DES IMITATEURS MODERNES DES RÉPUBLIQUES DE L ANTIQUITÉ
Ces vérités furent complètement méconnues par les hommes qui, vers la fin du dernier siècle, se crurent chargés de régénérer l'espèce humaine. Je ne veux point inculper leurs intentions : leur mouvement tut noble, leur but généreux. Qui de nous n'a pas senti son cœur battre d'espérance à l'entrée de la carrière qu'ils semblaient ouvrir? Et malheur, encore à présent, à qui n'éprouve pas le besoin de déclarer que, reconnaître des erreurs, ce n'est pas abandonner les principes que les amis de l'humanité ont protéssés d'âge en âge. Mais ces hommes avaient pris pour guides des écrivains qui ne s'étaient pas doutés eux-mêmes que deux mille ans pouvaient avoir apporté quelque altération aux dispositions et aux besoins des peuples.
J'examinerai peut-être une fois la théorie du plus illustre de ces écrivains, et je relèverai ce qu'elle a de faux et d'inapplicable. On verra, je le pense, que la métapliysique subtile du Contrat social n'est propre, de nos jours, qu'à fournir des armes et des prétextes à tous les genres de tyrannie, à celle d'un seul, à celle de plusieurs, à celle de tous, à l'oppression cons'ituée sous des formes légales, ou exercée par des fureurs populaires ^.
* V. sup. tome l", p. 275 et suiv., le cliap. intitulé : De la souveraineté du peuple et de ses limites. (E. L.)
2 L'auteur insère ici une longue note sur J.-J. Ilonsseau, qu'il a reproduite ailleurs, et que nous avons déjà imprimée. Sup. t. 1", p. 278. (E. L.)
IMllATHlllS MolJliUMS DhS RKI'r.lil.loL'ES DK I. AN'llyn I K. ■.*()'.)
Lu aiitio philosophe, moins élcxpiciil, mais non moins austère (juc llousseau dans ses p^incl[)L•^, cl plus exagéré encore dans leur application, eut une inlluence pres(iur, égale sur li s rél'orniateurs de la France : c'est l'abhé de Mably, On peut le regarder conune le re[)résentant de cette classe nombreuse de démagogues, bien ou mal intentionnés, qui, du haut de la tribune, dans les clubs et dans les pamphlets, parlaient de la nation souveraine, pour que les citoyens tussent plus complètement assujettis, et du peuple libre, pour que chaque individu tut plus complètement esclave.
L'abbé de Mably ', comme Rousseau, et comme tant d'autres, avait pris l'autorité pour la liberté, et tous les njoycns lui paraissaient bons pour étendre racti(jn de l'autorité sur cette partie récalcitrante de l'exfetence humaine dont il déplorait l'indépendance. Le regret qu'il exprime partout dans ses ouvrages, c'est que la loi ne puisse atteindre que les actions; il aurait voulu qu'elle atteignît les pensées, les impressions les plus passagères; qu'elle poursuivit l'homme sans relâche, et sans lui laisser un asile où il pût échapper à son pouvoir. A peine apercevait-il, n'importe chez quel peuple, une mesure vexatoire, qu'il pensait avoir lait une découverte, et qu'il la proposait pour modèle; il détestait la liberté individuelle en ennemi personnel ; et dès qu'il rencontrait une nation (jui en était privée, n'eùt-elle point de liberté politique, il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Il s'extasiait sur les Egyptiens, parce que, disait-il, tout chez eux était prescrit par la loi : jusqu'aux délassements, jusqu'aux besoins, tout pliait sous l'empire du lc-;islateur; tous les moments de lajournée étaient remplis par quelque devoir; l'amour même était soumis à cette intervention respectée : et c'était la loi qui, tour a tour, ouvrait et ferniait la couche nuptiale '^.
' L'ouvrage de Mably sur la Législation ou Principes des lois, est le code de despoUsiue le plus complet que l'on puisse imaginer. Combinez ses trois principes : 1" l'autorilé législative est iilimiiée; il laut l'étendre à tout et tout courber devant elle; 'i" la liberté individuelle est un fl'jau; si vous ne pouvez l'anéunlir, re»lreignez-la du mofiis autant quil est possible; '6° la propriété est un mal : si vous ne pouvez la détruire, aflaiblissez son influence de toute manière; vous aurez, par cette combinaison, la constitution réunie de Constantinople et de Uobespierre.
2 Depuis quelque temps on nous a répété en France les mêmes absurdités sur les
Ejjyptiens. L'on nous a recommandé l'imitation d'un peuple, victime d'une double
servitude : repoussé par ses prélres du sanctuaire de toutes les connaissances, divisé
en castes, dont la dernière était privée de tous les droits de l'état social, ntenu d,.ns
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Sparte, qui réunissait des formes républicaines au même asservissement des individus, excita dans l'esprit de ce philosophe un enthousiasme plus vif encore. Ce couvent guerrier lui semblait l'idéal d'une république libre ; il avait pour Athènes un profond mépris, et il aurait dit volontiers de cette première nation de la Grèce, ce qu'un académicien grand seigneur disait de l'Académie : Quel épouvantable despotisme! tout le monde y fait ce quil veut.
