‹ Cours de science hippique professé à lécole des harasChapitre 15 sur 40 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

ÜES INFUIEKCES LOCALES ET DE l’aCCLIMATATION.

Messieurs, presque tous les auteurs sont d’accord sur l’influence qu’exercent le climat et la localité; à l’égard du cheval seulement, la plupart n’ont envisagé la question que sous le rapport physique, si je peux m’exprimer ainsi, c’est-à-dire qu’ils n’ont vu d’autre différence que dans les climats chauds ou froids, humides ou secs, etc., etc., dans les sols calcaires ou sablonneux, argileux ou siliceux, etc., etc.; mais ce n est pas de cette influence que je viens vous entretenir ici : nous en avons déjà parlé dans nos leçons antérieures, et le cours d’hygiène qui vous est professé vous a suffisamment développé les théories exposées par la science à ce sujet; toutefois, pour vous faire bien apprécier le nouvel ordre d’idées dans lequel je

veux vous faire entrer, je crois devoir remettre sous vos yeux un résumé très-bien fait des opinions reçues aujourd’liui sur les effets du climat. Je le prends dans le dictionnaire d’hippiatrique de M. Cardini.

« Le climat exerce une grande influence sur la forme et le naturel des animaux; il agit directement par la localité, le calorique, la lumière, l’électricité, et indirectement par les aliments, les boissons, etc. Sous le mot de localité nous comprenons le sol et l’atmosphère. Les sols varient par leur nature et la direction de leur surface. Quant à leur nature, on distingue ceux qui sont argileux, peu perméables à l’eau, généralement humides, et ceux qui sont sablonneux, calcaires ou siliceux, perméables et le plus souvent secs. Un sol argileux et horizontal offre souvent à sa surface une légère couche d’eau dans laquelle naissent, vivent et meurent des êtres organisés dont la décomposition répand des gaz malsains. Les animaux qui habitent dans une localité semblable sont faibles, mous, souvent affectés de maladies organiques ; ils ont le ventre volumineux, les pieds plats, la corne molle, peu tenace, les membres couverts de beaucoup de poils, la tête grosse. Les sols argileux étant en pente, la surface en est sèche, et ils sont moins malsains; cependant les végétaux qu’ils fournissent ne contiennent que médiocrement de principes nutritifs. L’humidité de l’air peut provenir de masses d’eau considérables, telles que la mer, les lacs, les rivières, etc.; étant alors privée d’effluves, elle est moins insalubre que celle des marécages. Comme cette dernière, elle tend à rendre la température peu variable; la chaleur et le froid n’y sont jamais très-intenses ; les animaux y vivent en bonne santé, mais ils sont grands, massifs, lymphatiques, sans énergie, leurs muscles sont mous, empâtés, leur peau épaisse, dure, avec des poils touffus, leurs crins rudes et longs. Un terrain siliceux, calcaire, est perméable, et sa surface est sèche ; il produit des plantes peu abondantes, mais nutritives ; les chevaux fins y prospèrent, mais on ne doit pas y importer de gros chevaux. En considérant le sol par son élévation et à sa direction, on a les terrains de plaine et ceux de montagne. Si les premiers sont de bonne nature et qu’il y ait assez d’humidité pour favoriser la végétation sans vicier ou altérer l’atmosphère, les grands animaux y réussissent. Sur

