CHAPITRE. I
DES INNOVATIONS, DES RÉFORMES, DE L UNIFORMITE ET DE LA STABILITÉ DES INSTITUTIONS.
L'on a paru croire qu'en recommandant le respect pour le passé, je blâmais toutes les innovations, sans rien accorder au progrès des idées et sans reconnaître la nécessité des changements inévita- , blés que le temps introduit dans les opinions, et doit en conséquence introduire aussi dans les institutions humaines. J'avais excepté néanmoins de ce respect pour le passé toutes les institu- . lions injustes -J'avais reconnu qu'aucune prescription ne légitimait l'injustice : mais il est très-vrai que, lorsqu'il ne s'agit que d'imperfections, lorsque les changements qu'on veut opérer ne sont point réclamés par l'équité rigoureuse, mais seulement motivés par l'utilité qu'on leur suppose, je pense qu'il ne faut procéder aux innovations qu'avec beaucoup de lenteur et de réserve.
• Ces chapitres ont été écrits à Paris, pour répondre aux objections adressées à la troisième édition publiée à Paris en avril 1814. Cette troisième édition était la premitre édition fdite en France. Le livre avait d'abord paru à Hanovre en janvier 1814, et à Londres en mars de la même année. (E. L.)
r»RS INNOVATIONS. DES IIKKOUMES. OK l.'rNIFiiUMlTl';, ETC 265
Quand l'autorité dit h l'opinion, comme Séide h Maliomot : J'ai devancé ton ordn-
l'opinion lui répond, comme Maliomet à Séide :
. . . Il eût fallut l'attendre;
et si l'autorité refuse le délai, l'opinion se venge.
Les hommes qui veulent la devancer tombent, à leur insu peutêtre, dans une étrange contradiction. Pour justitier leurs tentatives prématurées, ils disent qu'il ne faut point dérober à la génération présente les bienfaits de leur nouveau système ; et quand la génération présente se plaint d'être victime de ce système, ils excusent ce sacrifice, au nom de l'intérêt des races futures.
Une amélioration, une réforme, l'abolition d'un abus, toutes ces choses ne sont salutaires que lorsqu'elles suivent le vœu national. Elles deviennent funestes, lorsqu'elles le précèdent . Ce ne sont plus des perfectionnements, mais des actes de tyrannie. Co n'est pas à la rapidité des améliorations, mais à l'accord des institutions avec les idées, qu'il est raisonnable d'attacher de l'importance. Si vous méprisez cette règle, vous ne saurez où vous arrêter. Tous les abus se tiennent, plusieurs sont liés intimement à des parties essentielles de l'édifice social. Si l'opinion ne les en a séparés d'avance, vous ébranlerez tout l'édifice en les attaquant.
On peut objecter qu'il est difficile de connaître avec exactitude l'état et le vœu de l'opinion; que l'on ne saurait compter les snf-frages; que co n'est souvent qu'après l'adoption d'une mesure ([ui semblait populaire que l'opposition se manifeste, et qu'il est alors trop tard pour reculer.
Je réponds, en premier lieu, que si vous laissez à l'opinion la faculté de s'exprimer librement, vous la connaîtrez sans peine. Ne la provoquez pas; ne l'excitez point par des espérances, en lui indiquant le sens dans lequel vous désirez qu'elle se prononce. Car, pour complaire à la puissance, la flatterie prendrait alors la forme de l'opinion. Placez un monarque irréligieux à la tête d'un peuple dévot, le pins souple de ses courtisans sera le plus incrédule. Replacez une cour bigote à la tête d'un peuple éclairé, les athées de cette cour reprendront la haire et la discipline. Mais que l'autorité reste muette, les individus parleront ; du choc des idées
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naîtra la lumière, et le sentiment général sera l)ientôt impossible à méconnaître. Vous avez donc ici, pour moyen aussi infaillible que facile, la liberté de la presse ; cette liberté à laquelle il faut toujours revenir; cette liberté nécessaire aux gouvernements, non moins qu'aux peuples ; cette liberté, dont la violation est, sous ce rapport, un crime d'État.
