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CHAPITRE II

DIFFÉRENCES ENTRE l'uSURPATION ' F,T LA MONARGHIB.

L'habitude qui veille au fond de tous les cœurs Les frappe de respect, les poursuit de terreurs, Et sur la foule aveugle un instant égarée, Exerce une puissance invisible et sacrée, Héritage des temps, culte du souvenir, Qui toujours au passé ramène l'avenir.

Wallstein, acte. Il, se. iv.

*A7ra(; S= Tpayù; ocxi; à'v vÉov xpaTeT ^.

Eschyle, Prométh.

La monarchie, telle qu'elle existe dans la plupart des États européens, est une institution modifiée par le temps, adoucie par l'habitude. Elle est entourée de corps intermédiaires qui la soutiennent à la fois et la limitent : et sa transmission régulière et paisible rend la soumission plus facile et la puissance moins om-

' Plusieurs objections m'ont été faites sur ma définition de l'usurpation : et quelques-unes sont fondées, en ceci du moins, que je n'ai pas distingué .assez clairement ce qui doit être considéré comme usurpation de ce qui ne mérite ce nom sous aucun rapport. Il en est résulté qu'un écrivain plein de talent a cru pouvoir opposer, à mes assertions sur les suites funestes de tout pouvoir usurpé, l'exemple de Guillaume III. J'ai, en conséquence, ajouté à la fin de cet ouvrage les développements que ces objections rendaient nécessaires, et rempli une lacune essenlielle que j'avais eu tort de négliger.

2 Toute puissance nouvelle est de courte durée. (E, L.)

niPFÉRE.VCE> ENTRE LIJSrRPATION ET LA MONARCHIE. 1^7

brageuse. Le monarque est en quelque sorte un être abstrait. On voit en lui non pas un individu, mais une race entière de rois, une tradition de plusieurs siècles.

L'usurpation est une force qui n'est moditiée ni adoucie par rien. Elle est nécessairement empreinte de l'individualité de l'usurpateur, et cette individualité, par l'opposition qui existe entre elle et tous les intérêts antérieurs, doit être dans un état perpétuel de défiance et d'hostilité.

La monarchie n'est point une préférence accordée à un homme aux dépens des autres; c'est une suprématie consacrée d'avance : elle décourage les ambitions , mais n'offense point les vanités. L'usurpation exige de la part de tous une abdication immédiate en faveur d'un seul : elle soulève toutes les prétentions : elle met en fermentation tous les amours-propres. Lorsque le mot de Pédarète porte sur trois cents hommes, il est moins difficile à prononcer que lorsqu'il porte sur un seul '.

Ce n'est pas tout de se déclarer monarque héréditaire. Ce qui constitue tel, ce n'est pas le trône qu'on veut transmettre, mais le trône dont on a hérité. On n'est monarque héréditaire qu'après la seconde génération. Jusques alors, l'usurpation peut bien s'intituler monarchie : mais elle conserve l'agitation des révolutions ([ui l'ont fondée : ces prétendues dynasties nouvelles sont aussi orageuses que les factions, ou aussi oppressives que la tyrannie. C'est l'anarchie de Pologne, ou le despotisme de Constantinople. Souvent c'est tous les deux

Un monarque montant sur le trône que ses ancêtres ont occupé, suit une route dans laquelle il ne s'est point lancé par sa volonté propre. Il n'a point sa réputation à faire ; il est seul de son espèce : on ne le compare à personne. Un usurpateur est exposé à toutes les comparaisons que suggèrent les regrets, les jalousies ou les espérances ; il est obligé de justifier son élévation : il a contracté l'engagement tacite d'attacher de grands résultats à une si grande fortune : il doit craindre de tromper l'attente du public, qu'il a si puissamment éveillée. L'inaction la plus raisonnable, la mieux motivée, lui devient un danger. Il faut donner aux Français, tous

< Pédarète, en sortant d'une assemblée dont il avait inutilement sollicité les suffrages, dit : Je rends grâces aux dieux de ce qu'il y a dans ma patrie trois cents citoyens meilleurs que moi.

