‹ Cours de science hippique professé à lécole des harasChapitre 27 sur 40 · HIPPIQUE DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

HIPPIQUE DE LA FRANCE

L’élevage des chevaux pour le commerce est le but de nos efforts et la base de la science du cheval. Le cheval ne doit pas être un objet de caprice et de mode, comme on le croit trop communément; les éleveurs ne doivent avoir qu’un mobile, celui de vendre leurs chevaux. C’est un grand malheur en pratique, c’est une idée funeste et qui a perdu un grand nombre d’éleveurs, de dire: J’élèverai un joli cheval, un cheval de telle ou telle taille, un cheval de tel ou tel genre. Quand on élève, on ne doit dire qu’une chose : J’élèverai dans le genre qui se vend; j’élèverai bien et je vendrai cher. C’est triste de rabaisser la science équestre, cette science des esprits élevés et des hommes de cœur, à une question d’argent; mais cependant tout est là. Combien ce poulain vaudra-t-il? Combien vendrai-je ce jeune cheval? telles sont les questions que doivent se faire les éleveurs.

L’ancien élevage, en France, n’avait pas le même mobile; chacun élevait pour soi. Nous avons vu, dans diverses parties de ce cours, quelle importance les éleveurs du moyen-âge menaient à l’élevage du cheval, dont le service

leur était si nécessaire, et sur lequel reposaient leur vie, leur fortune, leur gloire. Nous avons peu de documents certains sur la manière dont les clievaux étaient élevés à cette époque. Cependant, tout nous porte à croire qu’ils recevaient les soins les plus judicieux , et que, malgré l’ignorance et les préjugés de ces époques, un grand nombre des bonnes pratiques usitées maintenant en Angleterre pour l’élève du cheval viennent du moyen-âge.

En disant que chacun élevait pour soi, je ne veuxpas dire par là que tout commerce était inusité en fait de chevaux; de tout temps il y eu des contrées plus ou moins renommées pour l’élevage du cheval , et à cette époque un destrier normand, un robuste frison, un rapide navarrais étaient particulièrement recherchés des amateurs. C’étaient ordinairement les juifs qui étaient les entremetteurs de ces sortes d’affaires; ils parcouraient les pays où la convenance du sol et du climat, les habitudes séculaires ou d’autres conditions spéciales favorisaient l’élève du cheval ; ils achetaient aux possesseurs le superflu de leurs, écuries, et parcouraient les villes et les châteaux, offrant leur marchandise aux chalands. Les pays d’herbages étaient principalement ceux où l’on élevait le plus de chevaux; la nourriture à l’écurie pour la poulinière et son poulain n’est convenable qu’avec le secours des prairies artificielles, et la culture de ces prairies était inconnue en France il y a deux cents ans; et puis l’herbage entraîne moins de frais et surtout moins de soin. Dans les montagnes du Jura, dans les prairies qu’arrose la Meuse, dans le Boulonnais et le Calaisis, dans toute la Normandie et une partie de la Bretagne, dans les marais du Poitou, les vallons du Limousin ou de la Navarre, les juments étaient livrées à l’abandon et presque à l’état demi-sauvage; on ne les rentrait jamais; elles mettaient bas dans les herbages, et leur poulain se nourrissait avec elles, souffrant les mêmes privations quand l’herbe était sèche et rare, et jouissant de la même abondance des printemps et dans les moments favorables de l’année. Vous

