DEUXIÈME LEÇON
GÉOCnAPHlE HIPPIQUE DU MONDE.
Nous avons vu , messieurs , dans la leçon précédente , par quelle loi la nature avait réparti sur le globe les diverses races de chevaux. Nous allons voir, maintenant, si la théorie est confirmée par le fait, en faisant passer rapidement sous vos yeux les principaux types connus. Nous nous attacherons spéciale-
ment , pour suivre le plan que nous nous sommes tracé , aux races indigènes; nous traiterons plus tard, et spécialement, des races importées ou mélangées.
Chevaux d’Asie.
Le premier cheval d’Asie , comme du monde , est le cheval arabe. Lui seul est doué du merveilleux avantage de se reproduire sans dégénérer. Les races les plus parfaites et les plus magnifiques de la terre ont toutes été renouvelées, améliorées, modifiées, par des chevaux étrangers. On ne peut citer un seul pays au monde où des tentatives plus ou moins fructueuses d’amélioration n’aient été faites. Le seigneur persan, le cheik algérien, le pacha turc, l’hetman turcoman, feront remonter au moins aux chevaux de Salomon ou tout au moins aux juments de Mahomet, le pedigrée de leurs cavales; mais le Bédouin de Bassora ou de Médine ne trouvera que dans son pays même l’origine de ses chevaux. Voilà ce qui fait la puissance régénératrice du sang arabe. 11 est le père de tous les autres, parce qu’il ne procède que de lui-même.
L’histoire du cheval arabe est trop connue pour que nous vous en parlions longuement ici ; nous y reviendrons d’ailleurs dans une autre leçon qui lui sera spécialement consacrée. Je vous ferai seulement remarquer ici, messieurs, que l’Arabie est soumise aux règles que nous avons posées dans les leçons précédentes. Outre les diverses familles de chevaux plus ou moins pures qui habitent ce pays, il y a encore, dans chacune d’elles , de profondes modifications causées par l’effet du sol , de la température et des aliments. Ainsi les chevaux de l’Arabie déserte, ceux des montagnes, connus généralement sous le nom de chevaux du Nadge, sont plus petits, plus grêles, que ceux élevés dans les prairies de Mascate ou de riéraen, ou sur les bords de l’Euphrate.
« La race arabe, dit M. Damoiseau, offre des modifications remarquables dans le pays même; celle du désert est regardée comme le type de l’espèce, la race primitive, nerveuse, élancée, ayant toujours peu d’embonpoint, à cause de sa faible nourriture. Mais les animaux de cette race se modifient consi-
dérablement, quand ils sont placés dans des pâturages gras et humides, au lieu d’être soumis au régime de quelques poignées de grain sec, seul aliment des coursiers du désert, aliment accompagné d'une eau rare, qui suffit pour maintenir l’énergie de l’animal, mais qui ne peut lui donner des formes pâteuses, acquises seulement par une nourriture ahoiidante. Aussi, dans les pâturages, le cheval arabe se présente avec des membres solides, la tête un peu grosse et chargée de ganache, l’encolure forte et très-garnie de crins, la croupe un peu large , la queue très-touffue, longue, etc. »
Ceci est une des erreurs où tombent souvent beaucoup d’amateurs, qui s’imaginent que tous les chevaux arabes sont coulés dans le même moule. Eh bien ! il y a autant et plus encore de différence entre plusieurs chevaux arabes, même des races les plus pures, qu’il y en a entre les chevaux de pur sang anglais , dont les uns sont petits et grêles, les autres grands et volumineux; — qui se distinguent, les uns par le caractère de leur tête; d’autres par les formes de leurs reins; dont les uns, enfin, ont un poil fin et soyeux, tandis que d’autres ont le poil fort et rude.
Du cheval arabe , père de l’espèce , sont venues les races voisines , qui se sont modifiées à mesure qu’elles ont quitté leur berceau. Vers le Pont-Euxin et la mer Caspienne, on trouve le cheval élevé dans des conditions différentes et avec des caractères distincts. Sa conformation est robuste , sa poitrine large et les membres forts ; il a besoin d’une abondante nourriture, et il dépérirait si on ne lui donnait que la ration dont se contente ordinairement le cheval d’Orient.
On trouve, dans ce pays, des chevaux qui ont beaucoup de rapport avec ceux des montagnes de plusieurs contrées de la France, et particulièrement avec le cheval de la Cornouaille bretonne, dont, par une bizarre analogie, ils rappellent le poil alezan clair, les crins blancs et la marche amblée. Tels sont les chevaux du Kasabalk du nord de l’Arax. C’est ainsi que nous retrouvons toujours, messieurs, les mêmes causes produire les mêmes effets. S’il pouvait se rencontrer, d’un antipode à l’autre, des contrées parfaitement semblables pour le sol, le climat et les conditions particulières de température, nous y retrouverions les mêmes espèces de chevaux, sans aucune variété.
La Circassie, pays renommé par la douceur et l’égalité de sa température, produit une race de chevaux remarquable par sa force et son élégance.