188 DE l'esprit de 'conquête et de l'usurpation.

les trois mois, disait un homme qui s'y entend bien, quelque chose de nouveau : il a tenu parole ' .

Or, c'est sans doute un avantage que d'être propre à de grandes choses, quand le bien général l'exige; mais c'est un mal que d'être condamné à de grandes choses pour sa considération personnelle, quand le bien général ne l'exige pas. L'on a beaucoup déclamé contre les rois fainéants. Dieu nous rende leur fainéantise, plutôt que l'activité d'un usurpateur !

Aux inconvénients de la position, joignez les vices du caractère, car il y en a que l'usurpation implique, et il y en a encore que l'usurpation produit.

Que de ruses, que de violences, que de parjures elle nécessite 1 Comme il faut invoquer des principes qu'on se prépare à fouler aux pieds, prendre des engagements que l'on veut enfreindre, se jouer de la bonne foi des uns, profiter de la faiblesse des autres, éveiller l'avidité là où elle sommeille, enhardir l'injustice là où elle se cache, la dépravation là où elle est timide : mettre, en un mot, toutes les passions coupables comme en serre chaude, pour que la maturité soit plus rapide, et que la moisson soit plus abondante 2 !

Un monarque arrive noblement au trône : un usurpateur s'y glisse à travers la boue et le sang ; et quand il y prend place, sa robe tachée porte l'empreinte de la carrière qu'il a parcourue.

Croit-on que le succès viendra, de sa baguette magique, le purifier du passé? Tout au contraire : il ne serait pas corrompu d'avance, que le succès suffirait pour le corrompre.

L'éducation des princes, qui peut être défectueuse sous bien des rapports, a cet avantage, qu'elle les prépare, sinon toujours à remplir dignement les fonctions du rang suprême, du moins à n'être pas éblouis de son éclat. Le fils d'un roi, parvenant au pouvoir, n'est point transporté dans une sphère nouvelle. Il jouit avec calme de ce qu'il a, depuis sa naissance, considéré comme son partage. La hauteur à laquelle il est placé ne lui cause pas de vertiges. Mais la tête d'un usurpateur n'est jamais assez forte pour

* C'est un mot de Napoléon. (E. L.)

^ Montaigne, Essais, liv. III, cli. xii, dit avec la même sévérité : « Il me plait . )) de voir combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l'ambition; par combien )) d'abjection et de servitude il luy fault arriver à son but. » (E. L.)

bIFFËRENCES liNTRK LUSURFATION KT LA MONARCHIE. 1 S^<

sui)i)<irtei' celte élôvalioii subite. Sa raisonne peut résister ji un loi changement de toute son existence. L'on a renianiuécjue les particuliers mêmes, qui se trouvaient soudain investis d'une extrême richesse, concevaient des désirs, des caprices, et des fantaisies désordonnées. Le superllu de leur opulence les enivre, parce que l'opulence est une force ainsi que le pouvoir. Gomment n'en seraitil pas de même de celui qui s'est emparé illégalement de toutes les forces, et approprié illégalement tous les trésors? Illégalement, dis-je, car il y a quelque chose de miraculeux dans la conscience de la légitimité. Notre siècle, fertile en expériences de tout genre, nous en fournit une preuve remarquable. Voyez ces deux hommes, l'un que le vœu d'un peuple et l'adoption d'un roi ont appelé au trône, l'autre qui s'y est lancé, appuyé seulement sur sa volonté propre, et sur l'assentiment arraché a la terreur '. Le premier, conliant et tran([uille, a |)0ur allié le passé : il ne craint point la gloire de ses aïeux adoptifs, il la rehausse par sa propre gloire. Le second, inquiet et tourmenté, ne croit pas aux droits qu'il s'arroge, bien qu'il force le monde à les reconnaître. L'illégalité le poursuit comme un fantôme : il se réfugie vainement et dans le faste et dans la victoire. Le spectre l'accompagne au sein des pompes et sur les champs de bataille. Il promulgue des lois, et il les change; il établit des constitutions, et il les viole ; il fonde des empires, et il les renverse; il n'est jamais content de son édifice bâti sur le sable, et dont la base se perd dans l'abîme.

