CHAPITRE VIII
DES MOYENS EMPLOYÉS POUR DO.N.NLU AUX MODEREES LA I.IUEUTE DES ANCIENS '.
Les erreurs des hommes qui exercent l'autorité, n'imiJOile à quel titre, ne sauraient être innocentes comme celles des individus. La force est toujours derrière ces erreurs, prête à leur consacrer ses moyens terribles.
Les partisans de la liberté antique devinrent furieux de ce que les modernes ne voulaient pas être libres, suivant leur méthode. Ils redoublèrent de vexations, le peuple redoubla de résistance, et les crimes succédèrent aux erreurs.
« Pour la tyi-annie, dit Machiavel, il faut tout changoi-. » On peut dire aussi que pour tout changer il faut la tyrannie. Nos léjjjislateurs le sentirent, et ils proclamèrent que le despolibuie était indispensable pour fonder la liberté.
Il y a des axiomes qui paraissent clairs, parce qu'ils sont courts. Les hommes rusés les jettent comme pâture à la foule; les sols s'en emparent, parce qu'ils leur épargnent la peine de réfléchir, et ils les répètent pour se donner l'air de les comprendre. Des propositions dont l'absurdité nous étonne quand elles sont analysées, se glissent ainsi dans mille têtes, sont redites par mille bouches, et l'on est réduit sans cesse à démontrer l'évidence.
' V. sup. Des ejfcts de la terreur, lonie II, p. 53. (E. L.)
2l4 DB I.ESPRIT DE CONQUÊTE ET DE l'uSURPATION.
De ce nombre est l'axiome que nous venons de citer ; il a fait retentir dix ans toutes les tribunes françaises : que signilie-t-il néanmoins? La liberté n'est d'un prix inestimable que parce qu'elle donne à notre esprit de la justesse, à notre caractère, de la force, à notre âme, de l'élévation. Mais ces bienfaits ne tiennent-ils pas à ce que la liberté existe? Si, pour l'introduire, vous avez recours au despotisme, qu'établissez-vous? de vaines formes. Le fond vous échappera toujours.
Que faut-il dire à une nation pour qu'elle se pénètre des avantages de la liberté ? Vous étiez opprimés par une minorité privilégiée; le grand nombre était immolé à l'ambition de quelquesuns; des lois inégales appuyaient le fort contre le faible; vous n'aviez que des jouissances précaires, qu'à chaque instant l'arbitraire menaçait de vous enlever ; vous ne contribuiez ni à la confection de vos lois, ni à l'élection de vos magistrats : tous ces abus vont disparaître, tous vos droits vous seront rendus.
Mais ceux qui prétendent fonder la liberté par le despotisme,que peuvent-ils dire ? Aucun privilège ne pèsera sur les citoyens, mais tous les jours les hommes suspects seront frappés sans être entendus ; la vertu sera la première ou !a seule distinction, mais les plus persécuteurs et les plus violents se créeront un patriciat de tyrannie maintenu par la terreur; les lois protégeront les propriétés, mais l'expropriation sera le partage des individus ou des classes soupçonnées ; le peuple élira ses magistrats, mais, s'il ne les élit dans le sens prescrit d'avance, ses choix seront déclarés nuls; les opinions seront libres, mais toute opinion contraire, non-seulement au système général, mais aux moindres mesures de circonstance, sera punie comme un attentat.
Tel fut le angage, telle fut la pratique des réformateurs de la France, durant de longues années.
Ils rem'portèrent des victoires apparentes, mais ces victoires étaient contraires à l'esprit de l'institution qu'ils vou aient établir, et, comme elles ne persuadaient point les vaincus, elles ne rassuraient point les vainqueurs. Pour former les hommes à la liberté, on les entourait de l'effroi des supplices ; on rappelait avec exagération les tentatives qu'une autorité détruite s'était permises contre la pensée, et l'asservissement de la pensée était le caractère distinctifde la nouvele autorité; on déclamait contre les gouverne-
DES MOYENS EMPLOYÉS l'illU ItO.NNEH AUX MODERNES, ETC. "15
ments tyraiiniques, et l'on organisail le plus tyrannique dos {iouvernements.
On ajournait la liberté, disait-on, jusqu'à ce que les ladions se fussent calmées, mais les factions ne se calment (jue lors(|iie la liberté n'est plus ajournée. Les mesures violentes, adoptées comme dictature en attendant l'esprit public, l'empêcbent de naître ; on s'agite dans un cercle vicieux ; on marque une époque qu'on est certain de ne pas atteindre, car les moyens choisis pour l'atteindre ne lui permettent pas d'arriver '. La force rend de plus en plus la force nécessaire ; la co'ère s'accroît par 'a co'ère ; les lois se forgent comme des armes ; 'es codes deviemicnt des déclarations de guerre ; et les amis aveugles de la liberté, qui ont cru l'imposer par le despotisme, soulèvent contre eux toutes les âmes libres, et n'ont pour appuis que les plus \i's flatteurs du pouvoir.
Au premier rang des ennemis que nos démagogues avaient h combattre, se trouvaient les classes qui avaient profité de l'organisation sociale abattue, et dont les privilèges, abusifs peut-être, avaient été pourtant des moyens de loisir, de perfectiormement et de lumières. Unegrande indépendance de fortune est une garantie contre plusieurs genres.de bassesses et de vices. La certitude de se voir respecté est un préservatif contre cette vanité inr|uiète et ombrageuse qui partout aperçoit l'insulte ou suppose le dédain; passion implacable, qui se venge par le mal qu'elle fait de la douleur qu'elle éprouve. L'usage des formes douces et l'habitude des nuances ingénieuses donnent à l'àme une susceptibilé délicate, à l'esprit une rapide ilexibililé.
