ET EN FRANCE
La nécessité de soigner les races de chevaux et de les amener à l’amélioraliou réclamée par les mœurs et les habitudes de Tépoque , se fit sentir dès les temps les plus anciens. Les rois d’Egypte et de Babylone avaient d’immenses haras qui furent célèbres dans la première antiquité. Homère nous parle ilans ses poèmes de plusieurs haras, entretenus par ses héros, particulièrement d’un troupeau de trois mille juments et de pareil nombre de magnifiques poulains que possédait Ericthonius, fils de Dardanus et aïeul d’Enée. L’Iliade nous parle aussi des nombreux troupeau.x de chevaux de Priam, que dirigeaient les fils de ce roi.
Si nous ne trouvons pas dans la Bible les mêmes récits, c’est qu’ainsi que je vous l’ai déjà dit, les Israélites étaient plutôt un peuple pasteur qu’un peuple guerrier, et que ceu.x-ci seulement reconnaissaient l’importance d’élever de belles et bonnes races de chevaux; cependant on trouve, dans les Paralipomènes et dans le troisième livre des Rois, la mention des étalons que possédait Salomon pour féconder ses nombreuses cavales , ce roi entretenait quarante mille chevaux pour le service de ses chariots de guerre, douze officiers veillaient à l’éducation et au soin de ses animaux; les perfections que réunissaient les juments de ses haras sont symbolisées par cette phrase du Cantique des cantiques : Ma hien-aimée , je vous compare à la beauté de mes cavales.
Cynis, t'ondaleiir de l’empire des Perses, avait un haras de huit cents étalons et de seize raille cavales ; c’est de là que provient cette race persane si célèbre dans l’Orient.
Les Grecs, qui profitèrent des civilisations mourantes de Babylone, de Memphis et de Ninive, comprirent l’utilité des haras pour la perfection de leurs races ; ceux de Thessalie avaient surtout une immense réputation. Les généraux d’Alexandre, héritiers de ses conquêtes, fondèrent des haras danstoutes les parties de son vaste empire; on cite particulièrement l’établissement gigantesque que fondèrent, h Apamée, les Séleucides de Syrie : on y comptait trente mille cavales et trois cents étalons.
Les Romains ne comprirent que fort tard l’utilité de cette institution , et il faut descendre jusqu’à l’époque d’Auguste pour trouver des haras organisés dans l’ancienne Italie; mais, à cette époque, nous ne pouvons douter de leur existence, et nous les trouvons mentionnés spécialement dans les poèmes de Virgile. Les rois de Sicile entretinrent pendant plusieurs siècles des haras où s’élevaient les coursiers qu’ils faisaient paraître dans les jeux olympiques. Hiéron créa lui-même un haras considérable dans la presqu’île d’Ortygie.
Les Numides, si célèbres dans tous les temps par leurs races de chevaux, possédaient des haras d’où sont descendus ces fameux chevaux barbes qui ont formé les races anglaises et espagnoles. Enfin , l’Espagne elle-même entretenait, de toute antiquité, des troupeaux de juments que les poètes et même les anciens naturalistes nous représentent comme fécondées par le vent.
Il ne faut pas croire, messieurs, que ces haras fussent semblables à ceux que vous voyez de nos jours ; c’étaient des haras sauvages ou demi-sauvages, c’est-à-dire d’immenses réunions de juments abandonnées le plus souvent à la seule nature et ressemblant beaucoup à ceux qui existent encore dans plusieurs contrées de la Russie méridionale et dans quelques parties de l’Espagne et de l’Italie. 11 ne faut pas perdre de vue d’ailleurs que. tous les pays que nous venons de décrire se trouvent dans cette zone méridionale par rapport à nous, mais tempérée dans la réalité , qui convient le mieux à l’organisation et au tempérament du cheval; aussi, les peuples qui les habi-
taient n’avaienl-ils, pour ainsi dire, iiu’à étudier la nature et à la suivre, dans la réunion de ses perfections, pour arriver au meilleur résultat possible. Dans ces contrées, la science hippique a peu de choses à faire, elle n’a qu’à opérer l’accoiiplement des types les plus parfaits, à choisir, comme le dit Virgile, le premier du troupeau. Cependant, il est à regretter que les anciens historiens ne nous aient pas laissé de notions plus positives sur les préceptes qui formaient la base de l’amélioration de leur race chevaline. Aristote nous donne bien à cet égard quelques renseignements : nous savons par lui qu’il était utile de croiser certaines races avec d’autres ; mais quel était le but de ce croisement ? nous ne le savons pas.
En général, on peut dire que les anciens opéraient par l’appareillement beaucoup plus que par le croisement, et cela se conçoit, surtout en Orient, où la race, étant elle-même le type de la perfection, ne peut être améliorée par aucune autre; mais, à mesure que l’on s’éloigne de l’Arabie, le croisement devient de plus en plus nécessaire, toutes les races des autres pays s’entachant plus ou moins de dégénération à mesure qu’elles s’éloignent de leur berceau.
Virgile est peut-être l’auteur ancien qui donne le plus de détail sur la science hippique,, après nous avoir donné le portrait du cheval type, tel que nous pouvons encore l’avouer maintenant, il nous donne pour premier précepte de choisir de bonnes mères : Corpora prœcipue matrum le(jat; il veut ensuite que l’on choisisse un vigoureux étalon, docile et accoutumé au travail, mais surtout qui soit issu d’une bonne origine, prolemque parentum. Varon , après avoir décrit la confonuation du cheval type, s’exprime ainsi : « l’origine du cheval est un point de la plus haute importance, car il y a des races sans nombre; les plus estimées prennent le nom des pays dont elles sont originaires : ainsi on dit en Grèce, la race thessalienne ; chez nous, les races àpuïienne et roséanienne.
Columelle cite trois races : la première, qui est celle des chevaux du cirque et des combats sacrés, celle qui est donnée au mulet et celle des chevaux communs.
Ainsi, messieurs, comme je vous le dis, les auteurs anciens se sont beaucoup plus occupés de l’équitation, de la description et de l’histoire naturelle du cheval que de l’amélioratiou
proprement dite, chose, je le répète, dont ils avaient moins besoin , puisque la pureté des races primitives et leur voisinage de l’Orient leur donnaient, sous ce rapport, un avantage marqué sur les peuples modernes.
Toutefois, messieurs, on ne peut nier que les anciens n’aient connu et pratiqué, au plus haut degré, tout ce qui concerne l’art des croisements et des appareillements, ils tenaient avant tout à la pureté de la race, et vous avez vu, dans nos leçons précédentes, avec quels soins ils suivaient la race de leurs chevaux , surtout lorsque les jeux olympiques et les eourses de Rome leur eurent appris tout le mérite du sang primitif.
Les anciens Germains, nos pères, possédaient de véritables haras, ainsi que nous le voyons par les chevaux blancs que les prêtres entretenaient dans les bois saerés ; nous savons aussi que chaque chef avait un nombre plus ou moins considérable de chevaux qui étaient confiés aux soins du maréchal ou gardien des chevaux, mais nous n’avons rien d’assez précis à cet égard pour vous donner des renseignements sur leur organisation, l’amélioration qu’on pouvait y développer et la nature des croisements qui y étaient faits; il n’est pas douteux que des croisements orientaux n’y furent opérés, et je n’en voudrais d’autres preuves que la haute réputation des chevaux de ces peuples et ses habitudes cavalières et chevaleresques. On comprend, d’ailleurs, que la Germanie a, de tout temps, été en rapport direct avec l’Orient avant l’invasion des barbares. Cette vaste contrée touchait, par la Dacie et l’empire des Goths, au Pont-Euxin ainsi qu’à l’antique Grèce.
Voilà ce que j’avais à vous dire sur les haras des anciens ; nous allons passer maintenant à l’étude de ceux qui existent chez les peuples étrangers. Je vous dirai d’abord, messieurs, que je ne m’occuperai principalement ici que de l’Europe et de l’Amérique. Les institutions hippiques qui peuvent exister en Afrique et en Asie sont trop éloignées de nos mœurs, de nos habitudes et de notre civilisation, pour pouvoir nous être de quelque utilité, j’en excepterai néanmoins les établiss^ents formés récemment, sur le modèle des nôtres, dans l’Égypte et dans l’Algérie.
Nous commencerons par jeter un coup d’œil sur la première
nation hippique du monde après l’Arabie : je veux parler de l’Angleterre.
