‹ Cours de politique constitutionnelle (volume 3)Chapitre 86 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la conduite des écrivains actuels.

Malheureusement les circonstances éloignent aujourd'hui des idées de liberté plusieurs des hommes qui semblaient destinés à éclairer leur patrie.

L'un des dangers des révolutions, c'est que, dans les ébranlements qu'elles causent, les vérités , se précipitant avec les crimes , se trouvent souillées par cette funeste association. L'incrédulité nous rappelle les forfaits d'Hébert; parce que des assassins exécrables ont massacré des prêtres catholiques , ont attribué ces meurtres à des opinions philosophiques que les meurtriers ne connaissaient même pas. Les attentats des bourreaux , les tourments des victimes , semblent plaider en faveur de dogmes également étrangers à l'horreur qu'inspirent les uns , et à la pitié qu'on doit aux autres. Ainsi les fureurs de la Jacquerie déshonorèrent pour longtemps • l'égalité. Ainsi les excès de Jean de Leyde consacrèrent les abus qui les avaient provoqués. On oublie qu'il faut laisser s'apaiser l'orage des passions, avant de juger les idées, au pour mieux dire, qu'en recueillant toutes ses forces pour comprimer, pour anéantir le crime , sous quelque prétexte qu'il se commette , il faut ajourner jusqu'en des temps plus heureux l'examen du principe que les criminels ont choisi pour leur prétexte.

Cette erreur est naturelle : est-ce au milieu de la mêlée , tandis qu'il faut écraser des scélérats , réunis autour d'un étendard que le hasard a mis entre leurs mains et que leur rage a défiguré , que l'on peut discerner cet étendard ?

Mais quelque excusable que soit cette sensibilité profonde , que la rue de la douleur prive de la puissance d'abstraire et du don de raisonner , quelque respectable même que puisse être l'homme qui, à Taspect du sang, se déclare à la fois et contre celui qui l'a versé , et contre le principe au nom duquel il a été répandu , Thomme qui , d'impulsion et sans examen , embrasse jusqu'à l'opinion du malheureux, il n'en est pas moins impor> tant, alors qu'une révolution s'achève et ne demande qu'à se calmer, d'en revenir à des appréciations plus justes et à des jugements moins exaltés.

Une classe d'écrivains nombreuse et puissante , favorise aujourd'hui de tous ses moyens la vélocité de l'impulsion presque matérielle qui nous entraine à la fois loin des idées libérales, et loin des crimes révolutionnaires , elle combat les vérités par des ressentiments et les principes par des souvenirs.

Cette classe est composée d'hommes qui furent longtemps et justement célèbres sous la monarchie; j'ajouterai, d'hommes qui ont rendu de grands, d'éminents services à la chose publique, immédiatement après la chute des déceravirs. Ils ont, avec constance et avec courage , appelé, provoqué , exigé, obtenu une foule de mesures douces et humaines, faibles réparations de dix-huit mois de la plus exécrable tyrannie. Mais dans cette lutte honorable contre les restes affreux du régime révolutionnaire, ils ont contracté l'habitude de lutter. Ils mettent leur orgueil à fronder la liberté comme le despotisme, la vérité comme l'erreur, lis perdent le mérite du courage, en l'employant dans tous les sens. L'utilité ne leur est de rien; Vopposition leur semble tout , et , par une méprise funeste , tandis que l'honneur est dans le but, ils le placent dans la résistance.

Ils n^ont pu pardonner à la révolution de les avoir dépossédés d'une portion de gloire impossible à reconquérir. Ils ont senti que cette révolution dépassait leur hardiesse , qu'elle leur enlevait les faciles triomphes qu'ils remportaient avec une apparence honorable de danger, sur une autorité expirante. Tous les moyens d'attaque qu'une longue habitude leur avait enseignés contre les abus monarchiques , elles les rendait inutiles par la destruction de ces abus. Ils s'étaient distribué des rôles dans une pièce qui devait être d'un intérêt général : elle les éloignait cruellement de la scène.