En second lieu, l'opinion modifie insensiblement dans la pratique les lois et les instit-utions qui la contrarient. Laissez-lui faire ce travail. Le temps, dit Bacon, est le grand réformateur. Ne refusez pas son assistance. Qu'il marche devant vous, il aplanira votre route. Si ce que vous instituez n'a pas été préparé par lui, vous commanderez vainement. Il ne sera pas plus difficile à vos successeurs d'abroger vos lois, qu'il ne vous l'a été d'en abroger d'autres, et il ne restera de vos lois abrogées que le mal qu'elles auront fait.
Je promène mes regards sur l'Europe, dans le dix-huitième siècle. Je prends au'hasaVd les faits qui se présentent. Tous, corroborent ce que j'affirme.
Je vois, à la mort de Jean V, le Portugal plongé dans l'ignorance et courbé sous le joug du sacerdoce. Un homme de génie arrive à la tête de TÉtat. Il ne calcule point que, pour briser ce joug et pour dissiper cette ignorance, il faut avoir un point d'appui dans la disposition nationale. Par une erreur commune aux possesseurs du pouvoir, il cherche .ce point d'appui dans l'autorité. En frappant le rocher, il veut en faire jaillir la source vivifiante; son imprudente précipitation révolte contre lui les esprits les plus dignes de le seconder. L'influence des prêtres s'accroît de la persécution dont ils sont victimes. La noblesse se soulève; d'affreux supplices portent partout la consternation; le ministre est en butte à la haine de toutes les classes. Après vingt ans d'une administration tyrannique, la mort du roi lui ravit son protecteur; il échappe avec peine à l'échafaud, et la nation bénitle moment où, délivrée du gouvernement qui prétendait l'éclairer en dépit d'elle-même, elle peut se reposer de nouveau dans la superstition et dans l'apathie ' .
* Je ne prétends rien prononcer sur l'état actuel de la nation portugaise; je ne parle que àe la révolution que le marquis de l'ombal voulut opérer il y a cinquante ans.
DES INNOVATIONS, DES UÉFOKMKS, DE I.'lNIKnltMIÏÉ, ETC. 2C7
En Autriche, Joseph II succède à Marie-Thérèse II croit s'apercevoir que les himièrcs (k; si's sujets sont iulV'ricurcîS à et Ik^s des peuples circonvoisius. Impatient de l'aire disparaître une disproportion qui le blesse, il appelle à son aide tous les moyens que lui fournit la puissance, sans négliger ceux que lui promet la liberté. Il prête aux écrivains qui dévoilent les abus le secours de la l'orce. Mais l'opinion, qui se voit dépassée, reste immobile et indifférente. Des moines obscurs et des privilégiés égoïstes résistent aux projets de l'empereur philosophe. Son administration devient odieuse, parce qu'au nom de l'intérêt du peuple elle contrarie ses habitudes et ses préjugés. Les regrets qui accompagnent de bonnes intentions déçues, la douleur d'être méconnu, font descendre prématurément Joseph dans la tombe, et ses dernières paroles sont un aveu de son impuissance et une expression de son malheur '.
L'histoire de notre Assemblée constituante est plus instructive encore. L'opinion semblait réclamer depuis longtemps plusieurs des améliorations que cette Assemblée tenta d'opérer. Trop avide de lui complaire, cette réunion d'hommes éclairés, mais impatients, crut ne pouvoir aller trop loin ni trop vite. L'opinion s'effaroucha de cet empressement de ses interprètes. Elle recula, parce qu'ils voulaient l'entraîner. Délicate jusqu'au caprice, elle s'irrite quand on prend ses velléités pour des ordres. De ce quelle se plaît à blâmer, il ne s'ensuit pas toujours qu'elle veuille qu'on détruise. Souvent, comme les rois, qui seraient fâchés que chaque mot qu'ils prononcent fût converti en acte par le zèle de leurs alentours, elle prétend parler, sans que ses paroles tirent à conséquence, afin de pouvoir parler librement. Les décrets les plus populaires de l'Assemblée constituante furent désavoués par une portion nombreuse du peuple; et, parmi les voix qui s'élevèrent contre ces décrets, il y en avait beaucoup, sans doute, qui les avaient provoqués jadis. Ce n'est que depuis que l'on a menacé les désapprobateurs de leur ravir le bénéfice des réformes qu'ils avaient amèrement censurées, que l'opinion n'étant plus blessée dans son indépendance, se rattache d'elle-même à ces réformes, qu'une ardeur sans mesure avait discréditées et flétries.