Nous avons peu de détails précis sur les établissements qui pouvaient exister dans la Grande-Bretagne avant Guillaume le Conquérant ; nous savons seulement que déjà des soins particuliers étaient donnés à la race équestre et que les seigneurs saxons possédaient de vastes troupeaux de juments dans lesquels ils taisaient consister leur gloire et leur richesse. Un sait {[U Athelstan , fils d’Alfred le Graïul, reçut en présent de Hugues Capet plusieurs chevaux de race précieuse ; il est à croire que ces chevaux ne furent point abandonnés au hasard et qu’ils concoururent h l’amélioration de la race anglaise ; ce prince décréta aussi qu’un cheval ne pourrait sortir du royaume, par vente ou de quelque façon que ce soit, e.xcepté pour les présents royaux. Ceci, messieurs, était une ancienne doctrine d’économie politique de ne pas laisser sortir du pays les races que l’on voulait améliorer, cela tenait à ce que les peuples qui tendaient à se civiliser au milieu d’un monde barbare craignaient de voir disparaître, sans compensation, les germes rares encore de leur industrie naissante ; il en est maintenant tout le contraire chez les peuples civilisés : on comprend qu’aucune amélioration n’est possible qu’avec une grande consommation, et l’exportation des produits est la base du perfectionnement de l’industrie chez toutes leS' nations européennes, principalement de l’Angleterre, pays dont nous nous occupons en ce moment.
Lorsque Guillaume eut distribué à ses soldats les terres des vaincus, de grands établissements se formèrent chez les principaux d’entre eux ; on cite particulièrement Roger de Belesme. comte de Shrewsbury, qui introduisit dans ses terres le cheval espagnol, les barons normands, particulièrement les Tesson, les 3f£t/’mioîi, possédaient depuis longtemps dans la Normandie de vastes haras ; les ducs de Normandie eux-mêmes en entretenaient dans les environs de Rouen et de Caen; enfin les abbayes s’occupaient aussi de l’amélioration du cheval, comme nous le prouvent une foule de chartes à cette époque. Toutes ces habitudes passèrent avec Guillaume dans la fertile Angleterre, j)ays si éminemment propre par la nature de ses pâturages et de son sol, et parses qualités atmosphériques, à l’élève du cheval.
Ce fut pendant le règne de Henri r que le premier cheval arabe, ou du moins le premier à qui l’on donna ce nom, fut introduit en Angleterre. Alexandre r, roi d’Écosse, présenta à l’église de Saint-André un cheval arabe avec un magnifique harnais, une armure turque et des joyaux de toutes espèces.
Les croisades ramenèrent une grande quantité de chevaux orientaux, qui, dès lors, influèrent puissamment sur l’amélioration des races chevalines, d’autant plus que les courses existaient déjà en Angleterre à cette époque, ainsi que nous l’apprend l’historien Fitz- Stephen, qui vivait sous Henri II.
L’histoire fait mention de deux superbes chevaux orientaux achetés à Chypre par Richard Cœur-de-Lion, et qu’il ramena en Angleterre ; une vieille romance dit qu’ils valaient chacui» plus de mille livres d’or.
Le roi Jean s’occupa beaucoup de la race équestre et de l’agriculture en général, et tandis que , dans un magnifique et nombreux haras qu’il possédait, il s’occupait d’améliorer l’espèce des chevaux de sang , il faisait venir de la Flandre cent étalons choisis, qui contribuèrent à former la superbe race de gros trait , que l’on admire encore en Angleterre, mais qui commence à devenir beaucoup moins nombreuse par suite du changement des habitudes, de l’amélioration de la vicinalité et de l’invention des chemins de fer. Cent ans après, Édouard II acheta trente chevaux lombards et douze chevaux de trait flamands ; les chevaux lombards étaient fort estimés dans le moyen âge, et, comme les chevaux espagnols, ils procédaient plus ou moins directement du cheval oriental. Vous remarquerez, messieurs, à ce sujet, que la Lombardie est encore maintenant célèbre par ses chevaux, particulièrement ceux qui sont élevés sur les bords de l’Adige et du Pô ; c’est là que Virgile, le poète de Mantoue, prit le goût du cheval, qu’il a si bien chanté ; c’est là encore que se trouve la ville de Padoue, célèbre par les foires à chevaux qui s’y tiennent et où l’Europe entière a longtemps été chercher ces chevaux polénisés si excellents pour le manège et la guerre. Édouard III consacra mille marcs à acheter cinquante chevaux espagnols ; ils furent placés dans le haras royal.
Henri VII, et Henri VIII surtout, s’occupèrent avec beaucoup de soin de l’amélioration du cheval. Ce fut sous le règne
de ce dernier que fut publié le premier traité d’agriculture que l’on connaisse en Angleterre. Un article assez long est consacré aux chevaux ; il semble que les juments n’étaient employées que depuis très-peu de temps aux travaux de l’agriculture, car il y est dit : « Un cultivateur ne doit pas être sans chevaux ni juments, spécialement s’il a des charrues à chevaux, il doit alors en avoir des deux espèces, les chevaux pour tirer, les juments pour rapporter des poulains et charrier le blé. »
Les guerres religieuses firent un tort considérable à l’amélioration des chevaux qui se développait en Angleterre sous le règne d’Élisabeth. L’historien Blondeville peint la majorité des chevaux anglais comme très-lourds, très-robustes, et bons seulement pour le trait , un petit nombre seulement se distinguait par son sang et sa légèreté ; k cette époque, un présent de chevaux français fait k Élisabeth par Henri IV témoigne encore de la supériorité que la France conservait en ce genre sur l’Angleterre; mais bientôt il n’en fut plus ainsi. Avec Jacques P, les haras se multiplièrent chez les grands seigneurs, les chevaux et les juments arabes y furent introduits plus abondamment qu’auparavant, et leur descendance, grâce k l’extension des courses, y devint l’objet des soins les plus judicieux. Depuis celte époque, la nation anglaise a marché avec persévérance et succès dans la voie d’un progrès que ne peut égaler maintenant aucun peuple du monde.
En Angleterre, il y a maintenant autant de haras que de propriétaires riches vivant sur leurs terres, il ne faut pas, bien entendu, donner k ce mol haras l’acception que nous lui donnons chez nous : ce sont des haras particuliers ne participant en rien de la forme administrative qu’ont les nôtres. En Angleterre, où l’organisation politique du pays diffère essentiellement de la nôtre, où l’élément aristocratique et l’élément démocratique sont établis l’un et l’autre sur de larges bases, tout se fait par les particuliers et très-peu de chose par l’administration ; mais, quel que soit le mode, le résultat est le même : si l’Angleterre n’avait pas d’aristocratie, elle serait obligée, comme nous, de recourir k une administration pour lui fournir k bas prix, et souvent pour rien, les beaux types régénérateurs qui ne peuvent appartenir k la petite propriété. Il y a en Angleterre de véritables haras composés tout
à la fois de haras et de poulinières , comme était le fameux établissement d’Hampton-Court, appartenant au feu roi d’Angleterre. Eu général, toutes les juments qui les composent sont de pur sang, les juments de demi-sang sont aux mains du petit cultivateur et des fermiers, elles travaillent.pour leur nourriture tout en portant le poulain , les étalons sont de pur sang, quelquefois arabes et plus rarement de demi-sang; ceux-ci, comme la plupart des chevaux arabes, sont destinés aux juments charretières et de labour. Les étalons de ces établissements font la monte, non-seulemeiit dans le haras même, mais encore dans les environs; le prix de la saillie est quelquefois fort élevé, mais souvent aussi il est gratis pour les fermiers et les petits propriétaires, car, ces établissements ne sont pas un objet de bénéfice, mais, au contraire, de trèsgrandes dépenses, faites en vue de l'intérêt général du pays. On cite un seigneur anglais, lord Aigreraont, qui dépensait pour sou haras et ses chevaux près de trois millions par an, c’està-dire un tiers de plus que le budget des haras français ; on voit bien d’après cela qu’il est inutile aux Anglais d’avoir une administration des haras , puisque les particuliers se chargent eux-mêmes de favoriser l’amélioration par de si puissants moyens. On a calculé que l’aristocratie anglaise donnait par an en encouragements de chevaux près de cent millions ! C’est là le secret de la supériorité des races anglaises sur les nôtres ; le cheval est un animal coûteux à élever, et ou ne peut donner une grande impulsion à son amélioration qu’au moyen d’encouragements larges et bien entendus.
