‹ Cours de politique constitutionnelleChapitre 76 sur 128 · J8.S DE I.A IJOCÏIII.XE POLITIQUE · texte numérisé non relu

J8.S DE I.A IJOCÏIII.XE POLITIQUE

l'on, par leurs transactions et leurs habitudes; et, convaincus enfin de la nécessité de céder au temps,' ils entrent avec Iranchise dans la carrière constitutionnelle.

Malheureusement ils ont eu jusqu'ici de fâcheux interprètes. Éloquents plus qu'habiles, ces interprètes, dans les manifestes qui suivent leurs conversions, semblent ne proclamer des axiomes (|ue pour proscrire des hommes, et ne commencer par des abstractions que pour finir par des anathèmes. Cette méthode d'annoncer qu'on est revenu de ses erreurs a beaucoup d'inconvénients. Ceux qui l'emploient irritent la majorité qu'ils veulent persuader, et rendent suspecte la minorité qu'ils croient servir.'

Si l'on veut conclure entre les partis un traité loyal et durable, que faut-il faire? Prouver que, le crime excepté, l'on ne repousse aucun auxiliaire, et qu'on voit dans la révolution autre chose qu'un long crime ; ne pas flétrir toutes les époques de cette révolution par des dénominations odieuses ; ne pas se montrer à la fois néophytes et persécuteurs; convaincre enfin la France qu'on veut la liberté pour toutes les classes.

Il ne faut pas établir, sur les intérêts qu'on nomme révolutionnaires, une doctrine propre à soulever tous les hommes qui ne veulent pas seulement conserver quelques propriétés, étaler quelques décorations, se pavaner de quelques titres, mais jouir de ces biens, comme ils en ont le droit, sans être entourés d'un éternel et injuste opprobre. Il ne faut pas dési.onorer vingt-sept années de notre histoire, vingt-sept années durant lesquelles quelques misérables ont coinmis des crimes, mais durant lesquelles aussi, au milieu des troubles et des calamités qui bouleversaient toutes les existences, ont a vu des hommes de tous les partis donner de sublimes exemples de courage, de désintéressement, de fidélité à leurs opinions, de dévouement à leurs amis, et de sacrifice à leur patrie. Il ne faut pas présenter la nation, k ses propres yeux, et ce qui, dans nos circonstances, est bien pis encore, aux yeux de l'Europe, comme une race servile et parjure, coupable d'avoir joué tous les rôles, prêté tous les serments. Il ne faut pas, quinze mois après" la dispersion de notre malheureuse armée, en faute un jour ', admirable vingt ans, rappeler en ternies amers le souvenir

* C'est l'armée qiii avait lait la révolution des Ont-Jours. (E. L.)

OIM l'KfT ItKrNIR I.E> l'ARTIS EN FiU.NCE. ;\S'.)

(le SOS erreurs, et blâmer le ^oiiveriu-tiu'iil d'oublier ses torts '.

Il ne faut pas prononcer une exrouimunication politique contre tous ceux qui ont servi on Bonaparte ou la république, les déclarer ennemis-nés de nos institutions actuelles, et trouvant dans ces institutions tout ce qui leur est antipathique, sans réflécljir que ces hommes sont la France entière ; car, parmi eux , on doit compter et ceux qui ont combattu l'étranger, et ceux qui ont administré l'État dans des rangs dilVérents, et ceux qui ont manifesté leur opinion en faveur des réformes, et ceux qui ont mérité l'estime de leurs concitoyens en faisant (pielque bien, et ceux qui ont des droits à leur recoimaissance pour avoir empêché ou diminué le mal .

Ilnefautpas.pourremplirce vide, car c'en est un que toute une nation retranchée d'un pays, s'adresser exclusivement à la noblesse et lui prouver qu'elle pourrait s'emparer de la Charte, en faire son monopole, et que la pairie et la représentation lui vaudraient bien \es garnisons et les antichambres. Il ne- faut pas croire qu'avec quelques restrictions insignifiantes, avec quelques phrases communes, en promettant qu'un jour les jalousies entre les ordres de l'État seront éteintes, et le noble et le bourgeois réunis, on engagera la nation à se résigner à la suprématie qu'on veut établir.

Je m'expliquerai plus loin sur la place que la noblesse peut occuper dans notre monarchie représentative; et l'on verra que je suis loin de vouloir aucune de ces défaveurs sociales, causes d'abord d'injustice, puis de résistance, et enfin de destruction. Quand lautorité proscrivait les nobles, j'ai combattu ce coupable et dangereux système. Mais, je le demande : montrer à vingt-quatre millions d'hommes que quatre-vingt mille peuvent accaparer leurs institutions, pour s'indemniser de leur suprématie passée, est-ce un moyen àe rendre cette minorité populaire ? De tels ouvrages ne devraient pas être intitulés : De la Monarchie selon la Charte ; ils devraient porter pour titre : De la Charte selon l'Aristocratie, et ils devraient être écrits^ comme les Vèdes 2, en langue sacrée,

' 11 y a un écrivain surtout, qui devrait être indulgent pour lus eiiiurs d'une armée; c'est celui qui a dit qu'il raisonnait mal, quand il entend battre un tambour. Nos vieux guerriers, couverts de cicatrices, avaient entendu plus de tambours que lui, et ce n'étaient pas des tambours de luxe.

2 Les Yédas sont les livres sacrés, la bible des Indiens. Le Rig-Véda, le principal des quatre Védas, a été traduit en français par M. Langlois. (E. L.) n. 19

pour n'être lus que par la caste favorisée, et rester ignorés par les profanes. Mais il est mallieureusement des dispositions d'esprit où, malgré de grandes et puissantes facultés, on ne voit que soi, son salon, sa coterie : l'on oublie que la nation existe. L'on croit que la grande question est de savoir si l'on consentira à honorer la Charte en en profitant : on l'envisage comme une conquête à faire, quand elle est bien plutôt une égide à conserver.

Enfin, lorsqu'on veut porter le calme dans l'âme d'un peuple, il ne faut pas, expliquant ce que l'on ferait si l'on était à la tête de l'État, se montrer régénérant l'opinion, par les commandants de la gendarmerie, les chefs de la force armée, les procureurs du roi et les présidents des cours prévôtales, et promettre d'agir sur la morale publique, et de créer des royalistes avec des soldats, des gendarmes , des procès criminels et des tribunaux extraordinaires •. Sans doute il faut créer des royalistes constitutionnels, mais par l'affection, par la confiance, par le sentiment du bienêtre, par tous les liens de la reconnaissance et de la sécurité : et, sous ce rapport, l'ordonnance du 5 septembre [1816] a plus fait en un jour, que les sept hommes qu'on demande par département ne feraient en dix années.

J'ai dit ce qu'il fallait éviter, quand on voulait calmer et réunir les partis. Je vais dire ce qu'il faut faire, quand on veut inspirer quelque confiance.