Contemplez au contraire la Russie, depuis le commencement du
' Josepli II demanda en mourant qu'on giavàt sur son tombeau qu'il avait été malheureux dans toutes ses entreprises.
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règne d'Alexandre : les améliorations sont lentes et graduelles ; le peuple s éclaire sans qu'on l'y contraigne; les lois se perfectionnent dans les détails, sans qu'on imagine d'en bouleverser l'ensemble ; la pratique, en précédant la théorie, prépare les esprits à la recevoir, et le moment s'approche où cette théorie qui n'est que l'exposition de ce qui doit être, sera d'autant mieux reçue, qu'elle se présentera comme l'explication de ce qui est. Honneur au prince qui, dans sa marche, à la fois prudente et généreuse, favorise tous les progrès naturels, respecte tous les ajournements nécessaires, et sait également se garantir de la défiance qui veut interrompre, et de l'impatience qui veut devancer !
Pour corriger ce qui est abusif, permettez qu'on s'en affranchisse : permettez, ne contraignez pas. En permettant, vous appelez à votre aide toutes les lumières : en contraignant, vous armeriez contre vous beaucoup d'intérêts.
Prenons un exemple : il y a deux manières de supprimer les couvents. On peut en ouvrir les portes : on peut en chasser les habitants. Si vous adoptez le premier moyen, vous faites du bien sans faire aucun mal;' vous brisez les chaînes, et ne violez point d'asiles. Si vous adoptez le second, vous bouleversez des calculs fondés sur la foi publique; vous insultez à la vieillesse, que vous traînez languissante et désarmée au milieu d'un monde inconnu; vous portez atteinte à un droit incontestable de tous les individus dans l'état social, au droit de choisir leur genre de yie, de mettre en commun leur propriété, de se réunir pour professer la même doctrine, pour jouir de la même aisance, pour goûter le même repos; et ces injustices arment contre la réforme que vous commandez l'opinion qui naguère l'appelait de ses vœux, et la sanctionnait de son suffrage.
J'applique ces principes à l'uniformité qu'on m'accuse d'avoir censurée trop sévèrement. Je ne veux point nier que, sur quelques points, l'uniformité, dont j'ai montré les inconvénients, n'ait aussi des avantages.
Toutes les institutions sociales ne sont que des lormes. adoptées pour le même but, pour le plus grand bonheur, et surtout le plus grand perfectionnement de l'espèce humaine. Il y a toujours une de ces formes qui vaut mieux que toutes les autres. Si on peut l'in- ■ troduire paisiblement, et obtenir pour elle un assentiment général "
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et volontaire, nul doute que le ^'ain nesoil réel. Mais si, pour l'introduire, il faut de la contrainte, des lois proliihilives, et leurs inséparables euin[)agnes, des lois pénales, le mal l'enipoitera sur le bien.
Pour aller d'un village à l'autre, la liyiie la plus droite est incontestablement la plus courte. Les habitants des deux villages s'épargneraient du temps et de la fatigue, s'ils voulaient tous suivre cette route ; mais si vous ne pouvez la tracer qu'en abattant des maisons, en dévastant des champs; si, après l'avoir tracée, vous avez besoin de voies de rigueur, pour forcer les passants à ne pas rentrer dans les sentiers pratiqués autrefois; si des gendarmes sont nécessaires pour arrêter les contrevenants, des prisons pour les recevoir, des geôliers pour les garder, n'y aura-t-il pas plus de temps perdu, plus de fatigue éprouvée? Si l'autorité peut, sans porter atteinte à la propriété particulière et aux droits individuels, ouvrir un chemin direct, elle fait bien. Mais qu'elle se borne à ouvrir ce chemin, qu'elle ne prohibe point ceux que l'usage a consacrés, bien qu'ils soient plus longs et plus incommodes : qu'elle laisse l'intérêt combattre la routine; tôt ou tard l'intérêt sera vainqueur , et le changement que l'on désire, moins chèrement acheté, sera plus complet et plus irrévocable.