Lorsque le flot des événements eut porté à la tête de l'État, durant la révolution française, des hommes qui avaient adopté la philosophie comme un préjugé, et la démocratie comme un fanatisme, ces hommes furent saisis pour Rousseau, pour Mably, et pour tous les écrivains de la même école, d'une admiration sans bornes.
Les subtilités du premier, l'austérité du second, son intolérance, sa, haine contre toutes les passions humaines, son avidité de les asservir toutes, ses principes exagérés sur la compétence de la loi, la différence de ce qu'il recommandait à ce qui avait existé, ses déclamations contre les richesses et même contre la propriété, toutes ces choses devaient charmer des hommes échauffés par une victoire récente, et qui, conquérants d'une puissance qu'on appelait loi, étaient bien aises d'étendre cette puissance sur tous les objets. C'était pour eux une autorité précieuse que des écrivains qui, désintéressés dans la question, et prononçant anathème contre la royauté, avaient, longtemps avant le renversement du trône, rédigé en axiomes toutes les maximes nécessaires pour organiser, sous le nom de république, le despotisme le plus absolu.
Nos réformateurs voulurent donc exercer la force publique comme ils avaient appris de leurs guides qu'elle avait été jadis exercée dans les États libres de l'antiquité; ils crurent que tout devait encore céder devant l'autorité collective, et que toutes les
une éternelle enfance; masse immobile, incapable également et de s'éclairer et de se défendre, et conslamment la proie du premier conquérant qui venait envahir son territoire. Mais il faut reconnaître que ces nouveaux apologistes de l'Egypte sont plus conséquents que les philosoplies qui lui ont prodigué les mêmes éloges; ils ne mettent aucun prix à la liberté, à la dignité de notre nature, à l'activité de l'esprit, an développ-^raenl des facultés intellectuelles; ils se font les panégyristes du despotisme, pour en devenir le» insli nments.
IMITATEURS MODEHNKS DES RÉPIIHMOI» S DE L ANTiyllTÉ. ?1t
rostiicfiouf aux (Iroits iiidivi'liiels seraient réparées par la paificipalion au pouvoir social. Ils essayèrent de soumettre les Français à une multitude -de lois dispotiques qui les froissaient douloureusement dans ce qu'ils avaient de plusrlier; ils proposèrent à un peuple vieilli dans les jouissances le sacrifice de toutes ces jouissances; ils tirent un devoir de ce qui devait «""tre volontaire ; ils entourèrent de contraintejusqu'aux célébrations de la liberté. Ils s'étonnaient (jue le souvenir de plusieurs siècles ne disparût pas aussitôt devant les décrets d'un jour. La loi étant l'expression de la volonté ^^énérale, devait, à leurs yeux, l'emporter sur toute antre puissance, même sur celle de la mémoire et du temps. L'elfet lent et graduel des impressions de l'enfance, la direction que l'imagination avait reçue par une longue suite d'années, leur paraissaient des actes de révolte. Ils donnaient aux babitufles le nom de malveillance. On eût dit que la maheillance était une puissance magique, qui, par je ne sais quel miracle, forçait constamment le peuple à faire le contraire de sa propre volonté ils attribuaient à l'opposition les malheurs de la lutte, comme s'il était jamais permis à l'autorité de faire des changements qui provoquent une telle opposition, comme si les difficultés que ces changements rencontrent n'étaient pas à elles seules la sentence de leurs auteurs.
Cependant, tous ces efforts pliaient sans cesse sous le poids de leur propre extravagance; le plus petit saint, dans In plus obscur hameau, rési.stait avec avantage à toute l'autorité nationale rangée en bataille contre lui; le pouvoir social blessait en fout sens l'indépendance individuelle, sans en détruire le besoin; !a nation ne trouvait point qu'une part idéale à une souveraineté abstraite valût ce quelle souffrait. On lui répétait vainement avec Rousseau : « Les lois de la liberté sont mille fois plus austères que n'est dur le joug des tyrans. » Il en résultait qu'elle ne voulait pas de ces lois austères; et, comme elle ne connaissait alors le joug des tyrans que par ouï-dire, elle croyait préférer le joug des tvrans '.
' La disproportion de toutes ces mesures et de la disposition de la France fut sentie dès l'origine, et avant même qu'elle fut parvenue au comble, par tous les hommes éclairés-; mais, par une singulière méprise, ces hommes concluaient que c'était la nation, cl non pns les lois q'i'on lui imposait, qu'il fallait chant'er. « I.as-
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» semblée nationale, disait Clianiitfort en 1789, a donm- au peuple une constitution » plus forte que lui ; il faut ([u'elie se hâte d'élever la nation à celte hauteur. Les )) législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un malade » épuisé, lont passer les restaurants à l'aide des stomachiques. » Il y a ce malheur dans celte comparaison, que nos lépislaleurs étaient eux-mêmes des malades qui se disaient des médecins. On ne soutient point une nation à la hauteur à laquelle sa propre disposition ne l'élève pas. Pour la soutenir à ce point, il faut lui faire violence, et, par cela même qu'on lui fait violence, elle s'affaisse et tombe à la fin plus bas qu'auparavant.