Il faut, lorsqu'on se déclare le protecteur de la liberté individuelle, réclamer quelquefois en faveur des opprimés d'un parti diflérent du sien. Il est difficile de croire que durant la terrible année que nous avons franchie.^ ceux qu'on nomme à tort exclusivement les royalistes, aient seuls été victimes de dénonciations injustes ou de mesures vexatoires. Il faut admettre que les réclamations des suspects d'une autre classe peuvent aussi être fondées. Il faut les écouter, ne fût - ce que comme preuve d'impartialité, ou l'on court le risque de laisser la nation croire qu'on ne s'élève contre les arrestations illégales que lorsqu'elles frappent quelqu'un du parti.

Il faut, quand on accuse un ministre d'arbitraire, ne pas citer

' Les évêques aussi, j'en conviens, se trouvent sur la liste; mais en voyant d'ailleurs ceux qui la composent, je présume que les évêques ne s'y trouvent que pour cxlioi ter les condamnés.

gui l'Kl'T RKlINia LES l'ARTLS EN KltXNCK. v'Jl

t'U prouve uiiKjiieiiieiit des mises eu liberté ', ne pas trier au scandale parce que des citoyens sont rendus à leurs laniilles, nu pas répéter ces déclamations usées contre les hommes dangereux ([u'on ne doit pas jeler dans la société, ne pas se plaindre de ce

* Il est assez curieux que ce fait soit le seul qui résulte de la dénonciation cunlrnue dans la Proposition faite à la chamhre des pairs, lelativennriil aux dt-rrièrfs élections jpar M. -le vicomte de Chateaubriand, Paris, 1810J. Je citerai les propres phrases de cette dénonciation, et ce ne sera pas moi que le lecteur devra accuser si mes citations sont monotones.

« Beaucoup de surveillances ont été levées. Page 7... Elles ont expiré tout juste » le même jour et à la même heure. Paj^e 6... L)es hommes sont devenus lihres, tout )) simplement parce que le teHips de leur détention était lini. Paj-'e 8. .

» On a rendu à la société des hommes en surveillance pour leur cuuduile puliti(|Uf. » Pape 9... On a fait cesser les mesures de haute police pour le cas particulier des )) électeurs. Page 9... La police a poussé la libéralité iusi\\i"ii lever les surveilla: ces » des électeurs suspects au roi et à Injustice. Page 10... Les jacobins sont sortis de )> leurs repaires. Page 21... Ils se sont présentés aux élections. Page 21... Uans le » département du Gers, trois jacobins fameux ont été mis en liberté, et ont répandu » leurs principes autour d'eux. Page 21... On a jeté dans la société des hommes )) capables de corrompre l'opinion. Page 21... »

Mais une considération me frappe, qui a échappé sans doute îà l'auteur de la dénonciation. La loi sur les .prévenus n'était nécessaire, n'était excusable que dans l'hypothèse que les prévenus, qui ne pouvaient pas être jugés, pouvaient être dangereux. Dés qu'ils cessaient d'être dangereux, cette loi ne devait plus les atteindre. Or, malgré la libéralité des levées de surveillance, malgré le scandale des mises en liberté, les élections ont été bonnes : l'auteur l'avoue. Les députés qu'on vient de choisir sont des royalistes constitutionnels. La présence des jacobins n'a doue point influé sur l'élection de ces députés. Donc ils n'étaient pas dangereux, donc ils devaient redevenir libres. Donc, s'ils avaient des droits politiques, ils devaient exercer ces droits.

En général, sans examiner la conduite du ministère durant les dernières élections, je pense t|u'on peut aflirmer que, dans plusieurs départements surtout, elles ont été beaucoup plus libres que celles de 1815. Il n'y a plus eu dans le Midi, sous un prétexte religieux, des vengeances politiques. Les protestants ont pu concourir au choix (les députés. Ce sont des différences qui n'ont pas suffisamment frappé l'auteur de la proposition à la chambre des pairs.

Quant aux destitutions dont on fait un crime au ministère actuel, ces mesures, en supposant tous les faits exacts, me semblent une conséquence naturelle de noire consiilutioc. Je ne conçois pas que l'on imagine devoir conserver des fonctions sOus une administration qu'on attaque. Je ne conçois pas que les membres de lopposition veuillent réunir les profits de la faveur et les honneurs de l'indépendance. 11 faut choisir entre sa conscience, ou même sou parti, et la bienveillance ministérielle. Je ne me constitue, du reste, le défenseur d'aucun des ministères qui ont régi la France depuis la rentrée du roi. Tous ces ministères ont commis des fautes; je pourrais dire que toutes ces fautes ont eu la même cause, linlluence d'un parti qui en profite aujourd'hui pour accuser ceux qu'il força de les commettre. Tous ces ministères, par un faux calcul, ont cru désarmer ce parti en le satisfaisant à moitié

■J92 DE LA DOCTRINK l'OMTIQlIK

que des détenus sonl devenus libres, tout simplement farce que le temps de leur détention était fini. Quand on a, d'enthousiasme, accordé à mille autorités subalternes le droit d'arrêter les suspects, il faut s'excuser de ce vote, au lieu de reprocher au gouvernement de n'en pas faire un assez large usage : Il faut enfin savoir, quand on entre dans la carrière de la liberté, qu'elle doit exister pour tous, si l'on veut qu'elle existe pour quelqu'un, et que le caractère et le mérite de ceux qui la servent est de respecter son culte dans la personne de leurs ennemis.

De même qu'il faut, quand on prétend défendre la liberté individuelle, ne.pas s'irriter de ce que le nombre des détenus diminue ; il faut, quand on réclame pour la sainteté du droit d'élection, ne pas s'indigner de ce que des hommes légalement électeurs ont été admis à exercer leurs droits.

Il faut, quand on a du respect pour la justice, ne pas appeler un homme soupçonné d'intelligence avec^es rebelles, Vémule du chef de ces rebelles, et qualifier des absous, du nom à'échappés aux tribunaux '.

Dans un précédent ouvrage, on avait proposé d'imprimer un nouveau dictionnaire. Auprès du mot honneur^ avait- on dit, on mettra : il est vieux ; au mot fidélité, on écrira : duperie. Mettra-

et, comme il arrive toujours, se sentant plus fort, il est devenu plus insatiable; mais j'écarte ces souvenirs : ceux qui se retraceront tout ce que je pourrais rappeler, m'en sauront gré peut-être.

Le ministère actuel lui-même, qui a de grands droits, par l'ordonnance du 5 septembre, a la reconnaissance de tous les Français, est pourtant, à mon avis, tombé dans quelques erreurs.

Si l'on rapproche mes opinions connues de quelques-unes de ses mesures, l'on concevra facilement qu'il en est que je ne puis approuver. J'ai réclamé constamment la liberté individuelle, but premier et sacré d&-toute institution politique. J'ai réclamé l'indépendance responsable des journaux, seul mode efficace de publicité dans nos grandes associations modernes, et seul moyen d'alTrancbir le gouvernement même d'une minutieuse et fatigante solidarité. J'ai réclamé la liberté de la presse, et l'introduction des jurés dans les causes de cette espèce, parce que des jurés sont les seuls juges compétents des questions morales, et qu'ils offrent seuls une garantie, soit contre l'arbitraire, soit contre l'impunité. Je puis, donc jouir, sous divers rapports, de ce que nous faisons quelques pas vers une amélioration évidente. Je jouis surtout de ce qu'on abolit; mais je ne saurais applaudir à ce que l'on conserve.

