Cours de syphilisation [electronic resource]
Messieurs , on peut dire des sciences et des arts : dis-moi d'où tu viens, et je te dirai où tu vas. Leur avenir est peut-être plus étroitement lié qu'on ne pense à leur origine et à leur passé. Une chose découverte par quelqu'un qui ne la cherchait pas , emprunte à ce qu'elle a d'inattendu un cachet particulier de vérité. Mais par le même motif, elle surprend et étonne. Elle peut gêner des habitudes et contrarier une pratique. Aussi , est-ce bien rarement près de sa source qu'une idée peut suivre facilement son cours. Elle y rencontre l'obstacle des préjugés et des passions. Il en est donc des innovations comme des hommes qui ne sont pas prophètes dans leur pays. Des ennemis de notre profession ne manqueraient pas de faire intervenir à ce propos l'adage : Ira medicorim pessima. A ce compte, les syphilographes seraient plus médecins que les autres.
La destinée de la syphilisation est écrite dans ce préambule. Vous allez en juger par l'esquisse historique suivante. (Je définis la Syphilisation , un état de V organisme , qui résulte d'une succession d'inoculations ou de contaminations syphilitiques, dans lequel cet organisme n'est plus apte à contracter la syphilis.)
En 1843, j'ai assisté à une leçon clinique de M. Ricord, dans laquelle il enseignait qu'on ne pouvait pas communiquer la syphilis aux animaux. Les preuves qu'il a données de leur immunité ne m'ont pas paru concluantes. M. Ricord n'entrait pas dans des détails assez explicites pour me convaincre.
Deux mobiles me poussaient surtout à n'accepter que sous bénéfice d'inventaire le jugement si affîrmatif de M. Ricord.
D'un cùlL', j'avais été élève de Lisfranc , et j'avais souvent entendu cet éminenl chirurgien répéter que, pour faire des découvertes en médecine, il fallait lotit remanier. Un exemple récent et célèbre donnait, dans mon esprit, une haute valeur au précepte de Lisfranc. Je veux parler de l'introduction de la morve dans le cadre de la pathologie humaine. Que de travaux pénibles et de discussions M. Rayer n'at-il pas affrontés pour écrire une des plus belles pages du livre de la science ! Il n'était pas facile de faire casser une décision à laquelle les préjugés et la routine avaient donné la consécration du temps. C'était presqu'un crime de lèze-école d'Alfort d'avoir vu autrement ([u'elle dans cette affaire. On ne manqua pas d'invoquer contre M. Rayer l'observation de tous les jours. Vous remarquerez. Messieurs, que c'est au nom de l'observation que se sont établies presque toutes les erreurs en médecine , et qu'on a repoussé les idées nouvelles !
D'un autre côté, j'avais des rapports fréquents avec d'autres savants que des médecins. Geoffroy-St-Hilaire m'honorait de sa bienveillance et de son amitié; j'étais plein de foi dans l'analogie dont l'illustre naturaliste s'était si heureusement servi. Je me suis donc laissé conduire par l'analogie qui m'enseignait que les virus se propagent de l'espèce où ils font ordinairement leurs ravages à d'autres espèces voisines , et que le singe était l'animal sur lequel il convenait d'expérimenter de préférence ; le singe, si rapproché de l'homme, et sup lequel aucun essai d'inoculation de la syphilis n'avait probablement encore été fait ! J'ai donc expérimenté sur le singe et j'ai réussi. Plu» lard, il ne m'a pas été difficile de démontrer que, comme l'a dit spirituellement mon ami Welz, les singes n'ont aucun privilège dans celle circonstance.
Pour expérimenter, j'obtins aisément, grâces à la libéralité et aux lumières de l'administration de la ménagerie du Muséum , qu'on me -confiât quelques singes.
Ma première pensée a été tout naturellement d'expérimenter vers les parties génitales. Telle avait sans doute été aussi la pensée des expérimentateurs qui m'avaient devancé. Je n'ai pas eu plus de succès qu'ils n'en avaient eu eux-mêmes , bien que mes essais aient été plus multipliés que les leurs. Je ne pouvais pourtant pas renoncer à la confiance que m'inspirait l'analogie, et je me suis avisé, après bien des tâtonnements et des réflexions , d'observer de plus près que je ne l'avais fait jusqu'alors , les singes sur lesquels je pratiquais des expériences. J'ai voulu voir ce qui se passait chez ceux auxquels j'avais
inoculé le pus chancreux , pendant les premières heures et même pendant les premiers jours qui suivaient ces inoculations. ^ Je prolongeais donc mon séjour au palais des singes le plus qu'il m'était possible, et je me mettais en observation pour surprendre leurs faits et gestes. Je m'étais en outre procuré , à diverses reprises, quelques-uns de ces animaux que je gardais chez moi , et que je pouvais ainsi surveiller et observer très attentivement. J'acquis de cette façon la certitude que les singes entraînaient le pus virulent , et peut-être l'altéraient en se léchant. Je n'oublierai jamais un vieux macaque mâle, affligé de paraplégie, et dont la position obligée consistait à être accroupi sur ses tubérosilés sciatiques. Ses membres supérieurs lui servaient de balancier pour assurer son équilibre. Ce fut le premier singe auquel j'ai pu donnerdes chancres assez larges aux parties sexuelles pour que leur aspect les fit reconnaître par ceux qui n'auraient pas nié syslématiquemeht l'inoculation de la syphilis aux animaux. Or, ce singe ne pouvait pas lécher ses organes génitaux. J'ai obtenu le même résultat à la paume de ses mains de derrière , et à d'autres parties également inaccessibles à sa langue.
Je parvins , par mon stratagème, à prendre sur le fait la plus importante des causes d'insuccès. Des précautions fort simples me suffirent dans la suite pour obtenir des chancres vers les parties génitales de plusieurs singes. Mais ces chancres étaient généralement plus petits que les autres ; leurs caractères n'étaient pas toujours très nets , et je me suis bien gardé de les montrer à ceux qui en auraient, en tout cas, contesté l'identité.
Môme chose m'est arrivée quand j'ai voulu substituer aux singes des animaux plus communs et plus dociles. Leurs chancres étaient moins faciles à reconnaître que ceux des singes. J'ai craint d'abord de comproraellre ma découverte en les fesant voir à qui que ce fût. Qui peut le plus peut le moins , et ceux qui ne reconnaissaient pas des chancres sur les oreilles et les paupières d'un singe, ne les auraient certainement pas vus sur celles d'un chat ou d'un lapin !
La principale cause de mes revers étant trouvée , il ne me fut pas difficile d'opérer dans des conditions meilleures, en évitant avec soin non pas seulement les organes génitaux , mais encore toutes les localités vers lesquelles mes animaux pouvaient se lécher. Je soumettais, en outre, mes sujets d'expériences au régime cellulaire, parce que je m'étais aperçu qu'ils se rendaient le service de se lécher mutuellement.
Pour que l'inoculation soit facile et donne un bon résultat, les parties doivent être dépourvues de poils. Il vaut mieux qu'elles en
soiciil piivL'os nalurellement, que si on en avait fait l'ablalion, parce quo, abslraclion faile des dillicullés de celle peliie opération , ils sont sujets il repousser rapidenienl.
Je choisis, de préférence, diftërenles parties delà face, notainnient les paupières, les sourcils, le nez et surtout les oreilles. Les oreilles sont pour moi un lieu d'élection; les singes aiment qu'on les leur chatouille; c'est une volupté dont ils sont en général très friands. Comme ils n'ont, pas plus que nous , le don de voir ce qui se passe vers ces organes , ils ne sont pas eiïrayés par la vue de mes petits instruments, et les choses se passent agréablement pour eux. Hélas! ils ne sont pas les seuls à prendre la syphilis en goûtant le plaisir !
Je renvoie ceux d'entre voùs qui désireraient connaître plus en détail ma manière d'opérer, à VUnion Médicale (n°du 6 août 1850), et au,x numéros de juin et d'août des Archives générales de Médecine (année 1851). Vous trouverez dans ce dernier recueil la plupart demes travaux sur la syphilis expérimentale. Quant au n° de VUnion Médicale que je viens de citer, je me permets d'en recommander particulièrement la lecture à ceux qui se sont procuré un excellent et modeste volume, intitulé : Lettres de M. Ricord sur la syphilis, etc. Vous trouverez en effet, dans ce n°, une réponse que j'ai faite à quelques-unes des assertions erronées de MM. Ricord et Cullerier, relativement à l'inoculation de la syphilis aux animaux. Ma réponse n'était pas digne, sans aucun doute, de prendre place dans le volume dont il s'agit, à côté des lettres de M. Ricord et d'une lettre de M. Cullerier; mais tout indigne qu'elle soit, il n'en est pas moins vrai qu'elle redresse des torts scientifiques ; c'est ce qui lui donne quelque droit à l'indulgente attention des personnes qui veulent savoir le pour et le contre dans cette question.
Bref, j'ai inoculé, par la suite, au nez , aux paupières et surtout aux oreilles. Les chancres que je produisais alors ressemblaient exactement dans toutes leurs phases et dans toutes leurs parties à ceux de l'homme.
Voici ce qu'ils étaient et ce qu'ils sont chaque fois qu'on répète l'expérience :
Ils commencent par une papule, suivie d'une vésicule, ou, plutôt, d'une pustule (dès qu'il y a soulèvement de l'épiderme, on dirait qu'il y a du pus au-dessous); celte pustule est d'abord très petite et n'a guère qu'un millimètre d'étendue. Au bout de quelques jours , elle s'est agrandie , et sa rupture laisse voir un chancre ayant tous les caraclères que je vous indiquerai dans la suite de ces leçons. Une
croûte produilc par un nouveau pus desséché recouvre bieiUôt ce chancre, et lui adhère assez intimement. Celui-ci s'agrandit sous sa croûte et avec sa croûte qui persiste ou se laisse entraîner ( pour se reproduire ensuite) par un pus abondant, des frottements, etc. Du quinzième au vingtième jour, tantôt plus tôt, tantôt plus tard, le chancre commence à décroître, et il finit par se cicatriser.
J'ai fait voir des chancres de singe à un grand nombre de nos confrères; en 184S, j'en ai produit et montré quelques-uns aux auditeurs nombreux du cours de M. I. Geoffroy-St-Hilaire , au Muséum d'histoire naturelle. Vous savez que plusieurs médecins français et étrangers suivent ce cours fait avec une grande distinction.
Pendant ce temps, je fréquentais beaucoup les hôpitaux de vénériens, et je m'y livrais à l'étude assidue de la physionomie et de la marcha des chancres, principalement de ceux du prépuce , du gland et du scrotum. Aucun caractère ne me semblait les différencier dfe ceux de mes singes. Ma conviction était donc entière sur Vinoculabilité de la syphilis aux animaux.
Je me rendais d'ailleurs parfaitement compte des dénégations opiniâtres , et qu'on a pu croire systématiques, des écoles de Hunter et de M. Ricord.
Hunter pensait que les chancres ne devaient céder qu'au mercure.- II n'abandonnait jamais ceux de l'homme aux. soins de la nature , et par conséquent il ne vit pas qu'elle peut suffire à leur cicatrisation. Il a constaté, au contraire, que les ulcérations qu'il avait produites sur les animaux, par l'inoculation du pus syphilitique, se cicatrisaient' d!elles-mêmes , et il en a conclu qu'elles n'étaient pas des chancres. Le critérium de Hunter était faux; son école devait donc proclamer et défendre l'erreur.
L'école de M. Ricord ne trouvait au chancre qu'un bon caractère : l'inoculabililé, pendant un temps, de son pus; elle allait jusqu'à dire : Le chancre est tout entier dans le pus qu'il secrète. Pourquoi donc l'examiner, puisqu'on ne pouvait pas apprendre à le connaître?. . . L'école de M. Ricord a donc péché par abus de logique et défaut d'étude; elle ne devait pas plus reconnaître les chancres d'animaux que ceux de l'homme. Le critérium de M. Ricord était incomplet. Rappelons à M . Ricord l'axiome de jurisprudence : testis unus, testis nullus. Qu'il ne le prenne pas pourtant à la lettre, car ce serait rayer lo mot pathognomonique du vocabulaire de la pathologie.
Le 28 octobre 1844, je me hasardai d'écrire à l'Académie des Sciences le résultat de mes expériences. J'annonçai à ce corps savant
([lie j'étais parvenu à donnei' la syphilis, et noiammenl des chancres syphilitiques, aux animaux. On ne parut pas comprendre toute l'importance de )a question. La chose ne fut pas même prise au sérieux. A quoi bon, disait-on, donner aux animaux une maladie qu'ils n'ont pas? La bizarrerie apparente de ma communication fit beaucoup rire, et la syphilis des animaux défraya de plaisanteries les petits journaux et les feuilletons des journaux de médecine.
J'étais trop convaincu d'avoir fait une découverte utile pour qu'un échec semblable ébranlât en rien mes croyances ; et quelques jours après (5 novembre), au lieu de faire une communication par écrit à l'Académie de Médecine , j'y ai fait porter un singe, ayant à la face plusieurs chancres bien caractérisés. Ce singe fut examiné avec soin par quelques académiciens , et notamment par MM. Rayer et Lallomand. M. Lallemand m'affirma alors avoir vu en Italie des chiens Auxquels on avait communiqué la syphilis par le crime de la bestialité. Ces animaux l'auraient à leur tour transmise à d'autres personnes de mœurs dégradées.
