HISTOIRE GÉNÉRALE DES RACES NATURELLES
Messieurs,
Quatre systèmes principaux ont été avancés sur la création et la propagation du cheval.
Le premier, celui de Buffon et de quelques naturalistes, suppose que le cheval, comme tous les animaux, a été primitivement sauvage, qu’il est devenu la conquête de l’homme, mais qu’il a déchu de sa puissance et de son mérite premier en devenant esclave.
Le second, celui de quelques auteurs modernes, tels que Lawrence, M. de Guiche et autres, établit en principe qu’il a été créé deux races distinctes, celle d’Arabie et la race de gros trait, dont toutes les autres sont dérivées.
Le troisième, mis en avant par un auteur anglais, Craven, veut que les races diverses du cheval naissent à mesure des besoins des hommes ; il suppose que le cheval était un animal dégradé, sans taille, sans figure et sans utilité ; que peu à peu des races se sont formées, dont l’homme a profité, et que, de même qu’aux époques primitives, de nouveaux ordres d’animaux ont remplacé les grands serpents et les reptiles volants retrouvés dans les terrains de formation première, de même que le kanguroo, qui n’existe, dit-il, que depuis quelques siècles, a remplacé dans la Nouvelle -Hollande des races d’animaux éteintes, de même aussi de nouvelles espèces de chevaux se sont formées et se formeront sur la terre, indépendamment les unes des autres.
Le quatrième système consiste à suivre simplement la Ge-
iièse, à faire naître le cheval sur le sol de l’Arabie, à lui admettre les formes qui distinguent encore les races de ce pays, et h le faire se modifier de génération en génération, à mesure que les climats, les croisements, la nourriture et les soins de l’homme ont opéré sur lui.
Et d’abord, relativement à l’opinion que l’on attribue à LJuffou, nous remarquerons, messieurs, qu’elle n’est pas positivement énoncée par lui, mais qu’elle résulte cependant, en général, de la lecture de son travail, et surtout de la phrase fameuse par laquelle il débute : « La plus noble conquête que « l’homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux a animal. » En effet, Buffon était un esprit trop logique pour affirmer d’une manière positive que le cheval était né sauvage. Quelle preuve eût-il pu en donner ? Celle des chevaux errants cités par Hérodote, Léon l’Africain et autres auteurs ; mais pourquoi ceux-ci ne seraient-ils pas descendus des premiers chevaux soumis à l’homme, comme le sont les chevaux sauvages que l’on trouve encore maintenant en Amérique et dans les plaines de la grande Tartarie ? Pourquoi le Créateur, si soigneux du bien-être de la créature, ne lui a-t-il pas donné le cheval pour compagnon dès les premiers temps, comme il lui a donné le chien, la vache et la brebis? Buffon tombe encore dans une autre erreur quand il nous peint le cheval sauvage comme plus beau que le cheval soumis. « La nature, dit-il, est « plus belle que l’art, et, dans un être animé, la liberté des « mouverpents fait la belle nature. » Or, dans tous les climats, sous toutes les latitudes, le cheval civilisé l’emporte sur le cheval sauvage. Il faut au cheval la main et la fréquentation de l’homme pour développer chez lui les qualités physiques et morales dont la nature l’a doué. Le cheval sauvage est un animal dégradé ; presque partout où ou le trouve, il est petit, grêle et chétif; ceux de l’Ukraine et de l’Amérique ont seuls conservé quelques vestiges des races européennes qui les formèrent. Si l’on réfléchit à toutes les nécessités d’organisation et de caractère qui se réunissent pour édifier un cheval capable de répondre aux besoins que nous nous sommes faits de lui, on conviendra que la nature seule, toute-puissante qu’elle est, ne peut arriver à cette perfection. Le grand air, la liberté, la nécessité de dérober sa vie aux poursuites des animaux car-
nassiers, peuvent donner au cheval l’énergie, l’œil de feu, le pied sûr et la jambe nerveuse ; mais ils ne lui donneront jamais ces directions articulaires, cette ampleur de formes, cette harmonie dans l’encolure et dans toutes les proportions de l’individu, qui constituent le beau et bon cheval. Le lion est né pour son antre et le désert. Dans la servitude son œil ne serait pas plus ftmve, sa crinière plus touffue, sa queue plus terrible dans ses féroces agitations ; mais le cheval n’est beau et poétique même que sous la main d’un maître doiii il comprend et satisfait les désirs.