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les niontagnes et les coteaux, l’air est sec, vif, les piaules sont de bonne qualité, excitantes et nutritives, naais peu abondantes. Les chevaux de ces lieux, comme ceux du Limousin, de l’Auvergne, des Ardennes, sont petits, sobres, souples, agiles, adroits, foits et vigoureux; ils ont les pieds petits, la corne dure, les jambes sèches, nerveuses, les articulations larges, les saillies osseuses, bien prononcées, l’œil vif, la peau fine, les crins rares. L’amélioration de ces races ne doit être tentée qu’avec précaution. Après la localité, nous avons à dire un mot de la température. L’action du calorique s’exerce sur les plantes, sur le sol et sur les animaux ; elle est excitante, augmente la sensibilité de tous les organes et favorise la transpiration en stimulant principalement la peau. Par l’effet d’une très-forte chaleur, l’air est sec, le sol aride, les plantes peu abondantes; la surexcitation qu’éprouvent les animaux donne lieu a beaucoup de pertes au moyen de la transpiration; ceux-ci n’acquièrent jamais un grand développement; on en a l’exemple dans les chevaux des déserts de l’Afrique et dans ceux des sables de l’Arabie. Mais sous l’équateur ou ne rencontre que des chevaux de moyenne taille, lors même que les pâturages sont fertiles et le sol humide. La race anglaise, transportée dans les Indes, y dégénère; tandis qu’elle se conserve dans l’Amérique septentrionale. Un effet semblable à celui produit par une extrêim^ chaleur résulte d’un froid excessif, qui rend l’air sec et s’oppose à la végétation. Les animaux soumis à son influence sont petits, restent engourdis. La Hussie, l’Islande, possèdent de petits chevaux comme la Corse et l’Afrique. Enfin la lumière et l’électricité agissent sur les animaux à la manière des excitants; toutefois, l’action de ce dernier fluide relativement à la multiplication des quadrupèdes est encore peu connue. On est parvenu à mieux apprécier l’influence de la lumière: elle tend les animaux robustes, vigoureux, prolifiques; (piand ils sont dans un état de faiblesse et de maladie, ou très-jeunes, elle les fortifie d’une manière bien sensible: son action se confond avec celle du calorique, mais elle n’eu est pas moins différente. Parmi les preuves qu’on peut en donner, nous citerons l’exemple des végétaux, qui, dans l’obscurité, sont pâles, aqueux, inodores, insipides, quelle que soit la chaleur à laquelle ils sont exposés. Les rayons lumineux

agissoiil sur les animaux, soit directement par leur présence, soit indirectement par 1 inlluence c[u ils exercent sur les plantes. »

Pour nous, messieurs, l’objet de notre, leçon est plus métaphysique, plus abstrait, et cependant plus pratique. C’est le résultat de vieilles expériences que la science n’a pu encore définir et devant lequel l’esprit s’arrête comme devant bien d’autres secrets dont nous pouvons seulement constater les effets, mais non les causes. Vous concevez, messieurs, que je ne viens pas ici vous poser des règles fixes, des axiomes absolus, je viens seulement vous ex[>oser les faits dans toute leur simplicité, et ouvrir h votre imagination un vaste champ à parcourir.

Peut-on élever de bons chevaux dans tous les pays?

N’y a-t-il point, abstraction faite des causes physiques apparentes, des localités où les chevaux réussissent mieux que dans d’autres? Telles sont les importantes questions que nous allons étudier.

Si nous nous plaçons d’abord, messieurs, sur le grand théâtre du monde, nous verrons que de tout temps certains pays ont été renommés par leurs races chevalines, taudis que d’autres n’ont jamais, h aucune époque, eu la moindre réputation en ce genre. Ainsi, pour les races légères, la Syrie, la Thessalie, la Numidie et l’Espagne ; pour les fortes races, l’Angleterre et le nord de l’Europe ont toujours joui d’une réputation hip|)ique plus ou moins étendue, suivant que les phases de la civilisation se rapprochaient ou s’éloignaient de leur atmosphère.

Si nous reportons nos regards vers la France, nous voyons se reproduire la même anomalie. De tout temps, comme à présent, la Normandie, la Bretagne, le Poitou, le Limousin, la Navarre, ont été regardés comme le berceau des bonnes espèces chevalines de la France, et, dans ces provinces, certaines localités spéciales semblent encore y être plus spécialement propres. Ainsi la Normandie, par exemple, se divise, pour les chevaux, en quatre contrées principales. Le Merlerault, la vallée d’Ange, le Cotentin et la Hague. Il y a beaucoup d’autres localités en France dont les races sont plus ou moins appréciées, selon leur élégance et leurs qualités. Je ne

vous (loiiiie ici que des généralités dont vos études ultérieures vous feront déduire les conséquences.

Maintenant, naessieurs, les chevaux de toutes les localités que nous avons citées sont-ils remarquables par les mêmes qualités ou les mêmes conformations? Non certes, ils diffèrent tous d’une manière sensible par la taille, le poil, la conformation, le degré d’énergie et l’aspect général, et cette différence, messieurs, n’est pas seulement due à l’origine de ces chevaux; elle est due encore, et quelquefois uriquement, à l’influence de la localité. Ainsi, des individus non-seulement de la même race, mais de la même famille, transportés dans des localités différentes, y ont pris, au bout de quelques générations, tout le caractère et le genre des chevaux de cette contrée.

