‹ Cours de style diplomatique (volume 2)Chapitre 2 sur 42 · IL I · texte numérisé non relu

IL I

Dans ce dernier cas, on le munit ordinairement d'une double instruction ostensible et secrète.

L'importance de cette espèce d'écrits, destinés à servir de règle pour les négociations des intérêts d'une nation entière , exige le plus grand soin et la plus profonde réflexion pour leur rédaction. On doit non-seulement avoir égard aux faits antécédens et aux négociations qui ont précédé, mais encore observer les rapports momentanés des nations, et même prévoir les conséquences futures des événemens, pour établir les principes destinés à guider le ministre public dans la mission qu'on lui confie. Il importe de ne rien omettre de toutes les circonstances qui pourraient éclaircir l'objet de la négociation. Mais s'il est bon de s'étendre sur les détails , on aura soin cependant de s'exprimer avec concision , afin de ne point nuire à la clarté qui doit régner dans le texte de l'instruction, et qui en sera la qualité • principale.

L'instruction même la plus détaillée et la plus parfaite ne pouvant épuiser tous les cas et toutes 1^ phases de la négociation, le ministre devra souvent agir de son propre chef et^ d'après ses vues, toutefois en s'en tenant strictement aux intentions notoires de son gouvernement, et en se réglait sur l'analogie de ses instructions. Dans

d'autres cas encor il se verra obligé de demander une instruction spéciale avant d'agir.

Au reste la variété possible des objets de négociation et du but relatif de chaque mission produit nécessairement la plus grande diversité dans la rédaction des Instructions. C'est dans la p(^itiqvie ou la science des relations extérieures des états qu'il faut puiser les matières qui doivent former le texte de ces écrits. Quant au cours ordinaire des négociations , il Suffira de donner un court exposé de l'état présent des relations politiques des deux états, dont le ministre sera à même de compléter les notions en étudiant les archives de la mission , et particulièrement les instructions et les rapports de ses prédécesseurs. On lui marquera 1^ points principaux de la négociation et la manière dont il conviendra qu'il les ^aite ; on lui fixera généralemetit les bornes jusqu'où l'on abandonne les affaires à son discernement, afin qu'il puisse agir avec une liberté convenable, et on lui donnera en même temps l'ordre exprès de demander des instructions spéciales pour tous les cas d'importance majeure qu'on n'aura point pu prévoir daps l'instruction générale. S'il est nécessaire, on lui prescrira même l'attitude qu'il doit prendre à la cour atiprès de laquelle il est accrédité; mais surtout on lui enjoindra d'user de tous les moyens licites de conciliation , pour

Testime et la confiance du gouvernement, qui seule peut faire réussir ses négociations. La mission d agent diplomatique lui imposant par elle-même le devoir sacré de veiller avec autant d'assiduité et de fidélité aux intérêts de son constituant et de ne jamais compromettre le nom de son gouvernement, il doit paraître superflu d'en réitérer l'ordre. Cependant on pourra le charger de la commission spéciale d'appuyer avec tous les soins et toute la diligence possible les intérêts commerciaux et autres de ses concitoyens dans le pays où il se trouvera, et de ne négliger aucune occasion d'employer utilement l'autorité dont il se trouvera revêtu. Enfin on lui donnera l'ordre de faire de fréquens rapports détaillés sur le cours de ses négociations, comme sur tout ce qu'il lui paraîtra intéressant de faire parvenir à la connaissance de son gouvernement , et sur les résultats des observations exactes qu'il aura occasion de faire dans la place où il se trouve.

« EXEMPLES

Instructions données au Baron de Breteuil^ Ministre de France à Pétersbourg.

Toute correspondance était interrompue depuis plusieurs années entre la France et la Russie, d'où le Roi avait rappelé le Ministre et le Consul que S. M. y entretenait. On n'avait pas même conservé à Pétersbourg de ces liaisons indirectes qu'il est d'usage de se ménager dans les autres pays, lors même que des raisons politiques font cesser les relations publiques et avouées. Ainsi on ignorait entièrement à Versaillas tout ce qui pouvait avoir rapport au gouvernement russe , aux dispositions de l'Impératrice, aux vues de son ministère , lorsqu'en 1755 cette Prinèesse, excitée soit par ses sentimens personnels pour S. M., soit par les conseils du Coiùte de Woronsow, alors son vicechancelier , fit parvenir au Roi les assurances du désir qu'elle avait de rétablir entre la France et la Russie l'intelligence la plus parfaite.

Ces insinuations avaient été faites dès 1765, mais on n'avait pas cru alors qu'elles lussent assez autorisées. Plusieurs avis particuliers ayant confirmé successivement la sincérité de ces premières .ouvertures, le Roi se détermina enfin à faire

passer à PétersBpurg le [sieur Douglas, pour vérifier si ces avis avaient un fondement assez solide pour mériter quelque confiance de la part de S. M,

Un premier voyage , qu'il ne parut faire que par un simple motif de curiosité, le mit à portée de constater l'existence réelle des dispositions qu'on avait annoncées au Roi de la part de la Russie- S. M. jugea convenable, en conséquence, de renvoyer à la même Cour le sieur Douglas , avec le titre de Chargé de ses affaires, en même temps que le sieur de Bickteieff vint en France, avec la même qualité, de la part de l'Impératrice de Russie.

Cette démonstration de réunion entre les deux Cours fut bientôtsuivie du rétablissement éclatant de leur correspondance par la nomination qu'elles firent de leurs Ambassadeurs respectifs, pour résider à Paris et à Pétersbourg.

Le Roi confia cette importante commission au Marquis de L'Hôpital, qui par ses talenset par son zèle a parfaitement justifié le choix de S. M. Mais cet Ambassadeur, dont la santé a été considérablement altérée en Russie , ayant en plusieurs occasions témoigné le besoin qu'il aurait de repasser en France pour y prévenir les suites de ses incommodités, le Roi a bien voulu avoir égard à ses repirésentations, et lui a laissé la liberté de con-

(7 ) tiauer les fonctions de son ambassade, ou de revenir auprès dé S. M., suivant qu'il le jugerakiui-méme le plus à propos pour le succès des négociations dont il est chargé, et pour sa convenance personnelle.

Le Roi prévoyant en même temps l'inconvénient qui pourrait résulter pour le bi^i de son service, du retour du Marquis de L'Hôpital, si cet Ambassadeur n'était pas remplacé immédiatement par un autre Ministre «de S. M. , elle a jeté les yeux , pour cet effet , Sur le Baron de Breteuil , mestre-de-camp de cavalerie, qu'elle a nommé son Ministre Plénipotentiaire auprès de l'Impératrice de toutes les Russies.

Les preuves qu'il a déjà données à S. M., nonseulement de son intelligence et de sa dextérité dans l'administration des affaires qu'elle lui a confiées , mais aussi de sa sagesse et de sa pru* dence dans la conduite qu'il a constamment tenue dans les emplois militaires et politiques qu'il a i^mplis , lui ont mérité la préférence que le Roi a daigné lui accorder, en cette occasion , et à laquelle le Marquis de L'Hôpital a lui - même applaudi avec les témoignages les moins équivoques de satisfaction.

Pour mettre le Baron de Breteuil en état de s'acquitter, conformément aux vues de S. M. , du ministère dont elle veut bien l'honorçr , il est né-

cessaire qu'il soit exactement instruit de l'état aC' tuel de la Gour de Pétersbourg , de la situation des affaires générales par rapport à la Bussie, et aux engagemens qu'elle a pris , surtout depuis le commencement de cette guerre , enfin du système de conduite qu'il devra suivre tant vis-à-vis de Flmpératrice, de sa Cour et de son ministère, que vis-à-vis du Marquis de L'Hôpital.

La communication qui a été donnée au Baron de Breteuil de toute la correspondance relative à la Cour de Pétersbourg, l'aura déjà informé de la nature , de l'objet , de l'étendue et de la suite des n^ociations dont le Marquis de L'Hôpital a été chargé , et des instructions et des ordres que le Boi a fait adresser à cet Ambassadeur. Cependant il ne sera pas inutile de remettre ici sous les yeux du Baron de Breteuil un tableau raccourci et fidèle de tout ce qui s'est passé à cet égard.

Le Boi , en terminant avec modération et générosité, en 1748, la guerre occasîonée par la mort de l'Empereur Charles vi , s'était non-seulement proposé de procurer à ses peuples une paix qui leur était devenue nécessaire, mais encore de rétablir sur des fondemens solides et durables le repos de l'Europe et l'intelligence la plus sincère entre tous les Souverains qui la gouvernent. S. M. aurait eu cette satisfaction si les autres puissances, animées des mêmes principes d'équité

(9) et d'hiimanité , avaient voulu concourir à des vues si salutaires ; mais elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle était presque la seule de bonne foi, et avec des intentions pures et désintéressées. Le système politique que l'Angleterre parut d'abord disposée à suivre fit soupçonner que cette couronne n'avait désiré la paix que par l'impossibilité absolue où elle était de continuer la guerre , et qu'elle ne profiterait de l'intervalle du cdlme que pour se préparer à une nouvelle guerre. L'événement n'a que trop justifié cette conjecture.

La cour de Londres, pour mieux masquer ses vues d'ambition et de cupidité , consentit à nommer des commissaires pour travailler de concert avec ceux du Roi, et conformément à l'article viii du traité d'Aix-la-Chapelle, à concilier les points de discussion que l'activité avec laquelle la paix avait été négociée et signée, n'avait pas permis de régler par le même traité.

Il ne fut pas difficile de remarquer, dès les premières conférences, que l'Angleterre ne cherchait qu'à gagner du temps, pour se mettre en état de se procurer par là force des armes ce qu'elle prévoyait parfaitement ne devoir ni ne pouvoir obtenir par les raisons de droit.

En effet les Anglais ne tardèrent pas à développer, par les mesures qu'ils prenaient soit en An^rique, soit en Europe, les vastes projets qu'ils

avaient formés , et qu'ils ont ensuite exécutés , eu manquant ayec autant de violence que d'injustice et de mauvaise foi , à toutes les lois et à toutes les bienséances.

Ils commencèrent la guerre sans la déclarer; et le Roi, forcé de venger sa gloire personnelle ^ espéra que cette guerre ne s'étendrait point jusqu'au continent de l'Europe. Bien loin de vouloir associer aucune autre puissance à sa querelle particulière, S. M. invita même la plupart des Souverains à 3e renfermer dans les bornes d'une exacte neutralité ; mais la Cour de Londres , animée par des principes absolument contraires , ne négligea rien pour rendre la guerre générale, afin que la France, obligée d'employer une partie de ses forces de terre , fût moins en état de résister aux entreprises que l'Angleterre ferait sur mer.

Le roi de Prusse, excité par des vues personnelles d'ambition , se livra sans ménagement à la passion des Anglais; et après avoir envahi la Saxe par les procédés les plus odieux et les plus violens, il attaqua injustement les états de l'Impératrice-Reine de Hongrie et de Bohème.

Le Roi , engagé par un traité défensif à secourir cette Princesse , et par sa qualité de garant =des traités de Westpbalie à maintenir les droits des Princes de l'Empire et les constitutions et libertés Germaniques, ne pouvait pas sans manquer à ces

deux devoirs essentiels , abandonner llmpératrioe- Reine et le Roi de Pologne, Électeur de Sate. S. M. a même, pour remplir ces deux objets, sacrifié son intérêt le plus immédiat auïssentimens d'hon» oeur et de fidélité qui prévaudront toujours dans son cœur sur toute autre considération.

Le traité définitif conclu entre le, Roi et l'Impératrice - Reine avait été signé le i " mai 1 7 56 , etLL. MM. avaient jugé à propos d'inviter Tlmratriçe de Russie à y accéder.

L'acte de cette accession fut signé le 1 1 janvier 1767. Le Roi avait exigé absolument comme une condition sine quâ non^ que les Turcs fussent nommément exceptés du cas de l'alliance défensive de sa part; et cette exception , dont TomisstoD avait été faite dans le traité du t'ornai 1766, et qm a indisposé la Porte Ottomane conU*e la France , fut explicitement énoncée dans l'acte d'accession de la Russie. Mais le sieur Douglas, sans ordre, et formellement contre ses instructions, prit mal à propos Vàv lui, de signer en même temps, par le conseil du Comte d'Esterhaziy une déclaration qui devait être , disait - on, très^eorète, et qui détruirait entièrement l'exception stipulée en faveur des Turcs. Le Roi refusa de ratifier cette déclaration , et elle doit être regardée eomme nulle.

Cependant la Russie, en exécution du traité

conclu en 1766 entre elle et lescours de Vienne et de Saxe^ avait envoyé une armée auxiliaire sous les ordres du Maréchal Apraxin, pour attaquer le royaume de Prusse.

Tel était Fétat des choses lorsque le Marquis de L'Hôpital partit au commencement de 1 767, pour se rendre à Pétersbourg, où il n'arriva que dans les premiers jours de juillet.