Le 20 novembre, je fis porter ce singe à la Société de Chirurgie; il y fut aussi soigneusement observé qu'à l'Académie de Médecine. Un membre de cette société , dont des dissidences scientifiques ne m'empêcheront jamais d'apprécier le mérite, prétendit, sous l'influence des idées de Huntcr et de M. Ricord , que les ulcérations de mon singe n'étaient pas des chancres. La principale raison qu'il fit valoir était que, les chancres n'ayant aucun caractère physique qui fût pathognomonique, l'inoculation du pus du singe faite à l'homme pourrait seule juger la question ; mais il ajouta qu'il fallait bien se garder de tenter cette contre-épreuve, de crainte de donner la morve à l'un de nos semblables. Cette bizarre restriction rendait tout bonnement , d'après lui, le problême insoluble. Ce membre est l'honorable M. Cullerier.
Si j'avais eu l'honneur d'être son collègue dans la Société de Chirurgie, j'aurais pu lui répondre que les chancres ont des caractères matériels bien tranchés. ( Je vous les décrirai dans une prochaine séance.) J'aurais sans doute ajouté que, si l'inoculation éclaire le diagnostic quand elle est faite du malade au malade lui-même, elle doit l'éclairer également quand elle est faite du singe syphilitique à luimême. Pour mon compte, je n'ai qu'une confiance restreinte dans l'inoculation diagnostique, pratiquée à la manière de MM. Ricord et Cullerier, qui ne tiennent aucun compte des enseignements de la syphilisation; mais j'en sais plus qu'il n'en faut pour rassurer complètement ce dernier touchant la transformation de la syphilis en morve.
Que de fois, en clloi, n'ai-je pas fait passer impunément des chancres syphiliiiques des animaux à l'homme ! Sur quoi M. Cullerier s'appuie-t-il pour redouter l'étrange mélempsychosc pathologique dont il s'est fait le Pythagore? Et c'est moi qu'on accuse de substituer aux faits des produits d'imagination !
L'opinion de M. Cullerier ne se produisit pas sans réplique au sein de la Société de Chirurgie. Elle y trouva un contradicteur vigoureux dans la personne de M. Robert, qui soutint avec talent que les ulcérations du singe qu'on avait sous les yeux étaient syphilitiques.
M. Maisonneuve prétendit , dans la même séance de la Société de Chirurgie , qu'on ne serait certain de l'identité des ulcérations de mes singes , que s'il venait à paraître chez eux des symptômes de syphilis constitutionnelle, et que ces symptômes disparussent sous l'influence d'un traitement mercuriel. Il eût été facile de répondre à M. Maisonneuve que tout chancre n'est pas fatalement suivi chez l'homme d'accidents généraux (notez bien que je ne dis pas d'un état général ) , et qu'il est plus d'une vérole qui résiste au traitement mercuriel le mieux dirigé. Mais la syphilisation lui réserve une réponse péremploire qui ressortira de la suite de ces leçons.
On invoqua ensuite contre moi la ressemblance des ulcérations de mes singes avec les pseudo-ulcérations qu'on forme avec des caustiques , et on accusa mon procédé opératoire de produire des ulcérations semblables aux chancres, parce qu'il consistait, disait-on, à irriter fortement les tissus en les grattant. Enfin, un assistant impartial pouvait entrevoir sans peine que le verba magistri du moyen-àge se mettait de la partie. On m'adressait, en effet, les objections les moins fondées , plutôt que d'accepter une vérité de toute évidence. J'ai réuni dans les numéros que j'ai cités tout à l'heure, des Archives générales de médecine, les objections qui m'ont été faites, et j'ose penser que mes réponses auront satisfait plus d'un lecteur. Je renvoie à ce recueil ceux d'entre vous qui désireraient connaître plus de détails sur la syphilis expérimentale, qui n'est pas l'objet de ce Cours et dont je ne parle qu'incidemment.
Revenons à la Société de Chirurgie. M. Malgaigne désirait prendre la parole et m'appuyer. Il devait apporter dans le débat, pour faire pencher la balance de mon côté , une observation qu'il avait faite d'un chat atteint d'exostose dans un hôpital de vérolés , à Nancy. L'heure avancée de la séance m'a privé de l'appui de ce savant professeur.
M. Nélalon fit, séance tenante, à mon singe, une inoculation au moyen d'une lancette dont la pointe avait été trempée dans le pus
d'un de ses chancres. Trois jours après, ce chirurgien vinl voir l'animal au Muséum d'hisloire naturelle, et constata, au lieu de la piqûre qu'il avait faite , une petite pustule, mais non pas un chancre, comme on l'entendait alors. Cette pustule était un embarras pour les syphilographes et pour moi. On ne pouvait s'en rendre compte; mais grâces à la syphilisaiion nous savons parfaitement ce qu'elle est. D'après M. Ricord elle est une fausse pustule; elle devient un chancre avorté de par les syphilisateurs . Le singe avait eu bien d'autres chancres. Son pus était affaibli en même temps que son syphilisme (1) avait augmenté. Ce pus n'était donc presque plus inoculable au singe qui le sécrétait. Ses chancres , pour parler le langage de M. Ricord (langage qui consacre une erreur) , étaient en voie de réparation, c'est-àdire que leur pus n'aurait plus été inoculable. Je dis que ce langage, ainsi compris, consacre une erreur, parce que ce pus se serait inoculé à une personne ayant moins de syphilisme que mon singe. J'ajouterai qu'on aurait réussi à lui inoculer un pus plus énergique que le sien. Mais je n'avais pas encore éclairci ce sujet, et ma réponse se ressentit de mon incertitude. La suite de mes démonstrations vous donnera la clé de tout cela.
Je me trouvais dans un embarras étrange et véritablement des plus pénibles ! J'étais sûr d'avoir raison, et la balance restait penchée du côté opposé au mien, sous le faux poids des erreurs que je venais combattre ! Des amis m'engageaient à ne pas persister, par une lutte inégale, dans une opinion qu'ils croyaient erronée. Il n'y avait, disaient-ils, rien que de digne à faire amende honorable de mon erreur sur l'autel de la science. Aux conseils , aux attaques , aux plaisanteries qui m'assaillaient, je n'avais à opposer que le calme de ma conviction. C'est ce calme que j'oppose de même aujourd'hui aux plus lâches et aux plus odieuses insinuations. Oui! puisque j'ai commis le grand crime de faire une découverte qui doit sauver l'humanité d'un de ses plus cruels fléaux , j'accepte avec résignation les calomnies qui sont ma récompense ! J'ai trop médité, pour me plaindre, ces paroles du paria au savant Anglais, dans la Chaumière Indienne : Si
(1) M. Auzias désigne par ce mot l'apliludc ii ètio sijphilisé. Ainsi , un individu a, d'autant plus de suphilisme qu'il lui faut moins de chancres pour être syphilise. Le chat, par exemple, a plus de suphilisme que l'homme , parce qu'il est plutôt sijphilisé que lui. Le syphilisme de celui qui est soumis aux inoculations successives augmenta, donc en proportion des progrès que fait chez lui la syphilisation.
[ Note du rédacteur).
VOUS dites la vérité aux hommes, vous aurez contre vous tous ceux qui vivent de l'erreur contraire !
J'avais cclioué dans ma campagne académique , mais je persistai dans mes opinions. Elles avaient été étouffées, et non pas réfutées. J'annonçai une leçon de syphilis expérimentale, et je la fis dans l'amphithéâtre où je parle à présent. La séance dura deux heures, et je répondis, sans désemparer, à toutes les objections verbales qui me furent adressées.
Je me traçai immédiatement après un plan d'expériences et de démonstrations que j'ai fidèlement suivi.
Vers cette époque , un élève externe de M. Cullerier s'était procuré un jeune singe sapajou , sur lequel on fit des expériences à l'hôpitaJ de Lourcine ( hôpital des femmes vénériennes.) Les résultats de ces expériences furent négatifs, d'après M. Cullerier. Il me demanda par suite d'aller opérer moi-même dans son service et sous ses yeux. J'y consentis volontiers, mais il trouva que je ne réussissais jamais. Je prétendais, de mon côté, que je réussissais quelquefois. Il est vrai que les chancres que je produisais n'étaient pas très larges. J'ai démontré plus tard que M. Cullerier avait eu plusieurs succès avant que je n'allasse dans son service, et qu'il les avait ignorés. Je ne me suis pas permis d'ajouter qu'il avait produit des chancres sur les animaux, comme certain personnage de Molière faisait de la prose. C'est une épigramme que notre spirituel confrère s'est récemment décochée à lui-même dans la Société de Chirurgie. Au demeurant, si les chancres produits par lui et par moi ont été sans vigueur, on doit l'attribuer à trois causes. La première, c'est que le singe sapajou a beaucoup de syphilisme ; la deuxième , c'est que le syphilisme du sapajou de Lourcine s'était augmenté par les inoculations successives qu'on lui avait pratiquées ; la troisième cause enfin , est la faiblesse du pus qui a été employé. En efl"et, j'ai démontré que l'énergie -du pus chancreux s'affaiblit lorsque ceux qui le fournissent sont soumis à de nouvelles inoculations. Or, M. Cullerier, avant d'emprunter du pus à ses femmes malades pour l'inoculer au sapajou, leur faisait subir une ou deux inoculations diagnostiques, et diminuait d'autant la force du pus que rendaient leurs chancres.
Dans la même année, je fis porter successivement deux singes macaques différents, l'un dans le service de M. Vidal, à l'hôpital du Midi, et l'autre dans celui de M. Huguier, à l'hôpital de Lourcine, pour leur inoculer des chancres. Mais j'avais malheureusement expérimenté de reste sur ces deux singes, et je n'ai pu leur donner,
en présence de ces chirurgiens, que des chancres avortés. — Les chancres avortés sont une nouvelle monnaie, qui n'a cours que parmi les syphilisateurs. — II s'ensuivit pour moi un nouvel échec apparent , et dont je ne pus prendre ma revanche que par la syphUisalion. Mais c'est plus tard que la syphUisalion me fut nettement révélée.
Cependant les publications et les communications dans les sociétés savantes abondaient contre ma découverte.
M. Davasse, interne de M. Cullerier, ouvrit l'a-ssaut contre moi da ns un feuilleton de la Gazette des hôpitaux, avec moins de courtoisie que n'aurait fait son chef. Ce n'était qu'un avant-goût peu délicat, car quelque temps après M. Cullerier me combattit lui-même, dans la Société de Chirurgie. M. H. de Castelnaud produisit également, je ne sais où, un rapport qui m'était, je crois, défavorable.
M. Barlholi, interne de M. Puche, promena en triomphe, de société en société, un chien dont l'oreille était écorchée. On disait malicieusement que j'avais pris pour des chancres les plaies de cet animal. On devine sans peine que je n'avais pas môme vu ce chien. Qui donc ne me réfuta pas? Il était dans ce temps-là de bon goût scientifique d'apporter aux journaux et dans les sociétés médicales son écot au toile général contre la syphilis des animaux. Tout était bien reçu dans ce genre ; la moindre égratignure garantissait le succès. C'était la mode, vous en connaissez l'empire. On n'observait, ni ne réfléchissait, ni ne raisonnait; chacun tenait lit de justice , mais la déesse du lieu avait chez tous les yeux voilés. Celle mode est passée; c'est maintenant la syphilisation qui est à l'index ; son tour de faveur viendra !
J'ignorais, dans le temps, la plupart de ces attaques; j'évitais même de les connaître, de peur d'en subir l'influence, et d'être poussé à défendre mon opinion avec passion et avec aigreur. D'ailleurs j'aurais pu m'égarer du chemin de la vérité , en cherchant à suivre sur leur terrain mes adversaires. Et puis, qu'y avait-il à répondre? Que parler de couleurs à gens qui n'y voient pas et vous traitent d'aveugles? Les faits doivent être le pivot de toute discussion fructueuse; or, les mêmes faits étaient vus d'une manière différenle par les autres et par moi. Il n'y avait donc pas à discuter contre une espèce de parti pris.
Je n'ai réclamé qu'une fois ; voici dans quelle circonstance. Un concours se tenait à la faculté de médecine. Un des compétiteurs, M. Maisonneuve, parlait des ulcères, et il avança que j'avais montré des singes avec des ulcérations [irétendues syphilitiques, à l'égard desquelles plusieurs personnes s'étaient trompées comme moi. Il
sembla croire que j'étais moi-même revenu démon erreur, et c'est contre cela que je me suis inscrit, dans une lettre adressée à la Gazette médicale du 29 janvier 1848. J'insistais dans cette lettre sur les motifs de ma réclamation. Je me plaignais, non pas de ce qu'on avait contesté, mais de ce qu'on avait altéré mon opinion , en m'atlribuant une pensée de rétractation bien éloignée de mon sentiment.
Pendant six années, j'avais répété plusieurs fois mes expériences , et j'avais fait souvent des démonstrations publiques sur l'inoculation de la syphilis aux animaux, lorsqu'une occasion solennelle est venue réveiller l'opinion publique des médecins sur cette question ; je veux parler des expériences auxquelles s'est courageusement prêté Robert de Welz, et'dont je vous entretiendrai dans un instant.