Si nous parcourons tous les détails de l'administration extérieure et intérieure , partout nous verrous des différences, au désavantage de l'usurpation, et à l'avantage de la monarchie.

Un roi n'a pas besoin décommander ses armées. D'autres peuvent comb<1ttre pour lui, tandis que ses vertus pacifiques le rendent cher et respectable à son peuple. L'usurpateur doit être toujours à la tête de ses prétoriens. Il en serait le mépris, s'il n'en était l'idole.

Ceux qui corrompirent les républiques grecques, dit Montesquieu, ne devinrent pas toujours tyrans. C est qu'ils s' étaient plus attachés à l'éloquence qu'à l'art militaire 2. Mais dans nos associations nom-

' Bernadoue el Napoléon. Sous le Directoire, Bernadolte avait été républicain sincère et aini politique de B. Constant. 11 y a beaucoup de passion et d'injustice dans cette comparaison. Mais il ne laut pas oublier que B. Constant était exilé, el exilé sans jugement. (E. L.)

- Esprit des Lois, Vill, 1.

190 DE LKSPRIT DE CONQUÊTE ET DE l/ USURPATION.

breuses, l'éloquence est impuissante; l'usurpation n'a d'autre appui que la force armée. Pour la fonder, cette force est nécessaire : elle l'est encore pour la conserver.

De là, sous un usurpateur, des guerres sans^ cesse renouvelées: ce sont des prétextes pour s'entourer de gardes; ce sont des occasions pour façonner ces gardes à l'obéissance ; ce sont des moyens d'éblouir les esprits, et de suppléer, par le prestige de la conquête, au prestige de l'antiquité. L'usurpation nous ramène au système guerrier ; elle entraîne donc tous les inconvénients que nous avons rencontrés dans ce système.

La gloire d'un monarque légitime s'accroît des gloires environnantes. Il gagne à la considération dont il entoure ses ministres. Il n'a nulle concurrence à redouter. L'usurpateur , pareil naguère, ou même inférieur à ses instruments, est obligé de les avilir, pour qu'ils ne deviennent pas ses rivaux. Il les froisse, pour les employer. Aussi, regardez-y de près, toutes les âmes fières s'éloignent ; et quand les âmes fières s'éloignent, que reste-t-il? Des hommes qui savent ramper, mais ne sauraient défendre ; des hommes, qui insulteraient les premiers, après sa chute, le maître qu'ils auraient flatté '.

Ceci fait que l'usurpation est plus dispendieuse que la monarchie. Il faut d'abord payer les agents pour qu'ils se laissent dégrader : il faut ensuite payer ces agents dégradés, pour qu'ils se rendent utiles. L'argent doit faire le service et de l'opinion et d( l'honneur. Mais ces agents, tout corrompus et tout zélés qu'ils sont, n'ont pas l'habitude du gouvernement, i^i eux, ni leur maître, nouveau comme eux, ne savent tourner les obstacles. A chaque difficulté qu'ils rencontrent, la violence leur est si commode qu'elle leur paraît toujours nécessaire. Ils seraient tyrans par ignorance, s'ils ne l'étaient par intention. Vous voyez les mêmes institutions subsister dans la monarchie durant des siècles. Vous ne voyez pas un usurpateur qui n'ait vingt fois révoqué ses propres lois, et suspendu les formes qu il venait d'instituer, comme un ouvrier novice et impatient brise ses outils.

Un monarque héréditaire peut existera côté ou, pour mieux dire, à la tête d'une noblesse antique et brillante ; il est, comme elle, riche de souvenirs. Mais là où le monarque voit des soutiens,

* Ceci a été écrit six mois avant la chute Je Bonaparte.