Les Turcomans possèdent une race d’une grande vigueur, très-propre pour la guerre et la chasse. Il en est de même des Kurdes, leurs voisins. C’est de ces pays que les Huns ont tiré cette magnifique cavalerie avec laquelle ils ont soumis les nations voisines.
Du côté de l’est se trouve la Perse. C’est un pays très-varié, et qui donne au cheval des caractères bien tranchés. Au sud. cette contrée offre beaucoup d’analogie avec l’aridité de l’Arabie; vers le nord, elle produit au contraire en abondance des plantes nutritives qui gardent leur verdure pendant une grande partie de l’année. Aussi, dans les provinces du Nord, les chevaux ont-ils plus de taille, et sont-ils plus développés. Plusieurs, près de la mer Caspienne, sont aussi étoffés que des chevaux normands. Vers le sud, ils ressemblent davantage aux chevaux arabes, avec lesquels ils ont été souvent croisés; mais ils n’ont pas l’aspect aussi distingué, et ne sont pas aussi estimés dans leur propre pays ni dans les autres.
Maintenant, en revenant plus au nord, au delà de la latitude du Caucase, on entre sur le plateau élevé de l’Asie centrale qui s’étend vers le nord jusqu’à l’océan Arctique, à l’est et au sud jusqu’aux hautes montagnes du Thibet et à la mer du Japon. Celte vaste région, qui comprend la Russie d’Asie et qu’on appelle Tartarie chinoise, se compose principalement de plaines immenses et fort élevées où règne, pendant une grande partie de l’année, le climat le plus rigoureux. Elle produit cependant des graminées et autres bonnes plantes d’herbages qui végètent avec assez de vigueur pendant les mois d’été, mais qui sont détruites pendant le reste de l’année par la rigueur du climat, ou enfouies sous les neiges. Près des frontières d’Europe, cette région incline un peu vers l’ouest, et jouit d’une température plus modérée ; à l’est , au contraire, l’inclinaison est orientale et septentrionale, et le froid très-intense l’hiver. En tout temps ces régions ont été possédées par des peuples pasteurs et nomades, dont la richesse consistait en troupeaux de moutons, de bœufs et de chevaux, jusqu’à la latitude extrême où ce dernier animal cesse de pouvoir vivre.
On troure, à la limite occideutale de cette région , une race de petite stature, niais bien musclée, vigoureuse et rapide. En avançant à Test et au nord, la taille de ces chevaux diminue progressivement, de telle sorte que, vers la limite orientale, ils deviennent tout tà fait nains, et ont à peine plus d’uu mètre de haut. Quelques tribus en possèdent un grand nombre; on en voit parfois des milliers ensemble, errant en liberté, que l’on conduit facilement néanmoins aux abreuvoirs ou dans les pâturages qui leur sont destinés. Ils sont l’objet de prédilection de ces peuples errants, qui se nourrissent de leur chair et de leur lait. Les petites races de la région orientale sont elles-mêmes répandues jusqu’au centre de l’empire chinois, dans l’Inde, au delà du Gange, et dans les grandes îles de l’Asie.
Je me contenterai, messieurs, de ces quelques mots, extraits de David Low, pour vous donner une idée des innombrables hordes de chevaux tarlares. Les ouvrages que vous pourrez lire à ce sujet vous instruiront beaucoup mieux que tout ce que je pourrais vous dire. La connaissance des diverses races qui peuplent cette immense contrée nous est peu utile pour le but d’amélioration que nous nous proposons; les récits des voyageurs nous apprennent, du reste, que ces chevaux sont en tout conformes aux principes que nous avons posés. Procédant directement du sang oriental par de faciles migrations, ils en ont gardé la vigueur, l’énergie , la sobriété ; mais ils ont pris de leur âpre climat les défectuosités qui s’y rattachent. Les haras de ces contrées sont pour la plupart demi-sauvages; on y prend les chevaux au moyen du lasso. Cette chasse est fort curieuse, mais elle a été décrite tant de fois, que je ne peux mieux faire que vous renvoyer aux auteurs qui en ont parlé. On trouve aussi, dans celte contrée, un grand nombre de chevaux sauvages. Je vous renvoie aussi, messieurs, pour ce qui les regarde, aux descriptions qui en ont été faites; toutefois, pour ne pas contredire l’opinion que j’ai émise au commencement de ce cours, je vous ferai observer qu’il est reconnu généralement, par les historiens et les savants, que tous ces chevaux sauvages sont échappés de ceux qui jadis étaient .soumis à la puissance de l’homme. Les chevaux sauvages, particulièrement, qui se trouvent en si grand nombre dans les environs d’Azüf, sont, dit-on, descendus de ceux des armées qui assié-
gèrent celle ville en 1657, et qui furent abandonnés faute de pouvoir les nourrir.
Les Tartares, comme on le sait, vivent généralement de chair de cheval. Cet usage, qui remonte k la plus haute antiquité, avait fait donner le nom d’hippophages aux peuples de ces contrées.
