‹ Cours de psychologieChapitre 34 sur 35 · DE LA DESTINATION DE L'HOMME · texte numérisé non relu

DE LA DESTINATION DE L'HOMME

La conscience vulg^aire des hommes a rarement une idée daire sur Futilité ; elle sacrifie généralement les buts plus élevés à servir de moyens à des intérêts secondaires. Il est d'ailleurs impossible d'établir un vrai système d'utilité quand on ne connaît pas les rapports qui existent entre tous les êtres. Une telle connaissance ne s'obtient pas par la réflexion ordinaire , par le simple bon sens , mais par une recherche appro^ fondie de la nature intime des choses , ce qui est l'œuvre de la philosophie. Comme règle générale, on peut cependant établir que tous les êtres qui sont avant tout but pour eux-mêmes, ne doivent pas êtres traités comme de purs moyens ; ce qui s'applique particulièrement aux êtres libres et raisonnables tels que les hommes. Aucun homme ne doit être traité comme un objet utile ; les services qu'il peut rendre, il doit les rendre librement. Le domaine principal de l'utilité, c'est le domaine organique et inanimé de la ;>ature ; c'est là que les arts utiles trouvent leur application. L'art doit approprier cette partie de la Nature aux différents buts et besoins de l'homme, et cet art fera des progrès, à mesure que l'homme avancera dans la science des forces de la Nature et dans l'art de les combiner et de les diriger. Par là l'homme sera de plus en plus affranchi du travail purement matériel , et les progrès de ces arts sont aujourd'hui tellement rapides, qu'on peut déjà prévoir un temps, où l'homme ne sera plus que l'inspecteur et le directeur intelligent des travaux qui seront exécutés sur les objets physiques par les forces mêmes de la Nature. Et c'est en cela que consiste l'utilité de ces arts, qu'ils servent les buts plus élevés de l'homme, en mettant l'huma-

nité dans la position de s'adonner à la culture de ses facultés supérieures. Aujourd'hui la plus grande partie du genre humain est encore accablée par le trayâil matériel , l'esprit est l'esclave de la matière , tandis que la matière devrait servir l'esprit. Mais cet état disparaîtra successivement ; les changemens opérés par les arts utiles dans les travaux physiques, conduiront à une réforme des rapports matériels des hommes» C'est à la science sociale d'indiquer les mesures qui peuvent et doivent être prises pour opérer ces ré-* formes gTaduellement et d'après la loi de continuité.

Aprèsavoir considéré dans leurs différentes branches, la science et l'art qui se fondent sur une application particulière de l'intelligence, nous aurions à déterminer également le développement de l'homme sous le rapport du sentiment et de la volonté. Mais, comme ces deux facultés, quoique distinctes de l'intelligence, en suivent le développement et se rapportent aux mêmes objets, l'une comme faculté d'amour, l'autre comme faculté d'exécution, nous n'entrerons pas dans l'exposition particulière de ces facultés. Tout ce que l'intelligence a conçu en bien, le sentiment doit l'embrasser en amour, et la volonté l'exécuter en moralité.

Mais les facultés àe l'homme doivent être appliquées aux buts principauv contenus dans le but général de Vhumanité. Ces buts consistent , comme nous avons vu, dans la réalisation du bien, delà moralité, du droit, de la religion, de la science et de l'art. Ces buts sont intimement liés entre eux, car ils se rappportent tous à une manifestation particulière de l'essence divine ; mais, quoique tous ces buts se rapportent les uns aux autres , et que chacun puisse être considéré sous

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ée certains rapports, comme faisant partie de chacun des autres, ils doiTent néanmoins être distingués entre eux et former des buts séparés pour l'activité humaine* (l)

Mais ces buts principaux de l'homme, compris dans la destination générale, ne doivent pas seulement être réalisés individuellement, ils doivent aussi former l'objet de l'activité commune, concertée ou sociale. La société humaine doit se diviser en plusieurs sociétés particulières dont chacune se proposera la poursuite d'un des buts principaux, Elle se divise en conséquence en société ou association i'vligieuse, mo^ raie, juridique et politique, appelée aujourd'hui Etat par excellence, et en société ou association *c«enfî]/îgrwe et artistique, dont la dernière comprend comme branche principale la société pour Tart utile ou l'industrie (2). De cette manière, l'humanité doit s'associer et s'organiser dans des sociétés particulières pour toute les branches principales contenues dans sa destination g^énérale. Cette organisation est aujourd'hui encore

(1) C'est cette liaison es.sentie'le qui existe entre le bien, 1c bien moral et le droit etc, qui a fait commettre à ]a plupart des philosopbes, dans leurs essais de classification de ces objets , Terreur de les subordonner les uns aux autres en prenant un senlde ces buts comme base grnéralc. Il y a des philosoplirs, qui font entrer tout dans la science dn bien ou la moraio, par la raison que tout, la religion, le droit, la science, Tart est un bien pour Piiomme. Ils ne se sont pas apperrus que loutesten même Içmps une science, un art, un droit et rentre même dans In religion. Dans l'organisme de ces idées éternelles tout se rapporte it tout, mais aucune des ces idées ne dérive de l'autre ; quoique liées uar l'essence divine, elles ont chacune leur spontanéilc et leur domaine particulier. De li résulte aussi, quant à l-^ur application et à leur organisation sociale, le grand précepte qu'on commence à peitic à entrevoir aujourd'hui, que chacune de ces idées qui forment aul-ml d'objets principaux df> l*aclivilé sociale, doit rfcevoir une organi^alio^ distincte, pour que chacune se développe librenacut, conformément à son caractère.