' Remarquez que, par cette expression, ce n'est plus seulement la liberté individuelle et la liberté des élections, c'est l'indépendance des tribunaux, l'inviolabilité des jugements qu'on attaque. S'il y a beaucoup de pareilles conversions à la liberté, je ne sais trop quelle liberté nous restera.

(,li;l l'K( r ISKI MU I.KS PARTIS EN KItA.NCK. l'9M

t-on aussi au mot soupçonné : vniiile d'un criminel iO)id<imnc à uwrt ; au mot absous : échappé aux tribunaux ?

Des écrivains qu'on a crus les organes du parti converti si nouvellement à la liberté, ont commis toutes ces iautes, et il en est résulté une grande défaveur pour tout le parti. En voyant qu'un changement de principes n'était point un changement de conduite et qu'on entait ^le vieilles persécutions sur de nouvelles doctrines, la France s'est crue autorisée à penser que les honunes au nom desquels on prétendait lui parler, ne saisissaient les maximes de la liberté que pour en imposer à ses amis véritables; qu'ils auraient anéanti cette liberté, si elle n'avait trouvé protection plus haut ; et que s'ils invoquaient la constitution, c'est fju'ils n'étaient pas dans le pouvoir.

La nation a remarqué « qu'ils ne savaient comment allier leurs » vieux principes et leurs nouvelles doctrines, embarrassés qu'ils » étaient dans la théorie qu'ils avouaient et dans la pratique qu'ils » craignaient, et qu'ils auraient voulu ([u'on nous eût retiré d'une » main ce qu'on eût semblé nous donner de l'autre '.

En effet, la circonstance était malheureuse. Au moment où un parti était déjà soupçonné de n'avoir fait que changer de tactique, on accréditait ce soupçon. L'on semblait placer le mot trop près de l'énigme, et, en montrant le but, indiquer que la route n'était qu'un détour.

On peut avoir un très-beau talenf, on peut avoir fait dans sa vie des actions très-nobles ; mais quand on rend suspects ceux pour qui l'on plaide, quand on aliène ceux que l'on veut conquérir, on est un mauvais négociateur.

il est urg'ent toutefois de trouver des moyens de paix entre des armées prêtes, peut-être, à s'entendre. L'instant est favorable ; le gouvernement, les députés, l'opposition, la. France entière, tiennent aujourd'hui le même langage. Il est impossible que ce langage n'influe pas sur les hommes qui le parlent. Ils se pénétreront des principes de la liberté en les répétant. Je pense donc qu'une profession de foi commune doit contribuer à les réunir à la nation. J'ose tracer ici l'esquisse de cette profession de foi ; je la crois constitutionnelle et populaire.

' Chaleaubriand, Proposilion à la Chambre des pairs, reiativemenl aux dernières élections, piige 32.

J'admets que la révolution a créé deux espèces d'intérêts, les uns matériels, les autres moraux ; mais il est absurde, et il est dangereux de prétendre que 'es intérêts moraux soient l'établissement de doctrines antireligieuses et antisociales, le maintien d'opinions impies et sacrilèges '. Les intérêts moraux de la révolution ne sont point ce qu'ont dit quelques insensés, ce qu'ont fait quelques coupables ; ces intérêts sont ce qu'à l'époque de la révolution la nation a voulu, ce qu'elle veut encore, ce qu'elle ne peut cesser de vouloir : l'égalité des citoyens devant la loi, la liberté des consciences, la sûreté des personnes, l'indépendance responsable de la presse. Les intérêts moraux de la révolution, ce sont les principes.

Il ne s'agit pas seulement de garantir les profits de quelquesuns, mais d'assurer les droits de tous. Si l'on ne s'occupe que du premier point, il y aura quelques individus de contents, mais jamais la totalité ne sera tranquiUe.

Les antagonistes de la liberté, quand ils ont peur, voudraient ouvrir leurs rangs, pour y recevoir n'importe quels auxiliaires, à condition qu'ils feront cause commune avec eux et contre le peuple. C'est inutile. Ceux qui passent à ces ennemis se perdent sans les sauver.

Je crois qu'en respectant les intérêts moraux de la révolution, c'est-à-dire les principes, il faut protéger les intérêts matériels. Mais je crois de plus, et c'est ce qu'on a feint d'ignorer trop souvent, qu'en protégeant 'es intérêts, il ne faut pas humilier les hommes.

Je le déclare, si, par quelque ressentiment implacable, indifférent aux conséquences de mes paroles, je voulais bouleverser mon pays, dussé-je périr au milieu des ruines, voici, sans hésiter, comment je m'y prendrais. Je rechercherais quelle classe est 'a plus nombreuse, la plus active, la plus industrieuse, la plus identifiée aux institutions existantes, et je lui dirais : « Nous ne » pouvons pas, vu les circonstances, vous disputer vos proprié- » tés ni vos droits légaux. Jouissez donc des unes, exercez les au- » très ; mais nous vous déclarons que nous regardons ces droits » comme usurpés, ces propriétés comme illégitimes. Nous ne

' Chitteâubriand. De la Monarchie, e(c., cli lv. (E. L.)

OLl PEUT RÉUNIR LES l'ARTIS K.N KRANCB. l'95

» VOUS proscrivons pas, mais il n'y <i iiutiinr proscription cpjc; i> vous no méritiez. Nous ne vous dépouillons point, mais ne pas » vous voir dépouillés est un scandale. Nous nous résignons à «laisser quelques-uns de vous parvenir au pouvoir; mais tout » pouvoir remis en vos mains esl une insulte û la morale publi- •0 que. Vous savez maintenant ce que nous pensons, allez en paix » et en sécurité, et, après avoir dévoré nos injures, croyez à nos » promesses de n'attaquer ni vous ni vos biens. » Tel serait, dis-je, mon langage, si je voulais bouleverser mon pays. Car je calculerais que Hes hommes ne veulent pas plus être méprisés que dépouillés, (pi'on ne les réduira jamais à supporter patiemment l'opprobre, et (jue les protestations qu'on p ace a côté des outrages ne servent de rien, parce que ceux qu'on a outragés voient avec raison dans les outrages une preuve de la fausseté des protestations. Je serais sûr qu'en irritant un nombre immense de citoyens sans les désarmer, en les aigrissant sans les affaiblir, j'exciterais leur indignation, puis leur résistance. Or, ce que je ferais si je voulais bouleverser mon pays, on le fait depuis trois années, on le fait encore aujourd'hui. Je ne (Us point qu'on aille dessein d'attirer sur notre patrie des calamités nouvelles. Je parle du ternie où l'on ne peut manquer d'arriver par cette route, et non du but vers lequel les projets se dirigent.