La Chine, s’il faut en croire les habitants, ne possède qu’une race de peu de mérite, faible, sans vigueur et d’une mauvaise conformation. Cependant, ce royaume est encore si peu connu, qu’il est impossible de dire quelque chose de positif à ce sujet, d’auta:nt plus qu’il est difficile de supposer que, dans ses latitudes diverses, dont quelques-unes touchent à la Tarlarie, il ne se trouve pas des localités favorables à l’élève du cheval. On peut en donner pour preuve le nombre des chevaux de l’armée chinoise et des administrations publiques, qui monte à plus de cinq cent mille. On dit aussi que les haras de l’empereur produisent de beaux chevaux, dont on a pu juger par ceux envoyés, en 1816, au roi de la Grande-Bretagne.
Les chevaux de Cochinchine ont beaucoup d’analogie avec ceux de l’Inde et dé la Chine; ils ont, en général, peu de qualités. On trouve, dans les montagnes de ce pays, une petite race de chevaux que les habitants ont coutume de chasser comme des animaux sauvages.
Races des chevaux de l’Asie.
L’Arabie,, où l’on trouve principalement les chevaux de l’Irac, berceau des Coklani :
Chevaux da Nadge ;
— del’Iémen;
— de Banrheim;
— du Hedjaz ;
— de Mascate.
L’Asie Mineure, où l’on trouve :
Chevaux persans ;
— de Circassie ;
— de Géorgie ;,
— de l’Arménie;
— turcomans;
(^lievaux de Cappadoce ;
— de Plirygie ;
— syriens.
Le nord de l’Asie. Tribus errantes de Tartarie : • Chevaux de l’Ukraine ;
— sauvages;
— de Sibérie.
L’Asie orientale ;
Chevaux chinois;
— cochinchinois;
— indiens.
Chevaux d’Afrique.
L’Égypte, messieurs, est une des contrées de l’Afrique les plus remarquables sous le rapport des races chevalines ; elle eut même autrefois, sous ce rapport, une haute réputation. Tout le monde connaît les innombrables armées de chars et de cavaliers des anciens rois d’Égypte, et le commerce de chevaux que faisait cet empire avec les autres nations. Vous remarquerez à ce sujet, messieurs, que cette réputation du cheval d’Égypte n’a rien d’étonnant, puisque les marais arrosés par le Nil avaient dû donner aux chevaux de ce pays une plus forte taille et une ampleur plus grande que n’en a habituellement le cheval de l’Orient. Or, l’habitude des chars , si usitée dans les armées de cette époque, devait faire attacher un grand prix aux chevaux possédant les avantages de la taille et de la corpulence. Du reste, la réputation du cheval égyptien n’a pas survécu à la haute antiquité, et, depuis de longs siècles, ils n’ont passé qu’en deuxième ou troisième ligne parmi les chevaux de l’Orient.
C'est maintenant en Nubie et dans les déserts environnants qu’on rencontre la race d’Afrique la mieux caractérisée. On cite particulièrement la race du Dougolah, pays situé au vingtième degré de latitude nord. Ces chevaux sont de couleur noire, avec de hautes balzanes; ils sont de forte taille, et les voyageurs en parlent avec admiration. Un auteur anglais fait observer que cette race, remarquable par sa taille et sa force.
provient d'un des pays les plus pauvres du monde, et à une latitude où la race arabe est la plus petite et la plus grêle. Mais, s’il avait fait attention que ce pays, situé sur les rives du Nil, est sans doute doué d’une température humide quoique chaude et égale, conditions les meilleures pour développer à la (bis chez lé cheval la taille et la beauté , il aurait compris alors ce qui fait l’objet de son étonnement. Eu effet, près de là, dans l’Abyssinie, pays montagneux, les chevaux sont petits, pleins d’ardeur et de vitesse, comme tous ceux des pays de montagnes. Vers les régions sans bornes de l’Éthiopie , du côté du sud, le cheval semble disparaître et se trouve à l’état de dégénération complète sur la côte de Guinée. Dans tout l’intérieur, depuis la mer Rouge jusqu’au golfe de Bénin, il existe un grand nombre de variétés qui sont d’ailleurs peu connues, et sans autre mérite que la vigueur et la sobriété.
Les chevaux d’Afrique, avec lesquels nous sommes plus familiarisés en Europe, et dont le sang a été fortement mêlé à celui des chevaux européens, habitent les contrées situées au nord du Sahara. On les nomme barbes. Ils se trouvent dans les royaumes de Fez, de Maroc et d’Alger, et dans tous les pays de l’est, jusqu’aux déserts de la Lybie qui bordent l’Égypte.
La race barbe est une des plus fameuses de la terre : elle descend de ces chevaux numides qui firent longtemps la gloire des armées romaines. Leur renommée s’accrut encore à l’époque où les Arabes fondèrent sur la côte. d’Afrique leur brillant empire. C’est la race barbe qui a formé principalement la race d’Espagne et la race pure anglaise, et qui, à diverses époques, est venue améliorer la race française et plusieurs autres races européennes. Comme cette race est très-connue, et que, d’ailleurs, nous aurons occasion d’en parler plusieurs fois, je ne vous en parlerai pas davantage aujourd’hui.
Principales races de l’Afrique :
Chevaux égytiens ;
— duDongolah;
— de Nubie;
— d’Abyssinie ;
— barbes, dans lesquels se distinguent ceux de Fez, de Maroc et d’Alger,
Chevaux d’Europe.
