QUE L USURPATION NE PEUT SUBSISTER A NOTRE EPOQUE DE LA CIVILISATION
Après ce tableau de l'usurpation, il sera consolant de démontrer qu'elle est aujourd'hui un anachronisme non moins grossier que le système des conquêtes.
Les républiques subsistent de par le sentiment profond que chaque citoyen a de ses droits, de par le bonheur, la raison, le calme et l'énergie que la jouissance de la liberté procure à l'homme; les monarchies, de par le temps, de par les habitudes, de par la sainteté des générations passées. L'usurpation ne peut s'établir que par la suprématie individuelle de l'usurpateur.
Or, il y a des époques, dans l'histoire de l'espèce humaine, où la suprématie, nécessaire pour que l'usurpation soit possible, ne saurait exister. Telle fut la période qui s'écoula en Grèce, depuis l'expulsion des Pisistratides jusqu'au règne de Philippe de Macédoine; tels furent aussi les cinq premiers siècles de Rome, depuis la chute des Tarquins jusqu'aux guerres civiles.
En Grèce, -des individus se distinguent, s'élèvent, dirigent le peuple : leur empire est celui du talent, empire brillant, mais passager, qu'on leur dispute et qu'on leur enlève. Périclès voit plus d'une fois sa domination prête à lui échapper, et ne doit qu'à la contagion qui le frappe, de mourir au sein du pouvoir. iMiltiade, Aristide, Thémistocle, Alcibiade, saisissent la puissance et la reperdent, presque sans secousses.
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A Home, l'absence de toute suprématie individuelle se fait encore bien plus remarquer. Pendant cinq siècles on ne peut sortir, do la foule immense des grands honmies de la réi)ubli<|U{', l< nom d'un seul, ([ui l'ait gouvernée d'une manière durable.
A d'autres époques, au contraire, il semble que le gouvernement des peuples appartienne au premier individu qui se présente. Dix ambitieux, jdeins de talents et d'audace, avaient en vain tenté d'asservir laré[)ubli(juc romaine. Il avait fallu vingt ans de dangers, de travaux et de triomphes à César pour arriver aux marches du trùne, et il était mort assassiné avant d'y monter. Claude se cache derrière une tapisserie, des soldats l'y découvrent : il est empereur, il règne quatorze ans.
Cette différence ne tient pas uniquement à la lassitude qui s'empare des hommes après des agitations prolongées, elle tient aussi à la marche de la civilisation.
Lorsque l'espèce humaine est encore dans un profond degré d'ignorance et d'abaissement, presque totalement dépourvue de facultés morales, et presque aussi dénuée de connaissances, et par conséquent de moyens physiques, les nations suivent, comme des troupeaux, non-seulement celui qu'une qualité brillante distingue, mais celui qu'un hasard quelconque jette en avant de la foule. A mesure que les lumières font des progrès,, la raison révoque en doute la légitimité du hasard, et la réflexion (\u\ compare aperçoit entre les individus une égalité opposée à toute suprématie exclusive.
C'est ce qui faisait dire à Aristote qu'il n'y avait guère de son temps de véritable royauté. « Le mérite, continuait-il, trouve aujourd'hui des pairs, et nul n'a de vertus si supérieures au reste des hommes, qu'il puisse réclamer pour lui seul la prérogative do commander '. » Ce passage est d'autant plus remarquable que le philosophe de Stagyre l'écrivait sous Alexandre.
Il fallut' peut-être moisis de peine et de génie à Cyrus pour
asservir les Pejses barbares qu'au plus petit tyran d'Italie, dans
le seizième siècle, pour conserver le pouvoir qu'il usurpait. Les
conseils mêmes de Machiavel prouvent la difticidtécjoissante.
Ce n'est pas précisément l'étendue, mais l'égale répartition des
' Aristote. Polit., Y, 10.
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lumières, qui met obstacle à la suprématie des individus ; et ceci ne contredit en rien ce que nous avons affirmé précédemment, que chaque siècle attendait un honnue qui lui servît de représentant. Ce n'est pas dire que chaque siècle le trouve. Plus la civilisation est avancée, plus elle est difficile à représenter.
La situation de la France et de l'Europe, il y a vingt ans, se rapprochait, sous ce rapport, de celle de la Grèce et de Rome aux époques indiquées. Il existait une telle multitude d'hommes également éclairés, que nul individu ne pouvait tirer de sa supériorité personnelle le droit exclusif do gouverner. Aussi nul, durant les dix premières années de nos troubles, n'a pu se marquer une place à part.