Ceci s'applique aux dénominations, aux modes de calculer, aux poids et mesures, en un mot, à toutes les méthodes qui simplifient les opérations journalières, et les transactions des individus entre eux. Ces méthodes en elles-mêmes sont des améliorations : que l'autorité les adopte, les proclame, et s'en serve ; mais qu'elle ne recherché point si les particuliers tiennent encore à d'anciennes méthodes fautives; qu'elle ignore les déviations '. Si l'amélioration est véritable, c'est-à-dire si la méthode est en effet plus claire et plus facile, elle ne tardera pas à être adoptée ; et quand elle tarderait un peu, le malheur ne serait pas grand. En employant la force, vous dénaturez la question : l'homme qui se sent blessé par vos mesures violentes, n'examine plus ce que vous lui proposez; il se révolte du mal que vous lui faites. Il détourne ses regards de votre but qui peut être bon, pour le fixer
' V. Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XXIX, ch. xvni. (K. L.)
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sur vos moyens qui sont mauvais, et ce que vous vouiez établir lui devient odieux.
La question de l'uniformité des lois est encore plus délicate. L'on ne peut donner des lois uniformes à un pays, dont les diverses provinces ont d'anciennes lois qui diffèrent entre elles, qu'en changeant ces dernières. Or, pour remédier à la secousse du changement, il ne suffit pas de déclarer que les lois nouvelles n'auront pas un effet rétroactif : leur changement n'en place pas moins dans une situation dissemblable, ceux qui ont transigé la veille, et ceux qui transigent le lendemain, et comme les transactions d'hier sont le fondement de celles d'aujourd'hui, comme les premières n'ont eu lieu souvent, que parce qu'on a présupposé que les secondes reposeraient sur les mêmes bases, il est manifeste que l'innovation trompe les espérances et détruit la sécurité.
Quand je vois le scandale dont M. de Voltaire, et tant d'autres écrivains, ses imitateurs, se prétendent saisis, à l'aspect des coutumes nombreuses et opposées qui coexistaient en France, j'admire dans quelles erreurs l'amour de la symétrie les a fait tomber : « Quoil s'écrient-ils, deux portions du même empire sont » soumises à des lois différentes , parce qu'une colline ou un » ruisseau les séparent ! La justice n'est-elle donc pas la même » sur les deux revers de la colline, sur les deux rives du ruisseau?» Mais les lois ne sont pas la justice : ce sont des formes pour l'administrer; et si deux peuplades, qui, bien que voisines, ont eu longtemps une existence à part, se trouvent, depuis leur réunion, avoir conservé des formes différentes, la différence ne doit pas être jugée d'après une proximité géographitiue, ou une dénomination collective, mais d'après l'attachement moral aux lois héréditaires sur lesquelles tous leurs calculs se sont appuyés.
Le pays lé plus libre de notre ancien monde, la Grande-Bretagne ', se gouverne par des lois très-diversifiées. Il n'y a pas un
< En m'exprimant ainsi, je ne veux point nier que la Suède ne jouisse aussi d'une grande liberté. Je rends volontiers un juste liomma{,'e à cette nation généreuso, que nous avons vue, conduite par un grand honame [Bernadotte], paraître au premier rang de nos libérateurs, lorsque d'autres peuples, ou leurs gouvernements, semblaient hésiter encore. Je sais qu'en Suède les individus sont garantis de tout acte arbitraire, par des. lois équitables, par une représentation indépendante, et par un noble esprit national. Mais je vois dans les derniers décrets de la diète des restrictions à la liberté de la presse; je vois une espèce de consiirc conliée, il est vrai, an
DKS INNOVATIONS, DKS HKKOnMKS, OE L I.NIFOaMITK, KTt;. '?7 1
coinlf <iiM n'ait quehjue couliiiiic ditlV'reiiti! de. celles qui s'ohsrrvtMit dans le comté voisin '. Nulle paît, cependant, la propricté n'est plus assurée, les droits des individus plus respectés, la justice plus impartiale^.