concevez, messieurs, combien cette manière d’élever devait entraîner de pertes; les accidents, les maladies décimaient la population chevaline, mais ceux qui résistaient étaient ordinairement doués d’un bon et énergique tempérament; les jeunes chevaux n’étaient mis en service que fort tard; on les dressait vers l’âge de trois et quatre ans, et ce n’était que vers l’âge de six à sept qu’ils étaient appelés à un service actif. Chaque pays avait plusieurs fois par an des foires renommées où l’on conduisait un nombre considérable de jeunes chevaux sortant des herbages, sans aucun dressage, et que les marchands vendaient tout neufs aux consommateurs, qui se chargeaient eux-mêmes de les façonner à leur guise, car le dressage du cheval était autrefois le passetemps ordinaire de la jeunesse française. Il n’y avait pas de maison un peu considérable qui n’eût son écuyer ou son piqueur, et c’était un point capital de l’éducation de tout homme riche d’être en état de dresser et de soigner un cheval pour tous les services. La chose était même poussée si loin qu’on rejetait tout cheval apprivoisé; plus le cheval était neuf et indocile, et plus il était estimé. Ce préjugé, qui n’en était pas un à cette époque, est devenu préjudiciable aux achats des bons chevaux en se prolongeant outre mesure. Nous voyons encore tous les jours des acheteurs demander un cheval neuf, un cheval qui n’ait rien fait, et prétendre quetout cheval monté est un cheval refait. Il suit de là que les chevaux neufs brisent leurs voitures et leur cassent le cou, et qu’ils se rejettent sur les chevaux étrangers; il suit de là aussi que les éleveurs craignent de dresser leurs chevaux, parce qu’ils savent qu’ils n’en tireront pas meilleur parti pour cela. Je passe légèrement, messieurs, sur cette revue des temps anciens , qui nous offre peu d’utilité pratique, et j’arrive à l’état actuel de l’élevage en France. Nous avons vu que jadis l’élevage du cheval n’avait lieu en grand quedansles pays d’herbages. Maintenant il en estautrement; il y a des pays où la culture des plantes fourragères s’est développée à un tel point que l’élève du bétail, qui n’y

rtait (jiie secondaire, y a pris une grande extension; plusieurs contrées, comme le littoral de laBretagne, une partie du nord de la France, la plaine de Caen, le Perche, le Boulonnais, etc., nourrissent maintenant un nombre considérable de chevaux, et particulièrement un grand nombre de poulinières. Nous y reviendrons plus loin ; mais ce que nous vouions vous faire observer, c’est que cet état de choses est plus généralement appliqué, comme vous îivez pu le voir par le nom des contrées que je vous ai signalées, aux fortes races destinées au tirage, et dont le travail paye en tout temps une partie ou même la totalité delà nourriture, tandis que le libre parcours est plus spécialement appliqué aux races de luxe, dont la mère n’est ordinairement livrée à aucun travail.

Ainsi, messieurs, deux principales divisions se font remarquer dans l’élevage du' cheval, celle des pays de prairies ou de libre parcours, et celle des pays de culture ou de stabulation. Les pays d’herbages convenaient aux habitudes anciennes; elles demandent moins de soin; le cheval est élevé plus près de la nature; il jouit à la fois du grand air, de la liberté et d’une nourriture abondante et choisie par lui-même. Aussi, c’est le meilleur système de tous lorsqu’il est appliqué avec intelligence et qu’on ne laisse pas le cheval trop^ à lui-même; mais il est coûteux et le devient chaque jour davantage eu égard au prix de vente des chevaux. Ce mode no pourra bientôt plus être appliqué que pour les races supérieures, et particulièrement la race de pur sang, qui réclame pour elle toute la perfection de l’élevage. En effet, si cet élevage persiste dans la Normandie où il est encore en pleine vigueur, cela tient à l’usage où l’on est dans cette ancienne province de mettre dans chaque herbage un cheval par un certain nombre de bœufs ou de vaches, cardés qu’il faut consacrer un herbage à la nourriture d’un cheval, le prix en devient beaucoup trop élevé. Cet usage est la cause de la conservation des belles poulinières que possède encore la Norman-

die; sans lui, il. y a longtemps que les déceptions du comincrce du cheval auraient fait renoncer à cette industrie; mais, tant qu’il subsistera, la race des belles poulinières normandes se conservera, car en définitive il ne coûte pas plus de nourrir un bon cheval qu’un mauvais, et c’est d’ailleurs un sentiment d’amour-propre qui passe de génération en génération que de conserver dans ces féconds herbages quelques-unes de ces belles poulinières qui en font l’ornement depuis mille ans.