Le mémoire remis à cet Ambassadeur pour lui servir d'instruction , lui recommandait principalement :

I® De travailler à fortifier l'intelligence rétablie entre les deux cours , et à se concilier la confiance de l'impératrice et du ministère de Russie ;

a"* De se tendre aussi agréable qu'il serait possible au Grand -Duc et à la Grande - Duchesse de Russie , et de leur inspirer des sentimens conformes à l'union constante des deux Empires;

3"* De s'occuper à détruire , ou du moins à affaiblir l'influence des Anglais à la cour de Pétersbourg, par rapport à la politique et au commerce , et de faire sentir qu'à ces deux égards l'alliance de la Russie avec la France est susceptible de moins d'inconvéniens , et est plus avantageuse;

4° D'étudier avec l'attention la plus suivie qu'elles étaient les véritables dispositions du mi-

( «3) nistère russe relativement à b Turquie , à la Suéde et à la Pologne;

5"* Dans tout ce qu'il aurait à négocier, de se conduire conformément aux désirs de l'Impératrice de Russie , dont les ministres avaient fait entendre en plusieurs occasions qu'elle serait blessée si Ton admettait un tiers dans ce qui ne devait être traité que directement et exclusivement entre deux puissances si respectables;

6° D'apporter tous ses soins à vérifier le degré d'intimité et de confiance qui subsiste entre les deux Impératrices, et jusqu'à quel point elles portsnent le concert établi entre elles , soit pour la confirmation de la guerre présente , soit pour les conditions de la paix future;

7° D'employer toute sa dextérité à pénétrer les dispositions intérieures les plus générales sur le successeur désigné au trône de Russie et quels sont ises partisans , ou ceux du jeune prince Yvan.

Les mêmes objets doivent fixer l'application du Baron de Breteuil , et être les sujets de ses observations les plus approfondies.

Les dix-huit premiers mois de séjour du Marquis de L'Hôpital en Russie n'ont été marqués par aiicun événement considérable, si l'on excepte la disgrâce éclatante du Gchnte de Bestucheff , grand Chancelier de Russie , qui depuis plusieurs

années abusait àe la confiance entière dont l'Impératrice sa maîtresse l'honorait.

Il y a m^e beaucoup d'apparence que c'est à la mauvaise intention et aux manèges artificieux de ce ministre qu'on doit les campagnes aussi peu honorables que peu utiles que l'armée russe a faites en 1767 et en 1758.

On n'a commencé qu'en 1759a démêler le système politique de la Cour de Pétersbourg; mais ce système a varié suivant les circonstances , et c'est ce qu'il importe de faire connaître au Baron de Breteuil.

On avait eu en France des avis qui y. étaient venus successivement de plusieurs endroits, et par lesquels on avait appris que les Anglais cherchaient à inspirer à la Russie des pensées de paix, où à l'engager du moins, à déterminer la cour de Vienne à se réconcilier avec le Roi de Prusse. On ajoutait, avec beaucoup de vraisemblance^ que ce Priïice avait demandé la médiation de l'Impératrice de Russie.

Zje ministère de Pétersbourg avait méine déclàré bien précisément en plusieurs occasions au Marquis de L'Hôpital , que cette Princesse désirait la paix, et qu'il fallait y travailler^

Cette déclaratk>n ainsi réitérée , et combinée avec ce que le Roi savait d'ailleurs , parut mériter une attention d'autant plus sérieuse que la

Russie n'ayait; raûré ui gloire ni profit des opérations de son armée; que la France n'avait éprouvé que des revers pendant la campagne de 1 7 58 ; qu'il y avait peu de concert et beau* coup de jalousie entre les généraux autrichien! et les généraux russes, et qu'on ne pouvait pas douter que les Cours de Londres et de Berlin n'eussent encore un parti puissant en leur faveur à la Cour de Péter^ourg. Toutes ces considérations engagèrent le Roi à former un nouveau plan poli* tique , également convenable à sa dignité , à ses intérêts et à sa fidélité à l'égard de ses alliés.

S. M. avait conclu 9 le 3o décembre 1758 avec rimpératrice-Reine de Hongrie et de Bohème , un nouveau traité par lequel la France se trouvait dans la nécessité de continuer la guerre en Allemagne aussi long-temps que dette Princesse vou* drait mesurer ses forces avec le Roi de Prusse pour reconquérir la ^ilésie.

Le Roi ne pouvait 'donc plus, sans rendre sa bonne foi et ses intentions suspectes, exciter la Cour de Vienne à faire son accotnmodement avec S. M. Prussienne. D'ailleurs l'alliance du Roi avec la maison d'Autriche ne pouvait être utile qu'autant qu'elle serait durable , et il était essen^ tiel de ne pas avoir pour cette maison des pro* cédés qui l'obligetaient à reprendre ses ancienlies liaisons avec les ennemis de la France.

La Russie n'ayant ni les mêmes ménagemens à observer ni les mêmes dangers à craindre , pouvait sans inconvénient proposer une médiation armée à laquelle les cours de Vienne et de Berlin seraient forcées de déférer.

Il était naturel de penser que la Cour de Pétersfoourg saisirait cette idée avec ardeur , et chercherait à se procurer par la paix une réputation qu'elle ne pouvait guère se flatter alors de se procurer par le succès de ses armes.

D'un autre côté , le Roi désirait sincèrement de faire cesser la guerre avec les Anglais, devenue par les évènemens trop onéreuse aux finances et à la marine de S. M., à la navigation et au commerce de ses sujets.

Le Roi d'Espagne venait de lui offrir sa médiation pom' réconcilier la France avec l'Angleterre; et S. M. l'avait acceptée avec autant d'empressement que de confiance dans l'amitié de ce prince.

Il y avait donc apparence que le repos public pouvait être bientôt rétabli; d'un côté, par la réconciliation dû Roi avec le Roi d'Angleterre, sous la médiation de S. M. C. ; et de l'autre, par la paix de l'Impératrice-Reine avec le Roi de Prusse , sous la médiation de l'Impératrice de Russie.

D'après ce système, le Roi fit adresser des instructions au Marquis de L'Hôpital. Dès le

( 17 ) 8 juillet ée Tannée dernièt*e , S* M. lui ordonna de premier de la première occasion que le ministère russe lui fournirait pour exposer légèrement, et comme de lui-même, le projet qu'on vient d'indiquer.

Soit que le comte de Woronzow, devenu grand Chancelier de Russie , n'eut pas mis le Marquis de môpital à portée d'exécuter ce qui lui avait été prescrit ; soit que l'Ambassadeur du Roi eut jugé qu'il fallait pour cet efifet attendre des circonstances plus favorables, il n'aurait fait aucun usage du plan en question , lorsque deux victoires remportées par les Russes sur l'armée prussienne, parurent o'pérer un changement considérable dans le système et les vues politiques de la Russie.

Jusqu'à cette époque cette puissance, dans tout ce qu'elle avait fait pour le soutien de la cause commune efi Allemagne , ne paraissait agir que par un motif d'amitié et de générosité en faveur des Cours de Vienne et de Dresde, et par fidélité aux engagemens particuliers qu'elle avait contractés en 1746 avec l'Impératrice-Reine et le Roi de Pologne , Électeur de Saxe.

Le ministère de Pétersbourg', qui s'était borné à représenter de temps en temps que les dépenses que la guerre lui occasionnait étaient excessives, n'avait jamais parlé de dédommagement à stipuler pour la Russie , aux dépens du Roi de II. ^ ^

( '8 ) Prusse^ lorsqu'on négocierait la pacificatioD (i« l'Alletaagne. Cette préteation n'a été produite que sur la fin de Tanniéie derrière, lorsque le Roi et rimpératricé-Reiïiejayant invité l'Impératrice de Russie à accéder au traité du 3o de décembre 1758, entre les Cours de France^ et devienne i et au traité du 4 de niai de la même année, entre les couronnes d^ France et de Danemarek, ta Cour de Péterd)ouf g fit remettre succsessivement un mémc^re le â6 d'octobre et une jnfote le i^ dé décembre 1759.

Ces pièces s'expliquent fort clairement âur le dédommagement prétendu de la Ryssie pour les frais de la guerre. Cette puissance demande for* mellement là cession , en sa faveur , du royaume de Prusse , du moins jusqu'à ce qu'elle soit remboui^sée dés dépenses qu'elle a fEutes ; et elle fait entendre assez clairement que son intention est de faire dépendre son accession aux deux traités dont on vieiri: dé parler , des eiigagemens qu'elle voulait faire prendre aux Cours de France et de Vienne relaitivement au dédommagement dont il s'agit.

Le Roi a senti d'abord toutes les conséquences et les dangers d'une pareille prétention , dont l'objet est de convertir une acee^ion simple et des stipulations purement défensives, en un nou-* veau traité à conclure , dont les suites éloigne-

( '9) ment ^écas$aireo)€<it la pacification , et prolongeraient les inalhwfs de la gvieire au d^à des boiv ne^^que S.. M. dé$îrait de leur douoer , et au delà d^ ce qu ej^raieat d'elle ses altiîKtlces actuelles. LeRoi a uiie guerre personoelie , èft il Va cons^ lamment soutenue par s^s propre? forces , sans «yoif stipulé cl»os aucun d0 seà, traités^ nulle espèce de secours ni en troupes, ni eo; Taisseaux« ni en argent, à^è la part de a^ allié& S. M. na uién^^e deiv^tiidé auéun avantage pour elle, par rapport à la guerre d'Allemagae; et quoique cette guerre ait ^té et soit encore beaucoup plus onér Wixae k ses. ân^ces qu^à celles de la Russie , lé Roi continue de secourir, avec la plus grande vigueur^ ses alliés dans l'Empire , sans aatre fruit queia glpire de remplir, avec la fidélité Ja plus scrupuleuse et; 1^ plius grande générosité , les en« gagcm^qs qu'elle ^ (x>atractés soit a^ec le Corpls gern^anique par. les tçaicé^ de W^tphalie, soit HY^c la Cour de Vienne par le traité défeastf du i^'de mai %']5Q. Enfin S*^ M. n'a aucuït intérêt se* cret à cpntiaqe^ la gu^i^e *^ elle délire très sincère^ ineîit K paix;: et comme ses vues sont remplies d'équité et de modération , sa fa^on de procéder est conCbniH^ à $es sentimiens.

. .Rien n'est plus couttairé à de pareilles disposi* tion$ que la prétention de Ja Russie, à qui lès succès ont fait concevoir des projets: de cupidit<i

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qui ne pourraient peut-être avoir leur exécution qu'après plusieurs campagnes heureuses.

Dans cet état des choses , le Roi , après avoir mûrement réfléchi sur les objets essentiels , a pris le seul parti qui convenait à sa dignité , et qui concilie ses principes personnels avec ses alliances, et avec les ménagemens que S. M. veut avoir pour l'Empire de Russie,

Le Roi a fait remettre au Ministre russe une réponse formelle et ministérielle au mémoire et à la note de la Cour de Pétersbourg ; et c'est d'après ces pièces que le Baron de Breteuil dirigera, avec la plus grande précaution , son langage et sa conduite.

Il y verra, ï° que S. M. persiste invariablement dans la distinction qu'elle doit et veut mettre entre sa guerre contre les Anglais et la guerre d'Allemagne; et que, par une suite nécessaire, les négociations de la France pour sa future réconciliation avec l'Angleterre , seront absolument indépendantes et séparées de celles qui auront pour objet la pacification de TAUemagne.

2^ Que par rapport aux négociations relatives à l'Allemagne, le Roi sera constamment disposé à se concerter avec ses alliés , et à concourir à tous les moyens qui seront jugés convenables pour pacifier cette partie de l'Europe à des conditions honorables et solides.

3^ Que pour le dédommagement demandé par la Russie , c'est avec la Cour de Vienne que celle de Pétersbourgdoit négocier. Llmpératrice-Reine est seule partie principale et directe dans la guêtre qu'elle soutient contre le Roi de Prusse ; le Roi et l'Impératrice de Russie n'y jouent que le rôle d'auxiliaires. Nous avons contracté avec la Cour de Vienne seule nos engagemens défensifs, et nous avons ensuite invité conjointement la Russie à y accéder. Il faut que cette dernière couronne suive la même raéthodci c'est-à-dire qu'elle stipule sur ses avantages personnels avec la Cour de Vienne, et que les deux Impératrices invitent le Roi à accéder au traité qu'elles auront conclu ; mais ces Princesses sont trop cquitai)les pour exiger de S. M. des engagemens dont le poids rendrait intolérable la double guerre qu'elle a à soutenir.