L’Europe, messieurs, nous offrira un sujet d’étude d’auîaui plus précieux que nous la connaissons mieux que les autres parties du monde, et qu’elle doit être spécialement le but de nos travaux hippiques. Nous la diviserons en trois parties principales : la première méridionale, la seconde tempérée, et la troisième septentrionale. Dans la partie méridionale, qui comprend l’Espagne, l’Italie, la Grèce et la Turquie d’Europe, se retrouve, avec quelques modifications, le cheval oriental. Dans la partie tempérée, qui comprend l’Angleterre, la France, l’Allemagne, la Pologne, la Hongrie, l’Ukraiue et une grande partie de la Russie d’Europe, ou trouve le cheval arrivé à son plus grand développement naturel, tant sous le rapport des formes que sous ceux de la taille et de la force. Enfin, dans la partie septentrionale, qui comprend la Norwége, l’Islande et la Laponie, ainsi que la partie nord de l’empire de Russie, on trouve le cheval dégénéré, petit et mal conformé , n’ayant ni le développement et la majesté des fortes races, ni l’élégance, la pertèciiou et la finesse de tissu de races légères.
Nous allons revenir, messieurs, successivement sur ces différents pays.
La première des contrées européennes au sujet de laquelle nous ayons des renseignements historiques sur l’usage du cheval est la terre glorieuse de l’ancienne Grèce. Le cheval grec avait les plu.s grands rapports avec les races orientales, et les monuments qui nous sont restés de ce pays, principalement la frise du Parthénon, nous offrent des chevaux qui ressemhicnt trait pour trait au beau cheval arabe de l’époque actuelle. Ou remarquait plusieurs races de chevaux dans la Grèce, principalement ceux de Thcssalie. Les bergers de ce pays, (|ui, selon l’antique usage, usage qui s’est conservé jusqu’à nos jours, gardaient leurs troupeaux de bœufs la lance à la main, devinrent ces fameux centaures, ou piqueurs de bœufs, dont l'histoire merveilleuse s’est alliée aux fables religieuses de la Grèce.
Le fameux Rucéphale descendait de cette race célèbre, eu
mémoire de laquelle il était marqué sur la cuisse d’une tête de bœuf, d’où il a pris son nom.
Le cheval turc, retrempé si souvent par le sang oriental, est cependant généralement plus lourd et plus commun que le cheval arabe ou syrien. Les meilleurs et les plus anciennement renommés de ce pays viennent de la Romaine, contrée riche et féconde, d’où les Romains tiraient un grand nombre de chevaux pour leurs armées et le tirage de leurs chars.
L’Italie ancienne eut un grand nombre de races diverses de chevaux. Nous connaissons peu les caractères qui les distinguaient; mais les figures que nous en ont laissées les époques antérieures portent à croire que les premiers Romains, qui n’étaient point une nation cavalière, élevaient des chevaux trapus et chargés de muscles, plutôt que ceux d’une conformation légère et élégante. Les chevaux toscans et étrusques étaient les plus estimés. La péninsule située entre les rives de l’Adige et du Pô et la mer Adriatique est un pays humide et pourvu de prairies grasses et fécondes: aussi les chevaux y prirent-ils une taille avantageuse et des formes élégantes, qui leur firent une réputation ancienne parmi les races d’Italie, réputation qu’ils ont conservée jusqu’à nos jours.
La Sicile produisit aussi des chevaux excellents : ses rois et ses principaux habitants sont souvent cités parmi les vainqueurs des jeux olympiques.
Les chevaux espagnols ont eu de tout temps les plus grands rapports avec la race barbe. Vivant presque sous la même latitude, sur un sol pareil, nourries des mêmes substances, séparées seulement par un détroit qui leur a permis de tout temps de communiquer l’iine avec l’autre, ces deux races semblent n’en former qu’une seule. En effet, messieurs, par une singularité fort grande, la race barbe et la race espagnole, si intimement liées entre elles, se sont élevées ensemble et ont dégénéré ensemble : les chevaux des Numides étaient contemporains des cavales lusitaniennes fécondées par le vent; les chevaux des soudans l’étaient de ceux du Cid et de ce fameux cheval espagnol qui portait Guillaume le Râtard à la conquête de l’Angleterre. Enfin, il n’y a guère plus d’un siècle encore, les chevaux barbes et les chevaux espagnols concouraient également à la régénération des chevaux de FEurope et à la créa-
tion de la race pure d’Angleterre. Maintenant ces deux races, également dégénérées, sont remarquables par les mêmes défauts : la tête busquée, les jarrets clos et la croupe basse, fruit du service auquel ils ont été soumis, ainsi que nous le verrons plus tard.
L’Espagne a possédé de tout temps diverses variétés de races de chevaux, selon qu’ils sont élevés sur les montagnes ou dans les plaines, dans les pays fertiles ou des contrées moins favorables au développement de leur organisation. L’Andalousie, principalement, était fameuse par le mérite de ses coursiers, et l’on y trouve encore des restes précieux de son antique race.