DIKFénENr.ES ENTRE, L IMUI-ATION Kl LA MnNMicillK. l'.»l

l'usurpateur voit des ennemis. Toute noblesse, dont l'exislence a l)récédé la sienne, doit lui taire ombrage. 11 laut que, pour appuyer sa nouvelle dynastie, il crée une nouvelle noblesse '.

Mais il y a contusion d'idées dans ceux qui parlent des avantages d'une hérédité déjà reconnue pour en conclure la possibilité de créer l'hérédité. La noblesse engage, envers un homme et ses descendants, le respect des générations, non-seulement futures, mais contemporaines. Or, ce dernier point est le plus difticile. On peut bien admettre un traité pareil, lorsqu'en naissant on le trouve sanctionné; mais assister au contrat, et s'y résigner, est impossible, si l'on n'est la partie avantagée.

L'hérédité s'introduit dans des siècles de simplicité ou de conquête; maison ne l'institue pas au milieu de la civilisation. Elle peut alors se conserver, mais non s'établir. Toutes les institutions qui tiennent du prestige ne sont jamais l'effet de la volonté : elles sont l'ouvrage des circonstances. Tous les terrains sont propres aux aliguements géométriques ; la nature seule produit les sites et les effets pittorescjues. Une hérédité, qu'on voudrait éditier, sans qu'elle reposât sur aucune tradition respectable et presque mystérieuse, ne dominerait point l'imagination. Les passions ne seraient pas désarmées; elles s'irriteraient au contraire davantage contre une inégalité subitement érigée erUeur présence et à leurs dépens. Lorsque llroaiweirvoulut instituer une chambre haute, il y eut révolte générale dans l'opinion d'Angleterre. Les anciens pairs refusèrent d'en faire partie, et la nation refusa de son côté de reconnaître comme pairs ceux qui se rendirent à l'invitation ^.

' L'édition de 1814 ajoute la note suivante qui a disparu de l'édition de 1815 t Ce que j'écrivais ici ne s'applique qu'au système que j'exanninais alors, c'est-à-dire, h l'hypothèse d'un usurpateur détruisant toutes les institutions anciennes pour leur substituer des institutions créées par un seul. La révolution qui vient de s'opérer répond à jdusieurs de mes objections. Pour ce qui regarde la noblesse, par exemple, la combinaison de l'ancienne et de la nouvelle est une heureuse et libérale idée. La première donnera à la seconde le lustre de l'antiquité; et celle-ci, composée heureusement en ^'rande partie d'hommes couverts de gloire, apporte en dot l'éclat des triomphes militaires. Dans ce cas, comme dans presque toutes les dillicultés qu'elle avait à combattre, la constitution actuelle les a surmontées habilement, et a conservé tout ce qui était bon dans un régime dont l'ensemble d'ailleurs était détes. table. Pour juger mon ouvrage, il ne faut pas oublier qu'il est écrit et publié depuis quatre mois : je voyais alors le mal, et je ne pouvais prévoir le bien.

- Un pajnphlet publié contre la prétendue chambre fiaute du temps de Cromweli

i9'2 DE i/esprit de conquête et de l usurpation.

On crée néanmoins de nouveaux nobles, objectera-t-on. C'est que l'illustration de l'ordre entier rejaillit sur eux. Mais si vous créez à la fois le corps et les membres, où sera la source de l'illustration ?

