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CHAPITRE IL

DEVELOPPEMENTS SUIl L USURPATION

Les idées que j'ai présentées sur l'usurpation ont rencontré deux espèces d'adversaires. Les uns m'ont accusé de voir des gouvernements- usurpateurs dans tous ceux qui n'étaient pas fondés sur l'iiérédité. Les autres ont refusé de considérer les suites que j'attribue à l'usurpation, comme en étant réellement des conséquences inévitables.

J'aurais prévenu les objections des premiers, si je n'avais laissé dans mon ouvrage une lacune, que je croyais avoir justifiée, en déclarant que je ne remontais point à l'origine des gouvernements. Si j'avais eu à traiter cette question, je n'aurais pu sans doute m'empécber de reconnaître qu'une autorité qui est établie par une volonté nationale, n'est pas entachée d'usurpation. 'Washington n'était assurément pas un usurpateur. Le prince d'Orange, du temps de Pliilippe II, n'était pas un usurpateur. Guillaume III n'était pas un usurpateur. Un usurpateur est celui qui, sans être appuyé du vœu national, s'empare du pouvoir, ou qui, revêtu d'an pouvoir limité, renverse les bornes qui lui sont prescrites.

Je ne disconviens pas qu'il ne soit difficile, pour le spectateur, de déterminer quand un vœu national existe, et quand il n'existe pas; et c'est pour cela que je me défie toujours des hommes qui, dans les révolutions, se mettent à la tête des peuples; c'est pour cela que les nouvelles dynastiesan'inspirent une pi'évention défa-

DKVKLOIM'K.MKNTS SI» L USUIU'ATKiN . J / 0

\oi'a.l)lc t"t |M'<'Sf|iie invinciblf : mais la (liflicullc de dt'iiirlt'i' la vcrilô ne ciiaii^c rien à la vérité en ellc-inéiiie. (Jiiaiid une nation est lorcée h l'ointlre un vomi (jn'olle ne Corme pas, elle sait trèsbien que ce vœu n'est pas réel. (Juand un homme contraint un [)Puple à manifester un senliiTionl contraire à celui qu'il é()rouve, cet liommcne se fait pas illusion sur la sincérité de la démonstration ({u'il commande. Un peuple sait donc quand c'est un usurpateur ((ui le gouverne : un gouvernement sait (juand il est usurpateur. Or, c'est cette connaissance que l'usui'pation a d'ellemême, et (piClle démêle dans wu\ qui lui obéissent : c'est celte connaissance, dis-je. qui lui imprime son caractère, et cpii entiaîne les conséquences que j'ai décrites, et sur lesquelles je reviendrai, en répondant à la seconde* classe de mes adversaires. Ceux avec lesquels je m'explique maintenant doivent reconnaître qu'au fond nous sommes du même avis. J'admets deux sortes de légitimité: l'une positive, qui provient d'une élection libre, l'autre tacite, qui repose sur l'hérédité; et j'ajoute que l'hérédité est légitime, parce que les habitudes qu'elle fait naître, et lesavantagesqu'elleprocure, la rendent le vœu national. Je n'aime pas du reste à traiter ces questions : je l'ai dit ailleurs , elles sont dangereuses, quand elles sont superilues, et s'éclaircissciit assez quand il devient nécessaire de les agiter '. Mais, d'un autre côté, il y a quelque imprudence à reproduire des systèmes que le progrès des lumières a frappés de nullité ^. Les publicistes devraient s'instruire par l'exemple de ce Buonaparte même, dont l'histoire est trop récente, pour que les leçons qu'elle nous offre soient déjà perdues. Personne n'a plus travaillé que cet homme à ressusciter le dogme du droit divin. Il s'est fait sacrer par le chef de l'Église : toutes les pompes religieuses ont entouré son trône. Il semblaiby avoir dans son élévation quelque chose de surnaturel; tous les sophismes de l'esprit se sont mis à son service, à commencer par le catéchisme, et à linir par les harangues académiques. Les productions de mille écrivains se sont remplies de dissertations d'une bassesse naïve sur le devoir d'obéissance impli-

' Réjlexions sur les constitutions et les garanties. Préface. Sup. t. I, p. 171.

- l^ur se convaincre des dangers dont ces systèmes menacent les souverains, plus encore que les peuples, le lecteur peut consulter l'ouvrage de M. de Lévis, sdr l'Angleterre au XIX" sicde, pa^. 259-262, et surtout la page 259.