Toutefois, messieurs, il faut remarquer que cette assimilation est d’autant plus prompte, que la race sur laquelle on opère est moins ancienne; mais qu’au contraire, les races pures et anciennes se conservent beaucoup plus longtemps avec leur type particulier, quel que soit le changement de climat. Cependant, à la longue, la modification n’en est pas moins certaine, surtout quand les soins de l’homme ne viennent pas contrarier ceux de la nature : ainsi, abandonnez une famille de pur sang dans les prairies de la vallée d’Auge, et vous aurez au bout de quelques années de forts carrossiers se rapprochant beaucoup de la race du pays; en Limousin, la même famille fût devenue svelte, légère, énergique, comme sont les chevaux de ce pays. Il y a même, à cet égard, de curieux phénomènes h étudier; ainsi j’ai vu des poulains, qui, quoique venant de pères et mères étrangers, avaient pris beaucoup du caractère des chevaux du pays où ils étaient nés. Maintenant, messieurs, par suite de cette facilité à se modifier au gré du climat, vous concevez qu’il y a des localités à bons chevaux et d’autres à mauvais chevaux. Il y a des pays, en effet, où le cheval semble s’élever tout seul; son organisation s’y développe à plaisir; non-seulement les belles espèces s’y reproduisent, mais encore des chevaux d’espèce inférieure y donnent des produits qui leur sont supérieurs, tandis que dans d autres contrées, vous avez beau faire, tous les chevaux que vous y conduirez dégénéreront. La première génération sera encore passable, si vous avez soin d’y introduire de bons types; mais la

seconde et la troisième arriveront à une dégénéralion qui les rendra impropres à tout service: dans certains pays les chevaux s’étiolent, deviennent hauts sur les jambes, ils n’ont ni poitrine ni boyaux ; dans d’autres ils diminuent de taille et prennent de vicieuses conformations; d’autres enfin leur ôtent toute leur énergie ou toute harmonie de proportions. Je vous citerai, à l'appui de ce que j’avance, l’exemple suivant : quelqu’un de ma connaissance, qui voulait élever des chevaux dans un pays où de temps immémorial on ne se livrait pas à celte industrie et où probablement les qualités du climat ne sont pas favorables à cet animal, malgré les représentations qui lui ont été faites, a fait venir d’Angleterre, d’Allemagne et de Normandie de belles juments qu’il a données à des chevaux de pur sang et de demi-sang d’un bon choix. Eh bien, qu’est-il résulté de tout cela ? rien du tout. Tous les produits de son haras étaient enlevés, sans poitrine et presque tous tarés. J’ai vu vingt fois répéter cette expérience, et je réponds qu’elle se réalisera chaque fois qu’on voudra élever des chevaux hors des berceaux qui leur sont assignés par la nature. Je sais, messieurs, que celte opinion est traitée de préjugé par un grand nombre de personnes ; on a établi la maxime qu’on pouvait élever des chevaux partout; on a été plus loin, on a même dit qu’en le commandant d’avance on pouvait faire tel ou tel cheval donné dans la même localité. On s’est appuyé, à cet égard, sur les Anglais, qui font partout dans leur ile leurs chevaux de différentes espèces. Voyons ce qu’il y a de vrai dans cette opinion et ce qu’il y a de faux. Commençons d’abord par l’exemple de l’Angleterre. L’Angleterre, dit-on, fait des chevaux partout : la chose est vraie à peu près; mais cela tient à ce que le territoire britannique, très* restreint dans son étendue, est partout propre à l’élève du cheval ; partout l’iniluence de l’Océan qui 1 entoure y répand une égalité constante de température; partout les conditions spéciales, que nous retrouvons, du reste, dans la Normandie, favorisent et développent l’organisation du cheval; cependant les Anglais eux-mêmes ont des berceaux spéciaux, tels que le York-Shire, le Cleveland, etc., où les chevaux ont de tout temps affecté des qualités et des conformations qui les rendent propres h tous les services; tandis que ans le pays de Galles, l’Ecosse, etc., ils n’ont jamais obtenu

autant (le faveur. Mais l’aptitude de presque toute la terre anglaise à l’élève du cheval n’est pas la seule cause qui fait qu’on élève partout dans ce pays; elle tient encore aux habitudes des Anglais et aux dépenses qu’ils font pour leurs chevaux, et ceci répond à cette question : Peut-on élever de bons (’hevaux partout? Oui, absolument parlant, et voici comment:

Je n’ai parlé jusqu’à présent que des inllnences naturelles; mais, si vous élevez un cheval d’une manière artilicielle, il est possible que vous puissiez obtenir de bons résultats, sinon partout, au moins dans la plupart des localités. Si vous preniez un cheval à la naissance, que vous l’entouriez de soins spéciaux, le nourrissiez de substances choisies, — que son organisation soit développée au moyen. d’une gymnastique bien combinée, on conçoit alors que, rigoureusement parlant, l’art pourra remédier jusqu’à certain point aux inllnences de la nature L Mais alors l’élevage deviendra très-coûteux et s’éloignera des conditions dans lesquelles nous nous plaçons pratiquement et qui font l’objet de ce cours. La science de l’élève du cheval, comme la science agricole, doivent avoir pour but de connaître et de suivre les voies de la nature, afin d’obtenir tout à la fois le meilleur marché possible et la plus haute expression de perfectibilité dans les produits.