La division que j’ai établie pour le climat tempéré nous offre d’abord, messieurs, l’Angleterre, pays froid, humide et brumeux; le cheval indigène s’y montre partout avec les caractères que la théorie nous a exposés. En Ecosse, pays froid et montagneux, le cheval était petit, trapu, commun et rond dans sa conformation, mais plein d’énergie et de vigueur ; sa tête carrée, son œil vif, sa jambe nerveuse, avaient conservé un reste du sang primitif. En Irlande, le cheval avait plus de taille, mais il avait aussi conservé moins de cachet que le précédent. Les chevaux gallois se rapprochaient beaucoup du cheval d’Écosse; ce sont comme eux de véritables montagnards, dont le type se retrouve le môme partout quand il est soumis aux mêmes conditions de température et de climat.
Nous voici arrivés maintenant, messieurs, h un genre de chevaux qui va faire l’objet d’un examen particulier, parce que nous ne lui avons pas encore trouvé d’analogie parmi tous les genres de chevaux que nous avons étudiés, et aussi parce que, dans la zone tempérée que nous allons parcourir, nous lui eu trouverons plusieurs. Je veux parler de cette race forte, distinguée, énergique et gracieuse à la fois, qui se trouve sur la côte orientale de l’Angleterre, dans ces belles contrées du Suffolk et du Norfolk, du Cleveland et du Clydesdale, du Lincolnshire et du Stal'fordshire; ces contrées, où l’herbe croît en abondance, où le sol est généralement calcaire, où le voisinage de la mer entretient une constante "douceur de température, où, enfin, des conditions particulières, dont la nature s’est réservé le secret, développent la taille et la corpulence du che-
val ; — ces contrées, dis-je, — semblent destinées par la nature h former une race particulière, qui, dans tous les temps, s’est appropriée au besoin des hommes et à leur degré de civilisation.
Nous lisons dans l’ouvrage de Low, déjà cité, « que la Grande-Bretagne était, dès la plus haute antiquité, un pays où les chevaux étaient nombreux. Les premiers documents, à cet égard, remontent aux Romains. Lorsque Jules César aborda sur les côtes du Kent, il trouva les Celtes aborigènes en possession de nombreux chevaux attelés h des chariots à la manière des peuples de l’Orient.
« Les caractères des anciens chevaux des îles britanniques, conservés purs de tout mélange de sang étranger, permettent d’apprécier la nature du pays à cette époque. On trouve , eu effet, les chevaux de cette espèce en harmonie complète avec les conditions physiques des districts dans lesquels ils sont naturalisés. Dans les pays de montagnes et de landes, où l’alimentation naturelle est peu abondante, ces animaux sont petits et trapus; dans les vallées, au contraire, ils ont un aspect volumineux et une grande force physique, mais ils manquent de cette énergie musculaire qui distingue les chevaux d’un climat plus généreux. »
Les anciennes chroniques nous apprennent qu’il a existé en Europe une race de chevaux noirs. Celte race semble avoir été très-nombreuse dans le nord de la Gaule et de l’Allemagne, à partir des sources du Rhin. On présume qu’elle habitait, à l’état sauvage, les vastes marais et forêts qui s’étendaient presque sur toute la partie orientale de l’Europe jusque vers le Pont-Euxin. Elle était connue des Romains, qui tiraient les meilleurs chevaux de leur cavalerie de ce pays, et, lorsqu’à la décadence de l'Empire les barbares, comme entraînés par une impulsion commune, se précipitèrent sur l’Europe méridionale, le grand cheval noir du Nord devint un symbole de terreur et de destruction. Ce fut la monture de ces cavaliers mystérieux que les légendes nous montrent comme les instruments de la colère de Dieu.
Ces chevaux puissants étaient les coursiers des chevaliers et des hommes d’armes, et servent encore de monture à la
grosse cavalerie des grandes puissances militaires de l’Europe.
Cette race si répandue existe également, messieurs, en Angleterre, où elle offre les mêmes caractères généraux que dans les Pays-Bas. On la trouve assez multipliée depuis l’Humber jusqu’au Cam, occupant les riches marécages de Lincoln, Cambridge, et s’étendant, k l’ouest, vers les comtés de Huntingdon , Northampton , Leicesler, Nottingham , Derby, Warwick et Stafford, jusqu’à la Severn. Plus nombreux dans ces pays de riches pâturages, les sujets de cette race se sont étendus encore au nord et bien loin au sud dans les plaines calcaires, conservant les caractères primitifs, mais variant selon le sol, le climat, la nourriture et les autres circonstances; sur les sols pauvres, ils offrent l’aspect du cheval de somme commun , différant d’aspect de la plupart des anciens chevaux de l’Angleterre; mais, dans les marécages et lies contrées mieux cultivées, ils possèdent la force et la taille des plus grands chevaux que le monde produise.
En traversant l’Humber au nord, on voit s’opérer un chan- . gement remarquable dans la forme et les qualités des chevaux ordinaires de ce pays. Les chevaux noirs, dont l’espèce occupe le centre et le sud de l’Angleterre, font place à une race d’une couleur brune, et plus claire, moins massive, et dont les formes annoncent plus de vivacité et d’énergie. Ce changement se fait remarquer dans tout le Yorkshire, le Durham, le Northumberland et au delà de la Tweed.