Le Roi ne refusera de se charger de nouvelles obligations à remplir, qiie parce qu'elles le mettraient dans l'impossibilité d'exécuter les ancien- , nés , et parce que ses forces et ses finances ne suffiraient pas pour fournir à des entreprises plus étendues et à des dépenses plus considérables. C'est d'après ces observations que le Raron de Breteuil s'expliquera sur les sentimens du Roi ; et si la répouse que le Marquis de l'Hôpital a dû remettre à la Cour de Pétersbourg, y est accueillie avec la même bonne intention qui l'a dictée , l'Im-

pératrjce de Russie n'en sera pas moins tI)s|>osée à accéder aux traités du 4 de mai et du 3o de décembre i758.*. .

11 est heureux pour la Russie, ajoutent les instrubtions, d'avoir eu des Souverains qoionjt travaillé avec succès à Êiire disparaître successi* vemeat les restes de barbarie qui subsistaient encpre vers la fin du dernier siècle; mais la saine politique ne doit pas pennettre qu'on laisse la Cour de Pétersbourg profiter dès avantages de son éfat actuel pour augmenta:* sa puissance et étendra les bornes de son Empire. Un pays presque aussi étendu que les étals réunis des plus grands Princes de l'Europe, et qui n'ayant besoin que d'un petit nombre d'bommes pour sa sûreté particulière, peut avoir au dehors de ses frontières des armées fprmidables; un pays dont le commuée s'étend jusqu'à la Chine, et qui est à portée de s'enrichir en se procurant de l'Asie , facilement et en peu dé temps', les denrées que les autres nations ne peuvent en tirer que par . de longues et dangereuses navigations ; un pays dont les troupes spnt aujourd'hui aguerries, et dont le 'gbuvemement est absolu et presque dJesr potique, doit avec raison paraître redoutable à ses voisins actuels, et successivement aux peuples qui le ' deviendront au moyen de ses nouvelles conquêtes.

On peut assurer sans exagération , que la puissance des Russes estpresque augmentée de moitié depuis ia mort de Pierre i^ et Ton peut juger par le rôle qu'elle joue aujourd'hui , de celui qu'elle jouerait sur la scène du monde, si de tiouvelles acquisitions la portaient à un plus haut degré de grandeur et de pouvoir. Les cours édairées ont senti, lorsque les armées moscovites parurent pour la première fois en Allemagne , combien il était dangereux de les y avoir introduites , et combien il était intéressant pour tous les Souverains, de veiller avec attention sur les vues et sur les démardies d'une nation dont la puissance corn* mençait déjà à devenir redoutable ; mais la Cour de Vienne ne consulta que |e besoin du moment présent ^ lorsqu'elle appela les Russes à son ' secours dans les deux dernières guerres occasfônéçs , l'une par la mort du Roi de Pologne , Aûgnste II , et l'autre par la mort de l'Empereur Charles vi. L'Impératrice -i^ei ne de Hongrie et dèBohane s'est conduite dans la présente guerre ffar le nr^me motif; et qui sait, si elle, ou du moins ses successeurs , h'auron|: pas à se repentir quelque jopr d'avoir eu recours à de pareils auxiliaires? ) ^ '

L'Impératrice qui occupe aujourd'hui le trône àe Russie n^a pas vraisemblablement des inten* lions qui puissent etdoiventétre suspectées d'une

ambition démesurée; maïs elle ne régnera pas toujours, et sa modération personiielle ne fait pas cesser un danger plus réel et plus durable que la vie de celte Princesse.

Les violences que la Russie exerça en Pologne , en 1733 et 1734 9 son entreprise contre la ville de Dantzick , qu elle assiégea contre toutes les lois de la justice et de la bienséance, et qu'elle piunit etisuité sévèrement d'avoir voulu défendre sa liberté et ses droits ; im ambassadeur de France et trois bataillons français retenus dans une humiliante et dure captivité contre la teneur d'une capitulation formelle, mais artificieusement interprétée; un autre ambassadeur du Roi, traité avec Tindéceuce la plus injurieuse ; la hauteur avec laquelle la Russie a exigé le titre impérial des Souverains qui n'avaient pas encore eu la complaisance de le lui accorder, le peu de fidélité qu'elle a fait paraître dans l'exécution de son dernier traité avec les Turcs, qui se plaignent de ce qu'elle a établi u^ fort et une colonie sur un terrain qui leur appartient, et de ce qu'elle retient beaucoup de sujets de l'Empire Ottoman à qui la liberté devait être rendue immédiatement après la paix de Belgrade; l'autorilté qu'elle a prétendu exercer sur le gouvernement intérieur de la Suède ; la façon dont elle se conduit avec les Polonais depuis trois ans; les vues qu'elle a déjà annoncées

par rapport à une fixation de limites entre VEm* pire russe et la Pologne ; enfin le système et la conduite de la Russie, la forme de son administration et son état militaire, doivent faire craindre l'agrandissement de cette puissance à tous les Princes qui ont à cœur la sûreté et le repos public. Ce motif suffirait pour faire désirer au Roi que rimpératrice de Russie se désistât de ses prétentions sur la Prusse ducale; quand même S. M. n'aurait pas une raison plus pressante et plus prochaine de détourner un projet qui ne pourrait' que multiplier les calamités de la guerre et les embarras de la paix.

Le Baron de Breteuil sentira aisément qu'il ne doit faire usage de ces détails que pour veiller avec attention sur les desseins de la Russie rela« tivement à tous ces objets, et sur les mesures qu'elle pourrait prendre ou préparer pour en assurer tôt ou tard l'exécution.

Cette vigilance est d'autant plus nécessaire, que la cour de Pétersbourg a un plan de politique bien formé dont elle ne s'écarte pas, et qui parait bien lié dans toutes ses parties ; mais qu'elle ne développe que successivement, et à mesure que les événemens et les circonstances lui en fournissent l'occasion. D'ailleurs ses ministres défians et soupçonneux joignent à la dissimulation naturelle à leur nation , la suite la plus mé-

thofiiq^ 4^ps leurs propos, dans leurs fécrits et ç)ans leurs d^niarcbe&

Otk a déjà' dit qu'ils ont souvent témoigné .au Mar(}uÎ3 de L'Qpptai le désir qu-a rimpérattice de* Russie de négocier directement avec le Roi et iiidépendemment de la Cour de Vienuie, Ils tienr nent vraisemblablement le même langage à celleci ; et leur intention est sans doute de ménager la France et rAutriche, et de les contenir Tune pat l'autre pour les faire servir également au succès des vues d'ambition qu'on peut leur supposer, du moins quant à l'influence à se procurer dans les affaires générales de l'Europe.

' Il n'est rien moins qu'impossible que la Cour de Vienne se conduise suivant les mémeà principes, vis-àivis de la France et de la Russie»

Le soin d'éclairer ce jeu politique doit être un des principaux objets de l'application du Ba-* ron de Breteuil; et il doit rendre le compte le plus circonstancié et le plus fidèle de tout ce qu'il pourra démêler sur une matière si intéressante* Le Roi veut maintenir son alliance avec ce$ deux puissances, mais sans déroger à la dignité qui convient à sa couronne.

il serait superflu de faire ici le portrait d^ principaux personnages de la Cour die Péterbourg. J^e Baron de Breteuil qui a vu ce qui se trouve, à ce sujçt dans les relations du Msu'quis de L'Hô-

(•7) pilai 9 examinera par Im-méme si les Aotioiis ({u'elles renferment de$ talans, du caiactère et des iâtentions des princes, ministres on courtisans russes, sont fondées sur des connaissances assez approfondies et assez impartiales, et il étii-* dieraà loisir, avec le discernement dont il est très^ capable, tes bonnes et les mauvaises qualités, la capacité, ie génie, les inclin2itioi)s et le ciiédit des personnes avec lesquelles il doit vivre et négocier. Le Roi lui ordonna plus particulièrement encore de s'appliquer à connaître , avec autant de précision qu'il sera possible, quelles sont les affections et les vues du Grand - Duc et de^la Grande-Duchesse , et dé travailler, mais sans mar-» quer ni affectation ni trop d'empressement, à se concilier leur bonté et leur confiance. Ije marquis de L'Hôpital, par des motifs que la droiture de ses intentions justifie, n'a point cultiva cette jeune Cpyr ; et il a surtout indisposé contre lui la Grandf^-Ducbessse, à Focca^on de la part quHl a eue au riappel du comte Poniatowski, pour qui cette Princesse paraissait avoir un goût décidé et une inclination très-vive* Le Baron de Breteuil, à qui sans doute elle ne manquera pas de faire por^ ter indirectement quelques plaintes à cet égard, profitera de cette occasion et de celles qui se pré« senteront par rapport au naéine objet, pour insinuer avec dextérité? qu'il connaît assez lé senti-

ment du Roi pour le Grand-Duc et la Grande- Duchesse, jpour assurer que S. M. serait aise dS contribuer à leur satisfaction , et que s'il leur ét£Ût agréable de revoir à Pétersbourg le comte Poniatowski, non-seulement S. M. n'y formerait aucune opposition , mais serait même disposée à concourir au succès des mesures qu'on croirait devoir prendre pour engager le Roi de Pologne à le charger de nouveau de ses affaires en Russie. Le Baron de Breleuil a trop d'usage du monde pour né pas s'expliquer sur cette matière avec la plus grande circonspection , de façon à ménager scrupuleusement ia délicatesse de l'amoiur-propre de la Grande-Duchesse, etc.

Sur la position de la France et de la Russie.

Ce qui constitue une alliance, ce sont les traités et les engagemens mutuels ; ce qui la rend solide et durable, c'est le rapport des intérêts et la réciprocité des avantages. Dans ce sens, l'on peut dire que la France n'a point d'alliance avec la Russie. Ces deux puissances sont l'une à l'égard de l'autre comme deux personnes indifférentes entre elles, qui ont un ami commun, et qui agissent de concert pour l'intérêt de Cet ami, mais qui n'ont aucune liaison directe sur tout ce qui lui est étranger. Telle est jusqu^à présent la situa-

(*9) tion politique de la France vis-à-vis de la Russie. La Cour de Vienne est le point de réunion de ces deux puissances, e% l'unique lien de leur amitié. On peut faire à ce sujet deux réflexions : la première y que la cour de Vienne a un intérêt essentiel à maintenir cette position, et à conserver deux puissans alliés toujours prêts à s'armer en sa faveur, sans se concerter entre eux pour leurs avantages réciproques. Aussi voyons-nous qu'elle met toute son attention à rendre ses traités communs entre la France et la Russie , et toute son adresse à n'y stipuler que son agrandissement personnel.

La seconde , c'est que la Russie a presque toujours été l'ennemie de nos amis et l'amie de nos ennemis. Cette bizarrerie apparente est cependant très-naturelle, et provient nécessairement de la révolution subite qui s'est faite dans notre système jpolitique , où nous avons voulu allier les contraires, et de ce que nous n'avons avec elle qu'une union indirecte et précaire : de là naissent les obscurités et les embarras de nos négociations à Péterdbourg, et l'espèce de défiance qui règne entre deux cours nouvellement unies dont l'amitié n'a aucun point d'appui , et qui âont respectivement dans une situation équivoque.

D'après cette exposition, il parait qu'il n'y a que deux moyens de se faire un système fixe et '

décidé vis-à*vis de la Russie ; le premier^ c'est de regarder cette puissante comme une alliée indirecte et accesscHTc, de s'en tenir à ce point de vue, de ne point rechercher avec elle une union plus intime, et de n'attendre d'elle que des secours relatifs à l'alliance en général, sans compter qu'elle puisse nous être d'aucune utilité particulière et personnelle. £n embrassant ce système d'indif fé» rence, nos négociations à Pétersbourg deviennent fort simples et peu intéressaufes. C'est à fe Coup devienne , uniquement intéressée à cette alliance^ à éclairer la a)nduit6 de la Russie ; et nos ministres ne sont que les adjoints de ceux de l'Impératrice* Reine pouf le fait de l'alliance.

Le second, fc'est de nous attacher cette puissance par des liens directs, et de faire avec elle des traités , au lieu d'accéder réciproquement à ceux de la Cour de Vienne. Ces traités ne peuvent avoir que deux objets : celui du commerce que nous pouvons faire en Russie, et celui des affaires du Continent; car il ne faut pas croire qu'il s'y tttéle jamais des objets maritimes ni des intérêts que nous pourrions avoir à débattre dans les autres parties du monde. Avant de se déterminer pour ce dernier système, et de se lier directement avec la Russie, il convient d'en exposer mûrement les avantages et les inconvénieus.

Les avantages ne paraissent pas douteux du côté

du commerce. Tous les négocians en tombent d'accord, et l'on sait que les Anglais y font des profits considérables. Ainsi, en partageant ce commerce avec eux, la France ferait certainement un bon marché. •

Le côté; politique est d'un examen plus étendu et plus difficile. Il se présente d'abord une première objection : savoir, qu'une alliance avec la Russie pourrait nous brouiller avec la Porte. Nous avons déjà éprouvé que notre position avec la cour devienne a beaucoup diminué notre crédit à Constantinoplê.