Je crois que les amis de la liberté doivent accueillir les conversions ; mais je pense que les convertis ne doivent point partir d'un changement tardif et soudain pour exiger incontinent le pouvoir. La nation trouverait leur dialectique étrange. Ils se sont trompés vingt-sept ans, ils le confessent, et c'est en vertu de cette longue erreur qu'ils lui propolient de s'en remettre à leurs lumières ! Elle leur répondrait qu'ils ont attendu longtemps pour se convertir, et qu'ils peuvent bien attendre un peu pour la gouverner. En passant tellement vite de la théorie à l'application, et de leurs princiijcs à leurs intérêts, ils se nuisent. Si un musulman embrassait le christianisme, je lue réjouirais de l'acquisition d'un nouveau fidèle; mais, si ce joui-là même ce musulman voulait être pape, je ne laisserais pas que d'avoir des doutes &ur la terveur de sa foi.

Je pense que le gouvernement, fùt-il convaincu de la lovauté de certains hommes, commettrait encore une grande imprudence

en les plaçant exclusivement à la tête de l'État. Une tradition que tous les peuples répètent est, disait Hésiode, une divinité. Lorsqu'une conviction est générale, fût-elle mal fondée, il est de la sagesse de l'autorité de la ménager. Il ne s'agit donc pas uniquement de savoir si les nouveaux convertis qui veulent nous régir méritent la confiance, il faut examiner encore si la nation est disposée à la leur donner.

Je crois qu'ils font bien de demander aux ministres toutes les libertés légitimes ; mais je pense qu'ils ne doivent pas exiger d'eux qu'ils oppriment un parti pour satisfaire l'autre. Je ne sais quel évêque, se trouvant sur un vaisseau prêt à couler bas, récitait ses prières. « Mon Dieu, disait-il, sauvez-moi ; ne sauvez que moi, je ne veux pas fatiguer votre miséricorde. » IS'invoquons pas la liberté, comme cet évêque invoquait la Providence.

Je crois qu'il ne faut repousser d'aucune carrière aucun de ceux qui n'ont point commis de crimes, mais qui ont servi la France sous les divers gouvernements qui l'ont dominée. Je crois même qu'il ne faut pas se montrer trop sévère envers ceux qui n'ont pas résisté au despotisme avec assez d'énergie. Je plaide une cause qui m'est étrangère. Durant les treize années du gouvernement de Bonaparte, j'ai refusé de le servir ; j'ai préféré l'exil à son joug; et quelque jugement qu'on porte sur moi pour avoir siégé dans ses conseils à une autre époque, quand douze cent mille étrangers menaçaient la France, l'imputation de servilité ne saurait m'atteindre. Mais je défends aussi, contre cette imputation, la cause nationale, et j'affirme que, lorsqu'après avoir donné à la liberté des regrets impuissants, et tenté pour elle des efforts trop faibles, beaucoup d'hommes se sont résignés à un esclavage dont ils ne calculaient pas l'étendue, la nation était fatiguée d'une longue anarchie, l'opinion était flottante. Un chef s'offrait qui promettait le repos ; la majorité de la France lui accordait une confiance de lassitude. Les esprits clairvoyants, qui apercevaient en lui un tyran futur, étaient en petit nombre.

Si je ne voulais, dans un écrit dont le seul mérite est d'inviter à l'oubli des haines, m'interdire toute récrimination, je demanderais à nos rigoristes d'un jour ce qu'ils ont fait alors pour seconder ceux qui mettaient le peuple en garde contre le despote à venir. Ils ont appuyé ce despote, en vantant, sous son règne, le

QUI l'EUÏ Hlil.Nlll I.KS l'AHTlS i;.\ KIlA.NC.i:. 2U7

pouvoir absolu comme le meilleur pouveruemeut ; ils l'ont servi fie leur métaphysique obscure, et de leur prose poétique, et de leurs dithyrambes, et de leurs sophismes. Lorsque, grAce à leurs systèmes, les derniers orgaues de la nation furent écartés de la tribune, (jue pouvait l'aire cette l'oule. d'hommes utiles, laborieux, éclairés, qui, sans avoir la force de résister à un mal inévitable, sentaient (pi'il y avait encore quelque bien possible, et croyaient devoir à leur pays d'y contribuer? S'ils sont coupables, ceux qui ont servi sous la tyrannie, ils ne sont coupables que d'avoir cédé à l'impulsion imprimée à la France par leurs accusateurs d'aujourd'hui; et même, au sein de leur soumission, ils ont encore donné des preuves de leurs désirs et de leurs regrets '.

Rappelons une époque trop fameuse, celle du procès du général Moreau. Qui a embrassé sa cause? qui a rédigé son admirable défense? qui a porté la terreur jusque dans le palais de son ennemi, par une indignation menaçante et contagieuse? Qui? dos amis de la liberté, des hommes de la révolution, pour me servir de l'expression qu'on emploie.

Oui, plusieurs ont été faibles : mais chaque t'ois qu'une espérance de liberté s'est offerte à eux, ils l'ont saisie, ils l'ont secondée, ils en ont conservé la tradition; et, si elle survit, ils y sont pour quelque chose.

Savons-nous d'ailleurs le mal qu'ils ont empêché? Parmi ceux qui les blâment, n'en est-il aucun qui doive à quehiu'un d'eux sa fortune, la vie de ses amis, celle de ses proches ou la sienne propre?

Je le sais, la reconnaissance a la mémoire courte. A l'instant du péril, on implore la protection, on reçoit le bienfait : le péril

' Un é(Tivain qu'on n'accusera pas d'être favorable aux hommes de la révoluiion, M. de Chateaubriand, dans sa dernière brochure (Proposition à la Chambre des pairs, pag. 31), a reconnu cette vérité sans s'en apercevoir. En leur repiochant d'abandonner aujourd'hui leurs opinions anciennes, il les désigne ainsi : « Ceux-là mêmes qui, pendant vingt-cinq ans, ont crié à la liberté, à la constitution. » Notez pendant vingt-cinq ans, donc sous Bonaparte même; ils n'étaient donc pas ses esclaves si soumis, si volontaires. En effet, ils ont, non pas crié k la liberté, malheureusement, mais parlé de la liberté, beaucoup trop bas sans doute. Ils saisissaient toutes les occasions de parler dans ce sens, comme d'autres saisissaient toutes celles de parler dans le sens contraire, et ce sont ces derniers qui, aujourd'hui, les taxent de servilité!

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passe, on rappelle les torts, on en fait des crimes. J'entendais quelqu'un dire un jour : « Je ne sais lequel de ces misérables m'a sauvé la vie. » -

Nous échappons à un grand naufrage. La mer est couverte de nos débris. Recueillons dans ces débris ce qu'il y a de précieux : le souvenir des services rendus, des actions généreuses, des dangers partagés, des douleurs secoi^rues. Au lieu de briser le peu de liens qui nous unissent encore, créons de nouveaux liens entre nous parées traditions lif.!iorab!es.