L’élevage à herbage est, nous l’avons dit, le plus parfait qui se puisse, mais il faut qu’il soit accompagné de soins infinis : ainsi la poulinière ne doit pas être trop abandonnée à elle-même; il faut lui ménager des abris ou pratiquer de vastes hangars où elle puisse s’abriter pendant les temps trop pluvieux ou trop chauds; elle doit avoir sa ration d’avoine et être soigneusement maniée et adoucie, pour transmettre à sa descendance la d.ouceur et les aptitudes au service. Or, tous ces soins ne sont pas habituellement donnés à la jument dans le système de libre parcours, voilà ordinairement comme les choses se passent : la jument est, comme nous l’avons dit, mise à l’herbe avec un certain nombre de bœufs ou do vaches ; elle reste exposée à toutes les intempéries des saisons; elle n’est jamais approchée que le jour où on la prend pour la conduire à l’étalon; aussi est-on souvent plusieurs heures avant de pouvoir s’en emparer. L’été, elle supporte la chaleur et la piqûre des mouches; l’hiver, le froid, la neige et la disette. Aussi, à la fin de l’hiver, elle est d’une maigreur entière, couverte de lentes et souffreteuse. Quelquefois, et surtout depuis quelques années, les juments sont bien rentrées l’hiver, mais alors on les attache au râtelier, dans une écurie trop chaude, sans leur faire prendre le moindre exercice; on les nourrit de mauvais foin, et mieux vaudrait encore pour elles l’ancien usage de les laisser aux champs pendant l’hiver . Le printemps arrivé, soit que la poulinière ait pâti dans l’herbage ou sur la litière, elle se jette avec fureur sur

l’herbe abondante et trop savoureuse qui pousse avec vigueur à cette époque; aussi est-elle sujette aux coups de sang et aux maladies inllammatoires. Dans le Cotentin , dans le Merlerault, partout on y remédie en faisant de fortes saignées, non-seulement au printemps, mais à tout changement d’herbage ou de saison; il résulte de là une décomposition du sang, qui ne contribue pas peu à la dégénération de l’espèce; d’un autre côté, les juments qui connaissent à peine l’homme, qui ne sont livrées à aucun travail, ne peuvent faire naître que des poulains sauvages et inaptes au service, surtout lorsque cet état de choses se continue de génération en génération.

L’élevage à l’herbage est pratiqué en Angleterre, mais il a subi toutes les modifications que l’expérience, la science et l’économie ont indiquées; il n’a lieu que quelques mois de l’année et concurremment avec l’élevage a l’écurie ; c est ainsi seulement qu’il peut .avoir les plus grands avantages, et s’appliquer dans presque tous les pays aux diverses especes de chevaux.

L’élevage à l’écurie, pratiqué principalement, comme je vous l’ai dit, pour les races de tirage, est moderne et prend tous le? jours de l’extension; le cheval est exempt des maladies occasionnées par l’intempérie des saisons et ne perd rien de sa nourriture; son fumier devient un produit précieux, et il peut, à toute heure, être employé au travail pour tout service. Cette coutume est adoptée maintenant, principalement pour les espèces de trait, dans une grande partie du nord de la France, sur le littoral de la Bretagne,^ dans les plaines de la Beauce, de Caen, de laBres.se, et en général

dans tous les pays de culture.

La jument poulinière est nourrie au sec l’hiver, et au trèfle ou au sainfoin pendant l’été. Le poulain iiaît à 1 écurie et reçoit tous les soins dont il a besoin; mais l’inconvénient de cet élevage est que souvent la paresse ou les préjugés empêchent de donner assez d’air et de mouvement aux chevaux. Lorsqu’on n’a pas besoin d’eux pour le travail, on les laisse.

à l’écurie, en n’ayant d'autre soin d’eux que de leur donner à manger. Ainsi, si, dans le système du libre parcours, nous avons à nous plaindre de trop de liberté, dans le système de stabulation, nous avons à nous plaindre de trop d’esclavage: on voit des juments et des poulains attachés continuellement à la crèche, sans sortir pendant un mois, que dis-je? pendant des années entières. J’ai vu, messieurs, un poulain entrer jeune dans une petite étable, et qui n’en sortit qu’au bout de deux ans; on fut obligé d’abattre le haut de la porte pour le laisser passer : comme la belette de la fable, il était entré petit et ne pouvait plus sortir. Des faits aussi déplorables sont rares, je le sais, mais il s’en voit chaque jour de presque aussi révoltants. Aussi, messieurs, pour nous résumer, je vous répéterai ce que je viens devons dire il n’y a qu un instant, cestcpie quelles que soient les habitudes du pays, quel que soit le système que l’on adopte dans l’élevage du cheval, le mieux est de mêler les deux systèmes en ce qu’ils ont de bon comme nourriture, grand air, exercice, travail, soins de tous les instants; voilà ce qu’il faut pour élever un cheval. En un mot, il faut, dans les deux systèmes, retrancher les inconvénients et adopter tout ce qui peut venir en aide à la perfection du cheval, sans augmenter toutefois la dépense au-dessus de la vente probable.