Il est vrai que nous ne manquerions pas de stipuler une exception en faveur de la Cour de Constantinoplê; mais alors la Russie demanderait réciproquement une pareille exception en faveur de l'Angleterre, et il feut convenir que nous ne sérions guère fondés à la refuser. D'ailleurs cette exception, en prévenant la rupture entre la Porte et la France, n'empêcherait peut-être pas les Turcs de prendre de l'ombrage de nos liaisons avec la Russie; et pour une alliance nouvelle, douteuse, et dont les avantages ne sont pas bien décidés, nous pourrions nous exposer à en perdre une ancienne, solide, et dont nous éprouvons depuis long-temps l\itilité. Cependant, avec de la dextérité et de la droiture tout à la fois, on ne croit pas qu'il fut impossible de concilier les deux alliances.

Une seconde objection, c^est l'ambition que développe la Cour de Pétersbourg, qui pourrait par la suite nous donner de l'embarras vis-à-vis de nos alliés. On pourrait prévenir ces inconvéniens en«ffipulant dans le traité une garantie de maintenir le Nord dans létal où il est aujourd'hui , ainsi que le gouvernement de la Pologne^ et la liberté de la vUle de Dantzick.

Une troisième, est l'instabilité du gouvernement russe, qui peut retomber dans la barbarie d'un moment à l'autre par une révolution; ou tout au moins dont les principes peuvent changer à la mort de l'Impératrice régnante. Passons à présent aux avantages de cette alliance.

En considérant d'abord l'état de faiblesse où se trouve à présent la Suède, l'on peut penser qu'il serait de l'intérêt de la France d'acquérir un allié prépondérant dans le Nord. En second lieu, l'Impératrice -Reine serait bien plus dans notre dépendance si nous étions liés directement avec la Russie, et que nous eussions à Pétersbourg l'influence que nous pourrions nous y procurer. La Cour de Vienne alors, au lieu d'être comme aujourd'hui le centre de cette triple alliance, et de disposer des forces de ses alliés pour ses seul$ intérêts, se trouverait gênée dans sa politique, bornée dans ses projets, et subordonnée à leur volonté.

Il y a même sur cet article une observation im* portante à faire. C'est qu'en supposant notre union avec la Russie une fois établie, consolidée et affermie par les traités, par le temps et par la confiance, nous aurions bien moins d'occasions de refroidissement et d'altercations avec cette Cour qu'avec celle de Vienne, puisque nous n'avons point d'intérêt à démêler avec la première, et qu'au contraire la proximité de nos possessions, les affaires de l'Allemagne, et la jalousie de prépondérance dans l'Empire, et d'influence dans les affaires de l'Europe, sont des matières toujours existantes de tracasserie et de discussion avec la seconde.

En troisième lieu, il est probable qu'en maintenant une alliance directe avec chacune des deux Impératrices, nous pourrions établir dans le Nord et dans l'Allemagne un système politique qu'aucune puissance ne serait en état de troubler; et il nous serait aisé de modérer les vues d'agrandissement de ces deux puissances, en tempérant l'ambition de l'une par celle de l'autre. Enfin s'il arrivait jamais (ce qui n'est pas à présumer) que la Cour de Vienne eût envie de renouer avec les Anglais, notre influence à Pétersbourg serait capable de la retenir, parce que l'alliance avec la Russie est fondamentale et nécessaire pour elle ; au lieu qu'elle peut opter, suivant les circons- II. 3

tances 9 entre la nôtre et celle de l'Angleterre. ït s'ensuit de cette discussion , que la conduite que nous avons à tenir avec la Gpur de Pétersbourg est assez délicate, et qu'il n'appartient qu'aux lumières supérieures du Roi et de son conseil de résoudre ce problème. Il paraît cependant que l'on pourrait, sans inconvénient, tenter de faire une alliance et un traité de commerce avec la Russie,, pourvu qu'on ne s'y livre qu'avec beaucoup de circonspection. Il paraît même, par tout ce qui nous revient de nos ministres en cette Cour, qu'elle le désire , qu'elle en serait flattée , et qu'elle compte par-là augmenter son crédit et sa considération dans l'Europe; mais on ne craint pas de dire que l'état mixte où nous sommes aujourd'hui, entre l'indifférence parfaite et une alliance réelle, est un système vicieux qui peut avoir des inconvéniens , sans aucun objet d'utilité.

Instructions à notre Très-Fidèle et Bien-Amé Cousin et Conseiller Henri ^ Vicomte BoUnghrokcy nommé pour aller à la Cour de France.

Vous vous rendrez en toute diligence à la Cour de France, et, y étant arrivé, vous demanderez audience à S. M. T.-C.

Vous présenterez à ce Prince la lettre dont vous êtes chargé, et lui direz, que nous observons avec un sensible déplaisir les nouvelles difficultés qui sont survenues, et les nouveaux délais apportés dans la négociation, que nous croyions sur le point de sa conclusion; que nous vous avons envoyé pleinement instruit de nos intentions, et avec pleine autorité de traiter et de régler toutes les choses nécessaires pour lever les difficultés qui s'opposent à l'effet de ia suspension d'armes; que vous êtes pareillement autorisé à concerter avec ses Ministres les moyens les plus convenables pour prévenir les autres différends qu'on pourrait prévoir, et à mettre le traité de paix sur un pied qui puisse le conduire à une heureuse conclusion*

Vous ajouterez à cela les assurances du désir que nous avons de voir une bonne et parfaite intelligence rétablie entre les deux nations, et vous vous servirez des termes de civilité les plus convenables en notre nom.

Lorsque vous commencerez à traiter avec les Ministres de cette Cour,, vous leur apprendrez que nous vous avons donné ordre et plein pouvoir de conclure et exécuter la convention d'une suspension d'armes par mer et par terre entre nous , la France et l'Espagne ; et nous vous autorisons , par ses présentes , à en convenir pour deux, trois ou quatre mois, ou même jusqu'à la conclusion de la paix.

Mais comme nous n'avons pas encore reçu de satisfaction sur les demandes que nous avons faites en faveur du Duc de Savoie ; et que le règlement du terme, pour la suspension d'armes, doit dépendre principalement du temps requis pour l'entière exécution de l'article qui doit prévenir Tunion des deux monarchies de France et d'Espagne , vous prendrez soin avant de signer ladite convention , d'avoir des assurances positives de l'exécution de ce qu'on a demandé à la France et à l'Espagne en faveur du Duc de Savoie, et d'ajuster et terminer, autant qu'il sera possible, les formes des différentes i^nonciations et règlemens à faire.

Quant H ta barrière que S. A. R. demande et juge nécessaire pour sa sûreté du côté de la France, vous n'insisterez pas qu'on accorde immédiatement les articles que S. M. T.-C. a absolument refusés; mais aussi vous n'accorderez rien qui puisse exclure le Duc de Savoie de négocier pour lui-même. Nous laissons ce point là à la décision des deux puissances intéressées. Vous ne manquerez pas aussi de recommander aux Ministres de France d'en hâter la conclusion, insinuant que, nonobstant que vous puissiez convenir de la suspension d'armes sans attendre que cette barrière soit absolument réglée , vous ne croyez pas qu'il soit possible de nous porter à signer la paix avec la France et l'Espagne , à moins qu'on ne donne une satisfaction entière à S. A. R., et qu'elle signe avec nous.

Il ne parait que très-peu ou point de différence entre ce qu'on a proposé d'ici et ce dont on est convenu du côté de la France, concernant le droit qui doit être établi en faveur du Duc de Savoie et de ses jflifans à la succession de la couronne d'Espagne et des Indes , immédiatement après Philippe et ses enfàns.

Cependant vous ferez encore expliquer cet article et le réduirez, autant qu'il sera possible, aux termes dont on s'est servi dans le mémoire dressé par le Comte de Maffei sur ce sujet.

Quant à la cession de la Sicile , vous insisterez qu'elle se fasse de la manière que nous l'ayons demandée ; et que cet acte , aussi bien que cent qui sont nécessaires sur le point qui précède, soient dressés en même temps que les renonciations et les règlemens qui regardent les couronnes de France et d'Espagne.

Vous refuserez de consentir qu'on diffère de remettre cette île entre les mains de S. A. R. jusqu'à la paix générale; mais vous pourrez convenir qu il n'en prenne possession qu'après que notre paix sera faite avec la France et l'Espagne. A tous autres égards, vous réduirez aussi cet article autant qu'il sera possible, aux termes dont le Comte de MafFei s'est servi dans son mémoire.

Il semble assez indifférent, de part et d'autre, qu'on convienne d'une suspension d'armes entre la France et la Savoie , ou qu'on n'insiste pas sur ce point*là. On pourrait même donner des raisons pour cacher quelque temps par politique l'accommodement de S. A. BikYous aurez par cette raison peu d'égard à ce point là , et traiterez pour ce prince, en supposant et à condition qu'il signera la paix lorsque nous la ferons. Et d'autant qu'on soupçonne que S. A. R. pourrait songer à faire lin échange de la Sicile contre quelques états contigus aux siens, ce qui ne répondrait

(39) nullement à nos desseins , ni à Tintérét de nos royaumes , vous pourrez consentir à un article pour prévenir un échange , et empêcher que la maison de Savoie ne puisse aliéner ce royaume.

Quant au second point que vous devez régler aussitôt qu^il sera possible , on remettra entre vos mains ce que nos jurisconsultes ont préparé sur ce sujet. Vous en ferez le meilleur usage que vous pourrez , et tâcherez de convenir des différentes formes des renonciations et de concerter si bien les mesures nécessaires pour les expédier, que lorsque la personne que nous jugerons à propos de nommer pour être témoin desdites renon* ciations et des règletiiens à fs^ire , arrivera en Franoe et en Espagne, on soit exposé à aussi peu de disputes et de délais qu'il sera possible.

Le Roi Très-Chrétien souhaitant ardemment d'obtenir des conditions avantageuses pour l'Électear de Bavière, vous déclarerez aux Ministres de France, que nons consentirons volontiers au rétablîssement de ce Prince dans ses états en Allemagne , à la réserve du rang de premier ÉlecteiH* et àxL Haut4^alatinat, qui restera à l'Électeur Palatin. Nous croyons cette concession suffisante de notre part en faveur de ce Prince, lequel étant en possession de Namur , de Luxembourg , de Gharleroi €t de Nieuport , pourra s'en servir au traité de paix général, pour obtenir quel-

que chose de plus, au lieu de ces places et ces pays^là. ^

r Vous pourrez cependant, si vous le jugez à propos pour le bien de notre service, consentir de notre part, qu'on lui accorde le royaume de Sardaigne; à quoi les places dont on vient déparier pourront servir d'équivalent.

En traitant des différentes matières commises à vos soins , vous prendrez bien garde d'éviter de nous entraîner en de nouveaux engagemens ; et par cette raison vous déclarerez et répéterez que nous voulons bien entrer dans la garantie commune , pour assurer la disposition de l'Europe» qui sera réglée par la paix générale; mais que nous ne voulous pas nous engager à stipuler des choses qui pourraient nous obliger à faire une moùvelie guerre, et principalement contre nos anciens alliés, pour procurer cette disposition. Il doit suffire à la France que la conduite de nos alliés nous ait persuadée qu'il est raisonnable, juste et même nécessaire que nous terminions de notre côté la présente guerre.

Après qu'on vous aura pleinement satisfait sur tous ces points , vous procéderez sur les articles qui regardent les intérêts particuliers de la Grande-Bretagne, et tacherez de faire expliquer le plus avantageusement qu'il sera possible ceux qui pourraient paraître douteux.

. Vous ferez pareillement tous vos efforts pour découvrir, sur les différentes parties du/plan de la paix générale , quel est Yultimatum de la France, et vous déclarerez que lorsqu'on viendra à la conclusion de notre traité , il sera à propos à% fixer un temps aux alliés pour convenir des leurs. Que nous emploierons cependant nos bons offices pour concilier les différends qui s'opposent à la paix générale ; mais que nous ne consentirons jamais à leur imposer le plan offert par la France, ou à les priver de la liberté de travailler à obtenir eux-mêmes de meilleures conditions.

Quand vous aurez conclu la convention pour la suspension d'armes, vous enverrez les ordres dont vous êtes chargé à notre fidèle et bien-amé le Chevalier Jean Jennings, amiral et commandant en chef de notre flotte dans la Méditerrannée; à notre fidèle et bien-^mé Guillaume Chetwynd, écuyer, notre envoyé extraordinaire auprès de la République de Gènes', et au commandant en chef de nos troupes en Catalogne. Vous concerterez en même temps, avec les Ministres de France , les moyens de retirer de Catalogne en toute sûreté les troupes impériales , au cas que l'Empereur le juge à propos; et celles de Portugal qui y servent à présent pour les envoyer en leur pays.

Nous avons ordonné qu'on remette entre vos

mains cinquante pas^e-ports signés en blanc que vous échangerez contre un pareil nombre , aussitôt qu'on sera convenu de la suspension ; et vous direz aux Ministres de Franco qu'on en enverra davantage d'ici lorsque les occasions s'en présenteront.