Ainsi, si vous voulez avoir de bon raisin, vous pourrez en obtenir dans tous les pays au moyen d’une serre chaude et convenablement disposée ; mais il vous coûtera fort cher; tandis que si vous choisissez un pays où le raisin soit naturellement bon, vous pourrez, au moyen d’une culture et de soins particuliers, l’amener à son goût le plus exquis sans qu’il vous en coûte beaucoup. En fait de chevaux, ne cherchons pas à violenter la nature; cherchons h la régler, à modifier ses influences dans le sens de nos besoins et de notre organisation sociale; mais prenons garde de la combattre de front, elle nous ferait payer trop chèrement une victoire que nous ne serions pas encore sûrs d’obtenir.

Maintenant, messieurs, quelles sont, me demanderez-vous, les conditions naturelles les plus propres à favoriser l’élevage du cheval? Il est impossible, comme je vous l’ai déjà fait pressentir, de donner des règles fixes à ce sujet; tout ce que l’on peut faire, c’est d’examiner avec soin les localités où se trouvent

naturellement les meilleurs chevaux, et celles qui depuis longtemps ont eu à cet égard la plus grande réputation. La nature il des propriétés cachées qui échappent à l’analyse. Ainsi, vous trouverez, des cantons parfaitement semblables à d’autres en apparence, et qui souvent n’en sont séparés que par une colline, un ruisseau ou une forêt. Ces. cantons ont même nature de sol. et d’herbage, même exposition solaire, mêmes qualités apparentes dans les eaux qui les arrosent, et cependant les mêmes races d’animaux élevées dans l’une ou dans l’autre diffèrent essentiellement dans leur organisation. Je peux vous citer à cet égard un fait très-remarquable ; les contrées du Dessin et du Cotentin, situées l’une dans le département du Calvados et l’autre dans le département de la Manche, ne sont séparées que par la rivière de Yire. Au premier abord tout y semble pareil, le sol, les herbages, les habitudes du pays; l’élève du bétail forme dans l’une comme dans l’autre la principale richesse des habitants; mais, une chose bien remarquable, c’est que presque tous les habitants du Dessin vont acheter leurs jeunes veaux et leurs jeunes génisses dans le Cotentin, préférant de beaucoup, quoique ce soit la même race, les élèves de ce pays à ceux qui naissent chez eux. Aussi le Cotentin tait naître, le Dessin élève et la vallée d’Auge engraisse. On peut croire au premier abord que c’est là seulement le, résultat de vieilles habitudes agricoles; mais il y a autre chose, il y a, dans les pays reconnus pour faire bien naître, des conditions particulières et qui font que l’animal réussit mieux là qu'ailleurs. On ne peut pas plus faire de chevaux partout qu’on ne peut faire devin partout; tel vignoble en produit d’excellent, tandis que le vignoble voisin ne produit qu’une aigre piquette. Quelle en est la raison physique? on l’ignore, et 011 ignorera longtemps encore, je crois, pourquoi tel pays produit mieux qu’un autre.

Les contrées propres à faire naître soit le bétail, soit la race chevaline, sont très-nombreuses en France, et, jusTpi’à présent, on ne les a pas assez étudiées. On s’est imaginé, comme je vous l’ai dit, que c’était une habitude commerciale; d’autres ont pensé que cela tenait au pays de pâturages, et cette opinion avait bien une apparence de raison ; mais les herbages n’y sont pour rien, et la preuve, c’est qu’une foule de localités