Je ne me suis pas borné dans mes expériences à l'examen d'un fait matériel : l'inoculation de la syphilis aux animaux. J'ai cherché aussi à me rendre compte des insuccès qui m'arrivaient. La syphilisation y jouait un grand rôle. C'est en 1849 que j'ai entrevu cet important phénomène. Je me suis livré , dès-lors , à des recherches historiques, et j'ai trouve qu'après l'épidémie du quinzième siècle, la maladie avait diminué par degrés d'intensité, en subissant une transformation favorable , jusqu'à l'époque à peu près où l'on fit usage du mercure pour la combattre. Ce métal serait-il venu modérer les progrès d'une syphilisation qui gagnait déjà les masses par des contaminations successives ? Je soupçonnais en même temps que la vérole pourrait bien êtré très ancienne , et avoir été réveillée au quinzième siècle par les rapports des Européens avec des peuples chez qui la maladie aurait été affaiblie par une syphilisation accidentellement produite sur une grande échelle. C'est ainsi que la syphilis se serait trouvée très bénigne chez ces peuples, et, en quelque sorte, à l'état latent. Le contact d'un sang nouveau aurait pu ranimer un feu qui couvait sous la cendre de plusieurs siècles.
En compulsant les auteurs , j'ai trouvé que Swédiaur avait le plus distinctement de tous entrevu la syphilisation. Il dit à propos du virus syphilitique : Ce même virus propagé depuis, surtout aujourd'hui , par une inoculation presque générale , est devemi comme la petite vérole inoculée, beaucoup moins meurtrier qu'il n'était.
J'ai fait des recherches suivies dans des lieux de débauches, et j'ai découvert des filles publiques qui, par suite de contaminations successives, se trouvaient cire très . avancées en syphilisation. Il
est inutile que je vous dise les moyens par lesquels j'ai obtenu d'elles qu'elles me permissent do leur faire quelques inoculations. Elles avaient, pour ainsi dire, l'habitude de la syphilis , et savaient presque aussi bien que moi que les chancres que je leur donnerais ne seraient pas très grands ni très longs à se cicatriser. Ces chancres, en effet, furent très petits et peu douloureux ; il ne me fui bientôt plus possible d'en produire aucun. Je sais qu'il existe à cet égard des réclamations de priorité ; mais quelle découverte est à l'abri de semblables prétentions? Ces prétentions se sont élevées en de tels termes, que la seule réponse convenable de ma part était le silence du dédain.
Je reviens à l'historique de mes expériences de syphilis expérimentale. Que d'objections ne m'ont pas été faites ? Il 'en est une à laquelle mes adversaires semblaient tenir par-dessus tout ; c'est celle qui imposait la nécessité d'une conlr' épreuve faite de l'animal à l'homme. Cette pierre de touche, disaient-ils, est indispensable, mais ne doit pas être employée à cause des dangers auxquels on exposerait un de bos semblables; car ne croyez pas. Messieurs, que l'Ecole qui professait la localisation primitive du chancre ait été conséquente à elle-même. Non , ce n'est pas de son sein qu'est sorti celui à qui revient l'honneur d'avoir scellé de son sang ce progrès de la science ; je fais allusion à notre estimable confrère allemand Robert de Welz, qui, tant à Paris qu'en Allemagne, s'est plusieurs fois prêté à cette conlr'épreuve ; il a fallu que M. Ricord, forcé dans son dernier retranchement , cédât à l'évidence dans sa clinique même à l'hôpital du Midi : mais, comme s'il regrettait de s'être trop engagé, il a publié quelques jours après, dans VUmon médicale, une profession de foi des plus ambiguës ; il est revenu sur ce chapitre à différentes reprises, et a tant fait , grâces à maintes explications, que sa pensée est devenue une énigme ! Je dois avouer en faveur de l'esprit et du caractère de M. Cullerier , qu'il ne s'est jamais réfugié dans des distinctions subtiles , et qu'il a constamment nié, sans ambages, que j'aie pu donner la syphilis aux animaux.
J'ai ré{)ondu amplement à ceux qui exigeaient des accidens secondaires chez les animaux. En effet, j'ai montré sur des singes et des chats, des croûtes et des dépilations circinées, des ulcérations aux lèvres et à la gorge, des ophlhalmies syphilitiques, etc. ; j'ai été plus loin, puisque j'ai fait voir de jeunes chats atteints , et qui sont morts de syphilis constitutionnelle héréditaire.
Après n'avoir rien négligé pour forcer les convictions des esprits les pins rebelles, j'ai repris mes études sur la sypliilisalion ; j'ai recueilli beaucoup de renseignements que j'ai consignés dans les Archives générales de médecine et dans la Gazette médicale. J'avais appliqué bien avant cette époque l'inoculation de la syphilis à la guérison du cancer. Je vous dirai bientôt les essais que j'ai faits et les résultats importants qui en ont été la suite.
C'est à la même époque (23 mai 1851), que M. Casimir Spérino do Turin a publié son premier travail sur la syphilisation de l'homme. Ce praticien recommandable , membre de l'Académie médico-chirurgicale de Turin , et médecin depuis 1 4 ans du syphilicôme de cette ville, avait soumis publiquement cinquante-deux prostituées à la syphilisation. On a opposé au travail de M. Spérino une fin de non recevoir fort peu convenable; on a prétendu que les observations de notre confrère italien étaient entachées d'exagération, parce qu'il ne donnait pas de détails. Il fallait, au contraire, tenir compte de la précipitation avec laquelle M. Spérino a dù rédiger et présenter son mémoire à ses collègues, et ne pas oublier que l'Italie est la patrie des Morgagni et des Scarpa !
Honneur à Casimir Spérino ! Il se voue à des travaux qui rélèveront au rang des plus célèbres médecins ! ! !
2* Leçon, dimanche 7 décembre 18^)1.
Je vous ai dit quelques mots , dimanche dernier , du premier écrit de M. Spérino sur la syphilisation. Je reviendrai bien d'autres fois sur les recherches de notre savant confrère italien, et pourtant, je ne lui rendrai peut-être pas toute la justice qu'il mérite, malgré le vif désir que j'en ai. Pourquoi ne me sera-l-il pas possible de lui rendre cette entière justice ? Parce que nous nous sommes trouvés placés tous les deux, presque en même temps, à un même point de vue nouveau : un nouvel horizon s'est en même temps déroulé sous nos yeux. Nous avons donc pu découvrir chacun des mômes choses, à l'insu l'un de l'autre. Il m'arrivera, sans doute, plusieurs fois de me tromper, en vous donnant, comme si elles venaient de moi, des découvertes dont la priorité pourra appartenir à M. Spérino. Comment
n'en scrail-il pas ainsi? M. Spérino n'a pas beaucoup écrit, el moi , je lis fort mal l'italien. Mais, en tout cas, personne n'a plus d'admiration que moi pour la belle initiative de Casimir Spérino 1
Ainsi, quand j'ai annoncé la sypbilisalion à l'Académie des Sciences, dans sa séance du 18 novembre 1850, j'avais déjà des faits de syphilisation artificielle de l'homme que je n'ai pas osé produire explicitement. Je me suis borné à dire : Des observations entreprises sur l'homme sont venues confirmer le fait que j'annonce. Ma conscience applaudissait à ma conduite, mais j'ai cru devoir voiler l'expression de ma pensée, parce que je prévoyais, d'après l'bisloire d'autres découvertes , les passions qu'on ne manquerait pas de susciter contre moi. Ah ! si j'avais eu l'imprudence d'annoncer alors que j'avais sauvé quelqu'un de la vérole ou du cancer par la syphilisation , qu'auraient dit ceux dont la plume et la bouche se sont, plus tard, avilies jusqu'à me désigner clairement aux rigueurs du bras séculier 1 Qu'ils se détrompent, s'ils ont l'espoir qu'en cherchant à troubler ma tranquillité, ils me forceront à pactiser avec ma conscience et à m'arrôler dans la voie oii elle me pousse !
M. Spérino a eu le triple privilège de se trouver chargé d'un service de malades syphilitiques, où il a pu faire en grand ce qui aurait constitué la réalisation d'un de mes rêves de plusieurs années : d'avoir des collègues académiciens pleins de zèle pour le progrès (1), et enfin d'être favorisé par les autorités de son pays.
Mais ce concours de circonstances favorables ne diminue en rien le mérite de M. Spérino. N'a-t-il pas contribué à faire naître ce concours ? N'est-ce pas lui, tout au moins, qui en a su tirer parti ? Ne doutez pas qu'il ait eu des obstacles à vaincre, des préjugés et des passions à combattre. Les ennemis de la syphilisation à Paris, avaient des complices à Turin. Le plus grand mérite de M. Spérino n'est pas d'ailleurs d'avoir, le premier, syphilisé des femmes ; il a réellement une grande part dans la découverte de la syphilisation.
En effet, la lettre que j'ai écrite à l'Académie des sciences pour annoncer la syphilisation, et présager une révolution en syphilographie, a été connue en même temps de cent personnes qui se trouvaient dans une position aussi bonne que M. Spérino. Parmi elles, deux étaient en relation directe avec moi, etontfait des essais à ma sollicitation . Ces
(1) Nous citerons parmi eux , MM. Battaglia, président de rAcadémic racdico-cliirurgicale de Turin , et Demaria, secrétaire-général de cette académie, cl membre du parlement piémontais,
( Note du Rédacteur. J
essais n'ont pas été décoiiragcanls, et néanmoins les personnes dont je parle ont craint de les continuer. Une intrigue avait su0i pour faire évanouir mes espérances. Personne, autre que M. Spérino, n'a donc trouvé en soi cette inspiration, ce feu sacré qui fait poursuivre les grandes choses ; M. Spéi'ino est le seul qui ait de prime-abord compris l'avenir de la syphilisation ; à plus forte raison eùt-il compris cet avenir, s'il avait trouvé le premier la syphilisation. Le génie qui a conçu, la conscience et la science qui ont conseillé, et la, main qui a exécuté feront la gloire de Casimir Spérino 1
Le mémoire de M. Spérino ne m'a été connu que fort tard (le 3 juillet de cette année). J'avais commencé un cours dont voici une partie du texte de l'affiche : M. Auzias montrera révolution de la syphilis chez les animaux ; il exposera les idées nouvelles en syphilographie qui résultent de ses expériences. Après avoir soumis des singes à l'inoculation du virus syphilitique, il les rendra réfractaires à l'action de ce virus par son procédé spécial de vaccination. C'est pendant ce cours qne j'ai constaté que les divers pus de chancres n'ont pas tous la même force. (J'ai exprimé cela en disant que le pus syphilitique a des formes graduées) . Cette découverte des dilTérenles formes de pus m'a autant coûté de travail que celle de la syphihsation elle-même. En revanche, j'en ai obtenu un grand profit ; elle a élargi mon horizon , et m'a permis de voir clairement des choses que je n'avais pas encore pu comprendre. Je crois avoir tiré de celte connaissance nouvelle, un grand avantage dans la pratique de la syphilisation. Il y a donc trois phases dans mes recherches sur la maladie syphilitique :
1 °Inoculalion de la syphilis aal animaux ou syphilis expér imentais;
2° Syphilisation ;
3° Découverte des différentes formes de pus syphilitique ou des divers degrés de force du pus syphilitique.
Je vais à l'instant vous donner des détails sur ce dernier point.
Pendant l'été dernier, et dans le cours dont je viens de vous parler, deux singes et plusieurs autres animaux étaient soumis à des expériences de syphilisation. Je désirais beaucoup que ces expériences fussent suivies de succès, et je choisissais constamment un pus sur la nature duquel je devais compter ; c'était un pus dont l'inoculabilité venait d'être constatée sur l'homme par l'inoculation. Plusieurs individus en traitement de syphilisation m'en fournissaient en abondance. Le succès ne répondit pas à mon attente : quand je voulais produire des chancres, je n'obtenais absolument rien, ou bien, que
(les pustules petites, peu actives, de courte durée, et des ulcérations faiblement caractérisées; cela était loin de répondre au programme de mon cours ; j'avais beau alléguer, en guise d'explication, que les choses ne se passaient pas habituellement ainsi ; mes assenions semblaient condamnées par un résultat négatif, presque invariable.
Mes deux singes étaient des papions qui avaient été achetés à Bordeaux. Après en avoir fait l'acquisition, j'avais appris qu'un médecin de cette ville avait tenté des expériences d'inoculation de la syphilis aux animaux , et comme je trouvais une grande ressemblance des pustules avortées que je faisais naître sur ces papions, avec celles qu'on produit sur les singes quand ils sont presque complètement syphilisés, je me suis mis à soupçonner que mes papions avaient été déjà soumis à des expériences.
Néanmoins des raisons sérieuses venaient combattre ce soupçon dans mon esprit. Un confrère aurait-il eu la patience de conduire si loin des expériences délicates, difficiles à faire, sans avoir rien publié, rien dit, et surtout sans avoir voulu garder des animaux qu'il devait être curieux d'observer.
J'étais en tout cas porté à accuser les papions de mes revers, avec d'autant plus d'apparence de vérité que je n'avais pas encore expérimenté de cynocéphales. Il est vrai que mon accusation tombait solidairement sur une demi-douzaine de chats dont deux étaient certainement innocents. Les quatre autres, nés d'une mère vérolée, pouvaient être considérés comme suspects ; ils sont morts tous les quatre de la vérole héréditaire.
A tout prendre , ce n'est que sur le singe que les choses se passent absolument comme sur l'homme ; et j'avais perdu confiance dans mes papions ; c'est pourquoi j'ai fait échange de l'un d'eux contre un jeune macaque qui n'avait jamais subi d'inoculation. Le macaque, surtout quand il est jeune, est le meilleur sujet pour mes expériences. Celles que j'allais entreprendre devaient donc être décisives ; meis les choses se passèrent comme avec les papions.