Des raisonnements du même genre se reproduisent relativement à ces assemblées, qui, dans quelques monarchies, défendent ou représentent le peuple. Le roi d'Angleterre est vénérable au milieu de son parlement ; mais c'est qu'il n'est pas, nous le répétons, un simple individu ; il représente aussi la longue suite des rois qui l'ont précédé, il n'est'pas éclipsé par les mandataires de la nation ; mais un seul homme, sorti de la foule , est d'une stature trop diminutive, et, pour soutenir la parallèlle, il faut que cette stature devienne terrible. Les représentants d'un peuple, sous un usurpateur, doivent être ses esclaves, pour n'être pas ses maîtres. Or, de tous les fléaux politiques, le plus eff'royable est une assemblée qui n'est que l'instrument d'un seul homme. Nul n'oserait vouloir en son nom ce qu'il ordonne à ses agents de vouloir, lorsqu'ils se disent les interprètes libres du vœu national. Songez au sénat de Tibère, songez au parlement d'Henri VIIL

Ce que j'ai dit de la noblesse s'applique également à la propriété. Les anciens propriétaires sont les appuis naturels d'un monarque légitime ; ils sont les ennemis-nés d'un usurpateur. Or, je pense qu'il est reconnu que pour qu'un gouvernement soit paisible, la puissance et la propriété dqivent être d'accord. Si vous les séparez, il y aura lutte, et à la fin de cette lutte, ou la propriété sera envahie, ou le gouvernement sera renversé.

llparaîtplus facile, à la vérité, de créer de nouveaux propriétaires que de nouveaux nobles; mais il s'en faut qu'enrichir des hommes devenus puissants soit la même chose qu'investir du pouvoir des hommes qui étaient nés riches. La richesse n'a point un effet rétroactif. Conférée tout à coup à quelques individus, elle ne leur donne ni cette sécurité sur leur situation, ni cette absence d'intérêts étroits, ni cette éducation soignée qui forment ses principaux avantages. On ne prend pas l'esprit propriétaire aussi lestement qu'on prend la propriété. A Dieu ne plaise que je veuille

est une preuve remarquable de l'impuissance de l'autorité dans les institutions de ce genre. V. A reasoaabk .ipeecit made by a icorlhij laemher of parliamenl in the /lousc of Gommons, concerning the other Irouse. March. 1659.

DIFFÉRENCES ENTRK I. LSIjKI'A l'iU.N Kl LA MuNAnCMIE. 1 Hii

insinuei' ici que la richesse doit constituer un privilège 1 Toutes les facultés naturelles, comme tous les avantages sociaux, doivent trouver leur place dans l'organisation politi(pie, et le talent n'est certes pas un moindre trésor ([uc lopulence. Mais, dans une société bien organisée, le talent conduit à la propriété. Le corps des anciens propriétaires se recrute ainsi do nouveaux membres, et c'est la seule manière dont un cliangement progressif, imperceptible et toujours partiel, doive s'opérer. L'acquisition lente et graduelle dune propriété légitime est autre chose que la conquête violente d'une propriété qu'on enlève. L'homme qm s'enrichit par son industrie ou ses facultés apprend a mériter ce qu'il ac- (juiert : celui qu'enrichit la spoliation ne devient que plus indigne de ce qu'il ravit.

Plus d'une fois, durant nos troubles, nos maîtres d'un juur, qui nous entendaient regretter le gouvernement des propriétaires, ont eu la tentation de devenir propriétaires pour se rendre plus dignes de gouverner; mais quand ils se seraient investis en ([uelques heures de propriétés considérables, par une volonté qu'ils auraient appelée loi, le peuple et eux-mêmes auraient pensé que ce que la loi avait conféré, la loi pouvait le reprendre; et la propriété, au lieu de protéger l'institution, aurait eu contiimellenjent besoin d'être protégée par elle. En richesse, comme en autre chose, rien ne supplée au ternps.

D'ailleurs, pour enrichi' les uns, il faut appauvrir les autres : pour créer de nouveaux propriétaires, il faut dépouiller les anciens. L'usurpation générale doit s'entourer d'usurpations partielles, comme d'ouvrages avancés qui la défendent. Pour un intérêt qu'elle se concilie, dix s'arment contre elle.