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cite et sur le mystère de l'autorité : (juel a été le résultat de tous ces efforts? L'heure décisive est venue ; et dans cette nation assermentée et endoctrinée depuis douze ans, pas une voix ne s'est élevée, pour rappeler une profession de foi politique, commentée et amplifiée par tant de rhéteurs infatigables, inculquée à une jeunesse docile, et mille fois jurée par un peuple immense, avec toutes les apparences de l'enthousiasme. C'est que les arguments sur lesquels cette profession de foi repose prouvent trop, ou ne prouvent rien. Ils prouvent trop, si on les établit dans toute leur rigueur, car ils invalident alors la légitimité de toute famille qui s'est élevée aux dépens d'une autre. Ils ne prouvent rien, si on les plie aux circonstances, car alors la so'urce de la légitimité ne sera autre que la force, et la force appartient à qui s'en saisit. Enfin, qu'a-t-on besoin de ce genre d'arguments dans une nation où il n'y a pas un seul homme qui ne fasse le vœu sincère de jouir d'une liberté sage sous une dynastie auguste, garant du repos, et préservatif désiré contre toute agitation nouvelle ?

Des deux espèces de légitimité que j'admets, celle qui provient de l'élection est la plus séduisante en théorie ; mais elle a l'inconvénient de pouvoir être contrefaite : elle l'a été en Angleterre par Comwell : elle l'a été en France par Buonaparte.

L'histoire ne nous offre guère que deux exemples, où l'élection portant sur un seul homme, et substituée à l'hérédité, ait eu des' résultats favorables *. Le premier exemple est celui des Anglais en 1688, le second, celui des Suédois aujourî'hui; mais, dans les deux cas la légitimité, que l'hérédité consacre, est venue à l'appui de l'élection. Le prince que les Suédois ont appelé a été adopté par la famille royale; et les Anglais ont cherché dans Guillaume III le plus proche parent du roi qu'ils étaient réduits à déposséder. Dans l'un et l'autre cas, il est résulté de cette combinaison, que le prince élu librement par la nation s'est trouvé fort, à la fois, de sa dignité ancienne et de son titre nouveau. Il a contenté l'imagination par des souvenirs qui la captivaient, et la raison par le suffrage national dont il était appuyé. Il n'a point été condamné à n'employer que des éléments d'une création récente. Il a pu disposer avec confiance de toutes les

' Je ne parle pas de l'Amérique, où le pouvoir conlié au président e.^t républicain et amovible.

DÉVELdIM'EMENTS SIU I.L' JUni'ATIit.N. ;'77

foires de la nation, parce qu'il ne la dépouillait d'anciirif p.n lie de son liérifape politique. Les institutions antérieures ne lui ont point été contraires ; il se les est associées, et elles ont concouru à le soutenir.

Ajoutez à cela que les circonslanees ont donné à Tiuillaume 111 un autre intérêt que celui qui d'ordinaire anime les princes, et les porte fi ne travailler qu'à raccroissement de leur puissance. Ayant à maintenir la sienne contre un concurrent qui la lui disputait, il a dû (aire cause commune avec les amis de la liberté, (jui, en lui conservant ses attributions, ne voulaient pas qu'elles tussent agrandies. Ceux qui auraient voulu agrandir la prérogative royale, avaient en même tenqis pour but d'en conlier l'exercice à un autre. Do là vint que, sous les trois règnes de Guillaume m, de la reine Anne et de Georges I", ces monarques lurent sur la déténsi\e contre une tlicorie de despotisme qui aurait tourné contre eux. Ils se virent obligés à l'aire ressortir les dangers de cette théorie. Si les principes de l'obéissance étaient favorables à la puissance du roi, comme roi, les principes de la liberté étaient favorables îï la sûreté du roi, comme individ i. La reine Anne se crut intéressée à 'poursuivre Saclieverel, ([ui avait prêché la doctrine de la soumission implicite et du droit divin. L'influence de la couronne contribua de la sorte à former l'esprit public à la liberté.