11 y a aussi en Angleterre des établissements appartenant toujours aux particuliers qui peuvent être regardés comme de véritables dépôts d’étalons; tel était celui de M. Théobald, à Stockwell, le plus remarquable de toute l’Angleterre. Ces établissements sont composés de chevaux de pur sang et de demisang qui font la monte au moyen d’une rétribution élevée. En Angleterre , on paye quelquefois jusqu’à douze cents francs la monte d’un étalon ; mais, en général, la reproduction s’opère en Angleterre par des chevaux isolés que possèdent un grand nombre de propriétaires et de fermiers. Dans chaque exploitation importante, il y a un ou deux étalons de différents degrés de sang. Très-souvent aussi, les propriétaires riches mettent
gratuitement leurs étalons au service des juiuents des fermiers. C’est un puissant encouragement qui ne contribue pas peu à ramélioralion qui s’est développée en Angleterre.
Ce rapide aperçu des. haras en Angleterre ne peut vous suffire,. messieurs ; je vous recommande de lire avec soin le troisième volume; des institutions hippiques de M. de Moniendre et les auteurs anglais tels que The Horse et Lawrence.
L’Espagne nous offre peu d’enseignements sur la science des haras, il n’y a point d’administration des haras proprement dite, et ceux qui existent dans cette contrée sont tout à fait semblables à ceux de l’antiquité : ce sont de vastes troupeaux de juments gardées sur les montagnes par des pâtres armés du lasso ; les étalons sont renfermés dans des écuries plus remarquables par la richesse et l’élégance que par leur confortable ; ces haras appartiennent, soit à la maison du roi, soit à des particuliers, soit aux riches abbayes. Les plus célèbres sont ceux de la Chartreuse, près Xérès, et d’Aranjuès : celuici a reçu depuis quelque temps de notables améliorations par les soins du due de San-Carlos, qui en est chargé au nom de la reine; ou y a introduit récemment des chevaux de pur sang anglais, entre autres un fils de Gladiator. C’est un essai dont il serait utile de connaître les résultats ; mais vous comprenez déjà, messieurs, par les principes émis dans ce cours, que le climat d’Espagne est trop différent de celui de l’Angleterre pour que ces résultats soient favorables. Du reste, depuis les temps les- plus anciens, l’amélioration n’avait lieu en Espagne ([lie par les étalons barbes et par les meilleurs produits obtenus dans le pays même. Il était résulté de là une grande homogénéité dans la race et une aptitude remarquable à l’exercice du manège auquel, de père en fils, tous les reproducteurs étaient livrés.
Les haras d’Espagne ne nous offrant pas d’ailleurs un sujet d’étude bien profitable, nous ne nous y arrêterons pas davantage.
Les Indes n’avaient authentiquement rien de remarquable pour leur race chevaline, et nous ne savons rien des institutions hippiques de ce pays avant les établissements qui y ont été formés par les Anglais. Ceux-ci entretiennent plusieurs haras composés d’étalons et de juments arabes, et de juments et de
chevaux de pur sang anglais. Malgré tout le soin qu’ils y ont apporté, la race anglaise, trop éloignée du sol et des condiiious qui lui ont donné naissance, n’a pas produit de bons résuliais dans ce pays; la race arabe y prospère mieux, quoique s’eniachant peu à peu de dégénératioii, car il paraît évident que le climat de l’Inde convient peu à l’élève du cheval, les haras indiens ont une forme administrative qui rapelle ceux de lu France, ils sont établis par la compagnie des Indes.
Les haras de Russie vous offriront, messieurs, un vaste sujet d’étude : cette nation, sortie depuis peu de siècles de la barbarie, a marché rapidement dans la voie de. la civilisation. Il y a^un siècle environ que les établissements hippiques de ce pays n’étaient autre chose que de vastes troupeaux de chevaux h demi sauvages courant en liberté dans les steppes et les déserts; quelques seigneurs puissants entretenaient bien çà et là des haras mieu.x soignés, mais ce n’a été que peti à peu qu’ils sont arrivés à l’état de perfection où ils sont aujourd’hui. Le nombre des haras particuliers est très-considérable en Russie;
1 amélioration s y est faite, jusqu’à un temps fort rapproché de. nosjours, par des chevaux orientaux ; on cite un grand nombre de ces établissements tellement considérables, qu’il en sort annuellement plus de mille chevaux propres à la remonte de la cavalerie ; un des haras les plus renommés est celui de la prince.sse Orlow, dans le gouvernement Woronas, c’est là spécialement qu à été formée cette race de chevaux trotteurs si remarquables parleur énergie et leurs brillantes allures.
Depuis quelques années, les Russes ont appelé le cheval anglais pour concourir à l’amélioration de leurs races; les iinmenses fortunes des seigneurs de ce pays leur ont permis de aire a cet égard tous les sacrifices nécessaires ; les uns .^e .sont ivrés à la continuation de la race pure, d’autres aux croisements avec les races indigènes; de magnifiques résultats ont déjà été obtenus, et il se trouve dans ce vaste empire des localités si favorisées par le climat, le sol et les conditions ai-
pu*' s'y produit sans [i.ilaitre affectée de la moindre dégénératioii.
ûifi'ii d’établissements particulier.s que possède la Russie, le gouvernement vient d’adopter une iniporante mesure, c’est la formation de haras et de dépôts d et:;-
Ions, sur le modèle de rorgaiiisalion française; celle organisation, saluée partout avec bonheur, par les petits propriétaires et les paysans russes qui ne pouvaient se procurer facilement des chevaux d’un mérite supérieur, a déjà produit de beaux résultats : en 1844, douze mille juments furent saillies par les étalons de ces dépôts ; en 1845, leur nombre s’élevait à vingtsept mille; depuis ce temps, il a dû s’accroître dans une proportion d’autant plus grande que de nouveaux établissements ont été créés.
Le haras de la princesse Orlow, dont nous avons parlé, a été acheté par le gouvernement impérial, ainsi que la propriété deCranow, sur laquelle il est établi; on l’a divisé en deux, celui de Tschesmen et celui de Cranovv ; dans le premier sont réunis les chevaux des haras achetés au comte Rostoptschin : par cette réunion, le haras de Tschesmen présente la plus belle collection des meilleurs chevaux de pur sang que possède la Russie et fournira à l’avenir les autres étalons pour les haras de l’État. Au premier janvier 1840, les haras impériaux de la Russie étaient au nombre de sept, possédant cent soixantequatorze étalons et deux mille cent juments; les dépôts d’étalons impériaux étaient au nombre de vingt, possédant onze cent trente étalons; enfin le nombre des haras particuliers s’élève à plus d'un mille et se divise en haras de chevaux de pur sang et en haras de chevaux trotteurs.
Je vous ferai remarquer en passant, messieurs, que tandis que des détracteurs si ignorants condamnent le système suivi par les haras français, ce même système est adopté et copié par une puissante nation qui cependant possède toutes les ressources imaginables pour se procurer des chevaux e.xcelleuts, tant par la richesse des seigneurs du pays que par les immenses contrées où s’élèvent les chevaux à demi sauvages de rUkraine et du Don.
La Bavière possède deux haras, l’un à Rohrenfeld et l’autre à Deux-Ponts; ce dernier fut fondé, il y a environ quatrevingts ans, par l’avant-dcrnier duc Christian. La souche lut principalement formée de juments anglaises et d’étalons turcs et arabes. On sait qu’avant la révolution de 1792, les chevaux de Deux-Ponts avaient déjà acquis une réputation justement
méritée. Ce fut surtout avec des juments deux-pontoises que fut formé le haras de Trakmen.
Lorsque les Français s’emparèrent de ce pays, le l^ras fut conservé; Napoléon y plaça des étalons arabes très-distingués sous la direction de M. Strubberg. A l’invasion de 1814, la plupart des chevaux furent ramenés en France, et il ne resta à Deux-Ponts que des chevaux de peu de valeur. Ce haras, redevenu bavarois en 1815, fut immédiatement réorganisé, et maintenant il possède de bons étalons qui répandent l’amélioration dans le pays.
L’administration des haras de Bavière a quelque rapport avec la nôtre.
Le gouvernement wurtembergeois est le piemier qui ait songé à former des haras provinciaux en Allemagne ; car, dès l’année 1685, il avait déjà fondé plusieurs de ces établissements sur les mêmes bases que ceux qui existent aujourd'hui, mais ce premier essai fut de courte durée, il fallut y renoncer* lors de la guerre contre la France, en 1688.
Ce fut sous le règne du duc Charles-Alexandre que les haras de l’État atteignirent au plus haut degré de prospérité, aussi bien que les dépôts provinciaux d’étalons. En 1745, les registres de monte portaient h quatre mille neuf cent quarante six le nombre de juments saillies par les étalons de ces établissements, ce qui était très-considérable pour un pays aussi peu étendu.