C'est en vain que je me flattais, devant les personnes qui suivaient mes expériences , d'avoir la certitude que je finirais par trouver la cause de tant d'insuccès ; c'est en vain qu'invoquant mes antécédents je promettais que cet échec serait une occasion de découverte; il n'en était pas moins pénible pour moi de rester publiquement frappé d'une sorte d'impuissance : aussi, n'est-il pas de tentative à laquelle je ne me sois rattaché pour varier les conditions de mes expériences et les
Faire réussir. Je fus obligé, malgré tous mes efforts, de suspendre ces expériences infructueuses.
J'avais fait en trois semaines cent soixanie-dix-sept inoculations négatives ou à peu près négatives. Je fus plutôt excité que rebuté par ces revers, et je consacrai une semaine entière à consulter les notes que j'avais écrites jour par jour. Je cherchais ainsi à sonder l'obstacle qui m'arrêtait, afin de devenir à même de l'ccarterdans de nouvelles expériences.
Je suis arrivé de cette manière à supposer que la principale cause de mes insuccès résidait dans la circonstance dont je me méfiais le moins; je veux parler de l'inoculabilité du piis dont je m'étais servi jusqu'alors; ce pus avait été, au préalable, inoculé positivement aux malades dont les chancres le fournissaient. A qui ce pus était-il emprunté ? k des malades qu'on syphilisait, à des malades qui portaient plusieurs chancres successivement engendrés les uns des autres , et pouvaient par suitè être dans un état particulier. Leurs chancres, me disais-je, ne peuvent-ils pas sécréter un pus en quelque sorte inférieur au pus ordinaire ? L'influence générale à laquelle ils sont soumis n'a-t-elle pas retenti dans le travail pyogénique? Il ne m'était pas possible d'admettre chez eux des pus de sources différentes, mais j'étais porté à y admettre des pus modifiés à leur source d'une manière différente, suivant l'époque de la sécrétion. J'avais en quelque sorte produit et vu naître ces pus. Je les avais vu s'engendrer tantôt par le pus d'un chancre simple ou induré, tantôt par le pus d'un chancre phagédénique. J'avais vu des individus très avancés en syphilisation me rendre à peu près la même matière partons leurs chancres, pourvu que je ne recueillisse de leur pus qu'un certain nombre de jours après les inoculations. J'avais aussi constaté que sur les personnes de cette catégorie les inoculations positives se trouvaient plus rares que sur d'autres.
Il y avait dans tout cela une révélation ou du moins le sujet d'une hypothèse. J'ai cherché à la vérifier. Voici un exemple des expériences que j'ai faites dans ce but :
J'ai pris le jeune singe macaque dont je vous ai parlé tout à l'heure, et que j'avais échangé contre un papion. Rappelez-vous que plusieurs inoculations successives du pus de malades en traitement de syphilisation avaient eu sur lui un résultat négatif, ou ne lui avaient donné que des pustules insignifiantes.
Je lui ai inoculé le pus d'un chancre envahissant, mais non phagédénique, du fourreau de la verge d'un malade de M. Puche. Ce chan-
cre, au dire du malade, existait depuis un mois. Il était considéré par le chef de service comme ne devant pas ôire suivi d'accidents conslitiUionmls. Je ne me rappelle pas si le malade en (|uestion avait eu d'autres maladies syphilitiques.
C'es^ le mardi 19 août, à midi, que l'inoculation est faite. La section de l'épiderme a moins de 0,001'" de largeur. C'est à peine si l'on y aperçoit un peu de sérosité. Dès six heures du soir , il y a légère papule. Le 20 , à 5 heures du matin, il y a vésico-pustule, et le 21 à midi, pustule. Le 22, vendredi, je romps la pustule, et j'inocule le pus qu'elle contient à la face antérieure de l'un des avant-bras de M. La...
L'ulcération qui est sous la pustule a tous Jos caractères d'un chancre : fuiid pointillé, malitre grisâtre adhérente ; bords vifs, piquetés, grisâtres, soulevés. Ce chancre, dont la forme est très régulière, est un ellipsoïde dont le grand diamètre est transversal el a 0,003 mètres. L'aréoio de ce chancre, qui était très animée la veille, n'est presque plus rouge. L'induration commence à se manifester. Quelques heures après avoir été détruites, la croûte et la pustule s'étaient refaites.
Le lundi 25 , le chancre dont les progrès se sont arrêtés est supporté par une induration des mieux accentuées et qu'on perçoit même à l'œil. Un vaisseau lymphatique engorgé part de l'induration. Il se dirige en dehors el aboutit à un ganglion gros comme un grain de chenevis et placé à 0,001" en dehors de l'apophyse orbitaire externe.
Les choses restèrent dans cet étal jusqu'au samedi 30 août ; alors la lymphite et la ganglionile commencèrent à décroître pour ne laisser bientôt plus aucune irace, mais l'induration persista. (Depuis le 25 jusqu'au 30 août, plusieurs inoculations du pus de ce chancre ont été faites à l'homme. Nous avons remarqué que les chancres ainsi obtenus avaient une grande activité).
Il n'y eut pas de changement depuis le 30 août jusqu'au vendredi 5 septembre. Ce jour-là, j'ai pratiqué au docteur Ch — une inoculation du pus du chancre de ce singe. Cette inoculation a féussi.
Le 8 septembre, un peu de conjonctivite semble se montrer à l'œil gauche. Je me sers du mot semble, parce qu'il n'y a d'anormal qu'un écoulement peu abondant d'un liquide comme séreux.
9 septembre. Le lendemain cet écoulement est plus abondant. Les paupières sont œdématiées et rapprochées par le gonflement. L'œil opposé (droit), sur la paupière duquel siège le chancre, conimence à se prendre. Pas de fièvre, mais inappétence presque complète.
10 sGîUembre. Le niial a augmenté des deux côtés. L'œdème s'étend à toute la face et au front. L'animal semble souffrir beaucogp et pourtant il mange avec un grand appétit. Tous les témoins en font la remarque, parce que cet appétit contraste avec la souffrance actuelle du singe et son inappétence de la veille.
1 1 septembre. Le mal a empiré, L'œdème a envahi le col. L'animal succombe le 12 au soir, malgré les soins les plus grands.
Dans ses dernières heures nous ne l'avons par quitté un instant, tant dans l'espoir de le sauver que pour l'observer avec soin.
Le liquide séreux qui coulait de ses yeux et de ses jiarines a été plusieurs fois inoculé à d'autres^^nges ou déposé sur leurs yeux ou leurs parties sexuelles, mais sans ré^lfat.
Autopsie. — L'œdème occupe en entier la tête et le col. Le sang est fluide et les muscles sont décolorés. 11 n'y^ pas de tubercules dans la rate ni dans les poumons. Les glandes salivaires sont très développées ou plutôt très gonflées. Les ganglions lymphatiques de toutes les régions sont engorgés. Ainsi, les ganglions mésentériques, coliques et axillaires sont très gros. Les ganglions carotidiens, et particulièrement ceux du côté gauche, sont comme hypertrophiés. A la région carotidienne de ce côté, il existe une sorte de chapelet ganglionnaire à gros grains , et qui n'a pas pu être senti pendant la vie dans un examen attentif et réitéré que la docilité de l'animal rendait facile. Ces ganglions sont assez gros pour avoir pu comprimer les vaisseaux du col et en gêner la circulation .
Avant l'autopsie, on n'a pas pu les sentir davantage, quoiqu'on ait chassé la sérosité de la tôte et du col par des ponctions suivies de compression.
J'appelle, Messieurs, votre attention sur cette difficulté de reconnaître les ganglions pendant la vie, et même après la mort (et avant l'aulopsie), parce qu'on a insisté bien à tort sur l'absence de ganglions engorgés chez les animaux vérolés. Mais aurait-on mieux perçu l'existence de ces ganglions sur d'iSUtres animaux for^s, vigoureui;x, indociles ?
MM. Robin et Gros de Moscou, après avoir examiné chacun de son côté ces ganglions au microscope, les ont trouvés simplement hypertrophiés. Il y avait donc hypertrophie de .tous les ganglions, puisqu'ils se trouvaient tous à peu près dans le même état.
Serait- ce un cas de mort par vérole aiguë ?
Celte observation fait voir clairement que les pus qui s'inoculaient parfaitement à l'homme n'étaient pas assez forts pour s'inoculer au
singe. J'ai exprimé cela, en disant que le singe a plus de syphilisme que riionimc.
Je vais loueliur iiiaiiileiiaiil , Messieurs, à une question paipilaule d'actualité, c'est-à-dire que je vais vous parler de deux observations qui ont fait beaucoup de bruit : celle de M. La...., étudiant en médecine, et celle do M. Li médecin allemand.
A. — Résumé de l'ohskrvation de M. La... — Le sujet de cette
observation est M. La , étudiant en médecine, âgé de 24 ans, et
d'une constitution ordinaire. Les inoculations ont été commencées le 28 juillet 1851. Je désignerai numériquement les premières d'entre elles. Les suivantes ayant été multipliées, je me dispenserai de compter une h une les pustules souvent avortées qui en ont été la conséquence.
L'inoculation 1 a été pratiquée au niveau de l'empreinte deltoïdienne droite. Le pus t[ui a servi pour cette inoculation avait été emprunté au cinquième cbancre du nommé T — , en voie de sypbili.sa-
tion. Il n'est pas indifférent de noter que les chancres de T avaient
été engendrés les uns par les autres, un à un et à trois jours d'intervalle. Depuis plusieurs jours, le pus de T — n'était plus inoculable aux animaux.
30 juillet. Le chancre qui résulte de cette inoculation faite à M. La... est inoculé à un papion mâle. L'ulcération produite sur l'animal a été sans vigueur , et s'est bientôt éteinte.
2 août. I'. L'ulcération a marché.
Une deuxième inoculation est pratiquée au niveau de l'empreinte deltoïdienne gauche avec le pus d'un chancre de chat. Ce chancre avait été donné au chat, le 30 juillet, par l'inoculation du pus d'un chancre récent et actif du prépuce.
7 août. V. L'ulcération a 0,025"" de diamètre.
— P. Son diamètre est la moitié de celui de la précédente ulcération.
9 août. I'. L'ulcération s'est agrandie.
— P. Elle fournit du pus pour l'inoculation ^ qui est multiple et faite un peu au-dessus d'elle par trois piqûres.
12 août. I'. L'ulcération s'est rétrécie et n'a plus, comme le 7, que 0,025" de diamètre.
— P. 0,01" de diamètre.
— T^. Les trois piqûres ont conflué.
— V. Pratiquée avec le pus de IT par deux piqûres faites
au bras droit.
\3 aolU. V. Elle conlinuc à décroître.
— P. Elle commence sa marche décroissanlc.
— P. Elle est stalionnaire.
— P. On voit deux petites vésicules , une à cliaque piqûre.
1 4 août. Pratiquée sur le ventre avec le pus de la première.
15 août. P. Elleaétéprompteraentsuivied'unepustulechancreuse.
16 août. P, Pratiquée au-devant du sternum avec le pus de l'P. Dès le soir existe une papule bien marquée.
17 août. P 2, =i et 4. Tous les chancres sont arrêtés dans leur marche ou en voie de réparation. Leur décroissance de volume est manifeste.
P. Elle n'a pas même 0,003 de diamètre.
P. Elle a un peu plus de 0,001 de diamètre. Un ganglion de l'aisselle est engorgé.
P. Elle est faite à midi précis, au moyen de six incisions ou sections très étroites pratiquées sur le devant de la poitrine et du ventre avec la pointe de ciseaux très fins. Chacune de ces incisions est contaminée par le pus parfaitement isolé de chacune des six inoculations précédentes. Pour éviter toute confusion , six tuyaux de plume avaient été chargés chacun à chacun du pus des six chancres. Le pus de chaque tuyau a été déposé sur chacune des six incisions. On fil en sorte que le numéro d'ordre des six incisions correspondît exactement en allant de haut en bas aux numéros d'ordre des chancres générateurs. Dès le soir à 6 heures, on pouvait percevoir distinctement avec la pulpe du doigt , une papule correspondant à la sixième petite incision .
18 aoiit. P. Les six incisions sont converties en pustules.
Le pus est emprunté pour une P à un chancre du gland peu profond et à base légèrement engorgée. Il datait de 8 jours. Cette inoculation ne produisit qu'une ulcération insignifiante.
Depuis le 18 jusqu'à la fin du mois , les inoculations ont été multipliées. On en a fait jusqu'à douze par jour , en empruntant le pus, tantôt à des chancres simples ou indurés , tantôt à des chancres phagédéniques , car le pus du sujet avait cessé de bonne heure de lui être inoculable à lui-même. On ne produisit ainsi que des papules ou des pustules, petites , passagères et à pus concret; quelquefois cependant on obtint de petites ulcérations par l'inoculation d'un pus très énergique.
Pendant le cours de ces expériences , les ulcérations n'ont jamais clé soignées spécialement. iNous en avons pourtant cautérise quelques- .
unes pour lépriiuor des bourgeons charnus. Diins le principe, Jes croûtes étaient leur meilleur moyeu de protection ; mais vers la fin des premières ulcérations, qui ont été de beaucoup les plus larges , nous avons eu recours pour les proléger, et en l'absence des croûiesi à du taffetas d'Angleterre.
Il ne fallut pas longtemps d'inoculations successives après le 8 août , pour faire cesser le gonllement du ganglion de l'aisselle ijui s'était engorgé.