Cependant, voyez, même dans cette partie importante de l'histoire anglaise, qui renferme ses dernières révolutions depuis KiiO, la tendance du peuple à préférer la légitimité héréditaire '. A peine Cromwell est-il mort, que les Anglais rappellent les Stuarts avefcdes transports de joie. Ils aiment à leur prouver de l'attachement, à leur témoigner du repentir, à les entourer d'une confiance sans bornes ; et ce n'est qu'après une seconde et terrible expérience, après avoir vu les actes arbitraires reproduits et multipliés, les propriétés envahies, les jugements annulés, les citoyens frappés de sentences illégales, la liberté de la presse foulée aux pieds, en un mot, toutes les promesses enfreintes, toutes les garanties sociales violées, que la nation britannique se détermine à écarter derechef la ligne directe, et à se contenter

' V. M""' de Stacl, Consid. sur la rév, franc., VI« partie, ch. ii. X- L-)

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de la légitimité que son vœu 'confie à. un nouveau souverain. C'est bien une preuve que l'hérédité a du charme pour les peuples, et qu'ils sont heureux quand ils peuvent, sans trop d'inconvénients, lui rester fidèles!

Me trouvant, par cette explication, d'accord, à ce que je pense, avec ceux qui n'ont censuré mes opinions que parce que je ne les avais développées qu'en partie, il me resterait à répondre à ceux qui me reprochent d'avoir transformé des faits particuliers en règles générales, et d'avoir pris le conquérant et l'usurpateur qui nous opprimait pour le type de tous les usurpateurs et de tous les conquérants. Mais une comparaison détaillée entre Buonaparte et tous ces fléaux de l'espèce humaine serait nécessaire, et cette comparaison, qui exigerait une foule de discussions historiques, ne peut être placée à la fin de cet ouvrage.

L'on ne m'accusera pas de vouloir excuser celui que je n'ai jamais voulu reconnaître. Mais quand on n'attribue ses entreprises, ses crimes et sa chute qu'à une perversité ou à une démence particuhère à lui seul, je crois qu'on se trompe. lime semble au contraire avoir été puissamment rnodifié,d'un côté par sa position d'usurpateur, et de l'autre par l'esprit de son siècle. Il était même dans 'sa nature d'être plus modifié par ces deux causes que tout autre ne l'aurait été. Ce qui le caractérisait, c'était l'absence de tout sens moral, c'est-à-dire de toute sympathie, de toute émotion humaine. Il était le calcul personnifié; si ce calcul a produit des résultats désastreusement bizarres, c'est qu'il se composait de deux termes opposés l'un à l'autre et inconciliables, de l'usurpation qui lui rendait le despotisme nécessaire, et d'un degré de civilisation qui rend le despotisme impossible. De là des contradictions, des incohérences, un mouvement doul>le et convulsif, que l'on prend à tort pour des bizarreries individuelles.

Sans doute, un caractère tel que Philopéraen, Washington, Kosciusko, n'aurait ni suivi la même marche, ni commis les mêmes forfaits. C'est que Philopémen, Washington, Kosciusko, n'auraient pas été des usurpateurs. Mais aussi ce sont des caractères très-rares : ce sont là des exceptions.

Assurément, Buonaparte est mille fois plus coupable que ces fouquérants barbares qui, commandant à des barbares, n'étaient

DÉVELOPPEMENTS SI II l/uSl'IU'ATION. >70

|)()iiUeii opposition avec leur siècle. Il a choisi la barliaric, il l'a pivlérôe. EntoHi-é de lumières, il a voulu ramener la uuil. Il a voulu traïK-lbrmer en nomades avides et sanj;uinaires un peuple doux et policé: et son crime est dans celte intention préméditée, dans cet elVort opiniâtre, pour nous ravir l'iiéritage de toutes les générations éclairées qui nous ont [)réeédés sur cette terre. Mais pourquoi lui avons-uous donné le droit de concevoir une telle pensée ?