Eu 1788, l’exportation avait rapporté au pays plus de deux cent cinquante mille francs , mais les guerres qui survinrent arrêtèrent l’élan donné à l’amélioration ; ce ne fut qu’à la paix que le Wurtemberg reprit l’œuvre commencée. Le budget des haras du royaume de Wurtemberg est de trois cent mille francs environ. Avec cette somme, on entretient environ cent soixante étalons, quarante poulinières et leurs produits, sans compter le haras de Marbach, qui se compose d’environ trois cents têtes. Les étalons du haras de Marbach sont, pour la plupart, de race orientale, quelques-uns de race anglaise; les autres appartiennent aux races du Mecklembourg, de la Noi'mandie ou delà Hongrie. Le roi a aussi un haras particulier dans lequel on élève des chevaux de selle et de voiture.
L’origine des haras de la Prusse remonte aux années 1788
et 1795. Le système créé en France par Colbert, et que l’on venait de détruire, fut adopté à quelques modifications près; on ne négligea rien pour acheter de vastes domaines et pour aller chercher à l’étranger tous les types précieux dont on avait besoin.
En 1788, un écuyer parcourut la France, l’Espagne, l’Italie et le royaume de Maroc, et en ramena quelques individus précieux.
En 1790, on envoya en Arabie, et treize étalons appartenant aux races les plus nobles vinrent enrichir les haras de la Ih'usse.
Deux chevaux arabes, célèbres en Allemagne, se trouvaient h Vienne, Armidor et Turc Mahi-Atty ; on s’empressa d’en faire l’acquisition; rien ne fut donc négligé pour l’accomplissement du progrès conçu et pour la réussite du système adopté.
Tels furent les éléments précieux que l’on sut réunir pour fonder les haras principaux, qui maintenant sont au nombre de quatre, savoir :
Trakhenen, dans la vieille Prusse, à vingt milles à l’est de Kœnigsbcrg, presque, sur la frontière de la Russie.
Neustadt, sur la petite rivière de Dosse, à douze milles au nord-ouest de Berlin, dans la marche de Brandebourg.
Graditz, près Torgau, dans les provinces saxonnes.
Plus tard, un quatrième haras fut établi à Vessra, au sud, près d’Erfurth.
Dix dépôts d’étalons (Landgestut) furent créés; les deux premiers, à Neustadt et à Liebenwalde, renfermaient d’abord deux cent vingt étalons; peu de temps après, quatre autres dépôts furent établis dans la Prusse ocidentale, à Marienwerder. Munstervvald, Bromberg et Schneidemulhe. On y plaça d’abord deux cent soixante-dix étalons.
La Prusse orientale et la Lithuanie prussienne eurent également quatre dépôts : Trakchuen, Insterbourg, Ragnitz et Oletzki, renfermant ensemble deux cent soixante-dix étalons.
Le royaume fut donc doté de dix dépôts, entretenant ensemble sept cent soixante producteurs.
Depuis cette époque le nombre des haras et dépôts a beaucoup augmenté, le plus fameux de tous est le haras Neustadt. La Prusse est un des pays de l’Europe où l’élève du cheval
soit le mieux entendu, après l’Angleterre, et vous trouverez à ce sujet de précieux détails dans les institutions hippiques de M. de Montendre.
L’empire d’Autriche possède un grand nombre de haras tant particuliers qu’impériaux.
L'administration des haras est composée de six grands haras et sept grands dépôts d’étalons ; vous en trouverez les noms et l’organisation dans les institutions hippiques. Ces haras sont consacrés à l’amélioration du cheval, quelles que soient son espèce et sa destination en général ; la race orientale y domine; on y trouve aussi, mais en moindre nombre, des chevaux de pur sang anglais. Grâce à d’heureux croisements, h un sol favorable et à. une persévérance digne d’éloges, des races déjà anciennes se sont créées dans les harasde l’Autriche; et maintenant ce pays peut être cité pour ses beaux et bons chevaux, à côté des plus privilégiés sous ce rapport de ceux de l’Europe entière. L’organisation des haras est à moitié civile et à moitié militaire, c’est même sur cela que les personnes qui avaient pensé à mettre les haras de France au département de la guerre s’appuyaient principalement; mais on ne réfléchissait pas que, chez les peuples duJ^ord, tout le système administratif est conduit militairement, et qu’en fait, malgré la forme militaire des établissements de l’Autriche, de la Prusse et même de la Russie, tous leurs effets sont purement civils et n’ont d’autre but que l’amélioration générale du cheval dans la nation, d’où résultera nécessairement l’amélioration du cheval de guerre.
Le royaume de Hanovre possède depuis plus de cent ans une administration de haras provinciaux établis à peu près d’après les principes qui régissaient l’ancienne administration française : les étalons furent primitivement tirés d’Angleterre, du Danemark, du Mecklembourg et du Holstein ; deux haras principaux furent établis a Celle et dans la ville de Hanovre, et leur prospérité avait été si grande, qu’au moment de l’occupation française, non-seulement on n’achetait plus de chevaux à l’extérieur, mais encore il se faisait une exportation annuelle de cinq à six mille têtes. Le pays eut beaucoup à souffrir, sous le rapport des chevaux, de l’invasion française; mais, après 1813, il reprit sa grandeur première, et maintenant les
chevaux sont une des principales branches de coninierce de ce pays ; les plus beaux passent dans l’Allemagne méridionale, en France et en Italie, sous la dénomination de chevaux du Mecklembourg ; le second choix sert à la cavalerie tant dans le Hanovre que dans les pays voisins, et même en Angleterre, où les gardes de la reine ne se remontent qu’en chevaux hanovriens.
Les chevaux d’amélioration entretenus dans les haras de Hanovre sont des chevaux de pur sang anglais et des chevaux d’origine orientale.
La Belgique a adopté le système des haras frantjais, tant pour l’organisation des haras proprement dits que pour ses dépôts d’étalons; d’un autre côté, plusieurs personnages riches ont aussi, comme en Angleterre, leurs établissements particuliers, qui concourent à l’amélioration des races locales. Vous trouverez sur ce pays d’utiles renseignements dans le Journal des Haras.
L’Egypte fut de tout temps célèbre par ses bons et robustes chevaux ; c’était de là, vous le savez, messieurs, que les peuples anciens tiraient leurs chevaux de guerre et principalement ceux destinés au tirage des chars. On conçoit, en effet, que la fertilité des bords du Nil et l’humidité constante de ses rives peut donner à la race chevaline une taille et une ampleur qui lui font souvent défaut dans les autres contrées de l’Orient. Je ne m’étendrai pas sur les anciennes institutions de l’Égypte, ni sur les dispositions des haras entretenus par les diverses dynasties qui se succédèrent dans ce pays(l). Nous verrons seulement ce qui s’y fait maintenant.
La rénovation de l’Égypte date de Méhéraet-Ali ; c’est à lui qu’on doit aussi les tentatives les plus fructueuses pour l’amélioration de la race équestre. Il fit rechercher, en Arabie et eu Syrie, les étalons des meilleures races, et fonda un haras considérable, qui, d’abord établi h Nayé, fut transféré plus tard aux environs du Caire, près du palais de Choubrah. Il se compose de vastes bâtiments et de domaines étendus, et compte environ mille têtes d’animaux, dont cinq cents juments, le
(1) La traduction du Naceri, par M. Perron, donne les détails les plus curieux sur les institutions hippiques des Égyptiens au moyen âge.
reste en étalons et poulains. Le haras de Choiibrah renfeime les types les plus précieux de l’Orient ; malheureusement les doctrines qui y sont suivies ne font consister l’amélioration que dans la conformation et le sang des chevaux, et très-peu dans le mérite et les épreuves. Les Orientaux ont tort de répudier leurs vieux usages pour adopter trop légèrement les habitudes de l’Occident. Les mauvaises méthodes de l’élevage français ont pénétré parmi les Égyptiens ; ils auraient mieux fait, à cet égard, de prendre exemple sur les Anglais, ou plutôt de rester eux-mêmes : c’était le mieux qu’ils pussent faire.
L’Amérique, comme vous le savez, messieurs, ne connaissait point le cheval avant la découverte qui en fut faite par Christophe Colomb. Depuis cette époque, il s’y est multiplié à l’infini : les chevaux espagnols qu’y importèrent les conquérants, et principalement Fernand Cortez, peuplent mainteTianl l’Amérique du Sud et une partie de l’Amérique du Nord, où on les trouve à l’état sauvage. Sous le rapport scientifique, l’Amérique du Sud ne nous offre rien d’intéressant quant à l’élevage du cheval ; la propagation se fait par appareillement chez les éleveurs qui, par hasard, y donnent quelques soins. Du reste, en général, le cheval trouve dans ces latitudes un • milieu qui lui est favorable, car plusieurs peuples de ces contrées, et principalement les Mexicains et les Gauchos, possèdent d’excellents chevaux, ainsi que vous avez pu le lire dans les récits des voyageurs.