La justice l'exige, la prudence le conseille: l'on ne fera pas, comme on le propose, marcher les institutions d'aujourd'hui par les hommes d'autrefois. Les hommes d'aujourd'hui forment, je l'ai dit auparavant, l'immense majorité nationale. Toute l'influence morale, toute l'expérience de détail, toute l'habitude des affaires, toutes les connaissances de fait, sont de leur côté. Le gouvernement ne peut se passer d'eux : et c'est pour cela que, depuis la première chute de Bonaparte, tous les ministères qui se sont succédé ont été contraints, après quelques oscillations, à prendre une marche à peu près*uniforme, et à rentrer dans un système qu'on a représenté faussement comme une conspiration contre la monarchie, et qui n'est autre chose que l'action nécessaire et inévitable des intérêts nationaux sur la monarchie.

Ce n'est pas que je veuille, par une intolérance étroite et absurde, repousser une classe de l'admmistration des affaires. J'ai beaucoup de confiance dans la force de la liberté, et, pourvu qu'elle soit entourée de ses légitimes garanties, je ne crains point de voir quelque puissance remise à des mains momentanément impopulaires. Je crois donc qu'il est utile, qu'il est désirable que la noblesse entre dans la Charte. Je crois qu'une classe, élégante dans ses formes, polie dans ses mœurs, riche d'illustration, est une acquisition précieuse pour un gouvernement libre; et pour prouver que cette opinion , que j'i'xprime aujourd'hui, et qui peut-être est loin d'être générale, a toujours été la mienne, je transcrirai ce que j'écrivais h une autre époque. « Des privilèges, » même abusifs, disais-je, sont pourtant des moyens de loisir, » de perfectionnement et de lumières. Une grande indépendance » de fortune est une garantie contre plusieurs genres de bassesses » et de vices. La certitude de se voir respecté est un préservatif

Mil l'EUT UÉL'.NIR LES PARTIS IN KUANCE. ?99

» contre cette vanité inquiète et ombrappuse,qni partout apervoit » l'insulte ou suppose le dédain : passion iinplacablf (|iii se » venge, par le mal qu'elle fait, de la douleur qu'elle éprouve. » L'usage des formes douces et l'habitude des nuances ingé- » nieuses donnent ii l'âme une susceptibilité délicate et à l'esprit » une rapide flexibilité.; II fallait profiter de ces qualités pré- » cieuses. Il fallait entourer l'esprit ch(îvaleres((ue de barrières » qu'il ne pût franchir, mais lui laisser un noble élan dans la » carrière (jr.e la nature rend commune à tous. Les Grecs épar- » gnaient les captifs qui récitaient des vers d'Euripide. La moin- » dre lumière, le moindre germe de la pensée, le moindre sen- » timent doux, la moindre forme élégante, doivent être soigneu- » sèment protégés. Ce sont autant d'éléments indispensables au » bonheur social. Il fuut les sauver de l'orage : il le faut, et pour » l'intérêt de la justice, et pour celui de la liberté : car toutes » ces choses aboutissent à la liberté par des routes plus ou moins » directes.

» Nos réformateurs fanatiques, continuais-je, confondirent les » époques pour allumer et entretenir les haines. Comme on était » remonté aux Francs et aux Goths pour consacrer des distinc- » tions oppressives, ils remontèrent aux Francs et aux Goths » pour trouver des prétextes d'oppression on sens inverse. La » vanité avait cherché des titres d'honneur dans les archives et » dans les chroniques : une vanité plus âpre et plus vindicative » puisa dans les chroniques et dans les archives des actes d'ac- » cusation'. » J'imprimais ces lignes lorsque la tempête grondait sur la tête de ces hommes, et qu'une tyrannie en i)éril, les coimaibsant'pour ses ennemis secrets, menaçait d évoquer contre eux les rigueurs des lois oubliées et les fureurs d'un peuple irrité. Je puis me rendre ce témoignage, qu'à toutes les époques j'ai invité la force à la justice.

Mais je ne crois point qu'en faisant entrer la noblesse dans la Charte, on doive lui conseiller de s'en emparer. Elle n'y réussirait pas : elle perdrait le bénétice de la liberté, sans obtenir les avantages de la conquête. L'esprit du siècle, et plus encore celui de la France, est tout entier à l'égalité.

' De l'es prit de conquête, 1814. Sup. t. 11, page'.!l5;

Oui, je le crois; il est possible, peut-être facile de sauver la France.

L'on a pu remarquer plus d'une fois, durant la révolution, qu'une certaine force morale inaperçue, mais toute-puissante, ramenait les choses et les hommes dans la directioiv que cette révolution leur a imprimée. Depuis que celte révolution a commencé, diverses factions ont essayé de la faire dévier de sa route : aucune n'a réussi. Bonaparte, par d'incroyables succès, a comprimé cette force morale. Mais il est tombé, et l'opinion, qu'on avait crue étouffée par lui, s'est montrée vivante. Dans la première année de la carrière constitutionnelle, on a négligé cette expérience. Les esprits supérieurs eux-mêmes ont besoin de temps pour bien connaître les éléments avec lesquels et sur lesquels ils doivent agir. Une catastrophe épouvantable en a été la suite. L'Europe est intervenue : tout s'est rétabli ; mais des haines de parti ont recommencé à menacer l'œuvre de vingt-sept années, et le péril a reparu. L'ordonnance du 5 septembre a replacé la nation dans sa route naturelle, et le péril s'est dissipé.

Quelle est donc cette route naturelle dont il est si fatal de s'écarter? C'est celle que la nation a voulu s'ouvrir au commencement de 1789.

A cette époque, elle s'est proposé pour but d'établir, non-seulement une liberté de fait, mais une liberté de droit, et de se délivrer de toute possibilité d'arbitraire. La douceur pratique du gouvernement ne lui suffisait pas. Elle avait besoin de la sécurité, autant que de la jouissance, et, pour satisfaire ce besoin, elle réclamait des garanties. Telle a été toute la question de 1789. Des ambitions particulières, des vanités personnelles, de» intérêts nés du trouble, et qui ne pouvaient s'assouvir que par le trouble, ont jeté, à travers la révolution, des forfaits horribles et des événements déplorables; mais, au milieu de ses souffrances, de ses convulsions, de sa servitude, la nation n'a cessé de vouloir ce qu'elle avait voulu; et chaque fois qu'elle a pu élever la voix, elle a recommencé à le demander. La preuve en est que, si l'on prenait au hasard les écrits publiés aux différentes époques, malheureusement trop courtes, durant lesquelles elle a joui de quelque liberté, l'on trouverait toujours l'expression des mêmes désirs, et l'on n'aurait, pour les adapter au moment ac-

ijui im:ui h<^:i;.niu i.k> i'autis k.n iuanck. M(M

Uit'l, (ju'a changer les noms et les lornies. Telle est, donc la roule dans laquelle la nation veut ïnarcher. Elle se l'est tracée en 1789: elle y est rentrée toutes les lois qu'elle a pu le faire. Elle a désavoué, tantôt par son silence, tantôt par ses plaintes, tout ce qui l'en écartait.