où se trouvent de très-bons herbages ne sont point du tout renommées pour faire bien naître, et d’autres, au contraire, où il n’y en a pas un pouce, sont d’excellents berceaux de production. Je pourrais vous citer, par exemple, les contrées du Limousin où l’on produit les chevaux les plus renommés et qui ne sont point des pays d’herbages. Je peux citer encore le littoral du Nord, de la Bretagne, et particulièrement le Léon. Ce pays ne possède pas un seul herbage, tout est livré à la culture, et les chevaux sont élevés à l’écurie, les bestiaux à l’étable; ils sont nourris de panais et des produits des prairies artificielles, et cependant il n’y a peut-être pas un pays au monde plus favorable à la production animale que le Léon : beauté des formes, harmonie des proportions, grand développement d’organisation, le Léon offre, comme le Cotentin, toutes les conditions désirables pour les pays qui font naître. C’est donc ailleurs qu’il faut chercher le secret des qualités nécessaires aux pays qui font naître. Sans vouloir ici faire de la vaine théorie ou de la science prétentieuse, sans prétendre vous donner à cet égard une parfaite solution, je crois, messieurs, que l’on peut dire, en général, que les pays qui font bien naître doivent cet avantage à la douceur et surtout à l’égalité de la température. Aitisi, les pays situés au bord de la mer, où l’on jouit ordinairement d’une température égale quand ils sont entourés de montagnes, de forêts, ou qu’ils offrent des vallons parfaitement abrités des grandes lignes de vent, sont en général les plus favorables à la naissance des animaux. Ces conditions se trouvent principalement dans le Léon, dans le Cotentin, le Poitou, la plaine de Tarbes. D’autres contrées, comme le Merlerault, le Limousin, etc., se trouvent dans des vallons abrités de tous côtés par des montagnes et des forêts, f^e Merlerault, sous ce rapport, a une position toute spéciale : situé entre les forêts de Goufferne, d’Ecouves, d’Alençon, de Bellesme, de Beno, du Perche, de Moulins et de Saint-Evron, qui lui font une vaste ceinture, il jouit d’une température douce et égale que l’on ne trouve point dans les contrées voisines.

On ne fait pas assez attention, messieurs, à l’importance de prémunir les animaux, surtout dans leur jeune âge, contre toutes les intempéries des saisons et surtout contre Pair aride

et froid; en leur évitant ces intempéries, nous ne faisons que remplir le vœu de la nature. En effet, les oiseaux sauvages émigrent chaque année pour des climats plus doux; les hôtes des forêts cherchent des abris contre le froid ou la chaleur dans leurs autres et dans leurs bauges ; les poissons mêmes fuient les mers refroidies, et les moutons, dans les pâturages, vont chercher des abris sous les halliers et les haies.

Souvent, messieurs, on trouve dans les campagnes et chez les plus simples cultivateurs des enseignements utiles et qu’il est bon de mettre à profit; c’est ainsi que j’ai vu dans un pays de montagnes, où l’air était vif et froid, où généralement on n’élevait pas de bons chevaux, un éleveur dont les poulains avaient toujours mieux réussi que ceux de ses voisins; leur poil était luisant, leur conformation régulière, leur développement prompt et leur organisation saine et robuste. Savez-vous quel était son secret? Les poulinières étaient rentrées la nuit dans l’étable à bœufs, et les poulains naissaient et passaient les premiers mois de leur existence dans une atmosphère chaude et égale qui favorisait singulièrement leur développement. Je ne vous cite pas cela comme un exemple à suivre, mais comme un fait à l’appui de l’opinion que l’influence d’une douce et égale température agit puissamment sur l’organisation des jeunes animaux.

Vitruve nous apprend que les Romains recherchaient pour leurs écuries l’exposition la plus égale.

« C’est la température moyenne, dit Groznier, qui est la plus favorable au développement des quadrupèdes domestiques; assez stimulés sans être cependant épuisés, ils acquièrent tout leur volume soumis à une chaleur et une humidité moyennes; ils trouvent des aliments abondants. Les bœufs les plus gros, les plus grands chevaux, les moutons les plus élevés, se trouvent dans les parties tempérées de l’Europe. Eu Allemagne, en Flandre, dans la Russie méridionale, etc., la température moyenne, sans froid rigoureux ni chaleur excessive, permet de remplacer les étables par des parcs, par des hangars, ce qui est favorable à la santé de tous les animaux et à la production des laines élastiques et soyeuses. »

Gomme vous le voyez, messieurs, Groznier parle ici en général; mais du général nous pouvons conclure au particulier et

y trouver un appui pour notre opinion, que non-seulemeit certaines vastes contrées du monde sont plus favorables à l'élève du cheval que d’autres, mais encore que dans ces contrées il se trouve des localités spéciales où les chevaux naissent plus beaux, plus forts, mieux constitués que dans d’autres; que, par suite, il vaut mieux s’attacher à faire naître des chevaux dans ces localités que dans celles où ils naissent chétifs et rabougris; qu’ainsi nous reconnaîtrons en France des berceaux de chevaux qui mériteront toute notre attention comme officiers des haras ou comme éleveurs. Nous reviendrons sur ce sujet dans une prochaine leçon, où je vous parlerai des pays qui font naître, des pays qui élèvent et font naître tout à la ois.