Nos expériences ne se sont pas bornées là. Pendant tout le mois de septembre, nous avons maintes fois déposé sur le gland et à la face interne du prépuce , ou bien dans l'urèlre, au moyen d'une sonde , du pus blennorrhagique et du pus cliancroux qui venaient d'être puisés à leur source , nous avons eu le soin de frotter les parties les unes contre les autres, dans le but de faciliter la contamination. Il ne nous a jamais été donné de faire naître chez M. L. . ., soit la blennorrhagie, soit la balano-posthite.
A la même époque, des inoculations ont été multipliées sur diverses parties du corps. On choisissait toujours les pus les plus actifs. Nous n'avons jamais pu obtenir que de petits chancres de quelques jours seulement de durée, et qui, datis l'école de M. Ricord , sont connus sous le nom de fausses pustules.
Pendant tout le mois d'octobre, des inoculations variées ont été faites sans résultat à M. La... M. Welz en a pratiqué plusieurs, soit à la société des médecins allemands , soit en particuHer. MM. Langlebert, Nyman de Stocholni, etc. , ont fait, ont vu faire des inoculations qui n'ont jamais réussi. Enfin M. Ricord a pratiqué publiquement à M. La... sept inoculations, sans pouvoir lui faire produire un atome de pus inoculable. On peut consulter sur ce point le témoignage des personnes qui ôtil fréquenté la clirrique de M. Ricord , depuis le 47 jusqu'au 31 octobre.
Le i" novembre nous avons fait à M. La..., et avec les pus les mieux éprouvés, des centaines d'inoculations aux parties postérieures et latérales du tronc. Dix heures après, ces parties étaient recouvertes d'une multitude de pustules moins grosses que des grains de millet. M. La... n'a épi'ouvé ni fièvre, ni malaise, et a suivi ses occupations habituelles. 24 heures après ces inoculations, toutes les pustules étaient flétries. Nous avons dès lors considéré M. La... comme é.xemplairemenl syphilisé. Depuis, d'autres inoculations, toujours négatives, lui ont été faites par MM. Gosselin, Marchai de Calvi, etc.
Toiitos CCS expériences ont augmenté l'appétit, cl n'ont en rien troublé la santé de M. La...
M. La... publiera, sans douter plus en détail, son observation dans sa thèse, et exposera les conclusions particulières qu'il en déduit. Il se met à la disposition do tout confrère qui voudra l'examiner ou se faire des inoculations.
De toutes les conséquences de cette observation , je ne veux , dans ce moment-ci, en faire saillir qu'une seule. C'est qu'à une certaine époque , des pus qui ne pouvaient pas s'inoculer aux animaux , se sont bien inoculée à M. La..., et qu'à une autre époque, des pus qui s'inoculaient aux malades, ne prenaient plus sur M. La...
B. Réflexions sur l'observation de m. Li... (1). J'ai vu pour
(1) Cette observation étant le sujet d'une longue discussion dans le cours de M. Auzias^ nous croyons être conformes h nos devoirs d'impartialité et aux vœux de M. Auzias , eu la faisant connaître en entier à nos lecteurs. Nous la transcrivons telle qu'elle est dans une note des lettres de M. Ricordsur la syphilis
(Note du Rédacteur).
M. le docteur L. a été présenté ii la société de chirurgie par M. Musset, interne du service de M. Ricord , pour soumettre h l'observation de cette société savante les résultats d'expériences entreprises dans le but de vérifier les idées émises sur la syphilisation.
En attendant que M. le docteur L. donne lui-même, in extenso, l'histoire de sa propre observation, non encore complétée, voici les principaux résultats auxquels il est déjà arrivé ;
M. le docteur L... na jamais eu ni chancres ni blennorrhagies.
Au mdis de décembre 1850 et janvier 1851 , il s'est inoculé h la verge, à un intervalle d'une semaine chaque fois , une dizaine âe chancres , dans le but d'étudier une nouvelle médication. Ces chancres ont disparu en peu de temps, sous l'influence d'un traitement simple , hygiénique.
Le 2 juillet, il s'inoêwle de nouveau au bras gauche, et un chancre induré en est la conséquence.
Trois mois aprts , c'est-h-dire , le l" octobre , il se déclare une syphilide exanthématique et bientôt papuleuse , accompagnée de l'engorgement des ganglions cervicaux postérieurs.
Quelques jours après, des plaques muqueuses apparaissent sur les amygdales. M. le docteur L. ne se soumet ii aucun traitement.
Le 17 octobre, une inoculation est pratiquée sur le bras gauche par M. Auzias, en présence de M. Ricard , avec du pus puisé a un chancre datant de 30 /owrs , existant chez un malade qui avait été inoculé lui-même avec du pus pris chez un prétendu syphiiisé qui en était à peu près ii son 60"^ chancre.
Le 26 octobre, M. Ricord pratique deux inoculations : l'une sur le bras gauche, l'autre sur la muqueuse du prépuce , avec du pus d'un chancre phagédéniqne non serpigincux, existant sur un malade couché salle 2, n" 4, de son service.
Le 25 octobre, M. le docteur L... s'inocule lui-même au bras et k la verge avec le pus du premier chancre.
Le 28 octobre, deux inoculations sont pratiquées au bras gauche , l'une avec le pus du premier chancre , l'antre avec celui du quatrième.
U 29 octobre, deux inoculations sont faites avec le pus du quatrième chancre.
la première fois M. Li..., le 13 octobre, dans la société des Médecins allemands. Je venais de présenter aux membres de celle société un syphilisé, auquel plusieurs d'entr'eux, el notamment M. Wclz , avaient fait, sans résultat, des inoculations. M. Li... se montrait à ses compatriotes , pour leur faire part', qu'après s'être inoculé au bras, le pus d'une ulcération secondaire de l'amygdale , il avait contracié une ulcération dont il nous a montré la cicatrice. M. Li .. portail actuellement sur lui les preuves les moins équivoques de la vérole. Troisjours après, j'ai eu l'occasiou de voir M. Li... , el je lui ai proposé de le syphiliser , pour le guérir des accidents constitutionnels dont il était allein(. M. Li... accueillit favorablement ma proposition, el
Le 30, deux inoculations sont pratiquées au bras avec le pus du premier chancre cl du second.
Le nombre des inoculations s'élfeve ainsi ii onze.
1° Bien que des inoculations , au nombre de dix , aient été faites , cela n'a pas cmpèclié une onzième de s'indurcr et d'être suivie régulièrement de la syphilis constitutionnelle
3° Les nouvelles inoculations successives qui ont été faites en vue de la syphilisation ont toutes réussi.
3" Les chancres n'ont pas été d'une moindre étendue à mesure des inoculations faites.
Ainsi les diamètres des chancres successifs ont été indifféremment plus grands ou plus petits que ceux des chancres qu'ils avaient précédés ou suivis.
4" Le plus grand nombre des chancres inoculés a pris la forme phagédéniquc , comme cela se montre souvent chez des individus qui , ayant une syphilis constitutionnelle , contractent de nouveaux chancres.
5" 11 est à remarquer que les plus intenses proviennent du pus du syphilisé de M. Auzias, parvenu à son soixantième chancre.
C° Le phagédénisme non serpigineux n'a pas dépendu de la source ii laquelle le pus avait été emprunté , car le plus grand nombre des chancres qui ont été produits par le pus provenant du syphilisé, ont pris indifféremment la forme phagédénique , tandis que parmi trois chancres produits par le pus fourni par un malade du service de M. Ricord, affecté d'un chancre phagédénique non serpigineux, un seul a pris la forme phagédénique.
7° Le phagédénisme des premiers chancres , n'a pas été atténué par les chancres qui ont suivi et qui sont devenus phagédéniques à leur tour.
8° Le phagédénisme a donc semblé tenir à l'état général du malade influencé par le siège , car tandis que le plus grand nombre des chancres inoculés au bras ont pris cette forme , les chancres inoculés à la verge , le môme jour, avec le même pus , sont restés très restreints , et ont vite marché vers la réparation.
9" Les inoculations successives , faites dans le sens de la syphilisation , et qui ont affecte' une marche si grave , non-seulqment n'ont pas influence' favorablement les accidents de la syphilis constitutionnelle , mais , bien au contraire, ces accidents ont semble' prendre une nouvelle intensité au fur et à mc.'îure que les chancres d'inoculation tendaient au phagédénisme.
10° 11 est il remarquer que, tandis que toutes les inoculations faites avec du pus d'ulcères primitifs, ont été suivis de résultats positifs, des inoculations d'accidents secondaires appartenant aux formes les plus graves et dans toutes leur intensité , sont restées sans effet.
voulut »iuo les inoculations successives lui fussent laites publiqucmciil dans la clinique, et sous les yeux de M. Ricord.
En conséquence, le M octobre, j'inoculai M. Li... vers l'empreinte deltoïdienne gauche par une piqûre étroite et superficielle. Le pus fut emprunté à M. P.... dont je commençais la syphilisalion et qui avait un chancre depuis huit jours. C'était un pus régénéré sur un terrain vierge. En apprenant que, le 24, M. Ricord avait pratiqué à M. Li... deux inoculations intempestives, et d'un pus que je n'avais pas choisi, je fus alarmé des conséquences probables du courage imprudent de M. Li..., et je résolus, après avoir tenu conseil de mes amis, de ne prendre aucunement part à ce qui se ferait désormais, si je n'obtenais, par mes prières, de M. Li... qu'il se confiât entièrement à ma direction. Je compris dès lors , et j'annonçai tout le parti qu'on ne manquerait pas de tirer contre la syphilisalion, d'expériences que je blâme avec autant d'énergie que qui que ce soit. Je n'expérimente pas sur mes semblables ; je les soigne et je les guéris , ou bien, je les vaccine et je les préserve. '
Voici à peu près comment les choses se seraient passées, si j'avais pu continuer mes soins à M. L...
Le premier chancre n'aurait pas dépassé la largeur d'une pièce de SO centimes, et aurait commencé sa marche décroissante au bout de quinze à vingt jours. J'aurais, d'ailleurs, favorisé cette marche décroissante par une inoculation que j'aurais faite huit à dix jours après la première , et à une certaine distance de celle-ci , à laquelle j'aurais emprunté le pus. Le deuxième chancre ainsi produit ne serait probablement pas devenu aussi large ni aussi enflammé qu(! le premier. Un troisième chancre engendré par le pus du premier ou du deuxième , aurait suivi d'assez près ce dernier , c'est-à-dire , à six ou huit jours de distance, et aurait à peine dépassé en largeur celle d'une lentille. Après quoi , j'aurais fait à M. Li..., et dans une même séance, huit à dix inoculations de son propre pus , puisé indifféremment à quelques-uns de ces chancres. J'aurais alors été sûr du peu de développement des pustules qui en seraient résultées; plus tard, j'aurais cherché un pus déforme très supérieure avec lequel j'aurais recommencé et parcouru rapidement la série précédente. Je suis bien convaincu que les chancres auraient graduellement diminué d'étendue.
Enfin, j'iiurais inoculé à M. Li... indistinctement toute espèce de pus, sans pouvoir produire autre chose que des pustules insignifiantes. Après quoi, je l'aurais considéré comme syphilisé ; les symptômes
reslaiis de syphilis coiiitilulioiinclle n'auraient pas lardé a disparaître spontanément.
Je me prononce avec assurance, parce que l'expérience ne m'a pas encore donné de démenti. J'aurais donc guéfi M. Li... sans l'exposer à aucun inconvénient, et à plus forte raison, à aUCUfi danger.
Contrairement à cela qu'a-t-on fait ? On a multiplié sans mesure les inoculations, en se servant de toute espèce de pus. En outre, on a lave les chancres de manière à contrarier V absorption ou mieux, quoique plus vaguement, l'action sur l'économie de leur pus, et à empocher par suite l'effet syphilisant, au lieu de les laisser cachés sous leur propre croûte.
M. Li. . . a donc été la victime ou plutôt le jouet de la syphilisation, coinme est victime de la saignée celui dont un chirurgien novice ouvre l'artère brachiale , comme est victime du calhétérisme celui dont une main inhabile perfore la vessie, victime de l'opium celui qu'un médicaslre empoisonne par une dose exagérée de ce médicament ! Cette syphilisation postiche n'est pas la nôlrè !
Il y a. Messieurs, des circonstances dans lesquelles le hasard ou la fatalité pèsent de tant de poids sur une idée, qu'on dirait d'une conjuration pour l'opprimer, bien qu'on sache très-certainement qu'il n'est pas possible que les passions des hommes s'en soient mêlées.
Telle esl la circonstance actuelle.
Le caractère honorable de M. Ricord, son empressement à accepter toute idée nouvelle, la considération qui revient aux confrères et aux écrivains qui semblent avoir marché sous sa bannière, dans une espèce de croisade contre la syphilisation, sans s'être aucunement concertés avec lui, le courage si mal dirigé de M.Li..., le témoignage nombreux et intègre des personnes qui ont assisté à ses inoculations, et enfin la chronologie des faits, tout démontre avec la plus parfaite évidence l'intervention fatidique de quelque dcus ex machinâ.
Pourtant, qu'on rapproche les événemens. Les doctrines de M. Ricord venaient de se brisef contre un fait authentique, éclatant ; conviée en champ clos par M. Ricord, la syphilisation s'était rendue dans l'arène de l'îlôpital du Midi. M. Ricord, après avoir choisi ses armes, avait été publiquement vaincu , désarmé ! Quelle revanche pouvait-on prendre sur la syphilisation triomphante, si ce n'est... après avoir baissé le rideau sur la défaite de l'Hôpital du Midi.
Ce que je viens de dire est hypothétique, impossible , absurde ; mais le jeu de la fatalité en a transformé le résultat en réalité. On a touché une corde qui devait réveiller des échos généreux dans des
réunions d« médecins. Exciter la pilié, c'éiail imposer silence à la raisoti.