Il faut donc reconnaître celte vérité. Ce que la nation craint, ce qu'elle déteste : c'est l'arbitraire. On ne l'établirait pas plus avec les acquéreurs de biens nationaux, que contre les acqîiéreurs de biens nationaux, pas plus avec les hommes de la révolution, que contre les hommes de la révolution. Aux mots de liberté, de garantie, de responsabilité, d'indépendance légale de la presse, de jugements ])ar jurés avec des questions bien posées, de respect pour les consciences, cette nation se réveille. C'est là son atmosphère ; ces idées sont dans l'air qu'elle respire. Vingtsept ans de malheurs, d'artifice et de violence, n'ont pas changé sa nature. Elle est ce qu'elle a été : elle sera ce qu'elle est : rien ne la changera.

Qu'on ne se trompe pas à un symptôme qui a pu surprendre, mais (jue je crois avoir expliqué. Des voix qui étaient suspectes à cette nation, ont proclamé subitement des principes qu'elles s'étaient jadis fatiguées à proscrire. Elle est restée muette, mais d'étonnement : ce n'a pas été par aversion pour les principes, mais par défiance des hommes. Son silence ne signifie pas : Nous ne voulons pas ce que vous dites ; il signifie : Nous craignons ce que vous voulez. ,

Les dépositaires du pouToir ont une disposition fâcheuse à considérer tout ce qui n'est pas eux comme une faction. Ils rangent quelquefois la nation même dans cette catégorie, et pensent que l'habileté suprême est de glisser entre ce qu'ils nomment les factions opposées, sans s'appuyer d'aucune.

Mais tout parti, toute association, toute réunion d'hommes dans le pouvoir ou hors du pouvoir, qui ne se.rallierapas aux principes nationaux, ne trouvera d'assentiment nulle part. Si le hasard lui remet l'autorité, ou si elle s'en saisit par ruse ou par force, la nation la laissera gouverner, mais sans l'appuyer : car c'est un des résultats de son expérience que cette habitude de se retirer de tout ce qui n'est pas dans son sens, sûre que par cela seul, tôt ou tard, tout ce qui n'est pas dans son sens tombe. Elle s'épargne

30t? DE LA bOl'.TRINE PÛl-inOliE, ETC.

ainsi la fatigue de la résistance; elle échappe au danger, laissant ceux qui veulent marcher à eux seuls, faire route entre deux abîmes '. Dans de pareils moments, on dirait qu'elle est morte, tant elle reste immobile et prend peu de part à ce qui se fait. Mais proclamez une parole, excitez une espérance qui soit nationale, elle reparaît pleine de vie, et aussi infatigable dans son zèle, qu'elle est inébranlable dans sa volonté : elle reparaît tellement forte, que souvent ceux qui l'ont appelée ont la faiblesse de s'en épouvanter ; ils ont tort. Elle ne réclame rien d'injuste ; elle hait tout ce qui est violent ; mais elle a un sens parfait sur ce qui est vrai et sur ce qui ne l'est pas ; et il y a une chose qu'elle ne pardonne point : c'est de croire qu'on peut la tromper. Elle est du reste fort équitable dans ses jugements; elle tient compte des circonstances ; elle sait gré aux hommes du mal qu'ils ont empêché ; elle excuse même le mal qu'ils ont laissé faire, quand elle voit qu'ils n'y ont consenti que pour en éviter un plus grand. Mais elle exige aussi qu'on la conduise au but qu'elle veut atteindre : dès qu'on s'en écarte, on a beau taire et beau parler, elle ne prend point le change ; elle s'arrête, avertie par son instinct infaillible que ce qu'on dit n'est qu'une ruse, et que ce qu'on fait lui est étranger.

' « Les nations modernes ont découvert, iiour se délivrer du joug qui leur pèse, )) un moyen que l'antiquité ne eonnaissait pas. Patientes, et même, quand on le» y » contraint, silencieuses, elles ne s'insurgent point, elles attendent que le danger )) vienne, soit du dedans, soit du dehors. Alors elles retirent au gouvernement leur )) assistance. Il n'est pas renversé par elles; mnis il a'écroule parce qu'il n'est pas » soutenu, n B. Constant, Mémoires sur les Cenl-Jours. Introd., p. xvi. (E. L.)

POST-SGRIPTUM

Pendant ([u'on imprimait ce petit ouvrage, deux brochures remarquables ont paru. L'une est la préface ajoutée par M. de Chateaubriand à la collection do ses Œuvres politiques; l'autre, la sixième partie de la Correspondance de M. Fiévée.

L'un des plus beaux génies du dix-huitième siècle, Rousseau, s'était imaginé que les plulosophesde tous les pays avaient ourdi contre lui une conspiration à laquelle ils avaient associé tous les peuples de la terre. Les entants qui, dans la rue, ne lui parlaient pas, lui semblaient tremper dans cette conspiration, et le chien danois qui le renversa, en courant devant une voiture, était, dans son opinion, l'un des conjurés.

Cette preuve, que des facultés éminentes ne préservent pas celui qui les possède de l'effet que produit sur l'esprit une idée fixe, peut seule expliquer ce (jui d'ailleurs serait iuipossible à concevoir, je veux dire qu'un écrivain publie, tous les mois au moins, une brochure dans laquelle il attaque depuis les sous-préfets jusqu'aux ministres, et prétende en même temps que la piesse est si peu libre, qu'il n'a pas même le moyen de se défendre ; et qu'un pair de l'opposition se dise persécuté, bien qu'en une double qualité ' il conserve du gouvernement, dont il combat toutes les mesures,

• M. de Chateaubriand était pair et ministre d'Étal. (E. L.)

:S04 POST-SnRlPTIIM.

(les faveurs auxquelles j'applaudis, parce que le talent a toujours droit aux faveurs, mais qui'prouvent cependant que la persécution n'est pas bien violente.

Je crois que M. de Chateaubriand est de bonne foi dans toutes ses plaintes ; mais je n'en gémis que plus sur l'influence d'une idée fixe, puisque la vue de ses propres brochures, imprimées et vendues publiquement, ne l'empêche pas de regarder la presse comme asservie, et que la faculté dont il use, de poursuivre un ministre des invectives les plus amères et des accusations les plus graves, sans qu'il en résulte pour lui-même aucun inconvénient, n'altère en rien sa conviction que ce ministre est armé d'un pouvoir absolu et l'exerce contre ses ennemis avec une rigueur implacable.

Si la préface de M. de Chateaubriand est curieuse, comme monument d'une maladie bizarre de l'esprit humain, l'ouvrage de M. Fiévée est d'un tout autre intérêt. Il y a dans cet ouvrage des principes que je n'ai ni l'envie ni la possibilité de combattre, car * je les ai professés et défeiftlus longtemps avant leurs défenseurs actuels : et comme un de leurs moyens contre les hommes qui ne pensent pas devoir s'associer à leurs haines, est de les accuser d'être infidèles à leurs anciennes doctrines, je suis tenté de faire réimprimer ce que j'ai écrit, en regard de ce qu'ils écrivent; et je déclare que, comme je croyais ces principes de toute vérité, avant qu'ils les eussent adoptés, je persiste à les croire de toute vérité, aujourd'hui qu'ils les adoptent.