Une telle variété ne saurait, sans doute, servir de modèle en théorie. Il serait absurde de donner à plaisir des lois différentes aux fractions d'un pays entièrement neuf et qu'on [)euplerait d'hommes tout à fait nouveaux (car encore si ces hommes arrivaient dans ce pays avec des souvenirs et des habitudes, il faudrait (jue les lois qui leur seraient données ne blessassent en rien leurs habitudes et leurs souvenirs). Mais quand on emploie des éléments déjà existants, on doit respecter tous les intérêts créés et garantis par les institutions antérieures ^.
Les êtres moraux ne peuvent être soumis aux règles de l'arithmétique on du mécanisme. Le passé jette en eux de profondes racines, qui ne se brisent pas sans douleur : on leur fait subir, en arrachant ces racines, le supplice de Polydore. Il n'y en a pas une qui ne résiste, et qui, détachée, ne laisse échapper des gouttes de sang.
jugement d'un homme Irès-cclairé. l'oiu' conipler la Suède parmi les nations parfaitement libres, j'iittends que le décret qui liiuite la liberté de la presse soit elTacé, comme il doit l'être bientùt, du nombre des lois. [V. sup. t. I, p. 'iG7, n. 2. (E. L.)]
' Voyez Blacksloiie.
- Cette persistance île l'Angleterre à consirver à cliaque province ses anciens usages, prouve, iiour le dire en jtassant, combien on calomnie la véritable liberté, quand on la représente comme dangereuse et désorganisatrice. 11 n'y a que les esclaves qui l'assciil du mal (|uand ils brisent leurs chaînes; alors, sans doute, ils en font beaucoup : et pour conible d'infortune et de honte, ce mal est souvent gratuit; car, épuisés par leurs excès, ils tendent sans cesse à retourner à la servitude.
' Remarquez que ceci ne s'applique qu'à ce qui est à faire, et point à ce qui a été fait ; souvent on a eu tort de détruire, mais on aurait tort de rétablir. Il y aurait double inconvénient; car, au lieu d'une innovation, il y en aurait deux. Ainsi, de ce qu'on a peut-être aboli beaucoup trop légèrement les coutumes partielles des provinces de France, pour soumettre le royaume à un code uniforme, il ne s'erfsuit point qu'il l'aille maintenant abolir ce code pour ressusciter ces coutumes partielles. Le changement qui a eu lieu, bien qu'on l'ait opéré imprudemment, n'en est pas moins devenu du passé; ii ce titre, il doit être respecté, parce que, depuis vingt-cinq ans, les habitudes s'y sont rattachées.
[il y a de l'exagération dans celte critique. Depuis trois siècles, la France demandait une législation civile uniforme; on ne peut pas dire que le Code civil ait fait violence au pays. Il a été un bienfait, précisément parce que la révolution, qu'il a consacrée, était faite dans l'opinion. (E. L.)]
27'2 DE l'esprit de conquête et de l'i'slrpatio.n".
Pour peu qu'on réfléchisse sur cette doctrine, on se convaincra qu'elle ne favorise nullement ces idées exagérées de stabilité que des hommes non moins systématiques, non moins obstinés, veulent opposer aux améliorations nécessaires. C'est un autre extrême, ou plutôt c'est la même erreur, différemment appliquée. Ce sont toujours les droits de l'opinion qu'on dispute : les uns ne veulent pas l'atteindre; les autres ne veulent pas marcher avec elle.