Dépouillés de leur influence par la tyrannie de la populace, ils ont cru que par cela seul que cette tyrannie était renversée, leur influence leur était rendue. Ils n'ont pas senti que les guerres civiles ne ferment pas seulement les académies, mais détruisent l'esprit académicien , et qu'après sept années d'un bouleversement qui a usé toutes les forces, l'on ne pouvait •avoir, pour leurs allusions fines , pour leurs nuances délicates, pour leurs piquantes épigrammes, l'empressement qu'on leur témoignait dans les temps paisibles et désœuvrés de la monarchie. De même que les prêtres redemandent les autels , les nobles les droits féodaux, ces hommes redemandent l'importance littéraire, et leur espoir trompé les irrite, non pas uniquement contre les causes qui n'existent plus, mais contre les efibts auxquels il est impossible déporter remède. Dans un ordre de choses tout-à-fait nouveau, ils veulent avoir la même puissance que dans l'ordre ancien , et par des moyens semblables ; et comme ils ont perdu cette puissance sous l'anarchie, ils croient que , puisqu'ils ne la regagnent pas , l'anarchie subsiste encore. Ils regardent leur suprématie d'opinion comme une partie essen-

tielle de Tordre social, et ils ne peuTont croire au rctablissement de Tordre social sans qa*on ne rétablisse leur suprématie. V

De là cette aigreur contre les hommes et contre les choses ; de là , cet acharnement à se servir toujours d'armes éraoussées , et cette indignation mêlée de surprise, de ce que leurs coups restent sans effet ; de là, ce regret véritable de leur considération passée , et ce regret apparent du système qui leur valait cette considération.

Ils aimaient la proportion établie entre la faiblesse du gouvernement et leurs forces individuelles. Une autorité vacillante , des ministres indécis , une administration timide et versatile qui les lisait , les craignait , les menaçait, leur donnait de la persécution tout juste ce qu'il en fallait pour la gloire , voilà précisément les ennemis qui leur convenaient.

Leurs regrets sont puérils, mais ils sont naturels : on les jugerait avec indulgence ; on pardonnerait à leurs prétentions , dernières ruines d'un édifice détruit , si la direction qu'ils donnent à l'opinion , si les moyens qu'ils emploient ne nous menaçaient des plus grands maux ; mais on chercherait vainement à se déguiser combien la réaction qu'ils favorisent est générale et rapide. De quelque côté que Ton jette les yeux , Ton voit sortir , comme de terre , des préjugés qu'on croyait détruits.

Tantôt ce sont des préjugés de détails, que Ton ne regrette que comme faisant partie d'un grand tout. On les allie , par une ruse grossière , à des souvenirs qui leur sont absolument étrangers; dans des questions de légis^ lation, Ton évoque les excès de l'anarchie ; on attaque une loi de par ses auteurs ou sa date ; on arguë contre des opinions abstraites , d'après des crimes qui n'ont avec elles de rapport que leur époque.

Tantôt on exhume des sophismes depuis longtemps oubliés en faveur de ces préjugés plus généraux , dont l'obscurité compliquée est, par cela seulement , moins évidente. Composés d'un enchaînement d'erreurs , il faut pour les apprécier , suivre un enchaînement d'idées , et retranchés derrière ce bouîevart que ne peut franchir la foule inattentive, ils demeurent sacrés à ses yeux ; ainsi , Ton plaide pour les privilèges héréditaires , pour ces institutions qui provoquent tour à tour la violence dévastatrice des passions soudaines , et le calcul victorieux des lumières progressives , et qui sont tellement contre nature que les hommes grossiers tendent, par le crime , au but où les hommes éclairés arrivent par la raison.