Anne, R.

Donné à notre château de Windsor, le 3i juillet 171a , la oneième année de notre règne.

Instructions de la Reine d'Angleterre au Comte de Stajffbrd^ son Ambassadeur auprès des États^ Généraux.

A votre arrivée en Hollande, où vous vous rendrez avec toute la diligence possible, vous ne différerez pas d'en trer en conférence avec le Grand- Pensionnaire ^ et lui ferez savoir que nous vous avons renvoyé aussitôt que les choses considérables dont il s'agit ont été en état de pouvoir être communiquées à nos bons amis et alliés les Etats-Généraux.

Vous représenterez à ce Ministre et aux autres, qui seront députés pour traiter avec vous, tju'ayant appris au mois de mai, par vos dépêches, les sentimens où se trouvaient en ce temps-là ceu?: d'««itre eux qui étaient dans le secret, à l'égard des ou-

vertures faites par la Cour de France pour entrer en négociation, et travailler encore une fois^à la paix; et la réponse qu'on souhaitait que nous fis«sions aux propositions signées par M. de Torci. Nous fîmes immédiatement savoir aux ennemis, que nous et les États- Généraux ne jugions pas leurs offres assez particularisées ni assez amples, et que nous souhaitions , par cette raison , qu'ils voulussent former un projet distinct et clair de la paix qu'ils souhaitaient de conclure.

Vous apprendrez de plus aux Ministres de Hol«lande, que comme celte affaire a été traitée par des écrits envoyés de part et d'autre , en quoi on emploie beaucoup de temps, nous avons à la fin jugé à propos d'envoy« à la Cour de France, pour en tirer une connaissance plus parfaite des dispositions où elle se trouve par rapport à la paix , et des conditions auxquelles elle veut la faire.

Que les Français ont envoyé ici, sur cela, une personne munie de pouvoirs pour traiter et convenir de quelques articles préliminaires propres à entrer dans une négociation gél^rale; mais que les i^tnictions et les pouvoirs de cette personne ne s'étant pas trouvés suffisais ni assez amples, cela avait apporté un nouveau retardement, et qu'il avait ÊiUu lui permettre de faire venir des instructiotis plus étendues de France, étant résoliae de notre côté, comme le souhaitent

le Peusionnaire et les autres Ministres, de n'omettre rien pour obliger la France à faire des ouvertures plus directes et plus particulières.

Vous communiquerez au Pensionnaii^e et aux autres Ministres, avec lesquels vous aurez des conférences, l'écrit qui a été remis entre vos mains, signé par le sieur de Ménager, qu'ils connaissent depuis lang-temps, et avec lequel ils ont autrefois traité, et leur représenterez que bien que les articles qui y sont contenus n'expliquent pas particulièrement les concessions qu'il faut que la France fasse et qu'elle fera assurément, ils ne laissent pas d'être suffisans pour servir de fondement à l'ouverture des conférences.

Vous leur direz que nous n'avons pas voulu nous ingérer de décider désintérêts de nos alliés, et que nous nous sommes contentés, par cette raison, de propositions générales, capables de renfermer toutes les demandes particulières qu'il sera à propos de faire dans le cours de la négociation , pendant laquelle il faudra prendre soin et poser pour principe inébranlable, que tous les confédérés demeurent bien unis pour obtenir de l'ennemi les grands avantages qu'on a lieu d'esr pérer dans la situation présente des affaires. Et vous pouvez les assurer que nous ne nous départirons jamais de cette règle de notre côté.

Au. cas que les Ministres de Hollande fissent

paraître en cette occasion, ou en quelque autre,

de la jalousie que nous ayons fixé les intérêts de

nos royaumes à l'égard de la paix, par un accord

particulier, vous leur représenterez que nous

avons refusé de traiter en notre pays, et que nous

continuerons de le faire, à moins qu'ils ne nous

contraignent à prendre d'autres mesures^; qu'ainsi

les Hollandais et tous nos autres alliés aiu-ont lieu

et moyen de traiter et d'ajuster leurs différentes

prétentions, et que nous nous emploierons pour

les leur obtenir , avec tout le zèle pour le bien

public et pour leurs avantages particuliers que

nous sommes persuadée qu'ils nous font la justice *

d'avouer que nous avons fait éclater pendant tout

le cours de notre règne.

Vous leur direz de plus, qite vous pouvez les assurer de notre côjfcé, que nous n'avons fait aucunes stipulations particulières pour nous , qui soient contraires aux intérêts de la Hollande ; que la plupart des articles que nous prétendons faire insérer dans le traité de paix pour l'avantage de la Grande-Bretagne, ne contiendront que des avantages dont les ennemis continueraient de jouir si nous ne les obtenions pas. Et enfin qu'il n'y a point de concessions qui puissent nous porter à faire la paix, à moins qu'on n accorde à nos bons amis et alliés les États -Généraux une satisfaction raisonnable par rapport à leur bar-

(46) rière, à leur commerce et à toutes leurs prétentions.

Après leur avoir donné ces assurances en notre nom, vous insinuerez fortement aux Ministres de Hollande que nous aurions juste sujet de nous plaindre de l'inégalité de leur procédé envers nous, s'ils continuaient après cela à marquer de l'inquiétude à cet égard : qu'au reste, la résolution que nous avons prise de n'accepter aucun avantage particulier qui pût répugner à leurs intérêts, et de ne faire la paix qu'à leur satisfaction, la 6gure que nous avons faite pendant tout le cours de la guerre , et la part que nous y avons eue, supérieure à celle d'aucun des alliés et même de ceux qui étaient les plus exposés et les plus intéressés, pourraient justifier notre conduite quand nous jugerions à propos de régler et de fixer ^1 premier lieu les intérêts particuliers de la Grande-Bretagne avant de consentir à entamer les n^pciations générales.

Au cas qu'on objecte les engagemens où nous sommes entrée, par nos traités, de, ne faire la paix que de concert avec eux , ou les obligations particulières que nous avons contractées par le traité de La Barrière ; vous répondrez, à l'égard du premier point, que nous n'avons rien fait qui y répugne; que nous sommes si éloignée de faire la paix sans leur approbation, que nous avons

déclaré positivement que nous ne la ferions qu'a leur satisfaction, et que tout ce qui s'est passé entre la France et nous n'est proprement qu'une introduction aux négociations générales. Quant au second, vous leur représenterez fortement que c'est l'intérêt de la Hollande même d'en venir plutôt à une composition sur les avantages du traité de La Barrière que d'insister sur le tout, puisqu'il est notoire que la maison d'Autriche et plusieurs des autres alliés y répugnent, et ne sauraient manquer d y répugner. Vous pourrez même les assurer que voiïs avez trouvé pendant le séjour que vous avez fait ici, que plusieurs parties de ce traité sont odieuses aux peuples de ces royaumes, et que rien b'a empêché cette indignation nationale et universelle d'éclater, que l'industrie et le soin qu'on a pris de calmer les esprits de ceux qui ont connaissance des conditions de cette garantie, et de les cacher à ceux qui les ignorent. Vous ferez aussi (x>iinsdtre aux Ministres de Hollande la nécessité absolue d'entretenir une bonne harmonie entre les deux nations dont dépend à plusieurs égards leur sûreté mutuelle, et sans laquelle on ne saurait former une force capable de réduire une puissance exorbitante, et de conserver l'équilibre de l'Europe. Et enfin , vous leur représenterez sur ce fondement que ce n'est ni leur intérêt ni le notre d'insister sur des condi-

lions qui pourraient causer de justes appréhensions aun autres.

Vous leur direz que la France propose Utrecht, Nimèg^ie, Aix-la-Chapelle et Liège, comme des lieux propres à servir commodément aux conférences de la paix ; que nous avons refusé de faire le traité général en notre pays, etque nous sommes prêts à envoyer nos plénipotentiaires dans celle de ces. places qu^ leur sera le plus agréable.

Ensuite vous conclurez votre conférence en les priant de se déterminer au plus tôt sur le choix du lieu du traité, et d'envoyer au plus tôt des passeports pour les plénipotentiaires de France, puisque nous sommes persuadée qu'il est important de travailler sans délai à cette grande affaire, afin de n'être pas exposée à différer d'un côté les préparatifs de la campagne prochaine, et de l'autre à faire une dépense inutile afi cas que le traité réussisse.

Et comme il pourrait arriver que les Hollandais , les Impériaux ou d'autres Ministres ne jugeraient pas l'écrit que vous devez produire suffisant pour servir de fondement à l'ouverture des conférences, et qu'ils insisteraient qu'il faudrait que la France consentit à des articles préliminaires de la nature de ceux qui furent formés et signés par les alliés en 1709, vous insinuerez en premier lieu, outre ce qui est marqué dans la

première partie de vos instructions, qu'on aurait apparemment pu porter les Français à s'expliquer plus clairement s'ils n'avaient découvert l'inquiétude extraordinaire, l'impatience et la jalousie que nos alliés ont fait paraître depuis quelque temps.

Vous déclarerez ensuite de notre part , qu'au cas qu'ils veuillent continuer la guerre, et qu'ils refusent de recevoir des conditions de paix inférieures à celles qu'on a demandées autrefois, nous sommes prêts. à continuer de sacrifier le sang et les trésors de nos sujets, comme nous avons fait jusqu'à présent, pour leur avantage et leur sûreté ; mais que nous sommes aussi obligés à leur rendre justice, et à ne pas décevoir nos alliés : que par cette raison nous leur déclarons par vous, notre Ambassadeur et Plénipotentiaire, que nous ne saurions plus soutenir le fardeau inégal dont on a augmenté le poids l'année passée, ni les- relâchemens de nos alliés dans toutes les parties de la guerre; qu'il est évident qu'il faudra foire de plus grands efforts qu'on n'a fait jusqu'à présent contre l'ennèm* sans quoi on ne saurait se flatter de parvenir aux fins qu'on se propose ; qu'il sera nécessaire, par cette raison, si l'on veut continuer la guerre, que chacun fournisse à l'avenir son contingent de vaisseaux et de troupes, ce qui ne s'est pas fait jusqu'à présent; et qu'ils augmentent II. à

leur dépense pendant que nous diminuerons la nôtre, à proportion de ce que la raison e^ la justice exigent de part et d'autre.

Si d'un autre côté les Ministres de Vienne et de Hollande marquent qu'ils ne sauraient aller au delà de ce qu'ils ont fait jusqu'à présent, noi|s voulons et vous ordonnons de conclure, en disant qu'il nous semble que nous sommes en droit d'exiger qu'ils condescendent à ce que nous ^ub^itons, soit en continuant la guerre ou en faisant la paix, puisque nous ne demandons rien au pre* mier cas que ce qu'ils sont obligés de faire, et une chose essentielle aux succès de nos ariifies; et qu'^ l'égard du second, nous avons fait et déclarons que nous continuerons de faire tout c0 qu'il nous sera possible pour obtenir une paix à la satisfaction de tous nos alliés.

AwK?, Reine.

Le 1*' octobre 1711.

D'autant que par un des articles de vos îis^tructions du premier de ce mois, vow devez conclure la conférence que vous aure^ à vc^e Vrivée à La Haye, avec les Ministres des États-Géaéraux , en les priant de se dépêcher sur le choix du lieu où se tiendra le traité, et à fi^ire exhiber les passeports pour l^s Plénipotentiaires de France. Nous voulons de plus , et nous vous ordonnons , aussi-

tôt qu'on vous aura promis lesdits passe- ports ^ quç TOUS en donniez immédiatement connais* sance à la Cour de France par un courrier, ou même que vous les envoyez au Marquis de Torct, au cas que les États-Généraux le souhaitent

AnifE, Reine.

Le a ^octobre 171 1.

Instructions pour VAhbé de Mor^aj^ Ambassadeur de France près la cour de Portugal.

Datées du 2 mai 1 7 1 4.

La maison de Bragance qui règne aujourd'hui sur le Portugal, disent les instructions , s'étant maintenue sur le trôpe principalement par les se« cours qu'elle reçut du Roi , et qui la soutinrent contre les efforts de l'Espagne , il était de l'intérêt de cette maison de ménager un si puissant protecteur; et la nation portugaise , naturellement opposée à l'espagnole, suivait sans peine une masime dont elle ne pouvait s'écarter (|u'en se perdant, et en donnant à ses ennemis les moyens de triompher d'elle.

Ainsi l'union entre la France et le Portugal a subsisté aussi long-temps que les Portugais ont eu besoin de l'assistance du Roi pour éviter d'être subjugués par les Espagnols ; mais comme la re*^

connaissance est une vertu rare, et que les bien^ faits reçus sont facilement oubliés, ceux du Roi envers le Portugal ne purent empêcher cette couronne de faire la paix avec l'Espagne sans la participation de S. JVf.

