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II. Qualités logiques

La première loi qu'impose la raison dans tout écrit est , qu'on soit bien décidé sur le but qu'on veut atteindre , puisque ce but détermine le choix des moyens qu'il convient d'employer, et le ton dominant de l'ouvrage.

Ce but une fois fixé , on doit y tout ramener , y tendre par une marche constante et progressive sans s'en laisser détourner par des vues accessoires , sans vouloir trop embrasser. Rien n'imprime plus sur un écrit le caractère de la faiblesse qu'un but vague et indéterminé. Les moyens s'affaiblissent ou portent à faux en divergeant, mais ils se prêtent une force mutuelle lorsqu'ils portent tous sur un même point.

Le but général des écrits politiques est de persuader, c'est-à-dire de changer ou de fixer et d'affermir les opinions des souverains et des nations sur quelque objet que ce soit, pour les amener ensuite à agir selon nos intérêts. Mais dans ce but général , combien de buts particuliers sur le choix desquels il importe de se fixer ! On peut vouloir faire regarder comme vrai ce qui paraissait faux , comme certain ce qui paraissait douteux, comme légitime ce qui paraissait in-

juste , comme honnête ce qui paraissait blâmable, comme utile ou nécessaire ce qui paraissait dangereux et nuisible. On peut- aussi se proposer l'effet contraire.

Quelquefois les circonstances exigent qu'on embrasse plusieurs de ces buts comme moyens subordonnés et indispensables. Souvent aussi on ne parvient à la persuasion qu'en instruisant ou en touchant. Mais dans tous ces cas il importe d'avoir un point de vue déterminé , d'être bien d'accord avec soi-même et sur ce qu'on veut.

Une fois fixé sur le but, on doit s'instruire de tout ce qu'il exige. Cet examen se réduira au choix des idées qu'on veut employer, à celui de Tordre qu'on veut suivre dans leur enchaînement et enfin à celui du ton général qu'il importe de prendre.

Occupons-nous du premier de ces objets, du choix des pensées.

Nous avons vu qu'en politique le plus grand mobile de la persuasion est l'intérêt. Un négociateur habile ne négligera donc point cet appât, il en fera la partie la plus importante de ses écrits , et dans toutes les affaires de nation à nation , il le préférera même aux motifs de droit et aux preuves juridiques. Mais en appuyant sur des motifs d'intérêt, il doit le faire avec ménagement. S'il paraissait connaître les avantages d'une

puissance mieux quelle-raéme, il se rendrait odieux, comme il se rendrait suspect s'il mettait trop de chaleur à les lui faire sentir.

Pour acquérir cette solidité, qui ne redoute ni la critique ni les réfutations, on doit, autant qu'il est possible, être plus riche de pensées que de mots. Ces pensées doivent être vraies, justes, lumineuses, nécessaires; elles doivent avoir un rapport direct avec le sujet et le seconder.

En voulant s'étayer d'un principe faux , douteux, ou même étranger à la cause, on s'exposerait à voir tomber avec lui l'édifice qu'il devait soutenir , et l'on donnerait un grand avantage à son adversaire.

On doit ne s'appuyer que sur des preuves irrécusables. On prouve les faits par des autorités, les droits par des titres, les principes par des raisonnemens , les maximes pratiques par les avantages qui en résultent et par les inconvéniens qu'il y aurait à s'en écarter.

Si l'obstination ou la mauvaise foi de nos adversaires nous réduit à porter nos preuves jusqu'à la démonstration la plus rigoureuse, on peut recourir aux syllogismes, pourvu qu'on en fasse disparaître la sécheresse et l'appareil pédantesque.

En s'attachant à ces moyens décisifs, on ne négligera pas les demi-preuves, les probabilités,

les vraisemblances et l'analogie. Ces moyens, quoique faibles pris isolément, reçoivent beaucoup de force de leur réunion.

Les citations peuvent trouver place dans tous les' écrits destinés à établir ou à renverser quelques points contestés, mais elles doivent être employées à propos. Leur abus serait pris pour une affectation ridicule d'érudition. Si l'on est dans le cas de réfuter des faits, des principes , des maximes, on doit le faire par des preuves contraires directes.

On ne doit jamais perdre de vue , que les généralités , les déclamations et les invectives ne prouvent rien : elles ne servent d'armes qu'à la faiblesse et à la passion.