Aux États-Unis, dont le climat et la latitude répondent à peu près à ceux de la France et de l’Angleterre, et dont les mœurs et les usages sont calqués sur ceux de ces deux peuples, qui en ont été les pères et les fondateurs, le cheval se ressent de cette double origine; mais, il faut le dire, heureusement pour les Américains, c’est le système anglais qui a prévalu. Pas plus qu’en Angleterre il n’y a de haras entretenus par le gouvernement ; mais là aussi les hommes i iches mettent leur plaisir et leur vanité dans le luxe des chevaux. L’amélioration a lieu par croisement par les chevaux de pur sang achetés en Angleterre et les fortesjuments du Canada.
Les Américains n’élèvent point le cheval de pur sang ; ils préfèrent l’acheter tout fait en Angleterre ; mais ils ont des courses au trot auxquelles ils ont donné toute l’importauce des
premières et qui opèrent de merveilleux résultats. Les chevaux vainqueurs, mâles et femelles, sont employés à la propagation, et il en résulte une espèce rapide, infatigable et propre à tous les services.
On trouve dans le Canada, pays qui, comme le Gleveland et le York-Shire en Angleterre, la Normandie en France, le Mecklembourg en Allemagne, offre une remarquable propension à l’élevage du cheval; on trouve, dis-je, dans cette contrée, de vastes établissements de chevaux entretenus par de riches éleveurs, et d’où sort chaque année une immense quantité de chevaux. Comme en Angleterre, le mérite des ascendants, constaté par les épreuves, est toujours la base de la valeur des produits, qui eux-mêmes acquièrent du prix beauconp plus par leurs qualités que par leur conformation. C’est à cette méthode rationnelle que les États-Unis doivent leur marche rapide vers ramélioration chevaline, amélioration qui, si elle continue, les fera classer prochainement parmi les premiers peuples hippiques du monde.
Toutefois, n’oublions pas de remarquer que les Améi’icains sont tributaires de l’Angleterre pour le cheval de pur sang, qu’ils ne pourraient faire chez eux qu’au moyen d’associations patriotiques ou que par l’action gouvernementale.
Vous voyez, messieurs, par ce rapide exposé, que partout où l’on a obtenu de bons résultats dans l’élève du cheval, il a été nécessaire d’adopter un plan fixe et de fonder des établissements stables, soit au moyen des propriétaires riches et dévoués au bien public, comme cela ne peut e.xister que dans les pays à constitution aristocratique, soit au moyen d'établissements formés par Tadministration et entretenus par le pays lui-même. En France, où les grandes fortunes sont rares et le deviennent davantage chaque jour, il est indispensable d’avoir une administration spéciale et établie sur des bases larges et durables.
L’amour des Gaulois pour le cheval et l’équitation doit nous faire conjecturer que leurs chevaux avaient déjà un cachet d’amélioration bien marqué. De tout temps le sol français a été favorable à l’élève du cheval et se prête merveilleusement à sa bonne et saine organisation, depuis ce pap des Soutiates, que l’on croit être la vallée de Lavédan en Eigorre, jusqu’au pays
de Trêves, vantés tous deux par César pour le mérite de leur race chevaline. Vous pouvez vous reporter à ce que je vous ai dil à cet égard dans les leçons sur Ja géographie hippique.
Les Gaulois, en contact avec la Grèce et l’Orient par la colonie de Marseille; avec l’Espagne par les guerres d’Annibal; avec l’Italie par les invasions de Brennus et celles qui suivirent, purent apprécier de bonne heure les chevaux méridionaux. L’invasion des armées romaines, parmi lesquelles se trouvaient un grand nombre de soldats numides, ne laisse aucun doute non plus sur l’amélioration que dut en éprouver la race chevaline. En effet, les Numides montaient tous des chevaux entiers, habitude qui s’est conservée jusqu’à nos jours chez les peuples d’Orient.
La Notice des dignités de l’Empire, rédigée sous les règnes de Dioclétien et de Constantin, nous donne d’intéressants détails sur la répartition des cohortes romaines dans les Gaules ; nous savons par elle où étaient situées les garnisons de troupes numides ou maures, dont les chevaux ont pu influer sur les races du pays.
L’histoii'e de Saint-Sever nous apprend qu’un nommé Cor- Bécénus possédait, au septième siècle, de grands haras dans le pays du bocage normand. Des recherches dans nos anciennes .archives feraient peut-être encore découvrir les noms de ces grands propriétaires du sol. Gaulois ou Romains, qui possédaient des haras; mais ce que nous n’y trouverons pas, et ce qui serait plus curieux pour nous, ce serait le genre et l’espèce des étalons et des juments qu’ils entretenaient, ainsi que les soins dont on les entourait.
L’invasion du midi et du centre de la France par les Arabes, que repoussa Charles-Martel dans les champs de Poitiers, ramena sûrement une énorme quantité de chevaux barbes et espagnols. On fait dater de là, et avec quelque raison peutêtre, l’origine de la race limousine. Toutefois, messieurs, soyons en garde contre ces assertions un peu trop exclusives qui assignent à la race d’un pays telle ou telle source positive, sans tenir compte de l’influence du climat et des autres circonstances qui ont pu concourir à la modifier ou même à la former. Ainsi, le cheval oriental s’est répandu uniformément dans toutes les contrées de la France par les Maures, par les
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Arabes, par les croisades, par les achats, et cependant il n’a laissé sou cachet que dans certaines localités. Admettons donc, avant tout, comme je vous l’ai dit dans mes leçons précédentes, et comme nous le verrons spécialement dans une leçon prochaine, l’influence du sol et du climat.
Charlemagne, le grand empereur, possédait de grands haras dont il visitait lui-même avec soin les produits. L’histoire et les légendes nous montrent l’importance qu’on attachait, à cette époque, au mérite d’un noble coursier ; mais rien ne nous parle de l’art qui présidait aux croisements; nous savons seulement, par l’histoire du célèbre cheval Bayard, que l’on recherchait à la fois chez les chevaux la forte constitution et la légèreté, puisqu’il était tout à la fois le cheval de bataille et le cheval de course le plus renommé de son temps, ce qui s’expliquait par le croisement du cheval méridional avec la forte jument gauloise. Cette conjecture est tellement probable, qu’en l’absence de documents positifs, les poètes, qui, comme nous l’avons vu, sont souvent les meilleurs historiens des choses chevalines, ont donné cette double origine h la plupart des chevaux de leurs héros. On lit dans le Roland furieux d’Arioste : « Il avait fait présent à Mandricard d’un superbe cheval bai-châtain ; ses crins et ses pieds étaient noirs; il était né d’une jument du pays de Frise et d’un cheval andalous. » Quand même cette citation ne nous apprendrait que les croisements usités du temps du poète, qui vivait au quinzième siècle, cela suffirait pour nous montrer que le croisement de 1a grosse et forte jument avec le cheval léger ou oriental était regardé, pendant le moyen âge, comme le meilleur mode de se procurer de bons et vigoureux chevaux de guerre et de service. Cette pratique, que la science recommande maintenant, a été suivie constamment par l’Angleterre et les peuples du Nord.
A l’époque de Hugues Capet, les chevaux français étaient assez améliorés, puisque que ce prince, comme nous l’avons vu dans une.leçon précédente, envoya à Athelsan,roi d Angleterre, un présent de chevaux français.
Le cheval espagnol, le premier cheval d Europe au moyeu âge, concourut puissamment à l’amélioration des chevaux français, non-seulement dans le Midi, comme je vous l’ai dit, mais
ciicoi’ô dtUis lô Nord et doiis lo Neustrie. Le poete Woce nous apprend que Richard, duc de Normandie, voulant bien traiter ses barons, leur donna ce armes etpalefroiz échevals espanoiz.» C’était un cheval espagnol que montait Guillaume à la journée de Hastings. Geoffroy Plantagenet parut aussi aux fêtes de Rouen sur un cheval espagnol. Richard Cœur-de-Lion fit sou entrée à Chypre sur un cheval de cette espèce, et un chevalier donna au monastère du Mont-Saint-Michel son destrier d’Espagne.