La guerre entre ces deux couronnes étant finie 'en 1668, les Portugais profitèrent de la situation de leur pays , pour jouir du repos sans prendre aucune part dans les guerres qui agitèrent depuis le reste de l'Europe; contens d'être oubliés. des autres nations, et s'informant à peine de ce ^ qui se passait entre elles. •

Cette heureuse tranquillité convenait parfaitement à des peuples présomptueux , aussi remplis de bonne opinion d^eux- mêmes que de mépris pour les étrangers ; paresseux , sans forces , et réservant pour ainsi dire, leur courage piour la défense de leur pays ; pleins de valeur quand ils sont attaqués, mais inférieurs aux autres hommes quand il fatut entreprendre et sortir du Portugal. Ils trouvaient encore des avantages réels daps le repos qu'ils devaient à leur indolence plutôt qu'à leur politique; car il dépendait d'eux de profiter du commerce que la guerre interdisait ou rendait difficile aux principales puissances de l'Europe.

Ils auraient encore joui du même bonheur pendant le cours de la dernière guerre , si la

crainte des maux à venir, et plusieurs motifs d'intérêt particulier, n'eussent agi sur le conseil de Portugal plus puissamment que la considération de Fétat paisible que ce royaume allait perdre en s*associant à la ligue formée contre la France et contre l'Espagne. Les Ministres d'Angleterre et ,de Hollande surent intimider le feu Roi de Portugal , et gagner ceux qui avaient le plus de part à 1^ confiance de ce Prince. L'approche des flottes anglaises et hollandaises effaça le souvenir des anciennes obligations qu'il avait au Roi , et se croyant dégagé par les n[ienaces de ces deux puissances, des nouveaux engagemens qu'il avait pris avec S. M. par les traités faits avec elle depuis l'avènement du Roi Philippe v à la couronne d'Espagne, il souscrivit, dès le mois de mai de l'année lyoS, au traité que les Princes ligués lui proposèrent.

Les évènemens dont cette alliance a été suivie ont beaucoup surpassé toutes les idées que la vanité portugaise pouvait se former en prenant les armes pour les intérêts de la maison d'Autriche. Les Portugais ont fait le personnage de conquérans, et de conquérans de l'Espagne. Leur général a donné des ordres dans Madrid comme dans une ville soumise. Il a percé jusqu'en Catalogne, mais ces progrès étonnans n'ont pas eu même l'apparence de victoire, et loin de produire aucun

avantage à la nation portugaise , elle n en a pas reçu le moindre honneur de la part des alliés : ils ont marqué en toute occasion un mépris singulier pour elle « et les mauvais traitemens ont été portés de leur part jusqu'au point de refuser de comprendre les Portugais dans les échanges des prisonniers de guerre; en sorte que les sujets du Roi de Portugal , se croyant vainqueurs de l'Espagnle> ont été traités dans leur propre continent comme ils traiteraient eu:^- mêmes les nègres ^ et^fin ce qu'il y a chez «ux de plus vil et de plus abject.

Ce serait peut-être le seul souvenir que le Roi de Portugal pourrait conserver de la, dernière alliance où le Roi, son père, était entré, si le Roi, favorablement disposé pour le Portugal, malgré l'ingratitude de cette couronne, n'eût suivi son penchant ordinaire à la bien traiter, et ne lui eût accordé à la paix d'Utrecht les conditions portées dans les articles vni, ix , x, xi, xii et xui du traité fait avec le Roi de Portugal, que ce Prince doit moins regarder comme le fruit du sang de ses sujets et des dépenses qu'il a faites pour la maison d'Autriche , que comme un effet de l'ancienne affection de S. M. pour la maison royale de Portugal et pour là nation.

La paix conclue, le Roi n'a rien oublié pour engager. le Roi d'Espagne à la concliu^e aussi avec

le Portugal, et S. M. coûtinue encore d'ismployer pour cet effet les offices les plus pressans auprès du Roi) son petîb-fits. La Reine dé la Grande- Bi'etâgne presse de son côté la conclusion de cette paik , qu'elle regarde même comme une suite nécessaire des traités que cette Princesse a faits aVéc TEspâgne, et les difficultés qui en arrêtent raccotbplissement ne paraissent pas mériter Wi si long retardement ; car il ne s'agit plus des places que le Roi de Portugal prétendait retenir eti Caslille^ en vert A des promesses que ses alités lui avaient faites lorsqu'il était entré dans la

La question se réduit présentement à là réstitutioû dé la colonie du Sainte-Sacrement promise par Ite Roi d'Espagne au feu Roi de Portugal , par le tnaiité d'alliance cjue le président Rouillé et les Ministres portugais signèrent à Lisbonne avant la gtiérre.

Il s'agit au^si de dédommager les Portugais

intérie&séè à rénfrepriste du tratisport et de la

veAté d^ nègt^s où l'àssiènte , de leur faire jus*

tiçe sur quelques Vàiîiseaux pria avant la guerre

• déclarée.

(£n6n le Roi Catholique démande la restitution des biens confisqués sur les maisons portugaises qui se retirèrent en Espagne lors de là révolution dé Portugal.)

Il paraît que, de part et d'autre, on est presque d'accord sur tous ces points :

i^ Que la colonie du Saint-Sacrement sera restituée au Roi de Portugal , avec faculté au Roi d'Espagne de la retirer, moyennant un équivalent dont le Roi de Portugal soit content, et de fixer le terme pour l'offrir et l'accepter. Secondement, on a proposé des compensations pour dédommager et satisfaire les Portugais sur le second article.

2® On conviendra, selon les apparences, de rappeler l'art, vin du traité de 1667, de le confirmer de nouveau, et de promettre qu'il sera fait réciproquement bonne justice , tant en Espagne qu'en Portugal , à chacun des particuliers qui auront quelques prétentions à former sur ce sujet.

LjBS choses en cet état, on ne peut guère attribuer qu'à l'animosité des Espagnols contre les Portugais , les délais que souffre encore l'accom plissement de la paix entre ces deux nations; et véritablement l'Espagne se consolerait de la perte de tant d'états qu'elle est obligée de démembrer pour acheter la paix , s'il lui était permis de s'en venger sur le Portugal; elle se croirait dédpm- , magée par la conquête de ce royaume, qu'elle entreprendrait malgré son épuisement, avec l'espérance certaine d y réussir, si le Roi ne veillait attentivement à préserver le Portugal d'une nou-

velle guerre, et à le faire jouir d'une paix aussi conforme au génie de ses peuples qu'à leurs vé^ ritables intérêts. Elle doit être encore plus désirée après l'expérience de la dernière guerre ; et si les événemens heureux n'ont produit que du mépris, et causé des dépenses inutiles à la nation, elle peut juger de ce qu'elle devrait attendre d'une guerre dont les succès ne répondraient pas à ses espérances. Le Roi de Portugal, d'un caractère pacifique, évitera pareillement avec soin les occasions de reprendre les armes ; mais il ne suffit pas qu'un prince désîre la paix pour la conserver; et quand il a de puissans voisins, il faut qu'il essaie d'avoir des alliés en état de soutenir ses bonnes intentions.

L'alliance de la France a toujours été celle que le Portugal a regardée comme la plus naturelle et la plus sûre , et jamais elle ne lui aura été plus avantageuse que depuis qu'un Prince de France règne en Espagne ; car autrefois les Portugais pouvaient croire que si le Roi les ménageait, c'était dans les vues de diversions qu'ils pouvaient faire en Ei^pagne , pendant les guerres presque continuelles entre S. M. et les Princes de la maison d'Autriche ; mais un pareil soupçon cesse depuis que la maison de France règne en Espagne, et certainement S. M. ne cherchera pas à susciter des ennemis au Roi , son petit-fils. Ainsi l'utilité

qu'elle peut envisager clatis un renôuvetlemetit ^rarattié et de bonne cotrespondatice avéc le Portugal, consiste principalêtâent dans là paht dont ce royaume jouira, et dans les moyens qu^eile lui donnera d'ouvrir ses ports, et de foire fleuril* le commerce.

Les Ambassadeurs du Roi de Portugal aux conférences d*Utrecht étaietit si persuadés de cette vérité, que l'un d'eux avait proposé de faire un traité de ligue offensive et défensive entre le Roi et le Roi de t^ortugal ; et de faire en même temps un traité de commerce tant pour TEuropë que pour les Indes , faisant voir, pour apprécier cette dernière proposition, que le Portugal prendrait des marchandises de France au lieu de celles d'Angleterre; et par conséquent les lingots que les Anglais ont tirés pendant la guerre passeraient désormais en France.

A f égard des Indes, il proposait de faire le commerce par la voie des Amazones, et de donner ainsi une nouvelle route au Pérou.

La proposition d'une ligué offensive et défensive serait mal reçue dans une cour où la paix est regardée comme le souverain bien; opinion qu*il failt confirmer plutôt que de la détruire; car il importe de laisser retomber les Portugais dans lu paresse, la léthargie, et dans l'oubli dont la dernière guerre les avait tirés.

Quant au projet de commerce, il rhérite d'être approfondi.; mais cette matière demande des éclaircissemens, de l'attention et du temps. En général, il est certain q^e le Portugal, pour son intérêt, ne saurait prendre ayec le Roi des liai* sons trop étroites; cette couronne n'a rien k craindre que du coté de l'Espagne, et le Roi peut seul la préserver du ressentiment des Espagnols.

Il serait d'autant plus dangereux, lorsque l'Europe jouira d'une paix imiverselle, que toutes les fopces de TEspagne^ divisées autrefcûs dans les différens états qu'elle possédait, seront toutes rassemblées depuis le xlémembrement des états d'Italie et des Pays-Bas, et par conséquent il faut que le Portugal rentre entièrement dans ses an^ ciennes limites pour engager S. M. à veiller à sa conservation , et à lui donner des marques ordinaires de sa première affection-

Elle a voulu lui faire voir que cette affection n'était pas éteinte, et pour cet effet la paix étant signée à Utrecht , S. M. a nommé le sieur abbé de Mbrnay pour aller en Portugal en qualité de son Ambassadeur. Comme il joint au zèle héréditaire de sa famille les lumières et les talens nécessaires pour servir utilement, elle jugea que le choix qu elle faisait d'un homme de sa condition flatterait une cour sensible à de pareilles marques de l'attention de S. M.; mais le Roi de Portugal diffé-

{ 6o ) raDt de nommer un Ambassadeur, elle a retardé le départ de l'abbé de Morijay jusqu'à ce qu'elle ait su que ce Prince envoyait en France le Comte de Ribeira Grande , en cette qualité; et comme il se dispose à partir incessamment de Lisbonne, lo Roi veut que Je sieur abbé de Mornay ne perde point de temps à se rendre par terre en Portugal.

(Les instructions traçaient ensuite le portrait du Roi de Portugal , de ses frères, de la Reine et des Ministres d'état, dont M. de Mornay devait s'attacber à étudier le caractère, l'inclination* et les intérêts divers. )

Il assurera les Ministres que, loin de songer à engager le Portugal en de nouvelles guerres, l'intention de S. M. est de le préserver de celle qu'il pourrait craindre du côté de l'Espagne, et qui véritablement est la seule dont les Portugais pourraient avec raison être alarmés. On gagne aisément la confiance de ceux à qui on parle suivant leur goût Ainsi l'abbé de Mornay fera revivre, pendant son ambassade en Portugal, les anciennes maximes. Les Portugais étaient persuadés autrefois que le salut de leur royaume dépendait de l'intelligence qu'ils sauraient conserver avec la France : ces sentimens si conformes aux véritables intérêts de la nation ont changé seulement depuis que, flattée de l'honneur d'une alliance avec la maison d'Autriche, la maison de Bragance a cher-

ché des Reines en Allemagne, la vanité remportant sur les justes raisons qu'elle avait, en particulier, de conserver un éternel ressentiment des traitemens indignes qu'elle avait reçus de la maison d'Autriche.

L'intention du Roi n'étant pas d'exciter le Portugal à faire aucune ligue avec S. M., mais seulement de maintenir la tranquillité de ce royaume, une des principales occupations de l'abbé de Mornay à Lisbonne sera de conserver les privi-^ lèges des marchands français, et d'apporter ses soins à faire fleurir le commerce. Il doit les protéger, mais avec sagesse; car ils sont pour l'ordinaire très-indiscrets dans leurs plaintes, principalement depuis que ce commerce est exercé par des négocians dont le crédit et la considération sont médiocres. Il est donc de la prudence de l'Ambassadeur du Roi de bien examiner leurs représentations et de ne pas s'engager à faire des démarches dont les suites seraient désagréables s'il n^avait auparavant approfondi le motif et la vérité de ce que les négocians lui auraient exposé : il est juste que les traités soient observés, mais il ne faut pas les interpréter et les étendre suivant le caprice ou les intérêts de ces négocians.