Le second système, qui s’allie souvent avec le premier, et que beaucoup d’auteurs ont préconisé, ne nous paraît pas plus juste. Il consiste, comme nous l’avons dit, h admettre deux races primitives distinctes, le cheval du Midi et le cheval du Nord, ou, comme le dit Lawrence, à former dès l’origine deux grandes divisions : « l’une au poil soyeux, à la tête légère, aux «jambes fines; l’autre au corps volumineux, à l’apparence « grossière, au poil épais, destinée au tirage et aux travaux « les plus rudes.»
Nous demanderons alors, s’il en est ainsi, pourquoi la nature n’a pas fait en même temps toutes les variétés de races qui existent sur la terre, les plus légères comme les plus massives, les plus hautes comme les plus petites ; pourquoi, eu même temps qu’elle créait le cheval arabe au poil si fin, îi la peau si transparente, elle ne créait pas en même temps le petit cheval des Orcades, à la peau épaisse et au poil long comme celui d’une chèvre ; pourquoi enfin la nature se serait amusée à créer deux races seulement, tandis que le cheval se trouve varié en forme, en taille, en genre, sous chaque latitude, dans chaque climat, tandis que celui de la montagne ne ressemble pas à celui delà plaine qui la touche, et qu’il ne faut souvent qu’un simple ruisseau pour marquer une ligne de démarcation profonde entre les chevaux qui paissent sur ses rives.
Non ! il est certain que la nature a pu ne créer primitivement qu’un cheval, et que, ainsi que nous le verrons dans la suite de ce cours, le sol, le climat, la nature des services, les croisements et l’action des siècles, en ont varié h l’infini la forme, la couleur, le caractère et les propriétés. Cependant, ’ooinion de l’auteur anglais uue nous avons cité a trop de noids
p&ur que nous ne tenions pas à vous la l’aire connaître dans toute sa force.
« Pour dire un mot de l’hypothèse commune que nous avons rejetée, à savoir que tous les chevaux sont dérivés de la même espèce primitive, que les variétés sont purement accidentelles, et sont dues aux effets de la variété du sol et au climat, nous remarquerons que cette opinion, soit qu’elle soit vraie ou fausse, a donné naissance aux plus absurdes conjectures. Parmi elles Buffon, justement célèbre sous d’autres rapports, est allé au delà de tous les autres écrivains. Il est difficile de lire sans rire son système de races et variétés de l'espèce canine, avec ses dérivations et ses métamorphoses d’une seule espèce dans toutes les autres, uniquement par le changement des climats et de la nourriture. Cet habile naturaliste, aussi bien que nos fermiers bretons, a recommandé la possibilité ou plutôt la nécessité des intercopulations. En réalité, en accordant raison aux arguments tirés du sol et du climat, il est également vrai qu’il y a certains types et certaines limites dans le règne animal et dans le règne végétal que la nature ne peut jamais permettre de franchir. On ne peut dire avec vérité qu’uu long espace de temps ou la naturalisation sur le sol marécageux de la Belgique soit suffisant pour transformer le coursier bondissant d’Arabie h la noble race, à la peau si douce, en un grossier, lourd et déterminé cheval de ce pays ; ni que le séjour de ce dernier durant une longue série d’années dans le Midi puisse avoir l’effet de produire ces propriétés particulières de conformation qui distinguent le cheval d’origine orientale. Nous pouvons juger, par l’expérience des siècles, de ce qui arrivera dans ce cas. L’œil le moins exercé peut distinguer dans notre cheval de sang une race toute différente de la race commune du pays, avec la même facilité qu’un homme, sans être connaisseur en étoffes, distingue entre la soie et la tiretaine. Ce changement supposé aura sans doute l’effet d’accroître la corpulence du cheval de course, et de diminuer celle du cheval de trait; mais les caractères naturels et inchangeables de chacune de ces races ne peuvent se confondre que par les croisements de ces deux races ou intercopulations, qui en effet, nous le savons par expérience, peut les mélanger complètement. »
Vous avez remarqué, messieurs, dans l’extrait que je viens
de vous citer, que Lawrence nie la possibilité de transformer le coursier arabe en un grossier cheval de trait ; c’est précisément cette proposition que je vais m’attacher à combattre dans la suite de cette leçon.