(a) Voy. l'exposition du caractère et de, l'organ salion de rr» sociétés: Krausc" Idi'éi/ Je l'Humaniti'. (^Uibild «tr.j iSi i.

trèd imparfaite ; il n'y a que deux de ces associatiotui qui soient constituées, la société religieuse et la société politique j mais toutes les deux ne réalisent qu'imparfaitement leur idée ; les autres branches de l'activité humaine sont encore tenues en tutelle par l'une ou l'autre de ces sociétés prédominantes ; néanmoins elles commencent aussi peu à peu à s'organiser indépendamment ; la société industrielle est peut être le plus près d'acquérir son indépendance et de se constituer comme corps social ; mais l'association scientifique ne pourra pas tarder à s'organiser librement, parce qu'on sentira de plus en plus le besoin d'affranchir la science et sa culture de toute influence d'une autorité qui tend toujours à imposer à la science ses doctrines momentanées, au lieu de lui laisser poursuivre librement la route de la vérité. Dans ce travail d'organisation propre , les sociétés particulières, méconnaissant le lien organique qui doit unir chacune avec toutes les autres, pourraient être entraînées à exagérer le principe de leur indépendance ; mais c'est alors à l'Etat , le représentant de l'idée de la justice, de rappeler à chacune les conditions de coexistence qu'elle a à remplir vis-à-vis des autres. Ce travail d'affranchissement et d'organisation propre paraît aujourd'hui aux yeux de ceux qui ne connaissent pas le but vers lequel il tend, une désorganisation de plus en plus prononcée de la société; mais ce n'est que le mouvement de production d'organes nouveaux dans le corps social, dont les différens membres ne se sont pas encore tous également développés. Il en est, sous ce rapport, du corps social comme du corps humain. Aussi long temps que celui-ci nVst pas encore arrivé à l'âge de maturité.

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il^éveloppe d'abord, pendant une époque, tel système, tel organe d'une manière prédominante ; \ient ensuite un autre système existant déjà, mais dont le développement était resté comparativement faible, jusqu'à ce qu'à la fin, à l'âge de maturité, tous les systèmes et tous les membres se trouvent dans les justes proportions de force et de développement. Le corps social est aujourd'hui encore loin du développement complet dans toutes ses parties, et c'est par cette raison que les bases de la société se modifient, s'élargissent encore et que les différentes parties prennent d« nouvelles proportions. L'état d'équilibre et d'harmonie n'existera que lorsque toutes les parties auront trouvé leur organisation proportionnée. Cet état d'union et d'harmonie est le but social et le dernier terme que l'humanité doit atteindre ; il est la loi et la force cachée de tout développement , lequel tend irrésistiblement vers cet état d'union et d'association harmonique de toute l'humanité. Dans cet état d'avenir, l'humanité apparaîtra comme une grande personnalité ; elle aura réuni, dans son sein , tous les hommes dans des cercles toujours plus étendus de sociabilité; et la vie humaine se montrera comme un système d'associations, dans lesquelles tous les membres se seront partagés, chacun conformément à sa vocation , les sphères et les fonctions particulières qui constituent l'ensemble de la vie sociale.

L'humanité n'a franchi que les premiers degrés de ce développement ; elle est à peine sortie de l'état d'enfance. Un long développement ultérieur dans toutes les directions l'attend encore. Dieu qui préside comme providence à toute vie, la conduira à l'accom- II. 41

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plissemeut de sa destination dans le degré de perfeo tîon qu'elle peut atteindre sur la terre.

Je finis ici mon exposition. Le temps ne m^a pa^ permis d'embrasser plus d'objets, mais j'ai au moins traité en général les matières les plus importantes de la philosophie, et, j'ose croire, avec quelque méthode et enchaînement dans les idées. Quelque restreinte que soit l'application à la vie sociale que j'ai pu faire des vérités, résultant de nos recherches, j'espère pourtant avoir assez fait voir, que la philosophie, loin d'être étrangère à la vie réelle et au progrès de l'humanité , est au contraire seule capable de lui révéler son véritable but et toute l'étendue de sa destination.

Je Vous remercie , Messieurs , de l'attention soutenue que Vous avez accordée à mes expositions quelquefois si ardues. Votre attention a été pour moi un grand encouragement. Si j'ai le bonheur de reparaître ici, j'espère retrouver de Votre part la même bienveillance.

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