Maintenant que nous avons envisagé l’élève du cheval dans ses deux grandes divisions par rapport à la jument poulinière, nous allons voir comment s’élève le jeune cheval. Pour cela, nous diviserons les éleveurs en trois classes :

Les éleveurs qui font naître;

Les éleveurs qui nourrissent;

Et les éleveurs qui font naître et qui nourrissent tout à la fois.

DES ÉMCVEUnS yui font naître.

Soit que l’on adopte le système de la stabulation ou celui de l’herbage, il est d’usage dans tous les pays de grande production, tels que la Bretagne, la Normandie, le Boulonnais, les départements du Nord, la Franche-Comté, etc., de partager l’élevage du poulain on deux phases, dont l’une comprend la naissance et l’autre l’éducation, jusqu’à la vente pour le service. Souvent même la première vente est suivie de plusieurs autres, et il n’est pas rare, dans certains pays, de voir des poulains vendus trois et quatre fois avant d’être amenés à l’état de cheval de service. Je dois, messieurs, arrêter votre attention sur cet usage fort ancien d’ailleurs, comme nous le voyons par les foires h. poulains, dont l’origine se perd dans le passé. On a émis diverses opinions sur cette coutume, qui a été blâmée par les uns et louée par les autres. Nous devons rechercher, pour asseoir notre jugement, s’il y a avantage pour l’éleveur au point de vue du bénéfice, puis au point de vue de la qualité du cheval. Quant au bénéfice, il ne peut faire l’objet d’aucun doute; d’abord cet usage est trop constant, trop général, pour ne pas être basé sur la certitude d’un gain quelconque, il est facile do concevoir en effet que les habitudes des éleveurs et des nourrisseurs ne sont plus les mêmes : les uns fontleurs labours et leurs travaux avec les poulinières; d’autres, comme nous l’avons vu, ont ces poulinières dans des herbages, mais dans l’un comme dans l’autre cas, on conçoit qu’il est difficile et onéreux que l’élevage marche sur la même ligne. Dans les races dislinguées où l’on peut faire plus do sacrifices, la chose peut encore avoir lieu , comme nous le verrons plus loin; mais dans les races de service et surtout dans les races de trait, la séparation est indispensable lorsque les mères sont livi’ées au travail, on ne peut assujettir les poulains aux mêmes aptitudes, les services ne sont plus les mêmes, les fardeaux doivent être différemment répartis ainsi que les heures du travail. Lors-

que les mères sont dans les herbages , on ne peut faire paître à côté d’elles des poulains entiers, et le cheval hongre peut même faire avorter les juments pleines, ou les entretenir continuellement en feu; d’un autre coté, le bénéfice de I éleveur est si peu considérable en fait de chevaux, qu il doit courir les chances les moins longues possibles. Or, conçoiton tous les hasards qu’il faut mettre bout à bout pour amener un cheval à l’âge de quatre ans : il faut d’abord que la mère retienne, puis qu’elle mette bas favorablement, que le poulain passe sain et sauf les premiers jours de la naissance et le sevrage, qu’il grandisse et se développe à l’abri des maladies, des accidents, des épizooties. Calculez toutes les chances en les multipliant par le nombre de chevaux, souvent considérable, qu’entraîne un faire valoir, et vous arriverez à conclure qu’un éleveur, dans ces conditions, suspendrait à chaque instant la ruine sur sa tête.

L’éleveur, qui fait naître seulement, a son compte de juments nécessaire pour la somme de forces qu’il emploie, ou pour la grandeur des herbages dont il peut disposer; ses juments lui rapportent un nombre de poulains caculé à la moitié du nombre des mères; ainsi, une exploitation qui entretient dix juments ou un herbage de dix poulinières, doit fournir à la vente au moins cinq poulains par an. Ces poulains s’élèvent avec peu de dépense, à côté de la mère, jusqu’à six mois, époque du sevrage, et ils se vendent soit aux éleveurs qui viennent les chercher directement dans les fermes, soit dans les foires de poulains qui existent vers l’automne dans certaines contrées. De cette façon, le bénéfice de l’éleveur est tout clair, il n’a pas à s’occuper de l’avenir de son poulain, ni du' dressage, ni des accidents qu’entraîne la fougue du jeune âge. Tout ce qui lui incombe est d’amener à bien un poulain de six mois, chose peu coûteuse et surtout peu longue. Chaque année il compte sur une vente assurée qui ne peut le fuir, et s’il doit renoncer aux avantages qu’offre à un éleveur intelligent la vente d’un cheval supérieur, il évitera les mécomptes qui