Ces deux observations ont un grand intérêt pour qui sait les Voir d'ensemble, après s'être dégagé de toute idée préconçue.
je vous dirai, chemin fesant, que M. La... n'a pas été présente par moi à M. Ricord; ce n'est pas que le chirurgien de l'Hôpital du Midi l'ait prétendu explicitement. Mais M. Ricord s'est exprimé ainsi dans sa det-nière lettré sur la syphilis : « on a enfin présenté, etc. » Lisez la lettre précédetite do M. Ricord, et vous verrez que ce on ne peutguères s'appliquer qu'à moi. Pourquoi le langage de M. Ricord se prôte-t-il à des équivoques? Parce que le on anonyme est malheureusement passé dans ses habitudes professoi'ales, quand il pàde de seâ adversaires; au moids devraii-il le proscrire de ses écrits. Je m'appelle on dans bien d'autres cas, et particulièrement dans urienotc de la deuxième édition de tiunter-Ricord, où il est fait mention, en termes fort succincts, de l'inoculation de la syphilis aux animaux. Voici la fin de cette note : « on à dernièrement réussi, après de nombreux, » insuccès , à inoculer des accidents primitifs (des chancres non » indurés) sur divers animaux, sur des singes, des chats, etc., et » de ces animaux à l'homme : mais sans production de bubons, ni » d'accidents constitutionnels. Ce n'est pas encore la syphilis. » M. RicoM est libre, sans doute, de trailef si légèrement une découverte qui commence la ruine do ses doctrines, mais ne commet-il pas un déni de justice en me désignant par on (qui veut dire tout le monde ou personne), à propos de travaux qui sont une propriété scientifique? Quant aux erreurs de cette note, qu'il eût mieux valu supprimer que de la rendre si... courte, vous les connaissez ; vbUs savez, en effet, que j'ai inoculé le pUs de chancres indurés aux animaux ; vous savez aussi que j'ai obtenu chez eux des accidens constitutionnels. Ne vous ai-je pas raconté tout-à-l'heure l'observation d'un singe auquel j'ai donné un chancre induré par l'inoculation du pus d'un chancre qui ne l'était pas.
Messieurs, le on qui a présenté M. La... à M. RiCord, ce n'est pas moi, c'est M. La... lui-même. Mais ce on qui n'est pas moi, n'a pas voulu que M. Ricord expérimentât sur lui, en l'absence du on qui était moi ; bien en a pris à M. La... d'avoir exigé tna présence et mon appui, car M. Ricord qui ne reconnaît sûi'ement (et encore pas toujours ! ) les chancres qu'après l'inoculation du pus qu'ils fournissent , lui qui se débai'rasse si aisément de nos chancres avortés en les qualifiant dé fausses pustules, il était pa^faitcn^ont disposé ,
dans cos jours d'épreuve, à donner la bienvenue aux pustules cl aux croûtes les plus équivoques. Quantum mutatus ab illol Mais « hallc- » là, lui ai-je dit, vous n'avez pas été d'un accès si facile à mes » chancres d'animaux ! Tout chancre, lui ai-je répété, devant son » auditoire, accru par la circonstance, doit fournir un pus inoculable; » c'est vous M. Ricord qui le dites par ma bouche. Quant à vos » fausses pustules, je pourrais m'en servir comme d'une arme dé- » fensive à votre égard; mais il ne me convient pas de m'abriter » contre mes adversaires, même sous les erreurs dont ils se parent. »
Les sept inoculations de M. Ricord ont échoué, comme peuvent l'attester MM. Devillc, Langlebert, Nyman, Pajot, HilTelsheim, comme peuvent l'attester deux cents autres personnes.
Mais, nous a dit M. Ricord, le pus de tous les chancres que j'ai inoculés à M. La... n'était pas virulent. Vous vous trompez, ai-je répondu ; pourquoi, du reste, n'en avez-vous pas choisi de meilleur ? Pourquoi, puisqu'on vous le permet, ne faites-vous pas de nouvelles inoculations?
M. La... est une exception, reprit M. Ricord; c'est vous pourtant, M. Ricord, qui nous avez appris que les hommes sont égaux demnl le chancre. Cette objection tombe d'ailleurs d'elle-même en face des nombreuses cicatrices de chancres que porte lil. La...
Après avoir, ou, avant d'avoir (je ne sais) avancé que M. La... était une exception, et qu'à ce titre il ne pouvait pas contracter de chancres, M. Ricord a prétendu qu'il en avait eu en trop grande quantité pour que la syphilisation pût devenir une méthode généralement applicable. La réponse était fort simple (en admettant qu'elle ne fût pas toute faite dans l'objection qui précède). M. La... n'a pas voulu seulement se syphiliser , il s'est donné, dans un but d'étude, beaucoup de chancres qui auraient été superflus pour la syphilisation.
Mais, prétendit encore M. Ricord, les cicatrices de chancres et leur atmosphère ne sont pas inoculables. Erreur, deux fois erreur , avons-nous répondu.
Assez et trop d'objections comme cela 1 Je m'arrête dans l'intérêt de M. Ricord.
C'est ainsi que le plus habile pilote court à l'écueil , quand, après s'être égaré, il méprise les avertissements du simple matelot.
Voici un épisode fort piquant de ce tournoi. M. La... avait sur l'épaule une pustule avortée dont il arrachait la croûte tous les jours, pour savoir pendant combien de temps il pourrait en retarder la cicatrisation et pour voir la forme qu'elle affecterait. M. Ricord a vu là uii
chancre ! lui, qui no reconnaît pas à la vue les ciiancros quand ils existent I C'est le système d'Azais appliqué au diagnostic.
Enfin, j'ai abandonne le service de M. Ricord , en lui disant les paroles suivantes : M. Ricord , armez-vous de la meilleure de vos lancettes, trempez-en la pointe dans le meilleur de vos pus, et faites à M. La... tme de ces inoculations que vous savez si bien faire. Je vous porte le défi de produire sur M. La. . . un chancre , c'est-à-dire, une ulcération fournissant du pus inoculable. M. Ricord s'est tu. La Syphilisation avait vaincu dans la lice.
Pendez-vous, brave journaliste de V Union Médicale, car vous n'étiez pas là , vous qui naguère demandiez des faits à cor et à cri !
Vous remarquerez, Messieurs, que M. La... n'a pas pu se donner la chaude-pisse. J'ai bien d'autres expériences qui établissent que la blennorrbagie est souvent syphilitique.
Quant à l'observation de M. Li..., dont on a fait tant de bruit contre la syphilisation , elle plaide, au contraire, pour la nouvelle doctrine ; mais il faut l'interpréter convenablement. En tout cas , elle condamne ceux qui syphilisent sans avoir appris à le faire. La syphilisation repousse donc toute espèce de participation à ce fait-là.
1° Parce que les époques des inoculations ont été fâcheusement rapprochées les unes des autres ;
2" Parce que ces inoculations ont été faites dans des lieux trop peu éloignés les uns des autres ;
3° Parce qu'on a inoculé à noire confrère allemand ab hoc et ab hâc, des pus de toute forme , de façon qu'une sorte de conflit inutile s'est établi entre les actions sur l'économie de chacun des chancres ainsi produits.
4° Enfin, parce qu'on a entraîné le pus par des lavages. C'était empêcher gratuitement l'action syphilisante de ceux d'entre les chancres qui étaient syphilisateurs.
N'a-t-on pas fait, en outre, des piqûres trop profondes, trop larges, trop irritées? Je demande pardon à M. Ricord de lui rappeler son ancienne méthode. On dit qu'il s'est amendé depuis que j'ai fait la critique de cette méthode dans les Archives générales de Médecine. Je serais heureux d'en acquérir la certitude et d'avoir à l'en féliciter!
Je n'en ai pas fini, Messieurs, avec l'observation de M. Li... Que de fautes en quelques pages 1
Voici un passage bien fâcheux au point de vue de la vérité : « Le 1 7 » octobre , une inoculation est pratiquée sur le bras gauche, par » M. Auzias, en présence de M. Ricord , avec du pus puisé à un
» chancre datant de vingt jours, existant cliez un malade qui avoii été .. inoculé lui-même avec du pus pris chez un prétendu sijphUm qui » en était à pou près h son GO""" chancre. » Pardon, M. Ricord ; mais je dois confesser que je me suis trompé en vous donnant un renseignemcnl de mémoire. Le pus n'a point été puisé à ur) chancre datant do vingt jours. Le chancre qui a fourni le pus n'avait que neuf jours, à partir de l'instant de l'inoculation qui l'a produit, et il n'avait que six jours à partir du moment où il a fourni du pus inoculable. En effet, c'est au premier chancre de M. P. que le pus a été emprunté; or M. p. tenait son premier chancre d'une inoculation qui lui avait été faite le 8, avec du pus de M. La... Il n'est pas oxtnordinaire que M. La... qui n'était pas complùlement syphilisé le 8 octobre, l'ail été dix jours plus tard, c'egt-à-dire à l'époque où M. Ricord lui a fait des inoculations. D'ailleurs, les plus simples notions de syphilisation nous apprennent que le pus des individus syphilisés (ils ne peuvent produire du pus inoculable que pendant quelques heures, et encore à la condition qu'on leur ail inoculé un pus très fort (1) ), est souvent assez fort lui-môme et que du moins il se régénère vite sur un terrain vierge, c'est-à-dire sur un individu non contaminé jusque-là. Or le chancre de M. La... était un de ces chancres éphémères dont je parle, et qu'on obtient à grand peine , tandis que M, P. constituait le terrain vierge, puisqu'il n'avait jamais eu d'accident syphilitique. Aussi, n'a-t-il pas tardé à fournir un pus très syphilisarit, dont on est malheureusement parvenu à perturber l'action par des inoculations intempestives.
Je signalerai, en passant, le a peu près à son 60""= chancre. Nous avions pourtant bien des fois répété à M. Ricord que M. La... s'étail donné plusieurs chancres, comme moyen d'étude, et que les derniers de ces chancres avaient été fort peu actifs et s'étaient très peu étendus. Ne vous avais-je pas dit, M. Ricord, en vous répondant dans l'Unio7i médicale : U n'y a que les premiers chancres qui coûtent ? Est-ce bien vous , M. Ricord , qui , après avoir créé et mis au monde les fausses pustules, voulez les faire compter comme de larges ecthymas. Reniez votre interne ou abjurez vos doctrines, car votre interne compromet vos doctrines, ou vos doctrines vous perdent vous et lui !
Je conlinue la lecture de l'observation 4e M. Li..., et j'y trouve celle phrase-ci :
« Il est à remarquer que les ( chancres) plus intenses proviennent
(1) J'ai l'habitude de dire qu'il n'est pas plus possible de syphiliser complètement un individu , que de faire un vide absolu sous la machine pneumatique. A. T.
» du pus du syphilisé de M. Auzias , parvenu à son CO"'" chancre.»
L'à peu près a disparu à propos du 60""^ chancre. Il n'y a phis do M. P... comme intermédiaire. C'est à présent le pus du syphilisé qui a produit les chancres les plus intenses. Le pus de M. P..., je ne le nie pas , était , à cotte époque , des plus syphilisateurs. C'est pourquoi, il fallait le laisser agir sur notre confrère allemand, jusqu'à ce que je jugeasse convenable de lui faire une 2" inoculation.
Il est dit dans les conclusions de cotte observation que les chancres phagédéniques n'ont pas influencé favorablement la syphilis constitutionnelle. Vous n'en savez rien , puisque vous n' avez pas voulu attendre. Mais si je considérais les chancres de M. Li... comme vraiment phagédéniques , j'aurais à vous répondre par un de mes aphorismes de syphilisation. Je vous dirais : Le pus qui ne s'absorbe pas phagédénise, celui qui s'absorbe syphilisé. Je préciserai plus tard, à propos des théories de la syphilisation, le sens figuré que doit avoir ici le mot absorber. Mais n'allez pas jusqu'à donner à entendre que les chancres phagédéniques ont aggravé les accidenis constitutionnels ; car vos dogmes, M. Ricord, vous crieraient par derrière : non bis in idem. Et puis , ne violeriez-vous pas ces dogmes en attribuant au chancre phagédénique tant de virtualité?
Si je ne craignais de sortir démon sujet, j'aurais bien autre chose à dire sur cette observation. Je demanderais, par exemple, des explications sur cette phrase :
» Le 2 juillet , il s'inocule de nouveau au bras gauche , et un » chancre indîiré en est la conséquence.»
Il s'inocule quoi? M. Li. . . prétend que c'est le pus d'une ulcération secondaire de l'amygdale. Quant au chancre induré, l'avez^vous vu ? Pour mon compte , je n'ai constaté qu'une cicatrice.
Ah ! M. Ricord ! vous vous êtes laissé prendre au piège que vous tendiez à la syphilisation. Vous ne voulez pas savoir syphiliser et vous n'admettez pas l'inoculabililé des accidents secondaires. Mais, en revanche, vous forgez des armes à vos adversaires ! Merci , M. Ricord , au nom des syphilisateurs \
Mais que puis-je objecter à une proposition comme celle-ci : « Les i> nouvelles inoculations successives qui ont été faites en vue de la » syphilisation, ont toutes réussi. » Et pourquoi pas ? Et à cette autre ? « Les chancres n'ont pas été d'une moindre étendue , à mesure » des inoculations faites. » Mais quelles inoculations? De pus fort? De pus faible? A quelle date de succession? etc.... et tutti quanti!
