‹ Cours de psychologie et de morale [microform]Chapitre 16 sur 115 · LA CONSCIENCE ET LA PERCEPTION EXTÉRIEURE · texte numérisé non relu

LA CONSCIENCE ET LA PERCEPTION EXTÉRIEURE

Mais les sensations précédentes prennent le caractère de per« ceptions, comme nous l'avons vu plus haut, lorsqu'au lieu de subir passivement l'action des corps extérieurs, nous mettons nous-mêmes nos organes en mouvement, et particulièrement la main, pour toucher volontairement. Toutes les perceptions précédentes se démêlent les unes des autres, mais il y en a une principalement qui ressort entre toutes et qui paraît propre au toucher, comme la couleur à la vue : c'est la résistance.

La résistance des corps prend divers noms suivant les différents modes de résistance. La résistance à la compression s'appelle dureté, le contraire est la mollesse ; la résistance à la séparation des parties s'appelle ténacité, le contraire est la fluU dite ; la résistance dans le sens de la hauteur s'appelle pression ; dans le sens delà profondeur, s'appelle poids; dans le sens latéral, traction.

Si nous comparons le toucher passif et le toucher actif au point de vue de la notion de résistance, nous trouverons que ces deux facultés sont en quelque sorte l'interversion l'une de l'autre : dans Je toucher passif, c'est le corps extérieur qui fait effort sur nous, et c'est nous qui résistons ; dans le toucher actif, c'est nous-mêmes qui faisons effort, et c'est le corps qui résiste. Seulement, ce n'est que dans le toucher actif que les deux termes, effort et résistance, nous apparaissent clairement dans leur rapport et dans leur opposition: « L'effort, dit Maine de Biran, emporte nécessairement avec lui la perception d'un rapport entre l'être qui meut ou qui veut mouvoir et un obstacle quelconque qui s'oppose à son mouvement. »

Substitution des sens. — Nous venons de voir que la perception est due au mouvement actif de nos organes des sens et à l'attention que nous portons Ar nos sensations. Il suit de là que toute perception est déjà le résultat d'un certain exercice, et qu'elle doit se développer par l'exercice. Cet exercice est Yéducation des sens. On dira comment elle peut se faire. Sans doute la nature prend ici les devants, et, comme le remarque un pédagogue, M. Rousselot, « l'enfant s'instruit tout seul sur bien des choses; les propriétés de solidité et de pesanteur associées à certaines apparences, les couleurs et les formes qui différencient les personnes.... sont des phénomènes

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qu il Observe tout seul ». Pour cette raison, beaucoup des procédés connus sous le nom de procédés Frœbel sont superflus. Us arrivent trop tard, à moins qu'ils ne s'adressent à l'enfant au berceau. Cependant comme, dans l'éducation, les plus petits moyens ne sont pas à négliger, l'application et l'exercice peuvent, on le verra, compléter sur certains points, et quelquefois même rectifier Tinstinct.

Non seulement les sens se perfectionnent par l'exercice et l'éducation ; mais ils peuvent arriver à se suppléer les uns les autres, s'il en est besoin; et, comme cette substitution des sens concourt à la connaissance du monde extérieur, tel qu'U nous apparaît, il nous en faut parler dès maintenant.

C'est le toucher qui de tous les sens est le plus apte à se substituer à tous les autres. Pour les aveugles de naissance, le toucher est une sorte de vue. Ils lisent avec le bout des doigts : ils distinguent des différences imperceptibles pour nous de relief^ de dureté, de moUesse, de forme et de poids. Bien plus, voient au bout d'un bâton, à l'extrémité duquel ils transportent leurs sensations. Une jeune fille américaine, Laura Bridgeman, à la fois sourde-muette et aveugle, est arrivée à une certaine culture intellectuelle parle toucher seul. Même chez les voyants, la nécessité a pu faire donner au pied la môme mobilité et la même sensibilité que nous avons dans les mains ; le peintre Ducornet peignait avec les pieds, et arrivait ainsi à exécuter des ouvrages qui ne se distinguaient pas des autres du même genre.

On est porté à croire, d'ailleurs, comme nous l'avons déjà dît, que nombre de perceptions que nous attribuons à la vue seule sont dues à l'associat^n de la vue et du toucher. Par exemple, la perception du relief par la vue est due probablement à l'association qui s'établit dans notre esprit entre les apparences colorées, qui changent suivant les formes des corps, et le souvenir de ces formes telles que le toucher nous les a fait connaître. Il en est de môme de la dislance, que nous apprécions également par le changement des formes, puisque l'objet devient plus petit à mesure qu'il s'éloigne, et par les changemen'^ de couleur ou de lumière qui se produisent également par ï'éloignement. Seulement, ce n'est plus le toucher seul qui novs fait connaître

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la distance, puisque le toucher ne perçoit qu'au contact : c'est le mouvement que nous sommes obligés de faire pour nous approcher des objets qui nous fournit les premières idées de la distance.