atteignent trop souvent cette délicate industrie. D’un autre côte, l’éleveur de poulains, comme nous le verrons plus loin, trouve aussi un avantage marqué à séparer son industrie de celle du poulinagc. Je crois donc que, sous le rapport du bénéfice, il n’y a pas à douter un seul instant des avantages qu’offre la séparation de l’élevage du cheval. Voyons maintenant si cette séparation est aussi favorable à la qualité des chevaux?

Cette question, messieurs, ne laisse pas d’avoir une grande importance, et je me hâte de vous dire que dans l’état actuel des choses je la résoudrai par la négative. Il est évident que l’éleveur qui fait naître seulement n’est pas intéressé à un aussi haut point que celui qui nourrit à faire un bon cheval. Pourvu que son poulain soit gros et bien venant, voilà tout ce qu’il désire, peu lui importent ses qualités futures, il n’y tient que pour les pouliches qui doivent remplacer les mères, mais pour tout le reste, il n’y a rien de plus réfractaire en général à l’amélioration que ces pays où l’on fabrique le cheval en grand. Ce qu’on veut avant tout, c’est un poulain, peu importe de quelle race, peu importe que le père soit jeune ou vieux, taré ou non, on veut avant tout ne pas perdre l’année de la jument; c’est là une des causes qui font que l’on recherche si avidement les mâles très jeunes , parce qu’ils sont toujours plus féconds que les autres. Au reste, cet inconvénient a lieu plutôt à l’égard des espèces communes que des chevaux distingués , car pour ceux-ci, les acheteurs ont soin d’exiger des cartes de saillie et des garanties d’authenticité pour connaître la naissance des chevaux qu’ils achètent, et malgré les fraudes qui se commettent souvent et qui sont même inévitables, on peut dire que la plupart du temps les poulains de races supérieures ne perdent pas sensiblement en qualité à ce que l’élevage soit séparé en plusieurs mains. Une considération qui donne à l’éleveur qui fait naître le goût des bons chevaux, c’est qu’il lui faut des pouliches pour remplacer les mères, et qu’il sait bien que les pouliches venant de

bonne race vaudront mieux pour la reproduction; c’est ce qui fait qu’ün éleveur auquel j’offrais un cheval de sang pour une Bonne jument de trait qu’il possédait, me disait dernièrement : « Je prendrais bien ce cheval si j étais sur « d’avoir une pouliche, car alors j’en ferais une poulinière, « mais si c’était un mâle, je le vendrais moins cher que s’il « venait d’un gros percheron. » Quelle que soit la valeur de ce raisonnement, il peint bien la position de l’éleveur qui fait naître. Si maintenant du fait particulier que je signale nous passons au caractère scientifique de la vente au sevrage, nous y trouverons de grands avantages. En effet, ainsi que nous l’avons vu, il y a des pays qui conviennent mieux les uns que les autres pour faire naître, d’autres pour l’élevage; je vous ai cité plusieurs faits à l’appui de cette théorie généralement reconnue, il faut au poulain naissant un lait abondant et d’une qualité supérieure, il lui faut une douceur et une égalité de température particulière, il lui faut enfin des conditions spéciales que la science n’a pas encore définies, mais que les éleveurs connaissent, et qui font que les jeunes animaux viennent mieux, soit dans la race bovine, soit dans la race chevaline, quand ils proviennent de telle ou telle contrée! 11 est donc avantageux de faire naître dans les pays que la nature a doués de qualités qui ne se retrouvent pas dans d’autres. Vous vous rappelez, messieurs, que je vous ai cité les principaux berceaux dechevaux de la France qui, comme le Limousin , la Navarre, certaines parties de la Bretagne et de la Normandie, sont renommés depuis des siècles par le mérite de leurs produits; d’un autre côté, ainsi que nous le verrons, il est des localités qui conviennent mieux que d’autres pour l’élevage du poulain : la même jument accouplée au même cheval donnera un poulain tout différent dans les herbages du Cotentin ou duMerlerault, ou dans les plaines delaBeauce, quand même la nourriture artificielle lui serait donnée avec abondance et avec le plus de soin possible.

