EN FRANGE
Un parti (je ne doiino point ici à ce mot une acception défavorable : je m'en sers pour désigner une réunion d'hommes qui professent la même doctrine politique), un parti existe en France, qui s'annonce comme ayant adopté réccninjent des principes qu'il a longtemps repoussés : sa conversion à ces principes serait une chose importante et heureuse; elle mettrait un terme aux maux intérieurs de notre patrie, et dès lors tous nos autres maux seraient plus faciles à guérir.
Mais ce parti inspire une grande méfiance au reste de la nation, et cette méfiance diminue ou détruit les avantages qui devraient être le résultat naturel de sa conversion, si elle est sincère, et si elle était reconnue pour telle.
Je ne trouve, pour ma part, aucune jouissance à supposer que des hommes honorables et intéressés au salut de la France, ne
* Cette brochure est une réponse au célèbre pamphlet de M. de Chateaubriand, de la Monarchie selon la Charte, publié en 1810, avec cette épigraphe : Le roi, la Charte et les honnêtes gens. C'était une honorable tentative pour reconcilier la royauté et la liberté; mais peut-être l'auteur y faisait-il la part un peu trop belle aux royalistes. (E. L.)
soient pas de bonne loi. Je suis d'avis, plus qu'un autre, qu'il ne faut pas croire à l'éternité des préjugés; qu'il faut pardonner aux prétentions, pour les rendre passagères; qu'il faut laisser les menaces s'évaporer, et ne point enregistrer les engagements de l'amour-propre.
Jene jugeais pas même ces hommes avec rigueur, lorsque je les regardais, dans leur puissance, comme les ennemis les plus acharnés des idées que je chéris. Je me disais qu'ils étaient effrayés par des souvenirs dont nous frémissions nous-mêmes; qu'ils se croyaient, envers le roi, le devoir spécial de lui conserver ou de lui rendre, fût-ce malgré lui, une autorité illimitée. Les opinions ne sont jamais coupables. Personne ne sait par quelle route elles ont pénétré dans les esprits. Personne ne peut calculer l'effet des impressions de l'enfance, des leçons reçues, des doctrines écoutées avec respect, des traditions paternelles gravées dans le cœur comme dans la mémoire. Ces choses agissent indépendamment du raisonnement, et modifient ensuite le raisonnement même. Elles déguisent l'intérêt personnel à ses propres yeux; et tel contre-révolutionnaire, travaillant à reconquérir ses privilèges, sa suprématie et ses richesses, a pu se croire, de bonne foi, un héros de patriotisme et un citoyen désintéressé.
Il n'en est pas moins vrai que la défiance que ces hommes inspirent à plusieurs est naturelle. Avant même que la révolution eût dévié des voies delà morale et de la justice, ils s'étaient, pour la plupart, déclarés contre toute innovation. Ils n'ont, durant vingt-cinq ans, pas fait un mouvement, pas prononcé une parole, pas écrit une ligne, sans exprimer leur haine contre des principes qu'ils appelaient alors révolutionnaires : c'est-à-dire, contre la division des pouvoirs, contre la participation du peuple à la puissance législative, contre l'abolition des privilèges et l'égalité des citoyens. Or, tous ces principes servent de base à notre gouvernement actuel.
Sous Bonaparte, ceux d'entre ces hommes qui s'étaient rapprochés de lui ont applaudi à son pouvoir sans bornes, ils recommandaient le despotisme comme la législation primitive '. Ils proscrivaient la liberté religieuse, proposant aux princes d'imiter l'Être
' Allusion à M. de Bonald. (E. L.)
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souvciaiiiemeulboii, qui, par lui- niêiiie, était sou veraineineiil intolérant. Ils posaient en axiome, et ils l'ont répété sous Louis XVllI, «pie, l'orsque le peuple désirait qu'une chose ne se fît pas, c'était précisément alors qu'il fallait la faire.
Quand les événements de 181 i rendirent aux Français la faculté d'exprimer leurs sentiments et leurs vœux sur les affaires publiques, ces hommes manifestèrent encore ries opinions en oi)posltion directe avec leurs nouvelles théories. Ils écrivirent d«;s brochures contre la liberté de la presse, des articles de journaux pour que le droit d'exil fût accordé au gouvernement. Si, par hasard (ce qui serait un malheur et une faute, mais ce qui pourrait arriver, parce que nous sommes dans un temps de parti); si, dis-je, on croyait nécessaire de nous disputer quelqu'une des libertés qu'ils réclament, la collection de leurs ouvrages serait l'arsenal le plus complet de sophismes contre chacune de ces libertés.
Je ne parlerai pas de ce qu'ils ont l'ait en 1815. Je dirai seulement que leurs phrases sur la nécessité des coups d'État, sur l'urgence d'abréger ou de sujjprimer les formes, sur la justice et la convenance des arrestations sans terme, et des exils sans motifs légaux,' retentissaient encore autour d'eux, quand ils ont commencé à prononcer les phrases contraires '.
Je n'attache point une importance exagérée à ces discours de tribune, destinés à produire un effet momentané, et dont la violence s'accroît, contre l'intention de l'orateur, parles applaudissements qui l'enivrent. Tel homme n'a paru implacable dans une assemblée que parce qu'il était entraîné par ses paroles. 11 n'était plus lui : rendu à lui-même, il serait tout autre. D'ailleurs, les défaites sontrde bons instituteurs.
Je pense donc que l'expérience, la réflexion , l'influence des idées du siècle, la connaissance plus exacte de l'état et des dispositions delà France, ont éclairé plusieurs de ces hommes. Ils ont senti que nulle puissance humaine ne relèverait ce qui était détruit, n'anéantirait ce que deux générations ont consacré, non - seulement par leurs vœux et par. leur adhésion, mais, ce qui est plus
' J'avais réuni, d-ins un autre ouvr.ipe, tous les faits relatifs à celte partie de l'histoire de notre révolution. Mais j'ai pensé qu'une récapitulation trop exacte serait déplacée, quand il était question de rapprocher les esprits J'ai donc renoncé à publier cet ouvrage.,