Lorsque arrivé solitaire, dans le dénùnient et l'obscurité, jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans, il promenait autour de lui son regard avide, pourcpioi lui montrions-nous un pays où toute idée religieuse était un objet d'ironie? Lorsqu'il écoutait ce qui se professait dans nos cercles, pourquoi de graves penseurs disaient-ils que l'homme n'avait de mobile que son intérêt? S'il a démêlé facilement que toutes les enterpréfations subtiles par lesquelles on veut éluder les résultats, après avoir proclamé le principe, étaient illusoires, c'est que son instinct était sur, et son coup d'œil rapide. Ne lui ayant jamais prêté les vertus qu'il ir'avait pas, je ne suis pas obligé de lui refuser les facultés qu'il avait. S'il n'y a que de lintérêt dans le cœur de l'homme, il sufiit à la tyrannie de l'eflVayer ou de le séduire pour le dominer. S'il n'y a que de l'intérêt dans le cœur de l'homme, il n'est point vrai que la morale, c'est-à-dire l'élévation, la noblesse, la résistance à l'injustice, soient d'accDrdavec l'intérêt bien entendu, i/intérêt bien entendu n'est, dans ce cas, vu la certitude de la mort, autre chose que la jouissance, combinée, vu la possibilité d'une vie plus ou moiiis longue, avec la prudence qui donne aux jouissances une certaine durée.tEnrni, lorsqu'au milieu de la France déchirée, fatiguée de soufl'rir et de se plaindre, et ne demandant qu'un chef, il s'est offert pour être ce chef, pourquoi la multitude s'estelle empressée à solliciter de lui l'esclavage? Quand la foule se complaît à manifester du goût pour la servitude, elle serait par trop exigeante, si elle prétendait que son maître dût s'obstiner ^ lui donner de la liberté.

Je le sais, la nation se calonniiait elle-nième, ou se laissait calomnier par des interprètes iillidèles. Malgré l'affectation misérable qui parodiait l'incrédulité, tout sentiment religieux n'était pas détruit; en dépit de la fatuité qui se disait égoïsme,régoïsmc

'280 DE l'esprit de conquête et de l usurpation.

lie régnait pas seul, et, quelles que fussent les acclamations (\m taisaient retentir les airs, le vœu national n'était pas la servitude : mais Buonaparte a dû s'y tromper, lui, dont la raison n'était pas éclairée par le sentiment, et dont l'âme n'était pas susceptible d'être exaltée par une généreuse inconséquence. Il a jugé la France d'après ses paroles, le monde d'après laFrance telle qu'il l'imaginait. Parce que l'usurpation immédiate était facile, il a cru qu'elle pouvait être durable, et, devenu usurpateur, il a fait ce que dans notre siècle l'usurpation condamne tout usurpateur à faire *.

Il fallait étouffer dans l'intérieur toute vie intellectuelle ; il a banni la discussion et proscrit la liberté de la presse.

La nation pouvait s'étonner de ce silence: il' y a pourvu par des acclamations arrachées ou payées, qui semblaient un bruit national.

Si la France fût restée en paix, les citoyens tranquilles, les guerriers oisifs auraient observé le despote, l'auraient jugé, se seraient communiqué leurs jugements. La vérité aurait traversé les rangs du peuple. L'usurpation n'aurait pas résisté longtemps à l'inlluence de la vérité. Buonaparte était donc forcé à distraire l'attention publique par des entreprises belliqueuses. La guerre jetait sur des plages lointaines la portion encore énergique des Français. Elle motivait les vexations de la police contre la portion timide qu'elle ne pouvait chasser au dehors. Elle frappait les esprits de terreur, et laissait au fond des cœurs un certain espoir que le hasard se chargerait de la délivrance : espoir agréable à la peur et commode pour l'inertie. Que de fois j'ai entendu des hommes qu'on pressait de résister à la tyrannie, ajourner, en temps de guerre à la paix, en temps de paix à la guerre ! *

J'ai donc eu raison de dire qu'un usurpateur n'a de ressources que dans des guerres non interrompues; on me répond : Mais si Buonaparte eût été pacifique? S'il eût été pacifique, il ne se fût pas maintenu douze ans; la paix eût rétabli les communications entre les divers pays de l'Europe. Ces communications auraient rendu h la pensée des organes. Les ouvrages, imprimés dans l'étranger, se seraient introduits clandestinement. Les Français auraient vu qu'ils

' B. Constant est revenu sur ce sujet dans ses Mémoires sur les Cenl-Jours, l. Il, I'. 140 et suiv. (E. L.) .