Chez les peuples ignorants , les privilèges héréditaires peuvent se soutenir , mais les privilégiés en sont souvent les victimes ; chez les peuples instruits , les privilégiés doivent être épargnés, mais les privilèges doivent tomber. Dans le quatorzième siècle, les paysans égorgeaient leurs seigneurs; dans le dix -huitième , les philosophes ont proclamé l'égalité légale, et ce siècle même , par la lutte désastreuse qui s'est engagée, a vu succéder à cette mesure générale et salutaire, une proscription individuelle et exécrable, parce que cette lutte, soulevantjusqu'aux classes encore brutes de la société a réuni de la sorte les excès de la férocité aux résultats du raisonnement. Malgré cet exemple, on croit par d'ingénieuses nuances,par des considérations fines, par des subtilités élégantes, par l'éclat du talent, par de brillantes images , nous faire encore illusion. L'on renonce , il est vrai , à ces arguments surnaturels employés si longtemps avec succès ; Ton abandonne le poste ruiné du droit divin , mais on se replie sur l'utilité ; Ton descend du ciel , mais on combat sur la terre , et telle est la confiance

qu'inspire Timptilsion d'une réaction désordonnée , que Ton ne met pas en doute la résurrection d'un abus, contre lequel réclament, et la classe forte qui détruit , et la classe pensante qui organise , d'un abus que la raison désapprouve et que repousse l'instinct.

Enfin l'on travaille, avec plus de zèle encore, au rétablissement des préjugés d'un autre ordre. Des hommes , qui n'ont dû qu'à un long apprentissage d'incrédulité leur éclat éphémère ; des hommes , proclamés jadis illustres, sous la condition qu'ils seraient impies , violant aujourd'hui cette clause expresse du traité , emploient en faveur d'opinions mystiques une plume vieillie dans la répétition des sarcasmes de Voltaire , et des insinuations de d'Alembert. Une lumière descendue du ciel semble tout-à-coup avoir éclairé une foule d'athées fanatiques , de sceptiques dogmatiseurs , d'incrédules intolérants. S'ils se bornaient à réclamer contre une persécution , absurde autant qu'inique , et qui marche contre son but , nous les seconderions de tous nos efforts ; mais en s'élevant contre une injustice présente, on les voit méditer une injustice future. En invoquant, comme tous les partis faibles , le droit sacré de la tolérance , ils conservent du goût pour la persécution , pourvu qu'elle soit exercée au nom d'une religion même erronée. Vous les voyez s'extasier sur la piété des Athéniens, dans la condamnation de Socrate : peuple sublime ! s'écriait , il y a peu de temps un journaliste, peuple sublime ! dans l'esprit duquel on ne parvint à perdre le plus vertueux des hommes , qu'en le faisant passer pour impie.

Ainsi les opinions libérales sont attaquées par des transfuges de la philosophie , par les disciples mêmes de ces génies immortels, qui ont ose rêver la régénération de l'espèce humaine.

Autrefois , fatigué de la pression des classes supérieures , chacun tirait à soi celle qui pesait immédiatement sur lui; et cet effort simultané produisit un bouleversement universel. Aujourd'hui, épouvanté de ce bouleversement, chacun pense qu'il ne peut se relever, sans relever aussi ce qui jadis l'entourait, et même ce qui était au-dessus de lui. Le sentiment de la pression lui parait un gage de sécurité. L'on bâtit sur un terrain vierge, mais on bâtit avec des souvenirs, et l'on perd le prix de sept années de calamités. Nous sommes tellement effrayés des révolutions, que tout ce qui est neuf nous parait révolutionnaire, et presque tout ce qui n'est pas abusif est neuf.

Le gouvernement seul lutte encore contre cette disposition générale ; il lutte, mais avec effort, et le combat même est, pour la liberté , un danger d'un genre nouveau.

Le gouvernement s'isole des hommes éclairés, et apprend à braver l'opinion par la force. Or , il n'est pas de la nature d'un gouvernement de suivre toujours la ligne des principes en marchant contre l'opinion; si cette marche se prolongeait , l'isolement le rendrait forcément sombre, égoïste et ambitieux. Obligé de fermer l'oreille à la voix publique , il l'ouvrirait bientôt à celle de son intérêt particulier, et le despotisme militaire assurerait à la fois l'anéantissement des préjugés anciens , l'établissement d'un mépris grossier pour les lumières , flétries dans la défense de ces préjugés , et la perte de la liberté.

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