Quand on compare les cotes de la Grande-Bretagne avec celles du continent opposé, on trouve entre elles une ressemblance frappante sous le rapport de leur constitution géologique et de leurs productions animales et végétales.
Le long de la Manche, depuis Lands’End ju.sqti’à Douvres, le pays semble reproduire jusqu’aux échancrures de la cote française qui lui fait face. Allant vers le nord, les pays plats et les alluvions des côtes orientales de l’Angleterre correspondent tout à fait aux basses terres de la Belgique et de la Hollande. Les marais du Zuiderzée semblent se retrouver dans les marécages du Lincoln, et, dans ces deux localités, les chevaux se ressemblent jusque dans la couleur de leur poil. Le pays qui s’étend depuis l’Humber, en allant vers le nord, corres-
pond aux possessions danoises du Holstein , du Schleswig et du Jutland, et chaque pays produit des chevaux grands et forts lorsque les circonstances fovorisent le développement de leurs formes. Nous pourrions continuer le parallèle jusqu’aux montagnes granitiques de la Norvvége et les higlands écossais.
Le pays depuis la Tweed jusqu’à l’Humber, portion qui, autrefois, formait l’ancien royaume de Northumberland, était principalement renommé pour le nombre et la qualité de ses chevaux. Le Yorkshire est maintenant une immense pépinière de chevaux. C’est le pays de l’Angleterre où il y a le plus d’éleveiir.s. Ce comté produit toute espèce de chevaux : chevaux de splle, de voiture, de roulage et de charrue; chevaux de toutes tailles, de tous poils, de toutes races. Les grands chevaux de trait sont principalement élevés dans la partie nord du comté. Ceux qui n’ont aucun mélange de sang des races plus distinguées sont de grands et forts animaux, étoffés et vigoureux, propres aux travaux qui exigent une grande puissance musculaire; mais, il faut le dire, presque tous les sujets, même de race commune, offrent des traces du sang des races nobles. Cela provient de ce que tout le Yorkshire et le Durham élèvent des chevaux principalement pour la selle et les voitures légères. Les chevaux qui n’ont que peu de race sont employés aux travaux de trait ordinaires.
C’est ce mélange progressif du sang des chevaux communs qui produit cette variété généralement connue sous le nom de Cleveland-boii, ‘‘*''’si appelée à cause de sa couleur dominante, indice d’une origine distinguée.
Outre le lourd cheval noir et les autres chevaux de gros trait, il existe, messieurs, une variété offrant dans ses formes et sa robe un caractère tellement tranché, qu’on peut la regarder comme une espèce particulière. On l’appelle le Suffolkpunch, nom tiré du lieu où on l’élève depuis longtemps (le comté de Suffolk). Cette espèce, messieurs, s’est répandue dans les comtés voisins du Suffolk, le Norfolk et l’Essex, où elle est très-estimée pour les travaux ordinaires. Elle se distingue par sa robe, qui est d’un bai clair ou alezan, avec la queue et la crinière (î’une nuance moins foncée.
La France est un des pays les plus variés pour les races chevalines. Au pied des Pyrénées , dans le pays tout à la fois
chaud et fertile de Tarbes, on trouve le cheval oriental avec peu de modifications; il en est de même dans l'île de la Camargue, qui s’étend dans le delta du Rhône, tandis que, tout à côté, dans l’île de Corse et sur le versant des Pyrénées, se trouvent de tout petits chevaux, dont quelques-uns ne dépassent pas la taille d’un gros chien. Nous aurons plus tard à rechercher pourquoi certaines îles et certaines localités, près de la mer, font naître des chevaux d’une si petite taille. Aujourd’hui, nous constaterons seulement le fait.
Les montagnes de l’Auvergne , les plaines du Limousin et du Périgord, pays où les conditions particulières entretiennent une grande égalité de température , conservèrent au cheval primitif une partie de ses brillantes qualités. Le Limousin surtout, qui plus tard fut retrempé souvent par le sang oriental, se fit une haute réputation par le mérite de ses chevaux.
La Bretagne nous offre, dans les environs de Vannes et sur toute la montagne qui s’étend de Rennes à Châteaulin, une race de petits chevaux plus ou moins corsés, suivant la manière dont ils ont été nourris, mais toujours énergiques et vigoureux; ces petits chevaux ressemblent à ceux des montagnes de tous les pays, et un fait remarquable à signaler, c’est qu’on retrouve, dans les montagnes du Caucase, le bidet breton, non-seulement avec sa taille et sa conformation , mais encore avec son poil et ses allures, tant c’est une loi de la nature vraie partout et applicable au cheval, que les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Maintenant, messieurs, nous allons arriver dans le pays des fortes races. En coupant la France en deux, depuis Brest jusqu’à Besançon, nous trouvons la démarcation entre les races légères et les fortes races. Vous remarquerez du reste, messieurs, que cette ligne est à peu près tracée par la chaîne de montagnes qui, formant l’arête de la Bretagne, passe au nord d’Alençon, au midi de Chartres, et va rejoindre, vers Dijon, les montagnes de la Côte-d’Or, Nous trouverons , dans cette contrée, la grande race bretonne, les races normandes du Cotentin et du Dessin, celles du Merlerault et de la vallée d’Auge, la race percheronne, la race picarde, la race franc-comtoise, celles des Ardennes, de la Lorraine et de l’Alsace, enfin, la race boulonnaise, la plus forte de toutes, et dont le berceau
est h l’extrémité septentrionale de la France, comme pour contraster avec l’élégante race navarrine, située à son extrémité méridionale.