Ce serait une étude curieuse, messieurs, que celle qui consisterait à rechercher tous les pays renommés pour faire bien naître (je me sers de cette expression peu correcte, mais elle rend bien ma pensée); ce serait, dis-je, une curieuse étude que celle des principaux'caractères de ces contrées et des causes de cette faculté puissante qu’elles doivent à des circonstances inconnues. Du reste, ce qui est plus remarquable encore, c’est que cette influence de la localité s’exerce principalement sur le jeune animal depnis sa naissance jusqu’à l’âge de six mois ou un an environ; après cette époque, on peut à peu près sans danger le transporter ailleurs, non pas qu’il n’ait à subir des modifications par suite du nouveau climat qu’il habitera, mais parce que son premier développement, favorisé par une douce influence, lui aura donné des prédispositions d’une solide conformation, d’un bon tempérament, et des directions articulaires qui doivent faire la base principale de ses aptitudes.

Les réflexions qui précèdent nous conduisent naturellement à traiter ici la question d’acclimatation. Comme cette question touche aux points les plus importants de la science hippique, je crois utile d’en exposer les bases. Et d’abord, messieurs, qu’entend-on par acclimatation ou acclimatement? Ces expressions, comme beaucoup d’autres, appliquées aux études naturelles, ont été plutôt jusqu’ici du domaine de la pratique et de la technologie que de la science proprement dite ; elles ont été l’objet d’analyses peu satisfaisantes et d’une grande divergence d’opinions.

Il faut retourner aux principes.

L’acclimatation est l’accoutumance à la température et aux effets d’un climat différent de celui dans lequel l’animal est né, a été élevé ou liabitait précédemment.

Les effets en sont d’autant plus sensibles, que ces climats diffèrent plus entre eux.

L'accoutumance à un climat différent a lieu de deux façons: sur l’individu et sur la race.

L’acclimatation chez l’individu n’affecte généralement que la santé; chez la race, elle affecte la conformation et l’organisation.

Les soins de l’homme peuvent favoriser, activer, modifier ou retarder les effets de l’acclimatation, soit dans l’individu, soit dans la race.

Tant qu’un cheval reste soumis en quoi que ce soit aux influences artificielles, on peut dire, à la rigueur, qu’il n’est pas complètement acclimaté. Le cheval livré aux seules influences naturelles, le cheval sauvage, par exemple, est le dernier terme de l’acclimatation.

Vous voyez, messieurs, par la simplicité de ces proportions, qu’il nous sera facile de dissiper les contradictions que quelques auteurs ont accumulées sur cette question. Les uns ont confondu l’acclimatation avec la dégénération ; ils ont pensé que le changement de climat constituait une altération des facultés de l’animal, un appauvrissement du sang, une dégradation de son organisation primitive. D’autres en ont presque fait le synonyme d’amélioration, ou tout au moins ils ont émis l’opinion que certaines races de chevaux avaient le privilège de résister aux effets de l’acclimatation par leur vitalité primitive, de façon à transporter dans un climat sans modification leurs qualités natives.

C’était, dans l’un comme dans l’autre cas, rétrécir le, cercle et donner un faux jour aux faits.

Essayons, messieurs, d’exposer et d’apprécier les phénomènes de l’acclimatation d’une utilité pratique.

Je suppose un cheval oriental transporté dans les contrées humides du Nord; il trouvera non-seulement un climat différent, mais une nourriture, des soins, des habitudes qui n’auront aucun rapport avec ceux du pays qu’il a quitté. Il faut

qu’il s’habitue peu à peu à ces changemeuts ; s’ils sont trop brusques, il peut s’ensuivre un ébranlement dans l’économie animale qui aille jusqu’à la maladie ou même la mort. Si, au contraire, ils sont gradués avec intelligence, si une nourriture appropriée, des soins bien entendus, une écurie chaude, des couvertures moelleuses, lui adoucissent les premières difficultés de l’acclimatation, celle-ci sera presque toujours sans danger, et ses effets nuisibles seront de courte durée.

L’influence maladive déterminée par le travail de l’acclimatation se fait sentir non-seulement sur la santé générale, mais encore sur les fonctions intimes du sujet; ainsi l’infécondité chez les étalons et les cavales peut être la suite des effets de l’acclimatation. On a remarqué que le cheval du Midi, en raison de sa force vitale, est celui qui s’acclimate le mieux dans les diverses contrées où il est transplanté. On voit les chevaux arabes dans les latitudes de la Russie, de la Pologne et même de la Norwége, qui conservent complètement leurs facultés, soit au service, soit à la reproduction.