Ainsi dpnc, malgré la ressemblance trompeuse qui paraît exister entre l'usurpation et la monarchie, considérées toutes deux comme le pouvoir remis à un seul homme, rien n'est plus diiférent. Tout ce qui fortifie la seconde, menace la première; tout ce qui est dans la monarchie, une cause d'union, d'harmonie et de repos, est dans l'usurpation une cause de résistance, de haine et de secousses.

Ces raisonnements ne militent pas avec moins Je force pour les républiques, quand elles ont existé longtemps. Alors elles acquièrent, comme les monarchies, un héritage de traditions,

I9't DE l'esprit de conquête et de l'usurpation.

d'usages et d'habitudes. L'usurpation seule, nue et dépouillée de toutes ces choses, erre au hasard, le glaive en main, cherchant de tous côtés, pour couvrir sa honte, des lambeaux qu'elle déchire et qu'elle ensanglante en les arrachant.

CHAriTRE 111.

D UN R\PP()»T SOUS LEQUEL f. USUHPATION EST l'LUS FACHEUSE QUE LE IIESPOTISME LE PLUS ABSOLU. »

Je ne suis point assurément le partisan du despotisme ; mais s'il fallait choisir entre l'usurpation et un despotisme consolidé, je ne sais si ce dernier ne me semblerait pas préférable.

Le despotisme bannit toutes les formes de la liberté; l'usurpation, pour motiver le renversement de ce qu'elle remplace, a besoin de ces formes; mais en s'en emparant, elle les profane. L'existence de l'esprit public lui étant dangereuse, et l'apparence de l'esprit public lui étant nécessaire, elle frappe d'une main le peuple pour étouffer l'opinion réelle, et elle le frappe encore de l'autre, pour le contraindre au simulacre de l'opinion supposée.

Quand le Grand Seigneur envoie le cordon à l'un des ministres disgraciés, les bourreaux sont muets comme la victime; quand un usurpateur proscrit l'innocence, il ordonne la calomnie, pour que répétée elle paraisse un jugement national; l'usurpateur prescrit un examen dérisoire, comme préface de l'approbation '.

Cette contrefaclion de la liberté réunit tous les maux de l'anarchie et tous ceux de l'esclavage. Il n'y a poiut de terme à la tyrannie qui veut arracher les symptômes du consentement. Les hommes paisibles sont persécutés comme indifférents, h s hommes énergiques comme dangereux'*; la servitude estr sans

* V. sup. tomel, p. 13. (E. L.)

' (yesl une allusion aux persécutions donl M"" de Staël el B Constant lui-niênae

196 DE l'esprit de conquête et de l'usurpation.

repos, l'agitation sans jouissance ■: cette agitation ne ressemble à la vie morale que comme ressemblent à la vie physique ces convulsions hideuses qu'un art, plus etirayant qu'utile, imprime aux cadavres sans les ranimer.

C'est l'usurpation qui a inventé ces prétendues sanctions, ces adresses, ces félicitations monotones, tribut habituel qu'à toutes les époques, les mêmes hommes prodiguent, presque dans les mêmes mots, aux mesures les plus opposées : la peur y vient singer tous les dehors du courage pour se féliciter de la -honte e* pour remercier du malheur. Singulier genre d'artifice dont nul n'est la dupe ! Comédie convenue qui n'en impose à personne, et qui, depuis longtemps, aurait dû succomber sous les traits du ridicule 1 Mais le ridicule attaque tout, et ne détruit rien. Chacun penser avoir reconquis, par la moquerie, l'honneur de l'indépendance, et, content d'avoir désavoué ses actions par ses paroles, se trouve à l'aise pour démentir ses paroles par ses actions •.

Qui ne sent que plus un gouvernement est oppressif, plus les citoyens épouvantés s'empresseront de lui faire hommage de leur enthousiasme de commande! Ne voyez-vous pas, à côté des registres que chacun signe d'une main tremblante, ces délateurs et ces soldats? Ne lisez-vous pas ces proclamations déclarant factieux ou rebelles ceux dont le suffrage serait négatif? Qu'est-ce qu'interroger un peuple au milieu des cachots et sous l'empire de l'arliitraire, sinon demander aux adversaires de la puissance une liste pour les reconnaître et pour les frap^^er à loisir?