Malheureusement, à chaque époque pareille, un danger menace l'espèce humaine. Comme lorsqu'on verse des flots d'une liqueur froide dans une liqueur bouillante, la chaleur de celle-ci se trouve affaiblie : de même, lorsqu'une nation civilisée est envahie par (les barbares, ou qu'une masse ignorante pénètre dans son sein et s'empare de ses destinées, sa marche est arrêtée, et elle fait des pas rétrogrades.
Pour la Grèce, l'introduction de l'influence macédonienne ; pour Home, l'aggrégalion successive des peuples conquis ; enfin, pour tout l'empire romain, l'irruption des hordes du Nord, furent des événements de ce genre. La suprématie des individus, et par conséquent l'usurpation, redevinrent possibles. Ce furent presque toujours des légions barbares qui créèrent des empereurs.
En France, les troubles de la révolution ayant introduit dans le gouvernement une classe sans lumières et découragé la classe éclairée, cette nouvelle irruption de barbares a produit le même effet, mais dans un degré bien moins durable parce que la disproportion était moins sensible. L'homme qui a voulu usurper parmi nous, a été forcé de quitter pour un temps les routes civilisées ; il est remonté vers des nations plus ignorantes, comme vers un autre siècle : c'est là qu'il a jeté les fondements de sa prééminence. Ne pouvant faire arriver au sein de l'Europe l'ignorance et la barbarie, il a conduit des Européens en .\frique *, pour voir s'd
• Il e.st prolialile (|u'en allant en Éf^ypie, Ronaiiarle ne songeait à rien de ce (|ue suppose B. Constant, tout au plus pouvait-il penser à s'.ittacher l'armée. Il n'était (las besoin de l'Kgypte pour cela ; lonle ç'uerre suffisait. (E. L.)
l'uSL'HI'ATION -NK I'KLT SIIISISTKK A MtTllI': KI'OQUE. '20{
ïV'iissirait î^ los lavomuT ;i la liarbaric. et ;i ri;,'iioi'aiicc ; cleiisuito, pour niaiiiteiiir son autorité, il a travaillé à taire lecuU-r ri'^urope .
Les peuples se sacrifiaient jadis pour les individus, et s'en faisaient gloire : de nos jours, les individus sont forcés à feindre (|u'ils n'agissent que pour l'avantage et le bien des peuples. On les entend (|uel(iuefois essayer de parler d'eux-mêmes, des devoirs du monde envers leurs personnes, et ressusciter un style tombé en désuétude, depuis Cambyse et Xerx^s. Mais nul ne leur répond dans ce sens, et, désavoués <[u'ils sont par le silence de leurs flatteurs mêmes, ils se replient, malgré qu'ils en aient, sur une hypocrisie qui est unliommage à l'égalité.
Si l'on pouvait parcourir attentivement les rangs obscuis d'un l)euple soumis en apparence à l'usurpateur qui l'opprime, on le verrait, cojiune par un instinct confus, fixer les yeux d'avance sur ^in^tant où cet usurpateur tombera. Son enthousiasme contient un mélange bizarre et d'analyse et de moquerie. 11 semble, peu confiant en sa conviction propre, travailler à la fois à s'étourdir par ses acclamations et à se dédommager par ses railleries, et pressentir lui-même l'instant où le prestige sera passé.
Voulez-vous voir à quel point les faits démontrent la double impossibilité des conquêtes et de l'usurpation à l'époque actuelle? Réfiéchissez aux événements qui se sont accumulés sous nos yeux durant les six mois qui viennent de s'écouler. La conquête avait établi l'usurpation dans une grande partie de l'Europe ; et cette usurpation sanctionnée, reconnue pour légitime par ceux mômes qui avaient intérêt à ne jamais la reconnaître, avait revêtu toutes les formes pour se consolider. Elle avait tantôt menacé, tantôt tlatté les peuples: elle était parvenue à rassembler des forces immenses pour inspirer la crainte, des sophismes pour éblouir les esprits, des traités pour rassurer les consciences; elle avait gagné quelques années, qui commençaient à voiler son origine. Les gouvernements, soit républicains, soit monarchiques, qu'elle avait détruits, étaient sans espoir apparent, sans ressources visibles ; ils survivaient néanmoins dans le cœur des peuples. Vingt batailles perdues n'avaient pu les en déracinfr : une seule bataille a été gagnée, et l'usurpation, s'est vue de toutes parts mise en fuite ; et, dans plusieurs des pavs où elle dominait sans (»p|)Osition, le voyapeiir aurait peine aujourd'hui à en découvrir la trace.