Le commerce de France en Portugal a nonseulement souffert par son interruption depuis la guerre, mais encore par l'augmentation du

commerce de l'Angleterre avec ce royaume; et quoique S. M* soit bien éloignée de rien faire qui puisse altérer la bonne intelligence entre elle et la Reine de la Grande-^Bretagne, elle ne voit pas cependant que cette Princesse ait un sujet légitime de se plaindre, si l'abbé de Mornay fait en sorte pendant le cours de son ambassade de rétablir les choses, à l'égard du commerce, sur le pied qu'elles étaient autrefois, et de retrancher, s'il est possible, les avantages que les Anglais ont acquis ati préjudice de la France pendant le cours de la guerre.

Ce n'est pas un des moindres pour eux que celui de l'établissement du paquebot qui remplit le Portugal d'un grand Tiombre de marchandises exemptes de droits d'entrée, et dont le débit, se faisant par conséquent à meilleur marché, empêche absolument celui des marchands de France; mais il faut travailler avec beaucoup de circonspection et de secret. Il est donc d'une extrême importance d'abolir, s'il est possible, cet établissement sous prétexte de la communication fréquente que les affaires de la guerre et de l'alliance demandaient entre les deux cours.

Il est nécessaire aussi que le sieur abbé de Morna^ s'informe de l'état où est le Portugal avec la Hollande pour la fourniture des sels de Sétubal, qu'il devait livrer à la compagnie hollandaise des

Indes, et dont les Hollandais ont en fart de faire durer Texécution pendant un grand nombre d'années au delà du terme où elle devait finir, en sorte que l'obligation des Portugais n'est pas encore cessée.

Enfin l'intention de S. M. est que le sieur abbé de Mornay lui rende un compte exact de tout ce qui regardera le commerce du Portugal. La nouvelle découverte des mines d'or que cette couronne a fait ouvrir au Brésil, les avantages qu'elle en retire présentement , ceqx qu'eile p^ut en espérer dans la suite , et les oppasition& qu'elle y trouve de la part des habitana du pays*

S. M. veut aussi que le sîeur abbé de Moraay l'informe exactement, soit par ses lettres, soit par des mémoiisea particulier^ 9 d^ l'état présent du gouvernement de ce royaume, de ses farçe$ de terre et de mer, du nombre de troupes que le Roi de Portugal a sur pied, de celui ^e ses vaiçseauxy de ses projets » $Qit pour les augmenter, ^it pour les réduire, de ses revenus ; enfin de tout ce qui peut donner une connaissance juste et païf £^te de l'état présent de ce royaume , et de l'utilité dos niesures que S. M. pourrait prendre avec le Rqi de Portugal, etc. , etc.

Instructions données à M*** pour lui sentir de direction dans sa mission en Pologne ^ le iS ai^ril i8ia.

Monsieur^

L'Empereur compte assez sur votre dévouement et sur votre habileté pour vous avancer dans sa confiance jusqu'à vous charger d'une mission du plus grand intérêt politique. Cette mission demande activité, prudence et discrétion.

Vous vous rendrez à Dresde; l'objet apparent de votre voyage sera de présenter à S. M. le Roi de Saxe une lettre que l'Empereur vous remettra demain après son lever. S. M. I. et R. vous a déjà fait connaître ses intentions; elle vous donnera verbalement ses dernières instructions sur les ouvertures que vous aurez à faire au Roi de Saxe.

L'intention de l'Empereur est que l'on agisse envers ce souverain avec les égards que lui mérite l'estime toute particulière que S. M., professe pour sa personne. Vous vous expliquerez, soit avec le Roi, soit avec les Ministres, avec une franchise sans réserve. Vous ajouterez foi aux

•( 65 ) tiotions que vous donnera M. le Comte de Senft- Pilsach.

De la part de la Saxe il n'y aura point de sacrifice sans compensation.

La Saxe tient peu à la souveraineté du Duché de Varsovie, tel qu'il existe aujourd'hui : c'est une possession précaire et onéreuse. La possession de ce fragment de la Pologne la place dans uue fausse position à l'égard de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie. Vous développerez ces idées; ' et vous traiterez cette question dans le sens de la discussion qui a eu lieu , le 1 7, dans le cabinet de S. M., en votre présence. Vous trouverez le cabinet de Dresde peu disposé à vous combattre : sa diplomatie nous a présenté à plusieurs reprises les mêmes observations. Ce n'est donc point d'un démembrement des états du Roi de Saxe dont il s'agit.

Après un court séjour à Dresde, vousjannoncerez votre départ pour Varsovie, où vous devrez attendre de nouveaux ordres de l'Empereur.

S, M. I, prie le Roi de Saxe de vous accréditer auprès de ses Ministres polonais. .

Vous concerterez à Varsovie vos démarches avec le Prince***, Chambellan de l'Empereur , avec le Général * * *. Ces deux personnages descendent des plus illustres familles de la Pologne ; ils ont promis de faire servir l'influence dont ils II. 5

jouîssetit parmi leurs concitoyens pour les porter à travailler au bonheur et à l'indépendance de leur patrie. Vous devez donner au gouvernement du Grand-Duché une impulsion propre à préparer les grands changemens que l'Empereur se propose d'opérer en faveur de la nation polonaise.

Il faut que les Polonais secondent les desseins de l'Empereur , et qu'ils coopèrent eux - mêmes à leur l'égénératioh. Us ne doivent considérer les Français que comme de puissans auxiliaires.

L'Empereur ne se dissimule point les difficultés qu'il aura à éprouver au rétablissement de la Pologne. Ce grand œuvre de politique doit contrarier les intérêts apparens et actuels de ses alliés.

Le rétablissement de la Pologne par les armes de l'Empire français est une entreprise hasardeuse, périlleuse même, où la France devra lutter également contre ses amis et contre ses ennemis. Entrons dans quelques détails.

L'objet que se propose l'Empereur est l'organisation de la Pologne avec tout ou portion de son ancien territoire, en évitant la guerre, si cela est possible. Pour y parvenir, S. M. a donné des pouvoirs très-étendus à son Ambassadeur à Pétersbourg ; elle a envoyé à Vienne un négociateur qui est autorisé à traiter avec les principales puissances , à offrir de grands sacrifices en territoire de la part de l'Empire français ,

( 67 ) comme indemnité des cessions à faire pour le rétablissement du royaume de Pologne.

L'Europe se partage en trois grandes divisions, l'Empire français à l'ouest, les états de rAUemagne au centre , TEmpire russe à Test , l'Angleterre ne peut avoir sur le Continent que l'influence que les puissances voudront bien lui conserver.

Il faut empêcher, par une forte org^isatioh du centre , que la Russie ou la France puisse un jour, en voulant s'çtendre davantage, envahir la souveraineté de l'Europe. L'Empire Français jouit actuellement de toute l'énergie de son existence : s'il ne termine en cet instant la constitution politique de l'Europe , demain il peut perdre let^ avantages de sa position, et succomber dans ses entreprises.

L'établissement d'un état militaire en Prusse , letègne et les conquêtes du grand Frédéric, les idées du siècle et celles de la révolution française, mises en circulation, ont anéanti l'ancienne Confédération germanique. La Confédération du Rhin ne tient qu'à un système provisoire. Les Princes qui ont acquis voudraient peut-être la consolidation de ce système, mais les Princes qui ont perdu , les peuples qui ont souffert des malheurs de la guerre, les états qui redoutent la trop grande puissance de la France, s'opposeront au maintien de la Confédération du Rhin , chaque

( 68 ) fois que l'occasion s'en présentera. Les Princes ^ même agrandis parle nouveau système, tendront à s'en éloigner à mesure que le temps les consolidera dans les possessions qu'ils ont obtenues. La France finirait par voir arracher de ses mains un protectorat que sûrement elle aurait acheté par trop de sacrifices.

L'Empereur pense qu'à une époque finale , qui ne peut tarder à se produire, il conviendra de rendre la Confédération des puissances de l'Europe à toute leur indépendance.

La maison d'Autriche, qui possède trois vastes royaumes, doit être l'ame de cette indépendance, h cause de la situation topographique de ses états; mais elle n'en doit pas être la dominatrice. En cas de rupture entre les deux Empires de France et de Russie, si la Confédération des puissances intermédiaires était mue par une même impulsion, elle entraînerait nécessairement la ruine de l'une des parties contendantes. L'Empire français serait plus exposé que l'Empire russe.

liC centre de l'Europe doit se composer d'états inégaux en puissance qui auront chacun une politique qui leur sera propre; qui, par leur situation et leurs rapports politiques , chercheront un appui dans le protectorat des puissances prépondérantes. Ces états sont intéressés au maintien de la: paix, parce'qu'ils seront toujours victimes de la

(69) guerre. Dans ces vues, après avoir élevé de nouveaux états, après en avoir agrandi d'anciens , afin de fortifier, pour l'avenir notre système d'alliance , il est un intérêt majeur pour l'Empereur et en même temps pour l'Europe , c'est d'établir la Pologne; sans la réédification de de ce royaume, l'Europe reste sans frontières de ce côté ; l'Autriche et l'Allemagne se trouvent face à face avec le plus puissant Empire de l'univers.

L'Empereur prévoit que la Pologne comme la Prusse sera par la suite l'alliée de là Russie; mais si la Pologne lui doit sa restauration , l'époque de l'union de ces états sera assez éloignée pour laisser l'ordre établi se consolider. L'Europe étant ainsi organisée, il n'y a plus de raison pour que la France et la Russie soient en rivalité; ces deux Empires auront les mêriies -intérêts commerciaux , ils agiront d'après les mêmes principes.

Avant le refroidissement avec la Prusse, une, première pensée de l'Empereur avait été de faire une alliance solide avec le Roi de Prusse, et de poser sur sa tête la couronne de Pologne. Il y avait moins d'obstacles à vaincre puisque déjà la" Prusse possédait le tiers de ce royaume. On aurait laissé à la Russie ce qu'elle aurait voulu absolument garder; on aurait donné des indem-

( 70 ) nités à l'Autriche. La marche des évènemens a tait changer les projets tie l'Empereur.

Lors des négociations de Tilsitt , il a fallu créer des états précisément dans les contrées qui redoutaient le plus la puissance de la France. Le moment était propice au rétablissement de la Pologne quoiqu'il eût été l'ouvrage de la violence et de la force. Il aurait fallu prolonger la guerre; l'armée française souffrait du froid et de la disette ; la Russie avait des armées sur pied. L'Empereur a été touché des setitimens généreux que lui témoignait l'Empereur Alexandre. îl éprouvait des obstacles de la part de l'Autriche. ïl a laissé dominer sa politique par un égal désir de signer une paix qu'il espérait rendre durable , si par l'inflitence de la Russie et de TAutriche , FAngleterre avait voulu consentir à une pacification géniale.

Après ce revers la Prusse avait trop de haine contre nous pour ne pas chercher à modérer sa puissance ; c'est dans cette vue qu'a été organisé, le Grand-Duché de Varsovie. On lui a donné poiu^ Souverain le Roi de Saxe, Prince dont la vie entière a été employée à faire ïe bonheur de ses sujets. On a cherdié à satisfaire les Polonais par des institutions qui leur plaisaient et qui convenaient à leurs mœurs et à leurs caractères. Oa a mal agi en tout sens.

lia Saxe , séparée de ses nouvelles possessions par la Prusse , ne pouvait , avec la Pologne , constituer un corps asses orgaaisé pour devenir fort et puissant. L'ouverture d'une route militaire sur le territoire prussien, pour communiquer de la SsLKe avec la Pologne , a grandement humilié la nation prussienne i; et les Polonais ont gémi d'être trompés dans leurs e^péraaces.

L'Empereur stipulait Toccupation des forteresses de Ja Prusse, pour être certain que cette puissance ne cfaerdierait point à rallumer la guerre. La campagne de i^og a fait voir combien sa politique avaii été prévoyauite; elle lui avait £iït prendre la fersae résolution de travailler $ajis relâche à terminer cette organisation de FEuippe qui doit metti^e fin à des gu^res désastreuses.

L'Empereur a pensé qu'il devait se montrer^ formidable par le nombre de troupes qu'il pousse vers la Vistule, par l'occupation des forteresse de la Prusse, afin de commander La fidélité de ses aUiés, et d'obtenir par les négociations ce que peul>«étre il ne faudrait attendre que de la guerre.

Dans ces circonstances les dangers sont iraminens. Ce «'est pas sans péril que l'o» porte des am>ées à cinq cents lieues de leur terriitoire ; et la Pologne doit attendire autant de ses propres forces <jue de l'appui de l'Empereur. Si la guerre s'engj^e, les Polonais, je le répète, ne doivent la

( 7^ ) considérer que comme un moyen ajouté à leurs propres ressources. Ils doivent s^ rappeler les temps où , par leur patriotisme et par leur courage, ils résistèrent aux nombreuses armées qui attaquaient leur indépendance.