Relativement au troisième système, celui qui consiste à voir dans le cheval primitif un animal grossier, sans taille et sans figure, comme l’onagre ou le couagga, perfectionné par les soins de l’homme, je ne le cite que pour vous faire connaître toutes les opinions qui ont été émises sur ce sujet.
Voici comment l’auteur s’exprime dans sa première partie :
« Cette question alors se présente d’elle-même : Gomment se rend-on compte de la variété extraordinaire qui se trouve chez- la plupart des animaux domestiques, surtout le cheval, et le chien en particulier? — En réponse h cette demande, je citerai deux théories qui expliquent également ce phénomène, et qui soutiennent toutes deux l’hypothèse que j’annonce, c’est-à-dire que le cheval auquel nous attribuons les qualités et la dénomination de pur sang était inconnu dans les temps primitifs. La première de ces théories est celle de Locke, qui prétend que la nature n’a pas créé les animaux par catégories exclusivement ; que l’existence d’une race quelconque est une pure fiction de l’esprit humain, fondée sur de certaines ressemblances qu’on remarque parmi les individus, mais sans aucun rapport avec les qualités inhérentes aux êtres ainsi classifiés. Les naturalistes, cependant, n’admettent pas ce système, attendu qu’il fausse les règles positives de la physiologie; exemple : l’impossibilité de la propagation par les mulets. La seconde est aussi intéressante que remplie de principes curieux et profonds. En supposant que le monde, à l’époque où il n’était habité que par des reptiles, eût été soumis aux investigations d’un philosophe, aurait-il proclamé que la nature animale avait atteint sa suprême limite de perfection ? Nous savons que des races entières d’animaux ont été anéanties, et ont été remplacées par d’autres races d’un degré plus élevé. Pourquoi donc la nature n’amènerait-elle pas de nos jours ce qu’elle a accompli autrefois par une vaste révolution physique? Qui nous autorise à croire que nous sommes parvenus au plus haut point de perfection? Les grands desseins de la création nous portent à supposer que toutes les espèces d’êtres vivants
ont subi de notables améliorations, tant en formes qu’en qualités physiques, et qu’elles sont destinées à un progrès continuel vers une perfection finale, dont jusqu’ici l’esprit humain ne saurait cependant comprendre l’étendue. Les règles qui président à ces changements successifs ont encore échappé aux recherches des philosophes et des naturalistes. Sans entrer dans le domaine des subtilités émises sur ce thème abstrait, j’essayerai de démontrer, par de courtes citations sur l’histoire la plus reculée du cheval, que l’opinion généralement accréditée au sujet des races célèbres, connues sous le nom de barbe et arabe, n’est nullement justifiée. »
Je n’abuserai pas de votre temps, messieurs, pour faire la réfutation de cette singulière opinion que la description du cheval de Job suffirait seule à vous offrir; je me contenterai donc d’opposer une dénégation formelle à ce curieux paradoxe dans son principe et dans ses conséquences.
Vous voyez, messieurs, par ce qui précède, que je suis de l’avis du quatrième système, qui adopte la croyance de la formation d’un seul cheval, comme la plupart des grands esprits de notre âge ont adopté celle de la formation d’un seul homme.
- Nous poserons donc comme un axiome reconnu et comme la hase de l’enseignement qui fait l’objet de ce cours : que le type primitif du cheval est originaire de la contrée où la Genèse place le berceau du monde, et se retrouve à un degré plus ou moins élevé dans le cheval arabe moderne. Mais, si le type du cheval était unique dans sa création, il avait reçu , comme celui du chien , une facilité merveilleuse pour se modifier au gré de l’homme et selon les climats divers. Dès l’origine des peuples, il suivit leur migration, et s’établit partout où l’homme posa son pied.
Ceux qui vinrent vers l’Afrique, furent de diverses formes, selon les climats qu’ils habitèrent; mais ils conservèrent, en général , les caractères principaux des chevaux méridionaux : la légèreté, la grâce et l’énergie. Dans les terres qu’arrosent le Nil, leur taille se développa, leurs muscles s’élargirent, et ils devinrent propres à s’atteler avec avantage aux chars de guerre, comme, en effet, on les voit soumis à ces emplois dans ces contrées, avant tous les autres peuo]e«
Ceux qui se fixèrent vers les sources de l’Euphrate prirent plus de taille, de grâce, de brillant, mais perdirent cette énergie et ce fond inépuisable, caractère indélébile du cheval du
dés6rt.