L’époque des croisades fut la grande époque chevaline pour la France. Partout le besoin de chevaux forts, énergiques et brillants se faisait sentir, tant pour les besoins de la guerre que pour la pompe des tournois et des fêtes équestres. Le nombre des chevaux arabes ramenés en France à cette époque et consacrés à la reproduction est incroyable : partout les chartes des abbayes constatent le don qui leur était fait de chevaux arabes donnés par de vieux chevaliers au retour de la terre sainte. L’histoire a conservé les noms de plusieurs seigneurs qui ramenèrent à cette époque des chevaux orientaux, et, comme ces faits sont cités isolément et par hasard, sans avoir trait à la science du cheval, nous pouvons juger qu’il eu existait un bien plus grand nombre dont la connaissance ne nous est point venue. Ainsi, le Limousin cite un seigneur de Royère comme ayant ramené d’Orienl plusieurs chevaux précieux, qui furent consacrés à la reproduction. Alain Fergent et les seigneurs de Rohan ramenèrent aussi des chevaux d’Orient dans la Bretagne, et le duc Robert en dota également la Normandie. Le nombre des haras entretenus à cette époque en France était immense ; non-seulement les rois, les ducs et les riches abbayes en possédaient de considérables, mais encore les simples seigneurs en entretenaient dans leurs terres. On conçoit, en effet, qu’une nation belliqueuse, presque continuellement occupée à la guerre intérieure ou extérieure, dans un temps où la cavalerie faisait la principale force des armées et où le mauvais état des routes imposait l’obligation de ne voyager qu’à cheval, dût apporter tous ses soins à l’entretien et à l’amélioration du cheval. Nous voyous au moyen âge que des contrées, où l’on trouverait à peine maintenant une centaine de chevaux d’armes, remontaient une armée entière.
Je vous ai déjii dit, messieurs, qu’on se ferait une trèsfausse idée du cheval du moyen âge si l’on pensait qu’il fût ce lourd et grossier animal que nous ont montré les peintres de la renaissance; on a dit, h l’appui de cette fausse idée, qu’il fallait des chevaux lourds et pesants pour porter des chevaliers couverts de leurs armures; mais, vous le savez, messieurs, la force du cheval gît bien plutôt dans son énergie, dans la puissance de ses muscles, dans riiarmonie de sa charpente, dans son sang et sa race, que dans une forte corpulence ou une lymphatique obésité. Les chevaux recherchés à l’époque dont nous parlons avaient beaucoup de sang, et la preuve, c’est que les meilleurs destriers venaient d’Espagne et n’étaient autres, par conséquent, que le cheval oriental un peu grandi par le climat de l’Andalousie. On devait donc rechercher, et on recherchait, en effet, les croisements orientaux, afin de donner plus d’énergie et de vigueur aux races relativement plus lymphatiques que possédait la France. Ce ne fut que beaucoup plus tard, comme nous allons le voir, et lorsque l’usage des voitures se fut popularisé, que l’on chercha à créer de fortes races pour le tirage, et qu’on leur demanda non-seulement une ampleur corporelle plus grande, mais encore une charpente particulière qui seconde les efforts de la traction.
Jusqu’au seizième siècle, la France marcha à la tête des nations civilisées de l’Europe, après l’Espagne toutefois, pour la beauté et le mérite de. ses races chevalines; cela tenait à l’organisation toute militaire de la nation et à la puissance des grands propriétaires du sol; mais la chute de la féodalité entraîna celle de l’amélioration du sol. Lorsque la royauté, à partir de Louis XI, eut concentré tout en elle et décrété l’unité nationale, lorsque les armées permanentes vinrent remplacer la gendarmerie feudataire, l’arnélioration chevaline déclina sensiblement. Les rois ne comprirent pas immédiatement qu’en sapant les institutions locales et particulières, ils devaient les remplacer par des institutions nationales. Jusqu’à l’époque de Louis XIII, cependant, on vit encore de grands haras particuliers, mais qui tenaient plutôt à la richesse, au goût ou à la vanité des propriétaires qu’à l’utilité proprement dite. On cite, à cette époque, les haras des ducs de Sully et d’Épenion, du connétable de Lesdiguières et de quelques autres, comme re-
présentant les derniers rayons d’une splendeur qui s’éclipsait.
Le cardinal de Richelieu et Louis XIV achevèrent de porter le dernier coup à la puissance de l’aristocratie ; les propriétaires du sol affluèrent à la cour; de laboureurs, ils se firent courtisans. L’amélioration du cheval, livrée à des fermiers et à de petits cultivateurs sans connaissances et sans avances pécuniaires, déclina chaque jour. Paris et Versailles concentraient toute la France ; dans les provinces, on ne faisait plus que des chevaux de service pour les travaux des champs et les voyages; personne ne songeait à faire venir de l’étranger ou à propager ces chevaux de sang indispensables pour ramener sans cesse l’énergie et la vigueur dans nos races locales; bien plus, l’usage des voitures qui s’introduisait à cette époque fit, au contraire, rétrograder l’amélioration ; on ne recherchait plus que des chevaux lourds et lymphatiques, propres à tirer de pesants fardeaux dans des routes défoncées, montueuses et difficiles. Cette époque est h remarquer, messieurs, c’est celle de la création des fortes espèces de carrosse et des espèces de trait. Nous allons dire comment on y procéda.
Nous venons de voir l’état du dépérissement où étaient tombées les races de chevaux en France; cet état de choses était d’autant plus préjudiciable ii la nation, que les guerres presque continuelles avec les nations étrangères exigeaient une bonne cavalerie; d’un autre côté, la concurrence étrangère commençait à se faire sentir : l’Angleterre entrait dans la voie de l’immense progrès où elle est arrivée; l’Allemagne, de son côté, continuait ses croisements avec le cheval d’Orient et de Hongrie; l’Autriche, la Prusse, le Mecklembourg, la Frise, le Danemark, fournissaient des remontes aux armées de toute l’Europe. Ce fut alors que, pour remédier à l’épuisement des chevaux et à la sortie du royaume des sommes immenses qui étaient consacrées à l’achat des chevaux étrangers, et qui s’élevaient, dans les dernières années du dix-septième siècle, à plus d’un million , Louis XIV organisa l’administration des haras en 1717, bien que déjà des tentatives ultérieures eussent été faites à ce sujet, puisque dès l’année 1665 des privilèges avaient déjà été accordés aux particuliers chargés de la garde des étalons. Nous verrons plus tard quelle fut cette organisa-
lion ; il importe d’apprécier maintenant quelles sortes de croisements elle s’attacha à propager.
Un double besoin se faisait donc sentir en France : celui des chevaux grands et forts pour le tirage, et celui des chevaux distingués pour la guerre, les manèges et le service du luxe- Les chevaux de carrosse étaient pris dans la Hollande, la Frise, le Danemark, la Pruse et l’Allemagne ; les chevaux de selle étaient anglais, turcs, barbes, arabes ou espagnols. D’abord on essaya de croiser les chevaux du Nord avec les juments du iMidi ; on fit, en Béarn, des expériences à ce sujet avec des chevaux danois et prussiens ; mais le mauvais effet qui en résulta fit abandonner ce croisement, et ils furent bientôt spécialement consacrés aux contrées occidentales et humides, telles que le nord de la France, la Franche-Comté, la Normandie et la Bretagne. Quant aux chevaux orientaux, il semblerait, d’après un passage du Mémoire de 4717, qu’ils ne furent consacrés qu’aux parties méridionales de la France. On y lit en effet ;
« Le choix des chevaux convenables à la nature du pays est une chose si essentielle au progrès et au soutien des haras, que l’on peut citer pour exemple que les barbes, si propres au Limousin, auraient perdu les haras de Bourgogne. »
Mais, heureusement pour l’amélioration, il en fut autrement, et les chevaux orientaux continuèrent à être envoyés dans le nord de la France concurremment avec les étalons du Nord, ainsi que nous le prouvent les archives des pays d’états et du gouvernement; nous voyons, par exemple, qu’en Bretagne, sur trente-deux étalons demandés par les états de 1728, onze devaient être légers, barbes, ou turcs ou anglais, et les vingt et un autres allemands, danois et prussiens. On voit donc par là que le principe qui, comme nous l’avons prouvé, existait de tout temps du croisement du cheval de sang avec la forte race, continuait h se propager dans la pratique, tandis qu’une opinion contraire commençait à se faire jour dans la science, celle de proportionner les étalons à la taille, à l’espèce et au genre des juments qui devaient leur être données. Cette erreur s’explique, du reste, facilement, messieurs, si vous voulez vous reporter à ce que j’ai eu déjà l’honneur de vous dire, que les chevaux doivent être l’expression des besoins et des habitudes
(le l’époque. Ou conçoit, eu effet, qu’un des grands besoins du luxe à cette époque était d’avoir de très- grands et très-forts chevaux pour le tirage. Le Mémoire s’exprime même à cet égard d’une manière formelle : « On ne peut se flatter, dit-il, d’élever des chevaux de carrosse de la taille de ceux de Hollande, de Frise et d’Allemagne. »
On voit par là quelle était la préoccupation du moment : avoir des chevaux les plus grands, les plus gros, les plus forts que possible, sans s’inquiéter ni de leur énergie, ni de leur vigueur; dès lors il devenait rationnel de créer celte espèce partout où la chose était possible, et, sous ce point de vue, l’alliance du cheval oriental avec la jument du Nord était un véritable contre-sens; la France se partageait alors en deux zones : celle du Midi, qui fournissait le cheval de promenade, de guerre, de manège, et celle du Nord, qui devait fournir spécialement le cheval de tirage, soit pour le luxe, soit pour le .service.