L’acclimatation de l’individu influe, comme nous l’avons dit, principalement sur l’équilibre de ses fonctions vitales; cependant, selon l’àge du sujet, elle peut influer aussi sur son organisation, et, jusqu’à certain point, sur sa conformation. C’est une remarque que tout le monde peut faire sur les jeunes poulains transportés des climats froids dans des climats chauds et vice versa. Si, au contraire, le cheval méridional, au lieu d’être conduit dans le Nord, est conduit dans un pays tempéré, les effets de l’acclimatation seront moins profonds et moins redoutables. Enfin, s’il est conduit dans une latitude égale à celle qu’il a quittée, il y aura encore lieu au travail d’acclimatation, mais il se fera sans secousses, sans inconvénients, et pourra même devenir une cause de perfectionnement pour l’individu, si le milieu dans lequel il est transporté convient mieux au complet développement des facultés nécessaires à l’organisation d’un bon cheval.

Prenons maintenant un autre exemple : supposons un cheval du Nord transporté dans le Midi, nous remarquerons, en sens contraire, les mêmes phénomènes; l’effet de l’acclimatation se fera sentir sans différences appréciables dans la conformation, si l’animal a acquis tout sou développement; mais, s’il

est transporté jeune, il s’ensuivra pour lui non-seulement un tempérament plus sec et plus nerveux, mais encore moins de développement musculaire. Du reste, si le pays est sain, il conservera ses qualités natives et pourra même en acquérir de nouvelles; de même que, si le pays est défavorable, il tombera dans le marasme et la caducité précoce. C’est ce que Ton remarque souvent chez les chevaux du Nord transportés aux Antilles, dans les Indes ou dans l’Amérique du Sud.

Le cheval est un des animaux qui s’acclimatent le mieux et le plus facilement sous toutes les latitudes. Le mouton du Nord se dépouille de sa laine dans les pays méridionaux, tandis que le chameau, habitué aux chaudes régions, perd toutes ses facultés dans les pays septentrionaux. Le cheval, au contraire, rend presque partout de bons services, après toutefois que la crise d’acclimatement est passée et que son tempérament a repris son niveau.

Toutefois, messieurs, n’allons pas conclure de ce qui précède que la nature abandonne ainsi totalement ses droits; rarement, quand les climats sont différents, 1 acclimatation est complète; on remarque toujours des phénomènes qui indiquent chez l’individu l’absence d’indigénat, soit dans les diverse^ phases de sa vie, soit dans les brusques changements des saisons. Il y aurait cà cet égard de grandes et curieuses questions physiologistes à soulever, mais qui sortiraient du cadre pratique que nous nous sommes imposé.

L’acclimatation de la race dpcoule de celle de l’individu; mais ses conséquences sont d’une nature différente. En effet, ainsi que nous l’avons dit plus haut, l’acclimatation chez l’individu n’affecte ordinairement que la santé et peu ou point la conformation; chez la race, elle affecte l’organisation et la conformation; car c’est une loi constante de la nature que tous les animaux, quelque soit leur berceau, reviennent toujours, par la suite des générations, au type du pays dans lequel ils sont transportés.

Je n’ai point besoin de vous rappeler à cet égard, messieurs, ce que je vous ai dit en commençant de l’imité de la création de la race chevaline; mais, sans remonter si loin, nous voyons sans cesse autour de nous les effets de cette assimilation de la race avec le milieu dans lequel elle est transpor-

tée, assimilation d’autant plus prompte, comme je vous l’id dit, que le cheval est livré aux seules influences naturelles, et d’autant plus lente, par conséquent, que les circonstances artificielles viendront arrêter l’action de la nature. Ainsi, pour en arriver au fait principal qui peut nous offrir les notions les plus sérieuses et les plus utiles sur la question qui nous occupe, la formation de la race anglaise de pur sang. — Vous remarquerez la confirmation de tout ce que nous avons avancé. — Voilà un cheval qui a pour origine l’Orient, et qui a conservé de son illustre berceau les qualités et la grâce ; il s’est perfectionné, si l’on veut, relativement aux besoins de la civilisation européenne; mais il a pris la taille, la couleur, le tempérament, la corpulence des races du pays dans lequel il est élevé; il s’est assimilé avec la grande famille des destriers du moyen âge, et si cette assimilation n’est pas complète, c’est que des soins infinis, journaliers, minutieux, viennent à chaque instant combattre les mauvais effets d’un climat froid et humide, qui peu à peu éteindrait le feu que cette race a conservé des jours de son berceau.