Mais, après cette déclaration, je me permettrai quelques remarques sur la manière dont ces principes étaient défendus par l'opposition de 1814, et sur la manière dont ils le sont par l'opposition de 1816.

Je demande pardon au public de me citer; mais ayant traité, il y a deux ans, les mêmes questions qu'on traite aujourd'hui, des brochures qui d'ailleurs doivent être parfaitement oubliées, peuvent servir de point de comparaison entre les deux- époques.

Qu'on rapproche donc ce que j'ai écrit sur la liberté des pamphlets et des journaux, et mes observations sur le discours du ininislre de l'intérieur ', en faveur du projet de loi relatif h la liberté de la presse, et ce que M. de Chateaubriand et M. Fiévée publient.

' V. su|). tome 1", pages 445 et suiv., 479 et suiv. (E. L.)

l'iiST-SCIUl'TUM. :{0o

L'on verra que il'égartls, ({ue de iiiéiiaj^euieiils j'appoilai.s, cii ivlevaiil les erreurs du gouvernement, combien je craignais de jeter du doule sur ses inlonlions, combien j'étais empressé de rendre liuinniagc à ce ([u'il pouvait avoir lait de bien.

C'est (jue je ne voulais déplacer ni surtout remplacer personne. J'aurais regardé comme un crime tout ce cjui aurait pu troubler la pai\ dont nous jouissions alors.

Dans les ouvrages des deux, écrivains que j'ai cités, il n'y a pas une ligne qui ne tende, au contraire (je ne parle pas de l'intention, mais de l'effet), à jeter de l'odieux, sur les intentions, et à travestir en conspiration contre l'État des raisonnements que, moi aussi, je trouve défectueux, mais que je ne saurais considérer comme des manœuvres de conspirateur.

C'était néaiimoinS'à l'opposition bienveillante et mesurée de 1614, que M. Cbateaubriand adressait les réflexions suivantes : <t Les Français auront-ils toujours cette impatience déplorable >' qui ne leur permet de rien attendre de l'expérience et du » temps?... La constitution anglaise est le fruit de plusieurs » siècles d'essais et de malheurs, et nous en voulons une sans » défaut dans six moisi On ne se contente pas de toutes les ga- » ranties qu'offre la Charte, de ces grandes et premières bases » lie nos libertés. Il faut sur-le-champ arriver à la perfection : » tout est perdu parce qu'on n'a pas tout. Au inilieu d'une iiiva- » sion ', dans les dangers et dans les mouvements d'une re'stau- » ration subite, on voudrait que le loi eût le temps de porter ses » regards autour de lui, pour découvrir les éléments de ces » choses que l'on réclame... Nous, (jui commençons ce gouver- » uement, rte nous manque-t-il rien pour le bien conduire? Ne » vaut-il pas mieux qu'il se corrige progressivement avec nous, )' que de devancer notre éducation et notre expérience ^?))

Je ne cite pojnt ces phrases comme apologie de mesurts que je désapprouve. Je pense à présent ce que M. de Chateaubriand ne pensait pas en lbi4, et ce qu'il pense aujourd'hui, que la liberté individuelle devrait être complète, que la liberté légale de la presse devrait être assurée par des lois exemptes de tout arbi-

' M. de Chateaubriand Irouve-l-il que lesdangersdune invasion sont moins grands en 181G qu'ils ne l'étaient en 1814?

'^ Clialeaubriiind, Rcjlexions politiques, ch. xiv.

'ALW) POST-SCRIPTUM.

traire, et qiK; les journalistes devraient être responsables, mais indépendants.

Je dis que M. de Chateaubriand ne pensait pas tout cela en 1814, et je le prouve, au moins pour la liberté de la presse : car, dans les mêmes Réflexions poliliqups il écrivait : « Que cette der- » nière question pouvait diviser et embarrasser les meilleurs » esprits, et que, quand on voyait, d'un côté. Genève mettre des » entraves à la liberté de la presse, et, de l'autre, une partie de » l'Allemagne et la Belgique proclamer cette liberté, on pouvait » croire qu'il n'était pas si aisé de décider péremptoirement •. » Je ne le cite donc point pour m'en appuyer, mais pour montrer ce qu'il écrivait sur l'opposition la plus douce et !a plus modérée qui fut jamais. Que n'écrirait-il pas contre l'opposition d'aujourd'hui, s'il n'en était le chef ou l'organe 1

Je n'ai pas sous les yeux les portions de la Correspondance politique el administrative qui a paru à la même époque; mais, si ma mémoire ne me trompe pas, l'auteur parlait alors avec assez de mépris de la liberté de la presse, et nous pourrions regarder comme une amende honorable-la peine qu'il a prise de copier nos raisonnements.

Laissons ce qui est personnel, venons aux résultats. Tous les partis, je l'ai déjà observé, parlent aujourd'hui le même langage. Mais les uns veulent renverser des hommes, et d'autres ne combattent que pour les principes.

Or, ceux qui veulent renverser les hommes nuisent aux principes, parce qu'ils entravent la marche des autres.

Veut-on faire tinir toutes ces discussions? Veut-on que tout le monde soit d'accord? Qu'on mette un terme aux agressions personnelles. Qu'on ne se montre plus à la fois avocats des doctrines, el héritiers présomptifs des places. Qu'on reconnaisse ce que le ministère a fait de bion ; qu'on prouve que, s'il fait à l'avenir tout celui qu'il peut faire, on ne tient point à le renverser. Alors, les vrais amis de la liberté pourront écouter ses nouveaux auxiliaires. Le ministère sera plus libre de bien agir; il sera même, ce qui doit tenter ses ennemis, plus inexcusable dans ses fautes. La nation saura à qui entendre, qui croire, et qui écouter.

^ ClialeaubrianiJ. Tlc/lmons poiih'gucs, p. 191.

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Jiisqu alors il y aura loiijoms des (.'spiits (l('liu^l^, (jui croiroiif <iu'un deniaiule ce qu'un ne veut pas, puur arriver ii ce (juc l'on veut; et que l'on tro(iuerail volontiers la liberté individuelle contre la chute du ministre de la police, la liberté des journaux contre le remplacement du ministre de l'intérieur, et la liberté des livres contre le clianj;ement du président du conseil '.