Maintenant que nous avons étudié sous ces différents

poinls de vue les avantages et les inconvénients de la vçnte au sevrage, nous allons voir comnienl se fait l’élevage dans cette période et comment il doit se faire.

L’éleveur qui fait naître possède depuis une jument jusqu'à dix à douze, il est rare que ce nombre soit dépassé en France. Quelles que soient la race et l’espèce de ses juments, il doit chercher à se rapprocher le plus possible de la perfection, tant sous le rapport de la conformation que sous celui des qualités. Malheureusement il n’en est pas toujours ainsi, les éleveurs vendent leurs bonnes juments et se contentent des médiocres, et même souvent des plus mauvaises pour en tirer race ; c’est un des abus qui nuisent le plus à l’amélioration, et c’est en quoi le système des primes est avantageux; malheureusement l’acheteur de poulains n’y regarde pas assez lui-même, la mère lui importe peu pourvu que le poulain lui convienne, il n’y a que pour les chevaux de jmr sang ou pour les chevaux de reproduction que l’on se montre exigeant.

S’il s’agit de chevaux de pur sang, l’éleveur pourra faire naître à peu de frais; il devra seulement posséder une ou plusieurs poulinières de sang, renommées et bien tracées, et les accoupler avec un cheval dont la réputation soit établie, et dont la conformation puisse corriger les principaux défauts de la mère. On disposera une cabane ou paddock dans un herbage sec et bien clos, où les mères seront lâchées en liberté pendant toute la saison. On leur donnera l’avoine dans l’herbage matin et soir, ainsi qu’aux poulains dès qu’ils pourront en manger quelques grains, ce qui a lieu au bout de huit à dix jours. L’hiver, elles seront rentrées dans les écuries, en liberté, séparées les unes des autres. Un pansement léger et une nourriture abondante pour les poulinières, des soins hygiéniques bien entendus pour les poulains; la présence d’un domestique sage, intelligent, fidèle et se conformant exactement aux ordres qui lui sont donnés : voilà tout ce qui est nécessaire jusqu’à la vente, qui a lieu à six ou huit mois.

S’il slngit de rélevage du cheval de demi-sang ou cheval distingué, on voit déjà, par ce que nous avons dit, que l’on peut indiiïéremment choisir pour la mère l’herbage ou la stabulation. Mais ce qui importe dans l’un comme dans l’autre cas, c’est de donner du travail aux mères: non-seulement il ne faudrait clioisir comme poulinières que des juments qui aient fait leurs preuves, mais encore il faut y joindre la condition indispensable du travail habituel et de l’aptitude au service. C’est par là que nous pourrions espérer de rendre à nos chevaux leur ancienne réputation. Voyez tous ces chevaux communs qui paissent aux bords des forêts, qui peuplent les landes et servent aux besoins des plus pauvres cultivateurs des campagnes: ils sont élevés sans aucuns soins, aucun sang généreux ne coule dans leurs veines, ils sont mal nourris, maltraités, accablés de travail, et pourtant ils accomplissent souvent des tâches qui rebuteraient les plus fiers et les plus magnifiques chevaux. D’où cela vient-il? si ce n’est de l’habitude du travail, qui passe de génération en génération, et leur fait une seconde nature.

Je ne reviendrai pas sur les soins spéciaux à donner à la mère, ni à l’élevage du poulain jusqu’à six mois, dans cette catégorie, nous avons traité ailleurs toutes ces questions.

L’élevage du cheval de trait se fait ordinairement dans les pays de culture, l’herbagement serait trop cher pour cette espèce, dont le prix ne dépasse jamais certaines limites, et qui d’ailleurs rend des services à tout âge. Un éleveur possède ordinairement de deux à dix ou douze juments pour les besoins do son exploitation, il les livre à l’étalon, et le produit des poulains vient en aide au loyer de la terre et même le paye souvent entièrement. Le jeune poulain suit la mère au travail, s’accoutume avec elle au bruit des routes et au fracas des voitures, et prend dans la compagnie de l’homme une douceur et un apprivoisement qu il ne perdra plus. Comme vous voyez, messieurs, de quelque côté qu’on envisage la vente au sevrage, elle

peut otTrir de bons résultats, pourvu qu’on éloigne les inconvénients que j’ai eu occasion de vous signaler.

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