Ceux qui vinrent vers l’Europe prirent peu à peu une taille plus élevée, des formes plus arrondies; quelques-uns conservèrent une brûlante énergie ; d’autres, dans des contrées humides, perdirent peu à peu leur grâce et leur poésie, et finirent par arriver au cheval de gros trait de Flandre et de Belgique.
Ceux qui s’exilèrent sur les côtes de l’Inde perdirent leur taille, leur énergie et leur vigueur; ils devinrent peu à peu inutiles à l’homme, qui s’accoutuma à remplacer leurs services par ceux des chameaux, des ânes et des éléphants.
Ceux qui gagnèrent les plaines de la Tartarie et de la Chine se divisèrent en deux grandes familles : la famille chinoise, dégénérée comme celle de l’Inde; tandis que la famille tartare, tout en perdant sa grâce et son harmonie, conserva son âme, son pied de fer et son œil de feu.
Enfin, ceux qui restèrent sous la tente des pasteurs d’Arabie conservèrent le type indélébile de la création divine ; ils formèrent le cheval du désert, tel à peu près qu’il s’est conservé jusqu’à nos jours malgré les dégradations inséparables de l’état précaire des peuples nomades qui habitent l’Arabie, malgré les guerres et les invasions.
C’est un axiome reconnu en histoire naturelle, que chaque contrée donne aux produits du sol des qualités et des aptitudes diverses. L’Orient fournit ses plantes parfumées , et les contrées humides du Nord leurs herbes grasses et substantielles. Souvent des différences s’établissent dans la même contrée. La vigne, par exemple, produit ici un vin délicieux, et tout à côté la plus aigre piquette. Les êtres animés ressentent également partout l’influence des localités et du climat. Les animaux sauvages, surtout, livrés plus spécialement à la merci des éléments, se modifient à l’infini au gré de la nature; de nombreuses espèces même se concentrent uniquement dans les latitudes qui leur sont propres : les grands serpents, le lion, la panthère, l’éléphant, n’appartiennent qu’aux climats les plus chauds, tandis que l’ours blanc et le renne appartiennent aux froides régions de la Sibérie. Le£ animaux domestiaues,,
compagnons inséparables de l’homme, le suivent partout où sa constitution lui permet d’habiter; mais aussi ils ressentent comme lui, et plus que lui encore, l’influence climatérique que leur raison ne leur permet pas de combattre. Plus loin de la nature que l’animal sauvage livré à ses seuls intincts ; plus près d’elle que l’homme, qui apprend à se garantir du froid, du chaud, de l’humidité, de la disette et de la maladie, il est soumis à une foule d’influences qui modifient ou détériorent son organisation primitive.
Nous ne nous occuperons aujourd’hui que des modifications qui s’opérèrent dans le cheval primitif par l’action de la température et des climats ; nous verrons plus tard celles que les animaux subirent par suite de la volonté de l’homme, par les croisements, les soins, la nourriture et la nature des sei^'ices que l’homme lui imposa.
La première et la plus profonde des modifications que subit le cheval fut celle de la température, et ceci , messieurs , est une remarque qui doit fixer votre attention.
Partout, sous toutes les latitudes, la terre offre une remarquable combinaison de montagnes et de vallées, de lieux secs et de plaines humides. L’Egypte, parmi ses plaines de sable, offre des oasis plantureuses et des marais fangeux sur les rives du Nil; tandis qu’on trouve, dans les régions du Nord, des montagnes sèches et arides, où croît une herbe courte et rare, mais toujours plus énergique que celle des marais. Or, il est à remarquer que le cheval élevé sous toutes les latitudes, sur les montagnes et dans les terrains secs, conserva plus de rapport avec la souche primitive que le cheval élevé dans d’autres conditions. On retrouve partout, dans le cheval des montagnes, depuis l’Atlas jusqu’au Spitzberg, la petite taille, la tête carrée, l’œil à fleur de tête, le sabot dur et étroit, la jambe nerveuse et l’aspect vigoureux du cheval oriental; seulement, vers le Nord, la peau est devenue plus épaisse, le poil plus long, les muscles et les tendons sont moins saillants, les formes se sont arrondies, le garrot surtout a pris moins de développement, la tête est devenue plus lourde à mesure que les circonstances de climats sont venus s’ajouter à celles de la température.