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n'claicitt pas approuvés par la niajoi'iU'' ciiropéciiiu' : le picsti^'c n'aiiiait pu se soutenir. Buouaparfc a si liicii senti cette vérité, <|u'il a rompu avec l'Angleterre pour écarter les journaux anglais. Ce n'était pas encore assez. Tant qu'une seule contrée restait libre, Uuonaparte n'était pas en sûreté. Le commerce, actif, adroit invisible, infatigable, franchissant toutes les distances et se glissant par mille détours, aurait tôt ou tard réintroduit au sein de l'empire les ennemis qu'il était si important d'en exiler. De là le système continental et la guerre avec la Russie.

Et remarquez combien il est vrai <pie cette nécessité de la guerre, pour la durée de l'usurpation, appartient îi l'épociue. Un siècle et detni plus tôt, Gromwel n'en avait pas besoin. Les communications d'un peuple avec l'autre n'étaient ni iïussi fréquentes ni aussi faciles. La littérature continentale était presque étrangère aux Anglais. Les écrits dirigés contre leur usurpateur se composaient en langue latine. Il n'y avait pas de journaux qui, ari'ivant du dehors, lui poitassent des coups, que leur répétition constante rendait clia(iue jour plus dangereux. Cromwell n'était pas forcé à la giierie pour enjpèclier que la haine des Anglais ntr se fortifiât de l'assentiment étranger, comme il serait arrivé à celle des Français sous Ruon;i[Hirte, s'il ne les eût séparés du reste du monde 11 fallait ;i ce dernier la guei-re partout, pour faire de ses esclaves,

Semotos penilùs orbe... Gallos.

.le pourrais otlVir sur tous les points une démonstration analogue, si je voulais analyser toutes les actions de Buonaparte. Plusieurs de ses attentats nous semblent iimtiles; mais la défiance est un élément inséparable de l'usurpation, et les crimes qui peuvent être iimtiles en eux-mêmes, deviennent par là une nécessité de sa nature, Buonaparte ne pouvait être rassuré ni par l'assentiment tumultueux ni par la soumission silencieuse, et le plus horrible de ses actes ' a été commis parce qu'il croyait trouver une monstrueuse sécurité en imposant à ses agents la solidarité d'un grand crime.

Ce que je dis des moyens de l'usurpation, je le dis aussi de sa

' L'enlèvement et le meurtre du duc d'Enghien. V. M"" de Staël, Consid. sur la réf. Jranç , IV* partie, cli. xi. (E. L.)

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chute; j'avais affirmé qu'elle doit tomber par l'effet inévitable des guerres qu'elle nécessite. On m'a objecté que si Buonaparte n'eût pas commis te,lle ou telle faute militaire, il n'aurait pas été renversé: pas cette fois, mais une autre, pas aujourd'hui, mais demain. Il est dans la nature qu'un joueur, qui, chaque jour, court une chance nouvelle, rencontre un jour celle qui doit le ruiner.

On m'a reproché d'avoir affirmé que les conquêtes étaient impossibles au moment où l'Europe entière était la proie d'une vaste conquête et que l'usurpation ne pouvait s'affermir dans notre siècle, tandis que l'usurpation était triomphante. Pendant qu'on me faisait cette objection, toutes les conquêtes ont été reprises et l'usurpation est tombée.

J'ai prétendu que la paix était conforme à l'esprit de notre civilisation actuelle, et tous les peujiles étaient en guerre; mais ils étaient en guerre par amour pour la paix. C'est au nom de la paix qu'ils se sont soulevés. Aucune contrainte, aucune menace n'a été nécessaire pour les réunir et les conduire, tandis qu'en France, où la nation devait combattre, non pour la paix, mais pour la conquête, des sbires, des gendarmes, des bourreaux réussissaient à peine à forcer les citoyens à prendre les armes.

Il me semble donc que je n'ai point généralisé une idée particulière. Seulement, je n'ai pas adopté une logique en vertu de laquelle toutes les idées générales seraient bannies, car on peut toujours supposer d'autres circonstances que celles qui ont existé et travestir en accidents les lois de la nature. Je crois, je l'avoue, qu'il est plus important de montrer que les maux infligés par Buonaparte k la France sont venus de ce que son pouvoir avait dégénéré en usurpation, et de flétrir ainsi l'usurpation même, qu'il ne peut l'être de présenter un individu, comme un être à part, créé pour le mal et commettant le crime sans nécessité et sans intérêt. Le premier point de vue nous donne de grandes leçons pour l'avenir; le second transforme l'histoire en une étude stérile de phénomènes isolés, en une énumération d'effets sans causes.

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