Ces chevaux de tirage se divisaient alors en deux branches : les chevaux de carrosse, que fournissaient spécialement la Normandie et quelques parties de la Bretagne et du Poitou, et les chevaux de trait, que l’on élevait principalement dans le Boulonnais, la Picardie, lePerche, les Côtes-du-Nord de la Bretagne, le pays de Caiix et les montagnes de la Franche-Comté; enfin dans tous les pays où une température humide et prédisposant au développement du système lymphatique se rencontrait avec l’état avancé de la culture ou la richesse du pâturage. Les chevaux de carrosse se rapprochaient du cheval de selle par l’élégance et les belles allures; on recherchait pour étalons les chevaux du Holstein, de la Prusse, les grandes races d’Andalousie, races à l’encolure rouée, au chanfrein busqué, aux allures Irides et relevées, au port de queue gracieux et noble, ajoutez à cela la plus grande taille et le plus de corpulence possible, et vous aurez le carrossier du dix-huitième siècle. La figure et l’éclat, voilà ce qu’on recherchait le plus.
On conçoit que, pour en arriver à cet état de choses, le croisement du cheval de sang était plutôt nuisible qu’utile, et que l’appareillement et le système in-and-in, qui consiste dans raccouplement par les semblables, devait être alors en grande faveur. Mais, si ce système était utile pour les chevaux de car-
rosse alors en ii'age, il l’éiait bien autrement pour les chevaux de trait, qui s’éloignèrent encore plus du type primitif et qui» pour ainsi dire, étaient en tout la contre-partie du cheval. De fortes jambes chargées de crins, des sabots volumineux, des épaules droites, des hanches saillantes, des croupes avalées, des têtes pesantes, des encolures courtes et surtout une énorme corpulence, furent recherchés dans le cheval de trait, qui, en effet, avait besoin de cette conformation pour être apte au service qui lui était demandé; aussi les races de trait ne pouvaient-elles, dans les idées du temps, être appareillées que parle cheval de trait, toujours de plus en plus lourd, lynq)hatique et difforme. Cet état de choses est même allé si loin, que les chevaux bretons et percherons, qui se distinguaient du cheval de trait par leur énergie, la légèreté de leurs allures et la régularité de leur conformation, ont lini par s’entacher des défauts des races picardes et boulonnaises par suite des croisements qui ont eu lieu dans le but de donner plus de poids, de taille et de gros, ce qui, au point de vue d’alors, était une amélioration. Car, ainsi que nous le verrons plus loin, messieurs, il y a dans les races animales deux sortes d’améliorations ; l’amélioration absolue et l’amélioration relative ; l’une qui tend à ramener la créature h sa perfection primitive, l’autre qui tend à l’amener au plus haut degré d’aptitude pour le service qui lui est demandé : ainsi il y a amélioration à créer un cheval lourd, monstrueux et difforme, s’il remplit mieux ainsi le but qui lui est demandé.
Je me suis étendu longuement, messieurs, sur ce fait important des trois grandes espèces chevalines qui divisaient alors la France, parce que non-seulement elles vous aideront à entendre les divers auteurs qui ont écrit sur l’amélioralion à cette époque, mais encore parce que beaucoup de nos auteurs modernes, et i)lus encore les préjugés d’une partie des éleveurs nous reportent à ces habitudes. 11 ne manque pas de personnes qui pensent que le système qui était bon il y a cent ans convient encore aujourd’hui, et qu’il faut procéder à l’amélioration des races et des espèces par elles-mêmes; tandis que les besoins de l’époque actuelle, ramenant le cheval à l’unité, nous fout un devoir d’adopter le système des croisements pour donner plus d’allure et d’énergie aux fortes espèces que nous possédons.
L’aiuélioratioii du cheval se divisail, alors en quatre branches (lislinctes :
La première s’opérait directement au moyen des haras appartenant à l’État, et qui d’abord au nombre de deux, celui du Pin et de Pompadour, fut porté à trois par la formation du haras de Rosières : dans ces établissements on entretenait un certain nombre de juments et des étalons choisis qui non-seulement leur étaient consacrés, mais qui encore faisaient la monte dans les environs.
La deuxième par les étalons appartenant au gouvernement, appelés étalons royaux, et qui étaient confiés aux soins de propriétaires appelés gardes-étalons.
La troisième par les étalons appartenant en toute propriété aux particuliers, mais approuvés par le gouvernement.
Enfin la quatrième avait lieu aussi au moyen de chevaux concédés aux particuliers, mais achetés non plus par le gouvernement , mais par les pays d’états. Ainsi la Bretagne , par exemple, achetait chaque année un certain nombre de chevaux du Nord et de chevaux orientaux qui étaient l'épartis dans la province, chez les particuliers. J’entrerai plus loin dans le détail de cette organisation; il vous suffit de savoir maintenant (piel était le genre de chevaux qui en faisaient partie. Quant au nombre, il était considérable et montait à plus de trois mille producteurs an moment de la Révolution de 1789. De si puissants éléments devaient amener une amélioration marquée; c’est aussi ce qui eut lieu malgré la concurrence du cheval étranger. Le cheval anglais surtout commença bientôt à se faire une réputation européenne, et des essais furent tentés dès lors pour le propager en France : plusieurs chevaux anglais furent placés au haras du Pin, le -plus célèbre de tous fut Kiny-Pepin, dont il est parlé dans le traité des haras de Pichard. Le nombre des étalons français ou étrangers que possédait cet établissement en 1789 s’élevait à quatre-vingts.
Les étalons du haras de Pompadour furent d’abord au nombre. de cinq : trois espagnols, un anglais et un allemand. Plus tard, vingt-trois chevaux barbes et des chevaux polonais, d’origine orientale, y furent envoyés, ainsi que plusieurs chevaux anglais de pur sang et de demi-sang. Enfin, le haras s’enrichit encore d’un grand nombre de chevaux arabes et syriens
dont les noms sont restés en vénération dans le pays.
Le haras de Rosières remonte à l’année 1766. On y plaça d’abord trente-six étalons normands d’espèce carrossière, ainsi que des chevaux du Nord de même espèce, et quelques chevaux orientaux.
Voilà, messieurs, quels furent, jusqu’à la Révolution, les éléments fournis à l’amélioration du cheval; mais, à celte époque, l’administration des haras fut supprimée, les chevaux vendus et dispersés, et, comme d’un autre côté les grands propriétaires étaient obligés de fuir et d’abandonner leurs domaines, il en résulta la dispersion et l’anéantissement de tous les établissements publics et particuliers. D’un autre côté, les guerres continuelles de cette époque et les réquisitions forcées qui en furent la suite vinrent enlever tous les éléments de l’amélioration; il ne resta bientôt plus que les chevaux trop faibles ou trop chétifs pour porter un soldat ou traîner un canon ; les chevaux sans valeur mêmes étaient recherchés des cultivateurs, précisément à cause qu’ils ne pouvaient être employés au service public. Voici comment M. Huzard s’exprime à ce sujet:
« Les choses en étaient venues au point que les plus beaux chevaux, jadis l’orgueil du laboureur, devenaient pour lui un sujet de crainte et une cause de misère qui le forçaient, pour son propre intérêt, à s’en débarrasser à quelque prix que ce fût pour échapper au fléau de la réquisition, et à les remplacer par des individus tarés et assez défectueux pour être jugés indignes, ou plutôt incapables de faire le service des armées.