Au moment où certaines institutions se sont établies, comme elles étaient proportionnées à l'état des lumières et des mœurs, elles avaient une utilité, une bonté relative. A mesure que l'esprit humain a fait des progrès, ces avantages ont diminué; les institutions se sont modifiées. Vouloir rétablir ces institutions dans ce qu'on nomme leur pureté primitive, serait alors une grande faute ; car cette pureté se trouverait précisément la chose la plus opposée aux idées contemporaines, et la plus propre à faire du mal.
Cette faute est celle de la plupart des gouvernements et de beaucoup de publicistes : ils voient qu'à telle époque, telles coutumes, telles lois étaient utiles, et que maintenant elles sont nuisibles. Ils s'imaginent que c'est parce qu'elles ont dégénéré : c'est, au contraire, parce que l'institution est restée la même, et que les idées ont change. La cause du mal auquel ils voudraient porter remède, n'est pas dans la dégénération de l'une, mais dans la disproportion qui s'est introduite entre elle et les autres : le remède qu'ils emploient ne peut donc qu'aggraver le mal '.
La marche de l'espèce humaine étant graduelle, toute innovation qui lui imprime une secousse violente est dangereuse; mais cette marche étant en même temps progressive, tout ce qui s'oppose à cette progression est également dangereux. Si l'opposition est eflicace, il y a stagnation et bientôt dégradation dans les facultés de l'homme. Si l'opposition est impuissante, il y a Mte, discorde, convulsions et calamités.
L'on a peur des bouleversements, et l'on a raison ; mais on provoque les bouleversements par un attachement aveugle et opiniâtre à des idées de stabilité exagérées, comme par des inno-
' En d'autres termes, une révolution à reculons est la pire des révolutions. Des institutions improvisées peuvent avoir un germe de vie, parce qu'elles sont nouvelles, mais le passé est mort. C'est le supplice de Mézence que d'attacher un pays à des institutions qui ne sont plus qu'un cadavre. (K. L.)
UKi, INNOVATIONS, IiKS KKKultMKS, DE t.'lJNMrnn.MITk , KTC. .'Tli
valions iiiipriult'iitc'S. L'mii(iii(' moyen do lus éviter, c'est de se prêter aux clmiiyenH'nls insensibles ([ui s'opèrent dans la nature morale comniedans la nature physique. Mallieureusernenl certains mots nous séduisent, nous surtout, qui, parce que nous avons on général plus d'esprit que d'imai;ination, étudions avec notre esprit ce qui devrait tVapper l'imagination que nous n avons pas, et nous nous faisons ensuite un devoir d'en paraître enfliousiasies. Le mot de régénération nous a poussée atout détruire; le mot (h; stabilité nous {tousserait à tout rétablir. Mais lélablii- darisce cas n'est (ju'un autre modo d'iimovor. L'autorité (|ui, aujourd'hui, voudrait rétablir la teodalité, le servage, l'iidolérance religieuse, l'inquisition, la torture, cette autorité dirait en vain qu'elle se borne à rappeler des institutions antiques. Ces antiques institutions ne seraient que d'absurdes et funestes nouveautés. Elles n'auraient pas môme l'avantage qu'elles pouvaient avoir autrefois, celui de maintenir par la stupeur une sorte de repos accablant et lourd. Toutes les forces morales du siècle réagissant contre elles, leur rétablissement serait de peu de durée. Ce rétablissement aurait fait du mal; le renversement en ferait encore, et ce renversement serait inévitable. Car, renouveler des institutions pareilles, c'est donner une prime à ceux qui veulent boulevi rser toutes les institutions.
Obéissez au temps ; faites chaque jour ce que chaque jour appelle; ne soyez ni obstinés dans le maintien de ce qui s'écroule, ni trop pressés dans l'établissement de ce qui semble s'annoncer; restez tîdèles à la justice, qui est de toutes les épo(}ues ; respectez la liberté, qui préparc tous les biens ; consentez à ce (jue beaucoup de choses se développent sans vous, et confiez au passé sa propre défense, à l'avenir son propre accomplissement.