Les peuples du Grand-Duché veulent le rétablissement de la Pologne; c'est à eux qu'il appartient de préparer les voies par lesquelles les provinces usurpées pourront arriver à prononcer leur volonté. Le gouvernement du Grand-Duché doit, aussitôt que les événdbens le permettent, faire confédérer sous les bannières de l'indépendance les démembremens de leur malheureuse patrie. S'il est des Polonais, sous la domination de la Russie ou sous celle de l'Autriche, qui se refusent à retourner à la mère-patrie, il faut renon- , cer à les y contraindre. La Pologne doit tirer sa force de son esprit public, de son patriotisme, autant que des institutions qui constitueront le nouvel état social.

L'objet de votre mission est donc d'éclairer, d'encourager, de diriger dans leurs opérations les patriotes polonais. Vous rendrez compte de vos négociations au Ministre des relations extérieures; il instruira l'Empereur de vos succès. Vous m'en-r verrez des extraits de vos rapports.

Les malheurs et la faiblesse de la république de Pologne ont été causés par une aristocratie qui

(73) n'avait ni règle ni mesure. A celte époque, comme aujourd'hui, la noblesse était puissante, la bourgeoisie soumise, et le peuple n'était rien. Mais au milieu de ces désordres il y avait dans cette nation un amour pour la liberté et pour l'indépendance qui soutint long -temps sa débile existence. Ces sentimens doivent avoir crû par le temps et par roppression. Le patriotisme est un sentiment naturel aux Polonais, même aux individus des grandes maisons. L'Empereur tiendra sans restriction la promesse qu'il a faite, par l'article ^5 du traité du 9 juillet i Soy, de faire régir le Grand- Duché par des constitutions qui assurent sa liberté et les privilèges des peuples, se conciliant avec la tranquillité des états voisins. Il y aura pour la Pologne indépendance et liberté. Quant au choix du Souverain , il résultera du traité que S. M. signera avec les puissances. S, M* ne prétend au trône de la Pologne ni pour elle ni pour sa famille. Dans le grand œuvre de la restauration de la Pologne elle n'a en vue que le bonheur des Polonais et la tranquillité de l'Europe. S. M. vous autorise à faire cette déclaration , à la faire for^ mellement lorsque vous le jugerez utile aux inté-^ rets de la France et de la pologne.

S. M. m'a ordonné de vous transmettre cette note et ces instructions, dont elle a pris connaissance, afin que voi;s puissiez en faire la matière

de vos entretiens avec les Ministres étrangers qui seront à Varsovie ou à Dresde.

L'Empereur fait adresser des notes au Ministre de la guerre et à celui des affaires étrangères du Grand-Duché. S'il était besoin de ressources pécu* niaires, S. M. viendrait au secours du trésor de la Pologne , par des assignations sur les domaines de l'eitraordinaire qu'elle possède encore en Pologne et en Hanovre.

Résolutions et instructions pour le Comte de Vicedom et le Sieur de Pezoldy Ministres du Roi de Pologne à Pétershourg.

Rapport circx>nsta«cié ayant été dûment feit au Roi du contenu des dernières <lépéches du i8, Tg et a3 d'avril, de son Conseiller privé et Ministre plénipotentiaire à la Cmir impériale de Russie, le Comte cle Vicedom , et de son Résident à la même Cwir,le Conseiller privé d'ambassade, sieur de Pezold, apportées ici de Pétershourg par le courrier Consoli, le 6 décembre, et 6. M. y ayant surtout pris en considération l'affaire d'accession que lui demandent avec instance les deux Cours impériales à leur nouveau ti*aité d'alliance défensive et à ses articles séparés et secrets, signés à Pétershourg le 22 mai 17/46, et ratifiés ensuite

(75) de part et d'autre, S. M. a trouvé bon de faire pourvoir là-dessus ses susdits deux Ministres en Russie des points de résolution et d'instruction suivans, qui doivent leur servir de règle pour y diriger leur négociation et conduite dans cette affaire aussi importante que délicate.

ART. i".

Sur oe que le Grand Chancelier de Russie leur a fait connaître et l'a fait témoigner aussi par son frère le Grand Maréchal, ici, que les deux Ck>urs impériales seraient bien aises que l'affaire de l'accession du Roi se traitât et conclût préférablement à Pétersbourg, comme à l'endroit où le traité d'alliance défensive renouvelé entre elles, dont il s'agit, a été négocié, conclu et signé, S. M., pour y complaire, fait pourvoir à cet effet le Comte de Vicedom et lé sieur de Pexold du ci-jotnt plein-pouvoir, avec la clause de tous deux conjointement (sammt und sonders)^ afin qu'en cas d'absence, d'indisposition ou d'autre empêd^ement de l'un, l'autre puisse continuer la négociation, en communiquant néanmoins ensemble et agissant dans un parfait concert.

Ils feront valoir cet empressement du Roi auprès du Grand Chancelier et de l'Ambassadeur Pretlack, comme une preuve certaine du penchant d'attachement sincère de S. M. pour les

(76) deux Impératrices, préférablement à toutes autres considérations qui pourraient l'engager à aller plus bride en main dans une affaire de cette étendue et conséquence.

Le Résident Pezold connaissant le mieux ce qui s'est passé, il y a près de deux ans, entre les deux Cours , lorsque le Roi se trouva dans le cas de nécessité de réclamer le secours de la Russie, en vertu de leur traité d'alliance défensive renouvelé contre le Roi de Prusse, et ledit Résident ayant été témoin oculaire de l'indifférence, lenteur et insuffisance avec lesquelles on répondit, à la Cour de Pétersbourg, aux réquisitions réitérées de S. M., procédé auquel la Saxe doit principalement attribuer ses derniers malheurs, il fera bien d'en faire souvenir en particulier le Grand Chancelier, Comte de Restuchef, non pas tant sur le pied de reproches à lui en faire,, mais plutôt sur un pied de réflexions confidentielles, et pour le faire convenir que c'est une résolution bien généreuse du Roi de se prêter si promptement aux désirs des deux Cours iinpériales ; et qu'après ce qui lui est arrivé en dernier lieu avec celle de Russie, il n'y a que la grande confiance que S. M. met en lui Grand-Chancelier, et dans son présent crédit et pouvoir, qui ait pu la déterminer sitôt pour l'accession , dans l'espérance que ce Ministre priu*»

cipal songera à réparer le passé en prenant de loin si bien ses mesures pour qu'à l'avenir le Roi soit, en cas de besoin', non-seulement secouru à temps et suffisamment, mais qu'aussi S. M. dans les occasions d'une assistance réciproque trouve son compte, dédommagement et avantage réel.

Quant au traité principal des deux Cours impériales, le Roi est tout disposé d'y accéder sans aucune restriction que celle du nombre des troupes qu'elles s'y sont stipulées réciproquement pour les cas ordinaires d'un secours à prêter, et il est nécessaire que les Plénipotentiaires de S. M. proposent et insistent à ce que son assistance soit réglée dans l'acte d'accession sur le double du secours promis de l'électorat de Saxe, d'aïltant plus que la Cour de Vienne envoie au Roi et entretient à ses propres frais dans tous les cas les secours réciproques de six et douze mille hommes.

Après que le Comte de Vicedom et le sieur de Pezold en seront d'accord avec les Ministres des deux Cours contractantes, ils procéderont aussi à traiter sur l'accession du Roi aux six articles séparés, dont cinq sont secrets, et qui demandent beaucoup plus de réflexions et d'ajustement pour les convenances du Roi.

Comme cependant S. M. , par inclination et zèle pour l'intérêt commun et pour le bien public, n'est pas éloignée de s'y joindre aussi au possible et à proportion de ses forces, ses Plénipotentiaires prendront un soin particulier à s'expliquer là-dessus plus spécialement avec ceux des deux Cours impériales, afin que leurs demandes et la condescendance du Roi à chaque article soient combinées aux intérêts de S. M.

vu.

Y ayant parmi les articles des points d'engagemens qui ne regardent proprement que les deux Cours impériales principalement contractantes, ils tâcheront d'obtenir que le Roi en soit dispensé, ou qu'ils soient tempérés pour S. M., comme aussi que toute guerre future en Italie soit exceptée, ainsi qu'elle l'est déjà dans le traité avec la Cour de Vienne.

viu.

Lei" et le rv*^ des articles secrets étant les plus difficiles et onéreux si le Roi y accède dans leur sens et étendue, les deux Cours impériales ne sauraient trouver à redire que S. M. demande, outre plus de proportion dans les engagemeus qu'ils renferment, des conditions et avantages réciproques.

A r^ard du premier article secret, qui'concerne la garantie des possessions du Grand Duc de Russie, comme Duc de Holstein-Sleswick et de sa maison ducale, l'Impératrice de Russie voudra bien considérer les grands ménagemens que le Roi a à garder pour la Cour de Danemarck , à cause de son parentage et droit de succession éventuelle; et ainsi ladite Souveraine, aussi bien que V Impératrice-Reine et l'Empereur son époux même, ne refuseront pas en échange au Roi et à sa postérité la garantie de la succession due avec le temps à un Prince de la maison électorale de Saxe sur le trône de Danemarck.

Pour ce qui est enfin du iv« article secret, qui regarde des mesures éventuelles et plus fortes contre une nouvelle attaque soudaine et inopinée du Roi de Prusse, le Roi reconnaît en cela la sage prévoyance des deux Impératrices, en songeant de loin k se concerter et s'entr'aider avec force , si , contre meilleure attente et malgré la plus scrupuleuse attention de leur part pour l'observation de leurs traités avec ledit Prince, celui*ci se portait à envahir les états de l'une ou de l'autre, et le Roi est assez porté à concourir en ce cas aux mêmes mesures; mais comme il est plus exposé au ressentiment d'un voisin si redoutable et in-

quiet, témoin la triste expérience que S. M. en a eue en dernier lieu, LL. MM. II. ne pourront pas trouver étrange que le Roi, avant d'entrer dans un pareil engagement nouveau, éventuel et étendu , prenne mieux ses précautions tant pour sa sûreté et défense mutuelle que pour en être dédommagé et récompensé à proportion de ses efforts et des progrès contre un tel agresseur*

A cette fin le Comte de Vicedom et le sieur de Pezold demanderont aux Ministres plénipotentiaires impériaux : i°quel nombre de troupes leurs souverains désirent pour tel cas du Roi, et lui offrent en échange pour l'assister de part et d'autre ; et 2** que ce secours désiré du Roi ne soit pas disproportionné aux forces de son armée; 3"* qu« les deux Cours impériales en promettent le double au Roi; 4° T^^ ^^^ deux Impératrices s'engagent à tenir, chacune pour le moins, un tel corps de leurs troupes en état mobile et prêt à marcher au secours de S. M., d'un côté sur les frontières de Prusse, et de l'autre en Bohème; 5° qu'elles s'obligent à faire participer le Roi aux prisonniers, dépouilles et conquêtes qu'elles feront ensemble ou séparément sur l'agresseur et l'ennemi commun.

xir.

Par rapport à ce dernier point du partage à

faire des conquêtes, les Ministres plénipotentiaires du Roi auront à demander au Ministre russe les offres de sa souveraine , et à déclarer relativement à llmpératrice-Reine de Hongrie et de Bohème, qu'en tout cas, et si cette princesse de nouveau attaquée par le Roi de Prusse parvenait à reconquérir non-seulement la Silésie et le comté de Glatz , mais aussi à resserrer cet agresseur dans des bornes plus étroites, le Roi de Pologne, comme électeur de Saxe, s'en tiendrait au partage stipulé entre elle et S. M. par la convention signée à Leipsic le 18 mai 174^, dont le président Pezold a reçu la copie par une lettre ministérielle du i4 novembre de la même année, excepté le troisième degré de partage y défini, dont S. M. ne saurait se contenter, puisqu'en cas. que l'Impératrice - Reine ne pût parvenir qu'à conquérir, outre le comté de Glatz, toute la Silésie, de même que la principauté de Crossen avec le cercle de Zuellichaù et les fiefs de Bohème possédés par Je Roi de Prusse en Lusace, il faudrait accorder éventuellement au Roi , électeur de Saxe, une part plus considérable à ces conquêtes que ladite principauté, le cercle et les fiefs; sur quoi S. M. attendra les offres de la cour de Vienne et y fera négocier par le Comte de Lofs, souhaitant seulement que celle de Russie s'emplore à faire obtenir pour ce cas, de l'Impératrice- Reine, un II. 6

meilleur partage du Roi, et ^i assure et garantisse ensuite à celui-ci Tacquisition.

Sur ce que dessus, le Comte de Vicedom et le sieur de Pezold prendront tout ad référendum et ne concluront rien avant que sur leurs rapports ils y soient autorisés par des ordres et-résolutions finales du Roi.

Le reste est remis à leur prudence, dextérité et zèle pour le service, les intérêts et la gloire de S. M., qui les assure de sa protection et de ses bonnes grâces, lorsqu'ils s'appliqueront à remplir avec toute l'exactitude dont ils sont capables les points de cette instruction.

AUGUSTB, Roi.

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