« On a vu le cultivateur, à cette époque, rejeter les animaux de choix, s’attacher de préférence à ceux de rebut, et, ne prévoyant pas le terme de ses craintes, tirer volontairement race de ces derniers pour assurer au moins ses travaux et sa fortune. On l’a vu faire saillir des poulains, faire porter des pouliches, longtemps avant que les uns et les autres eussent acquis les forces nécessaires et le développement dont ils avaient besoin. »
Cependant, messieurs, une chose digne de remarque, c’est que, malgré tant de causes de dépérissement, il se trouvait encore des personnes qui bravaient tous les inconvénients pour élever de beaux et de bons chevaux, et en voici la raison : c’est
que, la concurrence étrangère n’existant pas alors, le prix des chevaux était fort eleve. La consommation est toujours la base de la production et de l’amélioration; seulement, il ne faut pas qu’elle aille jusqu’à en sécher la source.
L’empereur Napoléon rétablit les haras en 1807 ; on les composa d’abord h la hâte de tous les débris des anciens haras ou de leurs produits qui pouvaient encore se trouver çà et là. L’Empereur donnait lui-même de ses écuries un grand nombre de chevaux arabes et syriens ramenés d’Egypte ; plusieurs chevaux espagnols furent aussi introduits à cette époque; enfin l’Allemagne y contribua aussi pour une partie, soit pour ses chevaux de carrosse, soit pour ses chevaux de race, noble. Il ne faut pas s’étonner, messieurs, de l’incohérence de ces éléments; il s’agissait d’abord de réunir les débris de la tempête, chose bien difficile, puisque Pichard écrivait à cette époque que la Normandie, qui possédait antérieurement des milliers de belles juments, n’en possédait alors qu’un cent; il disait aussi qu’il serait difficile de trouver deux étalons capa blés d’améliorer; puis les divers systèmes d’amélioration partageaient les esprits; enfin, l’utilité du gros cheval et du fort carrossier était' encore un besoin de l’époque : presque partout où l’élève du fort cheval était possible on s’y livrait avec ardeur. Le système des appareillements était alors dans toute sa force ; le cheval léger ou de selle devait être donné à la jument légère ; le cheval de carrosse, à la jument de carrosse; le cheval de trait, à la jument de trait. Et, remarquez bien, messieurs, ce système que nous blâmons maintenant était encore, à cette époque, une nécessité. Prenons garde, comme je vous l’ai déjà dit plusieurs fois, de blâmer légèrement nos devanciers; lâchons de comprendre les motifs qui les faisaient agir. On avait alors besoin de ces trois espèces de chevaux : l’état des routes, les habitudes du temps, le commerce, la guerre, tout exigeait une division marquée dans les espèces chevalines. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi, une fusion doit s’opérer dans ces trois grandes divisions : voyons comment on y procéda graduellement.
Pendant la durée de l’Empire, les choses continuèrent sur le même pied; le cheval méridional fut presque exclusivement le seul type améliorateur introduit en France. La guerre qui
existait entre la France et l’Angleterre, et aussi la répulsion de riOmpereur pour tout ce qui était anglais, ne permit l’introdin lion que d’un très-petit nombre de clievaux de cette nation. Il y a iiTènie, à cet égard, un curieux arrêté qui défend spécialement l’introduction et l’usage du cheval anglais en France. L’amélioration faisait peu de progrès à cause des remontes de la guerre et des réquisitions forcées; mais cependant la cherté des chevaux, en l’absence de la concurrence étrangère, donnait un grand essor à l’élevage, qui permettait encore de bons bénéfices dans cette industrie. On cite un grand nombre d’éleveurs qui faisaient de bonnes affaires en chevaux pendant la durée de l’Empire, et cela est d’autant plus à remarquer. que, depuis cette époque, c’est-à-dire plus de trente ans, le cheval a été une cause de ruine pour presque tous ceux qui s’en sont occupés.
A la Restauration, un grand mouvement s’opéra dans les choses chevalines ; le goût du cheval étranger, et principalement du cheval anglais, s’impatronisa rapidement parmi les gens riches : la privation que l'on avait eue si longtemps de ces chevaux gracieux, commodes, énergiques et propres tout à la fois à se monter et à s’atteler, fit que leur introduction devint une véritable fureur. D’un autre côté, les loisirs de la paix permirent d’améliorer sensiblement le système de voirie; les courses j)rirent de l’importance, et l’on commença à apprécier le cheval de sang, héritier de celte race orientale qui avait amélioré pendant dix-srqtt cents ans les races françaises, et qui reparaissait avec une conformation et des qualités plus appropriées aux besoins de l’époque. L’organisation des haras fut maintenue, quoique malheureusement elle eût à subir de temps en temps de fâcheuses modifications. Quant aux reproducteurs, ils furent encore classés sous les trois dénominations spéciales de chevaux de selle, de chevaux de carrosse et de chevaux de trait; mais bientôt le cheval de selle proprement dit se vit abandonner peu à peu pour le cheval à deux fins; on lie demanda plus au cheval de carrosse des têtes si bttsquées, ni tttte taille si élevée, et les races de trait commencèrent aussi à déchoir de leur massive corptdence. Malhenreusement ce fut alors ttne époque de transition dont l’étraitger profita : les élevettrs et le luxe tie s’enietidaietit pas; il ett résitlta que, tandis
que ceux-là continuaient à élever et h produire leurs fortes races communes, le luxe faisait venir de l’étranger tous ses chevaux. Dès lors, malgré les encouragements de toute nature donnés à l’amélioration, elle ne put faire de grands progrès; car, ainsi que je ne peux me lasser de le répéter, aucune industrie en perte ne peut faire de progrès. On reconnut donc bientôt la nécessité de modifier les races suivant les besoins du moment, et pour cela d’adopter le. système anglais. Cette opinion était juste, convenable et raisonnée; mais cependant il fallait comprendre deux choses que les hommes exclusifs ne voulaient pas apercevoir ; 1“ que le sol et la température de la plus grande partie de la France ne ressemblent nullement à ceux de l’Angleterre; 2“ que l’état d’agriculture, celui de la vicinalité, et l’organisatiun politique en diffèrent essentiellement; qu’ainsi nous ne pouvions pas adopter entièrement le système anglais, ou du moins qu’il fallait du temps pour y préparer les esprits. Quoi qu’il en soit, l’idée de ramener l’amélioration an croisement par les chevaux de sang s’impatronisa peu à peu chez tous les esprits éclairés, une modification profonde eut lieu dans tous les haras, h ce sujet, après 1850 ; un stud-book fut établi pour les produits de pur sang nés en France, les courses prirent un développement considérable, et le nombre des chevaux de pur sang augmenta d’années en années dans les établissements de l’Etat et chez les éleveurs.
Les trois haras de Rosières, Pompadour et le Pin furent consacrés uniquement à la production du cheval de sang, et les su'ccès qu’on obtint dans ce genre, particulièrement au haras du Pin, pouvaient faire concevoir l’espérance que l’on en viendrait un jour à se passer de l’étranger pour la fourniture des types légénérateurs. Mais une grande difficulté se présentait ; l’élève du cheval de pur sang ne peut se. faire qu’avec le concours d’épreuves sérieuses et comparatives. Le système des courses anglaises et l’élève du cheval de pur sang sont inséparables, l’un ne peut exister sans l’autre ; or, de deux choses finie ; ou les haras devaient vendre tous leurs produits aux turfistes pour les faire courir, ou ils devaient les faire courir eux-mêmes. Dans le premier cas, on risquait de laisser tomber en mauvaises mains des chevaux démérité; mais le second, outre de grandes dépenses, devait exciter des jalousies et des
rancunes qui ne sont jamais sans danger dans une administration (publique. Ces difficultés firent naître l’opinion que l’Etat ne devait point élever par lui-même, et, vers 1840, le haras de Rosières fut supprimé ; celui de Pompadour ne renferma plus que des juments de pur sang arabe, et celui du Piu fut réduit à dix juments pour expérience.
L’administration des haras possède en outre, comme vous le savez, des dépôts composés de diverses races et espèces de chevaux; de plus, elle donne des encouragements aux éleveurs en primant les étalons particuliers, les juments poulinières de pur sang, et en donnant des prix de course.
Maintenant, en France, il y a assez de bons types, tant du côté paternel que du côté maternel, pour avoir une bonne et prompte amélioration; d’un autre côté, il y a assez de connaissances et de bonnes doctrines pour mettre en jeu tous ces éléments; il ne manque qu’une chose, c’est la vente des produits, et, pour en arriver là, il faudrait l’anéantissement de la concurrence étrangère, qui tue le commerce français.