L'usurpateur, cependant,' enregistre ces acclamations et ces harangues : l'avenir le jugera sur ces monuments érigés par lui. Où le peuple fut tellement vil, dira-t-on, le gouvernement dut être tyrannique. Rome ne se prosternait pas devant Marc-Aurèle, mais devant Tibère et Caracalla.

Le despotisme étouffe la liberté de la presse, l'usurpation la parodie. Or, quand la liberté de la presse est tout à fait comprimée, l'opinion sommeille, mais rien ne l'égaré ; quand au con-

aviient élé victimes parce qu'ils se ptrmeUaienl de critiquer ou se refusaient à louer le ma'lre de la France. Voyez les Mélanges de littérature et de politique, de li. Constant, p. 207 et suiv. (E. L.)

' Réflexion malheureusement trop juste; on se venge de sa propre bassesse en s'en iiioquaiil; on ne reconquiert ainsi ni l'estime des autres, ni sa propre estime. (E. L.j

l/lTSURPATIO.N PLUS FACHErSE U''E l-K UKSPdTISMK. 197

\vMvc (les écrivains soudoyés s'en saisissent, ils discutent, connue sil était question de convaincre ;ils s'emportent, coinnn; s'il y avait de ropi)osition ; ils insultent, comme si l'on possédait la l'acuité de répondre; leurs dillamations absurdes précèdent des condauiuations barbares, leurs plaisanteries féroces préludent à d'illégales condamnations; leurs démonstrations nous feraient croire que .leurs victimes résistent, comme en voyant de loin les danses frénétiques des sauvages autour des captifs qu'ils tourmentent, on dirait qu'ils combattent les malheureux qu'ils vont dévorer.

Le despotisme, en un mot, règne par le silence, et laisse à l'homme le droit de se taire; lusurpation le condamne à parler; elle le poursuit dans le sanctuaire intime de sa pensée, et, le forçant à mentir à sa conscience, elle lui ravit la dernière consolation qui reste encore à l'opprimé.

Quand un peuple n'est qu'esclave, sans être avili, il y a pour lui possibilité d'un meilleur état de choses; si quelque circonstance heureuse le lui présente, il s'en montre digne;. le despotisme laisse cette chance à l'espèce humaine. Le joug de Philippe II et les échafauds du duc d'Albe ne dégradèrent point les généreux Hollandais; mais l'usurpation avilit un peuple en même temps qu'elle l'opprime; elle l'accoutume à fouler aux pieds ce qu'il respectait, à courtiser ce qu'il méprise, à se mépriser luimême, et, pour peu qu'elle se prolonge, elle rend, même après sa chute, toute amélioration impossible : on renverse Commode; mais les prétoriens mettent l'empire à renchère, et le peuple obéit à l'acheteur.

En pensant aux usurpateurs fameux que l'on nous vante de siècle en siècle, une seule chose me semble admirable, c'est l'admiraiion qu'on a pour eux. César, et cet Octave qu'on appelle Auguste, sont dos modèles en ce genre : ils commencèrent par la proscription de tout ce qu'il y avait d'éminent à Rome, ils poursuivirent par la dégradation de tout ce qui restait de noble, ils finirent par léguer au monde Vitellius, Domitien, Héliogabale, et enfin les Vandales et les Goths '.

' M""^ de Slaël dit, avec la même profondeur politique : « Il ne faut jamais jufier )) les despotes par les succès momentanés que la tension même du pouvoir leur fait )) obtenir. C'est l'état dans lequel ils laissent le pays à leur mort ou à leur chute, » c'jest ce qui reste de leur règpe après eux, qui révèle ce qu'ils ont été. » Consid. sur la rév. française. Prem. partie, cli. II. (E. L.)

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