Je ne m’arrêterai pas plus longtemps, messieurs, sur les races françaises, dont nous nous occuperons spécialement dans une autre leçon.
De tout temps,^ on a élevé en Allemagne de nombreux troupeaux de chevaux. Les chevaux allemands d’origine varient avec la fécondité des provinces qui les produisent, et comme, généralement , ce pays est fertile en herbes et en grains , les chevaux y sont doués d’une grande forcé, mais ils manquent de vitesse et d’agilité, et conviennent parfaitement pour la grosse cavalerie, qui a fait la réputation des Allemands dans les guerres modernes. Pendant le moyen âge, leurs grands chevaux étaient particulièrement élevés pour les chevaliers et les cavaliers lourdement armés de cette époque. On a, toutefois, introduit en Allemagne des chevaux légers de l’Ukraine et d’autres contrées orientales. Ou trouve les plus grands chevaux allemands dans le Ilolstein, le Mecklembourg et autres contrées de riches herbages, sur les côtes de la Baltique et dans les vallées des grandes rivières. La même race de chevaux lourds se retrouve dans les possessions contine-ntales du Danemark, qui a longtemps fourni de carrossiers les autres parties de l’Europe. Les mêmes sortes de chevaux existent encore en Hollande et en Flandre, mais avec des formes encore plus massives et grossières, ce qui démonlre que, sous un climat humide , avec des pâturages abondants et une nourriture artificielle largement accordée, le cheval prend nécessairement cette ampleur de conformation qui augmente sa puissance à vaincre de grandes résistances, mais qui diminue sa vitesse et son aptitude h un service rapide.
La Pologne, par sa situation topographique, la nature de son sol et de ses pâturages, doit avoir pour cheval indigène un animal fortement charpenté, et aux formes lourdes; mais les croisements fréquents avec le cheval oriental ont modifié sensiblement ces dispositions de la nature. Le cheval polonais, distingué, est élancé, gracieux, et ressemble beaucoup à ces chevaux que nous obtenons d’un cheval oriental et d’une jument déjà améliorée.
Les chevaux hongrois se divisent en deux grandes catégories : le cheval naturel et le cheval amélioré par les croisements et les soins de l'homme. Le cheval du pays est petit, chétif et mal conformé, mais plein d’ardeur et d’énergie. Le cheval amélioré a beaucoup de rapport avec les transylvains et les moldaves; c’est une race élégante, énergique, et qui se ressent encore du voisinage des races orientales.
L’Ukraine et la plus grande partie de la Russie d’Europe fournissent des chevaux énergiques , ardents et pleins de feu, que montent les Cosaques; ils tiennent beaucoup du lartare par la sobriété et la faculté de résister aux plus violentes fatigues. C’est la où l’on peut étudier les races primitives avec sûreté, car ces chevaux n’ont jamais subi aucun croisement, et ils ne doivent rien aux soins de l’homme, qui les élève d’une manière presque sauvage. La Russie fournit cependant de fortes races dans les prairies fécondes qu’arrosent le Bug et le Dniéper, dans le gouvernement d’Archangel et dans plusieurs autres contrées où un climat tempéré et une nourriture abondante leur permet de se développer convenablement.
La Norwége, l’Islande et la Laponie; enfin, le nord de la Russie, fournissent de petits chevaux qui vivent presque à l’état sauvage dans les montagnes où on les laisse errer; on les emploie, pendant l’été, aux travaux des champs. Plus on s’avance vers le nord, plus leur taille devient chétive, leur poil long, leur peau épaisse; plus, enfin , ils arrivent au dernier degré d’abâtardissement et de dégénération.
Principalet races d'Europe.
En Grèce et en Turquie, l’on trouve :
Chevaux de Cappadoce ;
— de Thessalie;
- — de Servie;
— de Bosnie;
— de Roumélie.
En Italie ;
Chevaux napolitains;
Chevaux de la Polynésie;
— .de la Sicile;
— de la Romagiie.
En Espagne :
Chevaux d’Andalousie;
— de Navarre;
— de la Chartreuse.
En Angleterre :
Chevaux d’Irlande;
— d’Écosse;
— du Galloways;
— du Norfolk;-
— du Clydesdal,
— du Cleveland;
— de Shetland.
En France :
Chevaux de Navarre;
— du Limousin;
— du Merlerault;
— du Cotentin;
— de Bretagne;
— du Boulonnais;
— du Perche;
— de Franche-Comté;
— du Poitou;
— de Picardie;
— de la Camargue;
— d’Auvergne;
— des Ardennes.
