée loin des lois par tous les motifs, par la crainte et par la vengeance , par la fureur et par le remords.

La vengeance est étrangement aveugle ; elle pardonne aux hommes même dont les forfaits l'on soulevée , pourvu qu'ils la dirigent contre les instruments de leurs crimes. Ces hommes se mettent à la tête des réactions que leurs propres attentats ont provoquées , et ils les rendent plus épouvantables (1).

Les hommes sensibles ne sauraient être féroces ; le regret adoucit leur fureur : il y a dans le souvenir de ce qu'on aima une sorte de mélancolie qui s'étend sur toutes les impressions.

Mais ces hommes atroces et lâches , avides d'acheter par le sang le pardon du sang qu'ils ont répandu, ne mettent point de bornes â leurs excès ; leur motif n'est pas la douleur , mais la crainte ; leur barbarie n'est point entraînement, mais calcul; ils ne massacrent point parce qu'ils souffrent, mais parce qu'ils tremblent, et comme leurs terreurs sont sans terme , leurs crimes n'en sauraient avoir.

Si cette multitude passionnée qui , en France , a coopéré aux réactions , eût peu s'arrêter un instant pour contempler ses chefs , elle aurait frémi ; elle aurait vu qu'elle suivait , contre des instruments exécrables , des meneurs plus exécrables encore. Ces guides l'entraînaient vers la férocité , pour se dérober à la justice. Dans l'espoir défaire oublier leur complicité , ils excitaient à l'assassinat de leurs complices; ils rendaient la vengeance nationale illégale et atroce, pour marcher devant elle et pour lui échapper.

Ces exemples doivent inspirer une horreur profonde pour toutes les réactions de ce genre : elles atteignent quelques criminels , mais elles éternisent le règne du crime ; elles assurent l'impunité aux plus dépravés des coupables , à ceux qui sont prêts toujours à le devenir dans tous les sens.

Les réactions contre les idées sont moins sanglantes , mais non moins funestes ; par elles les maux individuels deviennent sans fruit , et les cala-

(1) Ces lignes écrites en 1 797, auraient-elles été sans application en 1815 ?

mites générales sans compensation. Après que de grands malheurs ont renversé de nombreux préjugés , elles ramènent ces préjugés sans réparer ces malheurs , et rétablissent les abus sans relever les ruines , elle» rendent à l'homme ses fers, mais des fers ensanglantés.

Ces réactions qui , de révolutions désastreuses , font encore des révolu- Hons inutiles, naissent de la tendance de Fesprit humain à comprendre dans ses regrets tout ce qui entourait ce qu'il regrette. Ainsi que dans nos souvenirs de l'enfance, ou d'un temps heureux qui n'est plus, les objets indifférents se mêlent à ce qui nous était le plus cher , et le charme du passé s'attache à tous les détails; l'homme qui, dans le bouleversement général , a vu s'écrouler l édifice de son bonheur individuel , croit ne pouvoir le relever qu'en rétablissant tout ce qui partagea sa chute. Les inconvénients même et les abus lui deviennent précieux , parce qu'ils lui parais* sent , dans le lointain , liés intimement aux avantages dont il déplore la perte.

Cette disposition , non-seulement s'oppose à l'amélioration du nouveau système , mais elle interdirait le perfectionnement de l'ancien. On éprouvç une vénération superstitieuse pour un composé dont on n'ose examiner les parties, de peur de les disjoindre. On oublie que l'on doit juger ce qui n'est plus comme ce qui n'a jamais été ; et que si, lorsqu'il est question de détruire, il ne faut détruire que ce qui est funeste, quand il s'agit de relever, il ne faut relever que ce qui est utile ; et après ce retour aux préjugés , l'asservissement est plus complet, la soumission pins illimitée, que si l'on ne s'en flk^tjamais écarté.

Ce n'est donc pas assez d'avoir conquis la liberté , d'avoir fait triompher les lumières , d'avoir acheté , par de grands sacrifices , ces deux biens inestimables ; d'avoir mis , par de grands efforts, un terme à ces sacrifices ; il faut encore empêcher que le mouvement rétrograde qui succède inévitablement à une impulsion excessive , ne se prolonge au-delà de ses bornes nécessaires , ne préparent le rétablissement de tous les préjugés , ne laisse enfin pour vestige du changement qu'on voulut opérer, que des débris, des larmes, de l'opprobre et du sang.

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