Enfin , les chancres de M. Li... étaient-ils certainement phagédé-
ni(|uos? Cela n'osl jias l'opinion île M. Piiclio, le savant collègue de M. llicord. Ce n'est pas non plus la mienne , s'il m'est permis de me citer. Mais qu'importe ? ... Ce que je voudrais savoir, c'est ce qu'est devenu M. Li... Il n'a pas dû tarder à être guéri de ses chancres! Pourquoi la Société de chirurgie ne réclame-t-elle pas la suite de celte communication? Trop d'observations inachevées encomhrent déjà ses procès-verbaux! On ne nous a plus parlé de M. Li... on ne l'a plus présenté nulle pari. M. Ricord lui-môme ne dit plus rien , n'écrit plus rien. M. Li... a été son dernier trait contre la syphilisaiion. Il l'a lancé comme un Partho en fuyant I
Regrettons que le courage de M. Li... ait été si mal employé ! Qu'ont retiré les amis de la science de cette exhibition publique d'ulcères ambulants dont la syphilisaiion n'était pas comptable? Je me trompe. Ils auront appris à se méfier de nos détracteurs !
Quant à ceux qui ont voulu , dans des intentions que je crois louables, tirer parti do ce fait, ont-ils agi scienlifiquement ? Devaient-ils remuer des passions dans une question de science? L'esprit de verlige avait soufflé sur la Société de chirurgie tout entière. Elle avait
oublié la première partie de sa belle devise : Vérité dans la
science, moraliùé dans l'art. Cette société n'a ni discuté la question de science , ni nommé de commission pour l'examiner. Quelquesuns de ses membres m'ont frappé d'anathème en des termes qu'ils ont bien fait de supprimer dans leur procès-verbal. On a entendu le président de la société ( mu , je le sais , par un bon sonliment, mais ou,bliant ses devoirs de sévère et froide impartialité ) maudire la syphilisaiion et ses partisans, en son nom , au nom de toute la Société de chirurgie , au nom même de l'humanité 1 Pas une voix , parmi trente chirurgiens, n'a réclamé pour la vérité violée et l'honneur d'un confrère outragé ! La Société de chirurgie était devenue ce jour-là une synagogue de la science, il s'agissait d'étouffer une idée nouvelle.
La syphilis expérimentale a fait son chemin envers et contre la Société de chirurgie; la syphilisaiion saura bien, comme son auiée, passer pardessus les obstacles que lui oppose celle société. L'écrivain qui a dit : Les vérités font longtemps le tour des académies avant d'y entrer , n'a pas été seulement spirituel , il a été profond ! La Société de chirurgie est une académie au petit pied !
Le jugement que je viens de porter sur la Société de chirurgie ne saurait atteindre aucun de ses membres en particulier, ni surtout son honorable président, M. Larrey. Nulle part ne se rencontrent plus de praticiens recommandables ei de savants respectés. Mais , quand la
rcsponsabililése partage et que l'esprit de corps inspire des concessions réciproques , tout homme, en acquérant de l'influence, perd de sa valeur. C'est à chacun de choisir, en frappant à la porte d'une société, «ntrc ce qu'il trouve dans la salle et ce qu'il laisse dehors.
Ce n'est pas tout. Les membres les plus remuants sont parfois les plus influents , et les sociétés ne se trouvent pas alors à l'abri d'une intrigue ou d'un coup de main.
Je terminerai cette leçon en répondant à une lettre, dans laquelle on m'adresse deux objections à ce que j'ai dit dimanche dernier.
La première objection est formulée à peu près en ces termes :
« M. Cullerier vous accuse de tourmenter les piqûres que vous faites, » et il assure qu'après avoir obtenu un ulcère à force de malaxa- » lions ( c'est le mot de la lettre ) , vous abreuvez journellement cet » ulcère de pus virulent. Sa théorie de la contagion médiate serait » donc parfaitement rationnelle. Il est bien vrai que le récit fait par » vous de votre manière ordinaire d'expérimenter répond à ce repro- » che; mais pourquoi n'avez-vous pas franchement exposé la critique » de vos adversaires , sauf ensuite à nier les faits sur lesquels ils » s'appuient. »
Il fui une époque, j'en conviens, où j'irritais les plaies et les souillais, à différentes reprises, de pus nouveau. Mais j'ai depuis longtemps cessé d'en agir ainsi. Ma manière de faire aujourd'hui est perfectionnée et tout opposée à celle-là. C'est ce que je m'efforce de faire savoir à chacun; voici mon procédé opératoire textuellement extrait des Archives générales de médecine :
« Deux instruments suffisent à cette petite opération :
« 1 ° Une spatule ou bien un instrument mousse quelconque pour » ramasser le pus et le déposer sur l'endroit inoculé ;
» 2° De petits ciseaux courbes sur le plat et pointus.
» 1° Je coupe avec la pomte des ciseaux l'épiderme dans l'étendue » de 0,001 m. Plus l'incision est superficielle, pourvu que l'épi- » derme soit entamé, et mieux l'opération réussit. S'il vient du sang, » je considère le succès comme douteux , et je fais une section dans » un autre endroit. Quelquefois je fais plusieurs sections à une cer- » taine distance les unes des autres ;
» 2° Je dépose sur la portion dénudée du derme le pus chancreux » simple ou délayé dans un peu de salive ;
» 3" Je mainlicns pendant une minute la partie humide, au moyen
» du pus chancroux ou d'un peu de salive ; en mOme temps, je froUe » avec l'instrument mousse la périphérie du lieu.
» J'abandonne ensuite l'animal à lui-mômc.
» Je ne redoute jamais le mélange du pus avec de la salive , cha- » que fois que celle-ci n'est pas assez abondante pour l'entraîner. »
M. CuUerier, me dit-on, soutient que je ne procède pas ainsi. Que puis-je répondre, si ce n'est que M. CuUerier n'est pas au courant des progrés que je fais , puisqu'il s'en tient à mon ancienne méthode. Consultez, pour vous édifier à cet égard, le mémoire que j'ai écrit dans les Archives générales de médecine, et dont je viens de vous lire un extrait. Invoquez surtout le témoignage de Robert de Welz et de tous les médecins qui m'ont vu expérimenter.
Parmi eux, M. Langlebert est plus en mesure que personne de vous fournir des renseignements fidèles : vous savez que ce confrère fait un très bon cours sur la syphilis. M. Langlebert n'a pas agi comme d'autres qui ont jugé mes expériences sans les connaître. Il s'est procuré un singe dont il avait lui-même la propriété et la surveillance. Il m'a demandé d'aller faire des expériences chez lui et devant ses élèves. Je n'ai vu et touché l'animal que pendant que je lui inoculais le virus. ïnformez-vous de ce que j'ai fait, auprès de M. Langlebert et de ses élèves qui étaient nombreux.
Voici la deuxième objection qu'on m'adresse. — «Vous neprésentez » qu'un seul sujet de l'espèce humaine ; ce sujet peut bien être excep- » tionnellement réfractairc à l'action du virus syphilitique , comme » d'autres par exemple sont réfractaires à l'action du virus variolique. »
Rien n'est vrai dans cette objection. Personne n'est, que je sache, réfractaire à l'action du virus variolique ; ceux qui ont dit le contraire ne l'ont pas démontré. Que quelques-uns aient semblé résistep à l'action de ce virus, agissant par contagion accidentelle, cela est incontestable ; mais qu'on n'ait pas pu leur inoculer positivement le virus variolique ! c'est ce que je nie, et je demande formellement des preuves. Je n'ai donc pas à examiner la question de savoir si, dans le cas présent, il serait rigoureux de conclure du virus variolique au virus syphilitique. Vous n'ignorez pas, au reste, que M. Ricord, en dehors du débat actuel , s'est formellement prononcé pour la négative.
Et puis, que prouvent les cicatrices de M. La... dont les adversaires de la syphilisalion font tant de bruit, si ce n'est qu'il a eu des chancres? Car il ne peut pas en même temps en avoir eu 60 et n'en avoir eu aucun. J'ai déjà nié ailleurs les mystères de la
science. J'ajouterai que plusieurs inoculations positives ont été fail«s à M. La... devant témoins, et par d'autres que moi.
Le nombre dos syphilisés que je puis montrer augmente tous les jours. Mais laissez-moi faire une réserve ou dénoncer une tactique. On fait aux syphilisés que je montre des questions grosses d'un sombre avenir et auxquelles les esprits de la plus forte trempe sont seuls capables de résister. Avec un pareil langage, je voudrais faire trembler quiconque se serait, il y a dix ans, désaltéré en buvant une bouteille de limonade gazeuse. Il n'est pas besoin d'être Alexandrele-Grand ou Spartacqs pour devenir mon client. Joignez-y la répugnance qu'ont beaucoup de personnes à laisser savoir qu'elles ont été atteintes d'une maladie qu'on appelle secrète. Malgré tous ces obstacles, vous verrez des syphilisés autres que M. La... et particulièrement M. P..., dont la syphilisation commencée se continuera sous vos yeux. Vous noterez que M. P... n'avait jamais eu d'affection syphilitique quand j'ai consenti à le syphiliser.
Je relèverai, dans cette dernière objection, ce qu'on insinue à propos des singes syphilisés. On semble croire qu'on ne saurait conclure rigoureusement de ce qui se passe chez le singe à ce qui doit se passer chez l'homme. Quoi ! tout singe qui n'a pas été inoculé peut l'être, puis il devient réfractaire à la suite d'inoculations successives, et il n'en serait pas de même de l'homme? Les lois de l'analogie sont ici forcées. Pour bien les connaître, lisez souvent Zimmermann ot Geoffroy-St-Hilaire.
Leçon, dimanche l'i décembre 18^1.
Les deux leçons précédentes n'ont été qu'une introduction à l'exposition méthodique de la syphilisation. Le moment est venu de faire celte exposition. Chose étrange! la question est neuve, née d'hier; pourtant il faut déblayer le terrain avant de bâtir. Chaque esprit brouillon a déjà porté sa pierre à cette Babel aphrodisiaque. C'est à qui s'est empressé d'obscurcir la vérité en agitant son flanibeau. Je
laisse la parolo à Thierry de ITcry (1), l'enfanl gâlé, si jo puis dire, de la maladie syphiliiique , pour exprimer des choses qu'on ne doit sans doute pas dire aujourd'hui. Voici comment il parle, non loin du berceau, ou mieux, peut-tSlro, puisque je soupçonne que la maladie ne s'est que ravivée au 15" siècle, soixante années après la renaissance de la vérole, dans la Méthode curaloire de la maladie vénérienne , vulgairement appelée grosse vérole : « Attendu que » tout, ainsi qu'un baston tordu, ne se peut bonnement redresser, » n'un vieil arbre transplanté rejetter des boutons verds (comme dit » Galien , après le poète ) , ne plus ne moins est-il mal aisé, que » celuy qui est envieilly en une opinion tant soit-elle évidemment » fausse et absurde , la laisse pour adhérer à la vérité : pour ce que » l'amour de soy-mesme, joinct avec le désir de gloire et réputation, » l'empesche de se ranger à ce qu'il connaît autrement estre plus 1) certain cl plus véritable.» Les syphilographes se suivent-ils donc en se ressemblant à travers les siècles?
J'entrerai en matière par l'examen de trois points importants :
1° La syphilisation est-elle possible, est-elle un fait?
2" Les personnes syphilisées sont-elles à l'abri d'accidents à venir?
3° La syphilisation s'oblient-elle aisément, c'est-à-dire sans trop de temps ni de douleurs?
\" Point. — La syphilisation est-elle possible? C'est demander s'il se peut qu'une personne épuise sa réceptivité syphilitique, jusqu'au point de ne plus pouvoir fournir de matière syphilitique. C'est une
(1) Ce célèbre barbier est le premier qui ait écrit un livre en français sur les maladies vénériennes. Il suivit l'armée de François I<^' en Italie, et étudia h Rome la grosse vérole dans l'hôpital St-Jacqucs-le-Majeur. Il revint à Paris, précédé d'une grande renommée et y fit beaucoup de cures. Il mourut très vieux, après avoir gagné la somme énorme, pour son temps, de cent cinquante mille livres. C'est là l'origine d'une singulière tradition dont on l'a fait le héros. On prétend qu'étant allé h l'église de St-Denis, il se fit montrer le tombeau de Charles VllI. Après quelques instants de méditation, il se prosterna devant ce monument, et se mit à prier au grand étonnemcnt des personnes qui étaient autour de lui. Un religieux crut devoir l'avertir que Charles VIII n'était pas un saint. Je le sais bien, dit Héry, mais je prie Dieu pour celui qui m'a comblé de richesses, en apportant parmi nous une maladie dont le traitement guérira éternellement les chirurgiens de la pauvreté!
Le livre de Thierry de Héry (Méthode curatoire de la maladie vénérienne ) , est encore fort estimé. Un exemplaire de sa première édition '1552^, imprimé sur vélin, s'est vendu deux cents francs. Les syphilographes modernes ont emprunté b ce livre beaucoup d'idées qu'ils ont omis de rapporter à leur véritable source. Pour mon compte, je laisse Thierry de Iléry entièrement responsable du passage de son Salut au lecteur, que je cite Icxtucllemeiit. A- T-
question que l'observalion et les expériences doivent seules juger, puisqu'il s'agit d'un fait. Malheureusement un objet ne paraît pas le même à différents points do vue. Que de faits médicaux changent do signification dans la tôle des observateurs ! Que de fois ils prennent la teinte de nos préjugés, ou se moulent sur nos intérêts ! C'est vous dire, Messieurs , les conditions dans lesquelles vous devez vous mettre , pour que la syphilisation vous apparaisse comme un fait incontestable, c'est-à-dire, telle qu'elle est. Ce fait existe chez les animaux et chez l'homme. On ne le démontre pas , on le montre. Je l'ai montré partout, je le fais voir tous les jours ; M. Spérino le fait voir à Turin; ce n'est donc pas le lieu de discuter, mais d'ouvrir les yeux. Ce l'ait est une règle qui n'a peut-être pas d'exception.