Il fallait profiter de ces qualités prêcheuses; il fallait entourer l'esprit chevaleresque de barrières qu'il ne pût franchir, mais lui Jaisser un noble élan dans la carrière que la nature rend commune h tous. Les Grecs épargnaient les captifs qui récitaient des vers d'Euripide. La moindre lumière, > moindre germe de la pensée, le moindre sentiment doux, la moindre forme élégante, doivent être soigneusement protégés. Ce sont autant d'éléments indispensables au bonheur social, il faut les sauver de l'orage : il le faut, et pour l'intér#t de !a justice, et pour celui de la liberté ; car toutes
' En d'autres termes : la justice seule enfante la justice; la liberté seule donne l'éducatioii de la liberté. Tout autre calcul n'est qu'un sDiiiiisine, et ne sert qu'à perpétuer l'arbitraire et à tromper les citoyens. (E. L.)
2l() . DE l'esprit de conquête et de L'dSrrtPATION.
CCS choses aboutissent à la liberté, par des routes plus ou moins directes.
Nos réformateurs fanatiques confondirent les époques, pour rallumer et entretenir les haines. Comme on était remonté aux Francs et aux Goths pour consacrer des distinctions oppressives, ils remontèrent aux Francs et aux Goths pour trouver des prétextes d'oppression en sens inverse. La vanité avait cherché des titres d'honneur dans les archives et dans les chroniques ; une vanité plus âpre et plus vindicative puisa dans les chroniques et dans les archives des actes d'accusation. On ne voulut ni tenir compte des temps, ni distinguer les nuances, ni rassurer les appréhensions, ni pardonner aux prétentions passagères, ni laisser de vains murmures s'éteindre, de puériles menaces s'évaporer; on enregistra les engagements de l'amour-propre; on ajouta aux distinctions qu'on voulait abolir une distinction nouvelle, la persécution; et en accompagnant leur abolition de rigueurs injustes, on leur ménagea l'espoir assuré de ressusciter avec la justice.
Dans toutes les luttes violentes, les intérêts accourent sur les pas des opinions exaltées, comme les oiseaux de proie suivent les armées prêtes à combattre. La haine, la vengeance, la cupidité, l'ingratitude, parodièrent effrontément les plus nobles exemples, parce qu'on en avait recommandé maladroitement l'imitation* L'ami perfide^ le débiteur infidèle, le délateur obscur, le juge prévaricateur, trouvèrent leur apologie écrite d'avance dans la langue convenue. Le patriotisme devint l'excuse banale préparée pour tons les délits. Les grands sacrifices, les actes de dévouement, les victoires remportées sur ^.es penchants naturels par le républicanisme austère de l'antiquité, servirent de prétexte au déchaînement effréné des passions égoïstes. Parce que, jadis, des pères inexorables, mais justes,; avaient condamné leurs fils coupables, leurs modernes copistes livrèrent au"x bourreaux leurs ennemis innocents La vie la plus obscure, l'existence la plus immobile, le nom le plus ignoré, furent d'impuissantes sauvegardes. L'inaction parut un crime, les affections domestiques un oubli de la patrie, le bonheur un désir suspect. La foule, corrompue à la fois par le péril et par l'exemple, répétait en tremblant le symbole commandé, et s'épouvantait du bruit de sa propre voix. Chacun faisait nombre et s'effrayait du nombre qu'il contribuait' à augmenter. Ainsi se
DES MOYENS EMPLOYES l'iHR ImNNKIl MX MOUKIINKS, V.TC. V 1 /
répandit sur la France cet inexplicable vertipe qu'on a noninir le règne de la terreur. Qui ptut C'ive surpris de ce (jue le peujik' s'est détourné du but vers lequel on voulait le conduire par une semblable roule?
Non-scuUment les extrêmes se touchent, mais ils se suivent. Une exagération produit toujours l'exagération contraire '. Lorsque de certaines idées se sont associées à de certains mots, l'on a beau démontrer que cette association est abusive, ces mots reproduits rappellent longtemps les mêmes idées. C'est au nom de la liberté qu'on nous adonné des prisons, des échafauds, des vexations innombrables: ce nom, signal de mille mesures odieu^set tyranpiciues, a dû réveiller la haine et l'ellVoi.
Mais a-t-on raison d'en conclure que les modernes sont disposés à se résigner au despotisme? Quelle a été la cause de leur résistance obstinée à ce qu'on leur otîrait comme liberté? Leur volonté ferme de ne sacrifier ni leur repos, ni leurs habitudes, ni leursjouissances. Or, si le despotisme est l'ennemi le plus irréconciliable de tout repos et de toute jouissance, n'en résulte-t-il pas qu'en croyant abhorrer la liberté, les modernes n'ont abhorré que le despotisme?
' (( Tout ce qui lend à restreindre les droits du roi, disait M. de Clermont-Ton- )) nerre en 17'JO, ol accueilli avic transport, pnrcc iiu'on se roppcile le» abus de la » roy;iuté. M viemlra iicut-ètrp un temi»s, où tout ce (jui tendra à restreindre les » droits du peuple sera accueilli avec le même fanatisme, parce que l'on aura non )) moins fortement senti les dangers de l'anarchie. »