Toutefois, en sera-t-il toujours de même par la suite des siècles; le soin avec lequel la pureté du sang est maintenue dans chaque famille, ces épreuves qui déterminent le choix des sujets de reproduction, l’attention qui préside à l’élevage et à l’entretien de la race, pourront-ils suffisamment combattre l’influence de la nature? Nous ne le pensons pas, messieurs, quoique cette opinion ait été émise par quelques auteurs. Ils ont avancé que le cheval de sang, transporté dans un climat défavorable, pouvait s’y habituer, s’y acclimater sans aucune trace de dégénérescence, pourvu que les soins constants fussent opposés aux influences qui renlourent. Nous serions de cet avis si l’action de l’homme pouvait s’exercer sans cesse, sans interruption, d’individu à d’individu, de génération à génération; mais on conçoit qu’il ne peut en être ainsi; il est impossible que la nature ne reprenne peu a peu ses droits et ne laisse ça et là les stigmates de son pouvoir. Il n y a pas cent cinquante ans que la race de pur sang anglaise est définitivement formée; peut-on dire qu’elle n’a pas déjà perdu de son caractère oriental? Et depuis cinquante ans seulement que des portraits fidèles nous ont été transmis des plus célèbres

coureurs de la Grande-Bretagne, ne remarque-t-on pas une tendance de plus en plus marquée à s écarter de 1 aspect pri-

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Voyous, p3r 6X6iupl6> d^iis les haras do la Prusse, de 1 Au-

triche, de la Hongrie, ces chevaux qui, eux aussi, remontent directement et sans mélange h la race orientale : n’ont-ils pas pris la force, l'aspect, la taille du cheval des contrées tempérées, les plus propres, comme nous l’avons dit, au grand développement de la race chevaline ? Si la race noble allemande diffère de la race anglaise, c’est que les soins et les accouplements on été différents- la question du sang a prévalu uniquement dans ces établissements. Les épreuves et le travail n’ont point été pris pour bases dans la propagation; aussi le cheval allemand est-il gracieux, brillant, mais grêle de membres et dépourvu des longueurs articulaires et de cette puissance de vitalité et d’organisation qui fera éternellement le mérite de la race pure anglaise, entretenue au moyen des courses.

Qui peut dire ce que seront dans mille ans, par exemple, les familles de pur sang dont aucune goutte de sang oriental n’aurait réchauffé les veines? Qui peut dire ce que sera devenue la race allemande?

Dans certaines contrées, et principalement dans certaines petites îles exposées aux vents arides de la mer, les chevaux sont arrivés à une dégénérescence telle, que la taille atteint à peine celle d’un chien de forte espèce. C’est en vain que des croisements ont été tentés, que même des importations d’étalons et de cavales de fortes tailles y ont été faites; au bout de quelques générations les descendants sont revenus à la petitesse indigène, et ont repris tout l’aspect des chevaux du pays.

Vous savez aussi, messieurs, que l’on a cherché en vain, maintes fois, à transporter les fortes races de trait dans les pays méridionaux. Les essais dans ce genre ont tous échoué, et cela devait être. Dans ce cas l’acclimatation a produit une véritable dégénération ; la race n’a pu acquérir les qualités de vigueur, d’énergie et d’organisme des races méridionales; tandis qu’elle a perdu la force, la corpulence, le gros des races occidentales.

Nous pourrions nous étendre longuement sur cette question ; mais en voilh assez pour vous faire comprendre le sens

pratique que nous y attachons. Ce que nous pourrions ajouter rentrerait dans le domaine du physiologiste ou de rhistorieii des choses naturelles. Il nous suffit d’ailleurs d’établir par de nouvelles preuves qu’il est inutile et souvent nuisible de chercher à violenter la nature, puisque, en la réglant, en la guidant seulement, elle peut satisfaire à tous nos besoins ; qu’importe qu’une race puisse se transporter dans un climat autre que celui qui lui a donné naissance et s’y perpétuer à l’infini, ou qu’il faille, au moyen de croisements souvent répétés, arriver au but que l’on se propose : pour nous la question d’acclimatation doit se résumer dans l’assimilation de l’individu ou de la race avec les circonstances dans lesquelles on les place, de sorte qu’aucun état maladif ne puisse résulter pour eux de leur changement de climat, et qu’on puisse les amener à répondre h tous les besoins, à tous les services, à toutes les aptitudes du temps et du pays.

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