Après avoir choisi ses idées , il faut s'occuper de leur développement. Tout sujet de composition présente des parties principales et des parties de détail. Mais toutes n'ont pas la même importance et n'excitent pas le même intérêt. Le développement consiste donc dans l'art de présenter successivement et dans leur juste étendue toutes les idées qu'exigent le sujet et le but réunis. En un mot, dire tout ce qu'on doit àïve^V intégralité du sujets ne dire que ce qu'on doit et le dire en peu de mots , c'est le secret d'un bon développement.

L'intégralité du sujet suppose qu'aucune des parties intéressantes qu'il offre n'est omise. Soit

qu'il s'agisse de demandes à faire, de griefs à exposer , de preuves à établir, de prétentions à combattre, de nouvelLçs à transmettre, il importe d'embrasser d'un coup d'œil la totalité de son sujet, et de n'omettre rien de ce qui peut servir à l'éclaircir ouàle seconder. Les conséquences dangereuses de tels oublis dans des matières politiques sont évidentes.

Une prolixité inutile seroit cependant une grande faute dans les écrits politiques. Quoique certains mémoires soient susceptibles de plus grands développemens, ils n'en exigent pas moins un caractère de précision. On doit rejetei' lesdé-t tails minutieux et superflus, les répétitions inutiles et les pensées étrangères au fond du sujet. On doit encore donner une juste proportion au développement des idées qu'on admet suivant leur degré d'utilité.

Mais ce n'est pas assez que de ne dire que ce qu'on doit dire. Il faut encore s'énoncer en peu de mots et joindre la concision à la précision. Les circonlocutions , les épithètes , les grands mots , les périodes nombreuses , les ornemens indiscrets , les lieux communs de rhétorique , sont des choses souverainement déplacées dan^ des écrits où tout est grave et important et où tout doit aller directement au but.

Cette prolixité prouve un esprit eml)arrassé

et diffus, ou un esprit faux qui sacrifie mal à propos le fond aux accessoires. Elle rejette un ridicule* mérité sur l'ouvrage, rebute le lecteur et nuit à la marche des affaires en détournant l'attention.

En un mot, au lieu d'un étalage verbeux et disert, on demande en affaires un style précis, concis, serré, à courtes périodes; on veut que les mots s'arrêtent toujours où finissent les choses.

L'abus de cette brièveté nuit k la clarté et donne au style quelque chose d'affecté et de sententieux. Il conduit d'ailleurs aisément au ton impérieux, hautain et tranchant. On doit donc, suivant les occasions , adoucir cette nuance en rendant le style plus lié et plus soutenu.

Le développement dont on vient de parler suppose nécessairement un ordre qui conduise à l'unité du sujet.

La plupart des écrits diplomatiques, et surtout les lettres , les complimens , les notes officielles n'ayant qu'un objet assez circonscrit, n'exigent point cette rigueur de méthode, ces détails de plan et cette chaîne de divisions qu'on retrouve dans des ouvrages plus étendus; il suffit que la matière soit divisée en chefs généraux nettement circonscrits , et que ces parties soient respectivement placées dans leiir enchaînement iputuel.

1 1 1. Des convenances.

Jusque ici nous avons parlé des caractères généraux du style qui convient à toute espèce de composition diplomatique. Mais ce serait bien peu connaître les convenances, si l'on croyait avoir rempli ses devoirs en respectant ces conditions, et si l'on ne variait pas son ton d'après les cir<x>nstances. Le temps, les mœurs, la nature des relations, le genre de l'écrit, l'importance des affaires , etc. , tracent au vrai politique la nuance du ton qu'il doit prendre. Suivant ces circonstances , le style prendra un caractère de supériorité ^ou de déférence et même de respect , de force , de véhémence, de fermeté, d'amitié ou de froideur, de confiance ou de réservé; il se rapprochera plus ou moins des formes oratoires où il restera plus près des formes simples de la discussion.

Pour donner au style ce précieux mérite, qui résulte de son juste rapport avec les circonstances , il faut avoir un tact sûr et exercé, être constamment maître de soi et de ses passions , connaître la valeur des termes qu'on emploie et les moyens qui peuvent varier le style; il faut enfin connaître les formes particulières que l'usage a introduites, et qui tiennent au cérémonial.

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