En Allemagne ;
Chevaux de Prusse;
— de Hongrie;
— de Transylvanie;
— du Mecklembourg;
— du Holstein;
— du Danemark (ont fourni longtemps de carrossiers
toute l’Europe);
Chevaux de Saxe;
— de Pologne;
— de Moldavie;
— du Hanovre (chevaux du nord);
— de Frise;
— de Hollande;
— de Suisse;
— de Flandre ou de Belgique;
— les hardraven.
En Russie :
Chevaux de Lithuanie;
— du haras d’Orlow (trotteurs);
— cosaques;
— de rUkraine.
Dans le nord de l'Europe :
Chevaux de Norwége (trotteurs);
— de Laponie;
— d’Islande.
Chevaux d’ Amérique.
S’il fallait une preuve de plus à l’opinion que le cheval n’a pas été créé partout, mais qu’il a suivi l’homme dans ses migrations, nous la trouverions dans ce fait si remarquable, que le cheval était inconnu en Amérique lorsque les Espagnols abordèrent aux rives du nouveau monde. Ce furent ces conquérants qui y amenèrent le cheval; il s’y multiplia, dit David Low, « avec une rapidité complètement inconnue dans les plus riches contrées des anciens continents. Depuis lors, un peu plus de trois siècles se sont à peine écoulés , et l’on trouve le cheval naturalisé depuis le détroit glacé de Magellan jusqu’aux neiges du Labrador, sous tous les climats et dans les contrées les plus variées. Il s’est transmis des oppresseurs aux victimes, et les tribus les plus sauvages de l’intérieur de la Patagonie au Missouri et à la Colombie se sont approprié ce bienfait de la Providence, et le font servir à leur destruction réciproque.
« Les faits les plus intéressants de l’histoire du cheval dans
l’Amérique espagnole sont : 1“ son émancipation du joug de la domesticité; 2“ sa multiplication en liberté. Selon Azara, le premier eut lieu vers 1555, lorsque la ville de Buenos-Ayres fut abandonnée subitement par ses habitants , qui laissèrent dans les plaines voisines cinq chevaux et sept juments amenés d’Andalousie. Ces animaux multiplièrent rapidement, et donnèrent naissance aux innombrables troupeaux qui peuplent aujourd’hui les plaines fertiles situées au sud et h l’ouest du Rio de la Plata, et dont quelques-uns s’échappèrent au nord de la source de ce fleuve, multiplièrent dans le Paraguay et les autres contrées de l’intérieur. Ces chevaux émancipés vivent ordinairement en petites troupes, dans lesquelles un étalon conduit un certain nombre de juments; mais la réunion de ces petites troupes forme souvent des troupeaux si considérables, que le voyageur qui les contemple reste frappé d’étonnement. On en voit souvent plusieurs milliers ensemble , qui seml)lent agir d’après un principe commun de subordination et d’union.
« Quelques-uns d’entre eux prennent la direction de la troupe, se placent h l’avant-garde quand elle change de pâturages, et donnent le signal de la fuite lorsqu’un danger se |)fésente. Ils se précipitent hardiment sur les voyageurs et sur tous les objets qui leur semblent nouveaux, et, de même que les races sauvages de la Tartarie, ils placent des sentinelles autour delà troupe, et prennent la fuite aussitôt qu’un danger leur est signalé, ainsi qu’à l’approche de l’homme. Lorsqu’ils aperçoivent des chevaux domestiques, ils courent à leur rencontre, font entendre des hennissements affectueux et mettent en usage tous les moyens propres à les engager à s’échapper avec eux pour reprendre la vie sauvage. Ces derniers acceptent volontiers l’invitation , et, une fois rendus à la liberté, jamais ils ne se remettent volontairement sous la domination d’un maître. Lorsqu’approchent ces troupes sauvages, les voyageurs ont besoin d’une grande vigilance pour empêcher la désertion de leurs chevaux, qui font tous leurs efforts pour se débarrasser de leur harnais et devenir libres. Les chevaux sauvages marchent en colonnes, jamais en ligne , rétrogradant quelquefois, d’autres fois se retournant sans qu’on puisse les chasser, parfois même ils chargent les convois et y jettent une affreuse confusion, afin d’y effectuer leurs recrues. Cette sym-
paihie généreuse pour la captivité de leurs semblables ne paraît pas exister dans les races sauvages de Tartarie, et est vraisemblablement due, chez les chevaux espagnols, à quelque souvenir traditionnel de leur ancien état de domesticité.
« Ces chevaux sauvages sont facilement rendus à la domesticité, soit qu’il leur reste quelque trace de la docilité qu’ils avaient acquise dans leur esclavage antérieur, soit que la douceur du climat et la richesse des pâturages leur communique un caractère plus souple que celui des chevaux nés dans les déserts de l’Asie. Néanmoins, les moyens employés pour les soumettre ne sont ni moins barbares ni moins grossiers que ceux usités dans les autres pays pour dresser les jeunes poulains à l’obéissance et les amener graduellement à partager les dangers et les plaisirs de leur protecteur. »