A ce propos, messieurs , je veux vous faire part d’une remarque qui a quelquefois son application. On trouve souvent,
dans les pays secs et élevés, et sur certaines collines de l’Europe et de la partie nord de l’Asie, des chevaux si énergiques, si bien conformés, si nerveux, qu’on leur suppose généralement une origine orientale, quoique peut-être aucune parcelle de ce sang ne coule dans leurs veines depuis leur émigration primitive; mais c’est qu’ils ont trouvé là le sol pierreux, la nourriture tonique, l’air pur et raréfié du pays natal, qui leur ont conservé h travers les siècles ce caractère ineffaçable tant qu’ils seront soumis aux mêmes conditions.
Cependant, ce préjugé est répandu partout. En Limousin, en Bretagne, en Normandie, s’il se trouve, dans telles ou telles localités, une race énergique et de taille moyenne, on ne manque pas d'attribuer sa formation à une introduction plus ou moins éloignée du sang oriental. Certainement, je ne veux pas nier ces introductions ; nous verrons même , dans la suite de ce cours, qu’elles ont été beaucoup plus fréquentes qu’on ne le croit généralement ; mais ce n’est pas à elles que sont dus uniquement la conformation et le mérite de certaines races : le sang arabe a été, à diverses époques, répandu partout eu même temps; s’il s’est conservé à peu près intact dans certains lieux, tandis que dans d’autres il aboutissait au cheval de trait, cela tient à ce que ces lieux avaient des propriétés particubères qui se rapprochaient du climat oriental.
Le cheval des plaines, au contraire, le cheval élevé dans les pays humides, soit dans le Midi, soit dans le Nord, prit immédiatement de vastes et fortes dimensions. Hérodote nous apprend que les chevaux d’Egypte, par exemple, élevés sur les bords du Nil, étaient de grande taille et propres au tirage des chars. Partout le cheval nourri dans les lieux humides prit un caractère différent de celui des montagnes, caractère qui va eu augmentant à mesure qu’on arrive vers le soixantième degré de latitude. Le pied du cheval s’évase, ce qui tient au relâchement continuel de l’ongle du sabot et à la prévoyance de la nature, qui a donné à tous les animaux des marais des pieds fourchus ou volumineux qui les empêchent d’enfoncer trop profondément dans la vase. Les jambes des chevaux se chargèrent d’une peau épaisse et de longs poils , sous lesquels le canon se dérobe entièrement; la tête devint pesante, l’œil petit, l’oreille grande et chargée de poils, l’épaule lourde et
ronde, la croupe large et double; la queue s’enfonça dans les fesses; enfin, le cheval s’élargit dans tout son ensemble, comme tous les animaux qui ne sont point astreints au travail de vitesse.
C’est ici que nous placerons la réfutation de celte assertion de Lawrence, qu’il est impossible de transformer un cheval arabe en un cheval de charrette. Or, la chose est si facile, qu’il suffit de quelques générations pour grandir tellement la taille, amollir les tissus, augmenter le volume des pieds , épaissir la peau, que l’on se convaincra parfaitement de la possibilité d’une transformation complète en considérant l’action des siècles et l’absence des soins de l’homme, qui peut jusqu’à un certain point empêcher ou retarder l’action de la nature. L’exemple que donne ici cet auteur de la race pure anglaise, qui se conserve au milieu d’un pays dont les races natives n’ont avec elles aucune analogie, manque complètement de justesse. Nous verrons plus tard jusqu’à quel point les services auxquels le cheval est assujetti, les soins de l’homme, la nourriture, peuvent modifier l’effet des climats.
