CHAPITRE XL
des effets de l arbitraire sur les diverses parties de l'existence humaine ' .
L'arbitraire, soit qu'il s'txerce au nom d'un seul ou au nom de tous, poursuit riioiiime dans tous ses moyens de repos et de bonheur.
Il détruit la morale, car il n"y a point de morale sans sécurité ; il n'y a point d'affections douces sans la certitude que les objets de ces affections reposent à l'abri, sous la sauvegarde de leur innocence. Lorsque l'arbitraire frappe sans scrupule les hommes qui lui sont suspects, ce n'est pas seulement un individu qu'il persécute, c'est la nation entièrequ'ilindigned'abord, et qu'il dégrade ensuite. Les hommes tendent toujours à s'affranchir de la douleur. Quand cequ'ils aiment est menfi ce, ils s'en détachent ou le tléfendent. Les mœurs, dit M. de Paw, se corrompent subitement dans les villes attaquées delà peste ; on s'y vole l'un l'autre en mourant. L'arbitraire est au moral ce que la peste est au physique. Chacun repousse
' Benjamin Constant est revenu sans cesse sur cette question; il a attaqué l'arbitraire sous toutes les formes, et en a montré le danger sous tous les régimes. V. sup. tome I", p. 146 et suiv. T. Il, Des réactions politiques, chap. ix. Nous nous étonnons que la France ait peu de goût pour la liberté, mais combien y a-t-il de gouvernements qui lui aient donné la chose et non le mot ? Depuis 1789, que de fois l'arbitraire a-t-il régné malgré les chartes et les constitution-'? Kt quel est pourtant le gouvernement qui, tôt ou tard, n'a pas péri par l'abus de cette arme perfide, toujours recommandée par des politiques aussi égoïstes qu'impuissants '? (K. L.)
"22i DE LESPIUT DE CONQUETE ET UE LUSIHP ATluN.
le compaj^iioii d'iiii'ortune qui voudrait s'uttaclier à lui; cliacua abjure les liens de sa vie passée. Il s'isole pour se détendre, et ne voit, dans la iaiblesse ou l'amitié qui l'implorent, qu'un obstacle à sa sûreté. Une seule chose conserve son prix : ce n'est pas l'opinion publique ; il n'existe plus ni gloire pour les puissants, ni respect pour les victimes; ce n'est pas la justice, ses lois sont méconnues et ses formes profanées : cestla richesse. Elle peut désarmer la tyrannie; elle peut séduire quelques-uns de ses agents, apaiser, la proscription, faciliter la fuite, répandre quelques jouissances passagères sur une vie toujours menacée. On amasse pour jouir; on jouit pour oublier des dangers inévitables ; on oppose au malheur d'autrui la dureté, au sien propre l'insouciance ; on voit couler le sang à côté des fêtes ; on étouffe la sympathie en stoïcien farouche ; on se précipite dans le plaisir en sybarite voluptueux. Lorsqu'un peuple contemple froidement une succession d'actes tyranniques, lorsqu'il voit sans murmure les prisons s'encombrer, se multiplier les lettres d'exil, croit-on qu'il suffise, au milieu de ce détestable exemple, de quelques phrases banales pour ranimer les sentiments honnêtes et généreux? L'on parle de la nécessité de la puissance paternelle ; mais le premier devoir d'un fils est de défendre son père opprimé; et lorsque vous enlevez un père du milieu de ses enfants, lorsque vous lorcez ces derniers à garder un lâche silence, que devient l'effet de vos maximes et de vos codes, de vos déclamations et de vos lois ? L'on rend hommage à la sainteté du mariage; mais sur une dénonciation ténébreuse, sur un simple soupçon, par une mesure qu'on appelle de police, on sépare un époux de sa femme, une femme de son mari 1 Pense-t-on que l'amour conjugal s'éteigne et renaisse tour à tour, comme il convient à l'autorité ? L'on vante les liens domestiques; mais là sanction des liens domestiques, c'est la liberté individuelle, l'espoir fondé de vivre ensenjble, de vivre libres, dans lasile que la justice garantit aux citoyens. 6i tes liens domestiques existaient, les pères, les enfants, les époux, les femmes, les amis, les proches de ceux que l'arbitraire opprime se soumettraient-ilsàcet arbitraire? On parle de crédit, de commerce, d industrie; mais celui qu'on arrête a des créanciers dont la fortune s'appuie sur la sienne, des associés intéressés à ses entreprises. L'eiiet de sa détention n'estpasseulement la perle ujomentanée de sa liberté, mais l'interruption de ses spé-