SOPHISME EN FAVEUR DE L ARBITRAIRE EXERCE PAR UN SEUL HOMME
Oui, disent ses apologistes, l'arbitraire, concentré dans une seule main, n'est pas dangereux, comme lorsque des factieux se le disputent : l'intérêt d'un seul homme, investi d'un pouvoir immense, est toujours le même que celui du peuple*. Laissons de côté pour le moment les lumières que nous fournit l'expérience. Analysons l'assertion en elle-même.
L'intérêt du dépositaire d'une autorité sans bornes est-il nécessairement conforme à celui de ses sujets? Je vois bien que ces deux intérêts se rencontrent aux extrémités de la ligne qu'ils parcourent, mais ne se séparent-ils pas au milieu? En fait d'impôts, de guerres, démesures de police, l'intervalle est vaste entre ce qui est juste, c'est-à-dire indispensable, et ce qui serait évidemment dangereux pour le maître même. Si le pouvoir est illimité, celui qui l'exerce, en le supposant raisonnable, ne dépassera pas ce dernier terme, mais il excédera souvent le premier. Or, l'excéder n'est-ce pas déjà un mal?
Secondement, admettons cet intérêt identique, la garantie qu'il nous procure est-elle infaillible? On dit tous les' jours que l'intérêt bien entendu de chacun l'invite à respecter les règles de la jus-
• (( La souveraine justice de Dieu, dit un écrivain français, tient à sa souveraine puissance; » et il en conclut que la souveraine puissance est toujours la souveraine justice. Pour compléter le raisonnement, il aurait du affirmer que le dôpObilaire de celte puissance sera toujours semblable à Dieu.
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tico; on fait néanmoins des lois contre ceux qui les violent; tant il est constaté que les honinies s'écartent rié(|ueninieiit de leur intérêt bien entendu •.
Eiilin, le gouvernement, ([ut lle(iue M>it sa tornu^, residc-t-ilde t'ait dans le possesseui' de l'autorité suprême? Le pouvoir ne se subdivise-t-il pas? Ne se partage-t-il point entie des milliers de subalternes? L'intérêt de ces innombrables gouvernants est-il alors le même que celui des gouvernés? Non, sans doute. Cliacun d'eux a tout près de lui quelque égal ou (juelque intérieur, dont les pertes l'enrichiraient, dont l'humiliation llatterait sa vanité, dont l'éloignemeut le délivrerait d'un rival, d'un surveillant incommode.
Pour défendre le système qu'on veutétablir, ce n'est pas 1 identité de l'intérêt, c'est l'universalité du désintéressement (ju'il faut démontrer.
Au haut de la hiérarchie politique, un homme sans passions, sans caprices, inaccessible à la séduction, à la haine, à la faveur, à la colère, à la jalousie, actif, vigilant, tolérant pour toutes les opinions, n'attachant aucun amour-propre à persévérer dans les erreurs qu'il aurait commises, dévoré du désir du bien, et sachant néanmoins résister à l'impatience et respecter les droits du temps; plus bas, dans la gradation des pouvoirs, des ministres doués des mêmes vertus, existant dans la dépendance sans être serviles, au milieu de l'arbitraire sans être tentés de s'y prêter par crainte ou d'en abuser par égoïsrae; enfin, partout, dans les fonctions inférieures, même réunion de qualités rares, même amour de la justice, même oubli de soi : telles sont les hypothèses nécessaires. Les regardez-vous comme probables?
Si cet enchaînement de vertus surnaturelles se trouve rompu dans un seul anneau, tout est en péril. Vainement les deux moitiés ainsi séparées resteront irréprochables .: la vérité ne remontera plus avec exactitude jusqu au faîte du pouvoir; la justice ne descendra plus, entière et pure, dans les rangs obscurs du peuple. Une seule transmission infidèle suffit pour tromper l'autorité, t-t pour l'armer contre l'innocence.
' Il est insensé de croire, dit Spinosa, que celiii-là seul ne sera pas entraîné par ses passions, dont la situation est telle qu'il est entouré des lentalions les plus fortes, et qu'il a plus de fucilité it moins de danger à leur céder.
"222 DE l'esprit de conquête et de l'usurpation.
Lorsqu'^on vante le despotisme, l'on croit toujours n'avoir de rapports qu'avec le despote ; maison en a d'inévitables avec tous les agents subalternes. Il ne s'agit plus d'attribuer à un seul homme des facultés distinguées, et une équité à toute épreuve : il faut supposer l'existence de cent ou deux cent mille créatures angéliques, au-dessus de toutes les faiblesses et de tous les vices de l'humanité.
On abuse donc les peuples lorsqu'on leur dit : « L'intérêt du maître est d'accord avec le vôtre. Tenez-vous tranquilles, l'arbitraire ne vous atteindra pas. Il ne frappe que les imprudents qui le provoquent. Celui qui se résigne et se tait se trouve partout à l'abri. »
Rassuré par ce vain sophisme, ce n'est pas contre les oppresseurs qu'on s'élève, c'est aux opprimés qu'on cherche des torts. Nul ne sait être courageux, même par prudence. On ouvre à la tyrannie un libre passage, se flattant d'être ménagé. Chacun marche les yeux baissés dans l'étroit sentier qui doit le conduire en sûreté vers la tombe. Mais quand l'arbitraire est toléré, il sedissémine de manière que le citoyen le plus inconnu peut tout à coup le rencontrer armé contre lui.
Quelles que soient les espérances des âmes pusillanimes, heureusement pour la moralité de l'espèce humaine, il ne suffît pas de se tenir à l'écart et de laisser frapper les autres. Mille liens nous unissent à nos semblables, et l'égoïsme le plus inquiet ne parvient pas à les briser tous. Vous vous croyez invulnérable dans votre obscurité volontaire : mais vous avez un fils, la jeunesse l'entraîne; un frère moins prudent que vous se permet un murmure; un ancien ennemi, qu'autrefois vous avez blessé, a su conquérir quelque influence; votre maif.on d'Albe charme les regards d'un prétorien. Que ferez-vous alors? Après avoir, avec amertume, blâmé toute réclamation, rejeté toute plaiîite, vous plaindrez-vous à votre tour? Vous êtes condamné d'avance, et par votre propre conscience, et par cette opinion publique avilie que vous avez contribué vo\is-même à former. Céderez-vous sans résistance? mais vous permettra-t-on décéder? N'écartera-t-on pas, ne poursuivra-t-on point un objet importun, monument d'une injustice? Des innocents ont disparu, vous les avez jugés coupables ; vous avez donc fravé la route où vous marchez à votre tour.