Quelquefois, des exceptions semblent contredire ce que j’avance ici; mais ces exceptions prouvent la règle et lui donnent une nouvelle force. Je ne vous citerai qu’un exemple sur lequel nous reviendrons plus tard. Tout le monde sait qu’une race spéciale de chevaux de tirage existe dans la Franche- Comté; ces chevaux sont de grande taille, ont la tête forte, les pieds volumineux, et tous les caractères des races lymphatiques propres aux pays bas et humides, et cependant cette race provient des montagnes du Jura, tandis que les plaines environnantes fournissent des chevaux beaucoup plus légers, et possédant tous les caractères de l’énergie et de la vigueur. Ce phénomène s’explique parfaitement, et, comme je vous l’ai dit, vient confirmer la règle que j’ai posée. En effet, les montagnes du Jura sont subordonnées à la chaîne des Alpes, dont les cimes, couvertes de neiges éternelles, donnent naissance h une quantité de sources et de ruisseaux qui entretiennent sur le Jura une perpétuelle humidité, tandis que la plaine, au contraire, formée d’un terrain sec et calcaire , exposée à des vents arides comme toutes les gorges des pays montagneux , offre au cheval une nourriture lus to-
nique et à ses poumons un air plus pur que ceux de la montagne. Je vous cite particulièrement cet exemple, messieurs, parce qu’il est concluant, parce que chacun de vous est à même de le vérifier, et parce que, enfin, Bourgelat s’en est fait une difficulté. Voici ce qu’il dit à cet égard :
« Nous pensons universellement que les terrains secs voient naître des chevaux sobres, légers, vigoureux, dont la tête est belle, la jambe nerveuse, l’ongle très-boii; tandis que les productions élevées dans les lieux humides et dans les pâturages gras, sont plus grandes, plus épaisses, pèchent par le volume excessif et par la pesanteur de la tête, par les épaules qui sont chargées, par les jambes qu’une énorme quantité de poils défigurent, par la vue qui est faible, grasse, mauvaise, etc. Dans l’ancienne province de Franche-Comté, Mantirien-la-Montagne fournit de forts chevaux, employés communément au service des vivres, de l’artillerie et au transport des marchandises; et il est certain en même temps que le pays bas ou la plaine donne des chevaux moins grossiers et bien plus fins; mais cette exception, dont les inspecteurs sont invités à rechercher la cause particulière, n’est, dans la croyance où nous sommes, (ju’une dérogation à la règle générale. »
Je vous ai dit plus haut, messieurs, que nous diviserions en deux grandes classes l’influence de la nature sur les chevaux. La première et la plus forte de toutes est celle de la température, dont je viens de vous entretenir. Il me reste à vous parler maintenant de l’effet des climats. Vous remarquerez d’abord que le cheval, quoique originaire de l’Orient, ainsi que nous l’avons vu, est prédisposé par sa nature à habiter les climats tempérés; il fuit également les pays trop chauds ou trop froids , ou du moins son espèce y est également petite , faible et sans vigueur. En prenant donc l’intervalle du trentième au quarantième degré de latitude pour le pays le plus favorable à la perfection de la race équestre, nous comprenons une partie de l’Espagne, toutes les côtes d’Afrique situées sur la Méditerranée, l’Egypte, l’Arabie, la Perse, la haute Tartarie, contrées qui ont passé de tout temps pour fournir les types les plus renommés de l’espèce chevaline. Là, le cheval semble, en effet , réunir toutes les perfections. Les caractères qui le distiiiguént sont ; la beauté de la tête, la profondeur de la poi-
ti'iue, la hauteur du garrot, la longueur des hanches, l’élévation de l’attache de la queue, la force des jarrets et la pureté merveilleuse des membres.
Du quarantième au cinquantième degré, nous trouvons la France, l’Italie, la Hongrie, la Turquie et la grande Tartarie. Le cheval a gagné généralement en taille et en corpulence; les tissus ont pris de l’épaisseur, le poil est moins soyeux, l’œil moins vif, et les membres n’ont plus cette élégance qui distingue ceux du cheval oriental. Du cinquantième au soixantième degré, nous trouvons l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Prusse et la Russie. Les phénomènes de la dégénération se font sentir à un degré plus marqué : la tête est devenue lourde, les muscles et les tendons ne se détachent plus. Le cheval élevé sur les montagnes conserve son énergie intérieure, mais il a perdu sa grâce et sou harmonie. Le cheval élevé dans les plaines et dans les marais devient une lourde masse lymphatique, dont toutes les allures se bornent à un pas pesant et à un trot raccourci.
Enfin, messieurs, du soixantième au soixante-dixième degré, nous trouvons la Norvvége, la Laponie et la Sibérie. Là le cheval, crispé par le froid, redevient un petit être difforme et sans valeur : des formes rondes, un long poil, quelquefois frisé, une queue et une crinière touffue, des membres sur lesquels ne se dessinent ni muscles ni tendons, le rendent impropre à tout service, plus l’on s’approche du Nord. Aussi le cheval est-il remplacé, dans ces tristes régions, par le renne elle chien, qui tirent les traînaux de l’Esquimaux et du Lapon.