Par des associations analogues, l'ouïe reconnaît également à l'aide du son Ï'éloignement et la direction des objets.

C'est grâce à ces associations des sens que l'art peut produire des illusions bien connues. Le peintre peut sur une surface plane reproduire du relief, sur une toile représenter des profondeurs ; par le grossissement des figures , la fantasmagorie imite le mouvement ; par les différentes inflexions de la voix, le ventriloque fait venir le son des différentes régions de l'espace, etc.

Hiérarchie des sens. — Les sens peuvent être classés, soit au point de vue de l'utilité^ soit au point de vue de la dignité et de la beauté. Au premier point de vue, il faudrait distinguer l'utilité organique et Futilité intellectuelle. Au point de vue de l'utilité organique, il semble que le goût soit le plus utile des sens. Au point de vue des notions fournies, ce sont le tact et la vue qui sont au premier rang. Quant au point de vue de la beauté et de la dignité, la vue et l'ouïe reprennent l'avantage comme étant particulièrement des sens esthétiques et sociaux.

Erreurs des sens. — Un grand nombre d'observateurs se sont appliqués à signaler ce que l'on appelle les erreurs des sens, et en ont signalé les causes. La principale vient de l'intervention du jugement et du raisonnement dans la perception. Malebranche, Bossuet, Berkeley, Reid ont approfondi cette question. Le dernier de ces philosophes résume ainsi. les causes diverses des erreurs des sens :

i* Il ne faut pas appeler erreurs des sens les imperfections et les hmites de leur témoignage : par exemple, si nos yeux sans instruments optiques ne voient pas les infiniment petits, c'est ignorance, ce n'est pas erreur. On ne peut dire que l'œil se trompe parce qu'il ne voit pas les rayons ultra-violets, mais seulement qu'il n'est pas organisé pour les voir : cela ne prouve pas qu'il ne voie pas les autres rayons.

2^^ On ne peut imputer à une faute de nos sens les fausses

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conclusions que nous tirons de leurs données. Par exemple, si nin homme a été abusé par une pièce de fausse monnaie, il ne Tpeut pas dire que ce sont ses sens qui l'ont trompé : car les sens ne sont pas chargés de distinguer ce que l'on appelle une ^raie monnaie d'une fausse. Ils ne donnent que des ^f^ne* ; c'est à nous aies interpréter.

3® Beaucoup d'erreurs viennent encore de ce que nous confondons le mouvement relatif avec le mouvement absolu. La perception du mouvement absolu supposerait que nous connaissons dans Tespace un point fixe, par rapport auquel nous jugerions tous les autres mouvements. Mais il n'y a pas un seul objet de ce genre. Nos sens, ne connaissant pas de point fixe, ne peuvent nous donner la perception d'un mouvement absolu, et ne perçoivent que le mouvement relatif. Si nous en concluons le mouvement réel, c'est encore une faute du raisonnement, non des sens.

4® Le plus grand nombre de nos erreurs viennent de ce que l'on confond les perceptions avec des inductions nées de l'association : nous passons du signe à la chose signifiée. Telle est principalement la cause des erreurs delà vision. Dans la réalité, la solidité, la distance, le relief sont liés à certaines apparences colorées : si un peintre imite exactement ces apparences, sans que j'en sois averti, je porterai le môme jugement que dans l'état ordinaire, et je verrai un objet réel là où il n'y a qu'une ûmage. L'erreur réside alors dans Tinduction et non dans le témoignage du sens. Il faut ranger dans la môme classe les faux jugements que nous portons sur la grandeur et la distance des -tîorps célestes et sur celle des objets terrestres placés au sommet des montagnes, ou regardés à travers des verres optiques, etc.

50 Parmi les erreurs précédentes, c'est-à-dire les fausses in- ^ductions tirées des données des sens, la plupart ou du moins ^n très grand nombre viennent de l'ignorance des lois de la nature ; et c'est surtout en optique que ce genre d'erreur est fréquent. Si donc l'ignorant vient appliquer aux cas qu'il ne connaît pas le jugement que l'expérience lui a fait porter le Lplus souvent, il se trompera. Par exemple, c'est une loi d« U nature que la lumière, quand elle ne rencontre pas d'obstacles, 410US vient en ligne droite, et que nous plaçons l'objet à Tex-

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