' B. Constant est revenu sur celle question dans un article de la Minerve, un des plus spiritui'ls ({u'il ait écrits. « Dans sa brucliure coiilrc M. de Clialeauhriand, M. liailleul, dit-il, tout en rérutant Its nombreux [lamplilels politiques du iiolde pair, prétend que M. de Cliateauliriand a limité, dans ses évaluations téméraires, les royalistes aux deux cinquièmes de la population, jouissant des droits polili(|ues, et conriposé le reste d'indéiiendants et de uiinisiniels; de sorte, dit M. Bailieul, que le nombre des vrais constitutionnels serait zéro. Assurément je ne veux [loinlréclaim r contre la partie de celte phrase qui regarde les royalistes purs ou exclusifs; et, plein de dél'érence pour M. Bailleul, je lui accorde encore (jue les ministériels, proprement dits, ne sont pas de vrais constitutionnels. Je ne suis point surpris qu'un esprit aussi juste que le sien reconnaisse que les partisans des lois d'exception, et de l'arbitraire exercé sur la presse d'après une lépislalion déclarée vicieuse par ses auteurs mêmes, ne sauraient être des constitutionnels véritables. Mais pourquoi M. Bailleul trappe-l-il d'un égal analhème ceux qu'il nomme les indépendariis.' Depuis qu'il existe une classe d'hommes (|u'on distingue par celte désignation, qu'ont fait ces hommes qui ne soit dan? l'esprit et même dans la lettre slrii;te de notre constitution acluelleï Qu'on imprime dans les journaux que les indépendants ont pour principe de se rendre indépendants des lois politiques et morales, cela ne conçoit ; ces pauvres journaux n'ont que ce naoyen de vivre. Pendant six jours de la semaine, ils peuvent se borner à ne pas dire ce qu'ils pensent : mais c'e.sl à la condition qu'ils diront le septième jour ce qu'ils ne pensent pas. Je ne leur reproche donc rien. Ils ne l'ont que ce qui est indiqué par leur position. Il en est de même des brochures commandées, succursales des journaux, dans lesquelles ceux qui les commandent ont l'avantage de dicter sans avoir la responsabilité de ce qu'ils dictent, et qui se multiplient depuis quelque temps, sans doute pour remplir le vide qu'occasionne le nombre des ouvrages qu'on saisit. Mais quand je rencontre, dans des brochures écrites spontanément, des phrases pareilles, je suis toujours prêt à in'écrier, comme ce mari trouvant un de ses amis en tête-à-tête avec sa femme, (jui était fort biide : Eli quoi, monsieur, sans y être obligé! »

« Je représenterai à M. Bailleul que les indépendants ne réclament point ce titre contre les lois, mais contre les hommes; qu'autre chose est de se croire obligé à maintenir les formes du gouvernement, (jui assurent la liberté des peuples, et les mesures de ceux qui, en s'écartanl de ces formes, compromettent, en tout ou en partie, ceUe liberté; et qu'il y a tel étal de choses oii la première qualité re([uise pour être dépendant de la'conslitution, c'est-d'élre indépendant dc^ ministres. Lors même que la nation serait divisée, comme M. de Chateaubriand l'affirme, en ullraroyalistes, en ministériels el en indépendants, il ne s'ensuivrait donc point qu il n'y eût pas de vrais conslilulionnels en France. Je laisse de côté, comme M. Bailleul, les ministériels et les ullra-royalistes; les indépendants resteraicnl toujours; elje me fais fort de prouver qu'ils n'ont demandé, depuis 1814 jusqu'à ce jour, que des

,'î08 POST-SCRIPTUM.

t-'aranties contoiiui-s dans la Charte, et qui étaient aussi nécessaires à la stabilité du j:ouvernement qu'elles étaient confoynes à ses promesses.

» Si l'on eiU écouté les indépendants en tbl4, le 20 mars 1815 n'aurait pas eu litu : et même à ccUe époque, Iden que leurs avis eussent été repoussés, les indépendants ont fait tout ce qu'ils ont pu pour empêcher le 20 mars 1815.

» Si l'on eût écouté les indé|iendants en 1815, hcaucoup de choses ne seraient pas arrivées, qui se déroulent aujourd'hui à nos regards, et qui certainement ont contribué au malaise, à l'agitation, au seiitimcnl d'instabilité dont on accuse à tort les indépendants d'ètie les auteurs.

» Le parti des indépendants, si c'est un parti, est de tous le plus facile à sati.sfaire, ou, pour mieux dire, il est le seul qu'il soil possible de contenter,

» En se rendant agréable aux partis qui veulent des privilèges, om se rend odieux à tous ceux qu'on ne place point au nombre des privilégiés. En se rendant agréable aux partis qui veulent des places, on indispose tous ceux qui voudraient aussi les places; et même en sacrifiant la majorité qui murmure à la minorité qui demande, on n'assouvit qu'à moitié cette minorité qu'on courtise. / » Mais eu cédant au désir de ceux qui ne veulent que l'égalité, Ja svireté, la liberté

^ de tous, on contente presque tout le monde; et ceux de qui l'on se rapproche de la

sorte, par des principes et non par des faveurs, sont parfaitement satisfaits.

)) Ainsi vous voyez qu'on parie sans cesse des négociations de tous les ministères avec tous les partis, excepté avec celui des indépendants; c'est qu'en effet, avec celui-là, les négociations seraient ou inutiles ou superflues; inutiles, si l'on viole les principes, parce que les indépendants ne s'associeront jamais à ces violations; superflues, si on respecte les principes, parce qu'on se trouvera de fait uni aux indépendants, sans avoir eu besoin de négocier avec eux. , )) Marcher toujours dans le sens national, serait une grande économie de temps,

d'argent et de peine On n'aurait plus besoin de conférences, de pourparlers, de transactions, et l'on se trouverait tout porté au but; tandis, qu'autrement on s'égare, et l'on reste en route. Il en coûte beaucoup moins pour se concilier une nation que pour plaire à un parti; et, indépendamment de la moralité ou de l'intérêt, tout ministère devrait se faire national, ne fût-ce que par paresse. Il s'épargnerait bien des mouvements (|ui le fatiguent, et qui n'ajoutent guère à sa considération.

» M. Bailleul est trop ami de la liberté de la presse pour trouver mauvais l'usage que j'en fais pour le contredire. Il n'y en a pas moins dans ses écrits de très-bonnes choses. Mais les vérités de détail (|u"il établit ne conlre-balancent pas la tendance générale Cette tf^ndance consiste à insinuer que le gouvernement doit marcher à part de toutes les opinions, en Respectant seulement les intérêts, et que se tenant ainsi isolé, il doit employer l'arbitraire, tantôt contre uir parti, tantôt contre un autre, tantôt contre les ultra-royalistes, et tantôt contre les indépendants. Hélas I c'est pçécisément le système qui suivait le Directoire : toutes les phrases et toutes les mesures directoriales étaieut dirigées tour à tour contre ceux qu'on soupçonnait de royalisme, et contre ceux qu'on accusait d'anarchie; et ce gouvernement concluait aussi, comme je l'ai dit ailleurs, des désapprobations partielles qu'il encourait à l'approbation générale qu'il prétendait mériter. Le résultat n'a pas été bien heureux. Il ne faut donc pas conseiller au ministère actuel d'adopter ce système. Avoir deux ennemis au lieu d'un, complique le combat sans assurer la victoire. Qu'on nous donne franchement la liberté; et, par la liberté, j'entends l'exécution stricte de Ij^ Charte. C'est plus facile à donner, je le répète, (pie des places et des faveurs. Une mesure libérale satisfait tous les esprits : une place accordée ne satisfait qu'un seul intérêt; et irrite raille prétentions, n Minerve française, t. I, p. 164 et suiv. (E. L.}

DES

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