2^ Point. — Les syphilisés sont-ils à Vabri d'accidents à venir? Je ne me dissimule pas que cette question est grave , difficile à résoudre, mais je ne chercherai pas à l'éluder. Il faut que ma réponse, qui est affirmative relativement à la syphilisation complète, soit claire, évidente, incontestable, sous peine de restreindre singulièrement les applications de la syphilisation ; si ma démonstration laissait du doute dans les esprits, on répéterait souvent avec raison le proverbe : Dans le doute , abstiens-Loi. Deux motifs vont augmenter les difficultés de ma tâche ; le premier vient des opinions qui divisent les auteurs louchant l'époque el l'ordre d'apparition des accidents constitutionnels. Nous sommes un peu, sous ce rapport, à la cour du roi Pétaud (permettez-moi ce langage familier). Le second motif est bien plus sérieux et résulte de la manière toute nouvelle dont les syphilisateurs comprennent la vérole. Ils ne croient pas qu'il soit possible de juger sainement des choses sans se placer à leur point de vue. Après avoir traité la question d'une manière un peu générale, j'examinerai quelques cas particuliers , et je laisserai à la clinique le soin d'éclaircir les autres.
Que ne puis-je avoir exclusivement affaire avec la classe si nombreuse et si respectable des sypbilographes , tels que J. de Vigo, Vacca-Berlinghieri, Hunier, Nisbet, dont M. Ricord contresigne, ainsi qu'il suit , l'opinion en gros caractères : Il ne se passe jamais six MOIS (après ce que M. Ricord appelle le chancre infectant), sans
qu'il SURVIENNE DES MANIFESTATIONS DE l'iNTOXICATION SYPHILITIQUE.
Ma tâche serait des plus simples. Elle se réduirait à vous répéter ce qu'a si bien exprimé M. Spérino, dans la Gazette Médicale de Paris, du 4 octobre 1851 . Ce savant praticien affirme qu'aucune des femmes
qui élaient alors complèlement syphilisées depuis 8 mois, n'avail été altointc d'accidents conslilutionncls , tandis que ces accidents avaient éclaté sur plusieurs d'entre celles dont les épreuves de syphiiisation s'étaient trouvées interrompues, soit à cause de leur indocilité , soit par suite de l'apparition d'une maladie intercurrente; mais qu'ils avaient disparu consécutivement à la reprise et à l'achèvement de cette syphiiisation.
M. Spérino ayant, en outre, remarqué que les bains sulfureux faisaient souvent apparaître les manifestations d'un état constitutionnel qui jusque là était demeuré latent, a soumis à ces bains, avant leur sortie de l'hôpital, plusieurs femmes qu'il avait syphilisées, sans jamais voir se produire chez elles de symptômes constitutionnels.
Je puis joindre d'autres preuves à celles qu'a fournies M. Spérino.
1° J'ai un singe syphilisé depuis trois ans, et j'ai possédé pendant cinq ans une chatte également syphilisée. Ces animaux se sont toujours bien portés ; la chatte s'est perdue , mais elle était bien portante la veille du jour où elle a disparu. Or, chez les animaux de celte petite stature , toutes les fonctions s'accomplissent bien plus rapidement que chez l'homme. Je ne parle pas seulement des fonctions physiologiques , telles que la circulation, la nutrition et les sécrétions , mais encore de ce qu'on peut appeler les fondions pathologiques , parce qu'elles résultent d'une autre constitution, la constitution syphilitique, par exemple. C'est ainsi que les symptômes constitutionnels se montrent et disparaissent plutôt chez les animaux que chez l'homme. Je crois qu'il convient de multiplier par trois le nombre qui marque la diile de l'apparition de ces phénomènes , et celui qui marque leur durée chez les animaux, pour évaluer approximativement l'époque de leur apparition et le temps de leur durée chez l'homme. Cinq années équivaudraient donc à quinze. Vous pourriez vous étonner que la syphiiisation n'étant pas connue depuis cinq années, j'aie pu avoir une chatte syphilisée depuis ce temps. Mais il n'est pas indispensable pour syphiliser d'inoculer coup sur coup. On peut obtenir la syphiiisation en laissant des intervalles très longs entre les inoculations : des animaux que j'avais inoculés plusieurs fois avant la découverte de la syphiiisation , se sont trouvés, à mon insu, syphilisés plus ou moins complèlement. Je puis donc avoir possédé une chatte syphilisée depuis un lustre. J'ai déjà répondu à ceux qui n'acceptent pas comme concluantes les expériences faites sur les animaux. Leur opinion diffère doublement de la mienne en ce qu'ils récusent les faits et méconnaissent les lois de l'analogie. Comment donc pourrions-nous nous comprendre; ils ne veulent pas voir cl ne savcni pas conclure!
2" Lorsque j'ai cherché à vci'ificr sur l'hommo le fait de la syphilisalion , j'ai rencontré des personnes, comme je vous l'ai dit dans ma première leçon , qui se trouvaient accidentellement 1res avancées en syphilisalion , et dont j'ai pu obtenir la permission de continuer sur elles ce qui avait été si Lien commencé par le hasard. Je suis parvenu à en trouver trois. Le premier chancre de l'une d'entr'elles datait de 1841, et avait été suivi, six mois après, par des accidents constitutionnels qui n'ont été soumis à aucun traitement spécifique. C'est une observation que je publierai plus au complet.
3° Je connais une personne que j'ai traitée du cancer par la vérole, depuis trois années. Son troisième chancre artificiel s'est induré et a été suivi, entr'aulres accidents, de roséole et d'ulcérations à la gorge. La syphilisalion vient de couronner un traitement mercuriel , et la personne dont il s'agit n'a plus de vérole; son cancer est flétri. La valeur de ce fait augmentera avec le temps.
J'aurais bien d'autres preuves à faire valoir en remontant à une époque antérieure à la syphilisalion. Je vais, par exemple, citer Boërrhaave. Ce qu'il faisait ressemble bien à une syphilisalion incomplète. Voici comment il s'exprime dans la préface de VAphrodisiacus, à propos des chancres syphilitiques : « La meilleure méthode qne l'on » puisse employer dans le traitement de ces sortes d'ulcères , est » d'user de fomentations savonneuses, émollientes et aqueuses qui » les tiennent ouverts aussi longtemps que possible. » Il dit, plus bas ; « On guérit par ce moyen la maladie présente et l'on prévient celles » qu'elle eût pu occasioner par la suite. » Quelle pouvait être l'action des fomentations deBoerrhave (qui, dans ce cas-là, négligeait l'emploi du mercure), sinon de ramollir, d'ouvrir les parties, et de favoriser ainsi l'inoculation du chancre à son pourtour? Le grand médecin hollandais , quelle que fût sa théorie, était un syphilisateur. D'ailleurs , que de fois n'ai-je pas vu des piqûres do sangsues qui s'inoculaient en grand nombre, ou môme quelques inoculations artificielles, faire céder des indurations de chancres qui se manifestaient? J'ai observé longtemps les personnes sur qui cela arrivait; elles n'ont point été atteintes de syphilis constitutionnelle.
Je sais l'objection qu'on tient prête à l'ensemble de ces dernières raisons : Tout le monde n'est pas susceptible d'avoir la vérole constitutionnelle ; elle ne se montre qu'une fois sur seize cas de chancres, qu'une fois sur vingt , etc. On ne disconvient pourtant pas que tel ne peut contracter la syphilis constitutionnelle dans un temps, qui le peut dans un autre temps. Cet aveu est une pente qui conduit
à mon opinion, la voici : Personne n'est réfractaire à la syphilis constUulionnelle (à moins qu'il n'existe quelque rare exception pour des gens dans un état de dialhèsc avancée, cancéreuse ou autre); mais il y a des degrés divers dans la syphilis constitutionnelle. Ces degrés constituent des sijphilis constitutionnelles à différents types, par lesquels peut successivement passer le même individu. On peut donc, à ce point de vue, avoir plusieurs fois la syphilis constitutionnelle. Peut-être parviendrait-on à la doser, c'est-à-dire, à pouvoir en donner une forte ou une faible, comme on peut prendre l'une ou l'autre accidentellement. Mais il est probable qu'il ne serait pas possible qu'un même individu passât deux fois par le même type. Je me garde bien d'aller jusqu'à prétendre que des différences individuelles de tempérament ne puissent mitiger ou aggraver les symptômes d'une syphilis constitutionnelle quelconque.
Je pense donc que si le chancre induré, qu'on appelle huntérien (je ne sais trop pourquoi ), (1)est un billet à ordre payable dans six mois, sous la forme d'accidents constitutionnels , on peut en ajourner indéfiniment l'échéance par des à-comptes de nouveaux chancres syphilisants, jusqu'à une sorte de prescription qui correspond à la syphilisation complète.
J'ai des observations qui prouvent que des individus ont parcouru divers échelons de chancres indurés et de syphilis constitutionnelle. J'admets donc, non seulement que chacun peut avoir la syphilis constitutionnelle, mais encore qu'il peut l'avoir d'un type différent, soit successivement, soit isolément. Je veux exprimer par ce mot woiemenï, que la personne dont il s'agit peut être à sa première syphilis, et qu'il est possible qu'elle n'en contracte pas d'autre dans la suite.
Je crois même qu'indépendamment de l'idiosyncrasie des personnes et des circonstances hygiéniques qui agissent sur elles, ces véroles de types différents ne doivent pas se manifester toutes par les mêmes symptômes et dans la même période de temps après l'accident ou les accidents primitifs. La syphilisation complète garantit seule l'immunité à tout homme qui a eu un accident syphilitique quelconque.
(1) L'induration huntéricnne , itudiée par Babington, commentateur de Hnntcr, et bieo avant Babington , par J. de Vigo et d'autres , appartient plus particulièrement au début da chancre, tandis que l'induration spécifique que M. Ricord a bien indiquée plutôt que décrite , et sur laquelle il a si justement appelé l'attention des médecins, est en général pins tardive. Ces deux indurations seraient-elles de la même famille et auraient-elles la même signification? Un travail complet sur les indurations syphilitiques est dans les desiderata de la science. A. T.
3° Point. — La syphilisalion est-elle douloureuse , longue e(. désagréable à obtenir? — D'abord, savons-nous bien nous rendre compte de la douleur? Il y a du vrai dans rcxclamalion du philosophe : Douleur, tu n'es qu'un mot. Cardan préférait la maladie à la santé. Il éprouvait des impétuosités d'esprit si violentes et si fâcheuses , quayid il était exempt de douleurs , que pour les éviter il aimait mieux so faire du mal. Tantôt il se mordait les lèvres ou se tordait les doigts, tantôt il se pinçait la peau ou se pressait les muscles des membres avec une grande violence. Fuit miJii mos , dit-il, vl causas doloris , si non haberem , quœrerem. Unde , plerumque causis morbificis obviam ibam. Tamerlan se faisait fustiger par esprit de débauche et de jouissance. Sans rien exagérer, je veux constater qu'il n'y a souvent entre le plaisir et la douleur que des différences de degré dans la sensation. Tel bruit qui flatte vos oreilles déchire les miennes. L'assa-foetida délectable des anciens et le pigment savoureux des Américains blessent et brûlent nos palais délicats. Allez donc offrir à une petite maîtresse votre pipe acrimonieuse en échange des parfums dont elle s'entoure et s'enivre.
La douleur n'est pas seulement une affaire de sensation ; c'est , en outre, une question de sentiment, et souvent même de jugement. Les petits polissons que Rousseau voit courir sur la neige transis et violets ne sentent pas le froid. Ils sont tout entiers à l'attrait du plaisir. Sachons donc être enfants. N'ayons pas peur d'un exutoire. Les chancres artificiels (et encore ne s'agit-il que des premiers) , font à peine autant souffrir qu'un cautère. S'ils sont ressentis vivement par ceux qui s'en trouvent accidentellement affectés, n'est-ce pas en raison du siège qu'ils occupent et des maux qu'ils présagent ? Quel contraste avec la perspective rassurante de la syphilisalion !
La volonté, aidée de sa sœur la raison, peut donc faire tolérer aisément la douleur bien médiocre des premiers chancres. Nous sommes convenus de ne pas tenir compte des autres. Ne peut-on pas, au surplus, suivant les habitudes, la profession ou le désir des personnes, varier le choix des localités, de manière à ce que les chancres soient le moins gênants possible, et les petites cicatrices moins apparentes. On multiplie, au besoin, dès le principe, et au prix d'un peu de fièvre, les chancres , à la manière de M. Spérino, pour rendre la souffrance ou la gêne qu'ils occasionnent moins vive et diminuer le -temps delà syphilisalion. On doit quelquefois tempérer préalablement, ou chemin faisant, l'organisme des malades par des bains, des évacuans cl une hygiène appropriée, la diète laclée notamment. Il est rare que
ces soins se trouvcnl iiuliqucs quand la sypliilisalion osl achevée; mait» on ne peut qu'y gagner à y avoir recours, parce qu'ils sont parfaiiemenl du goût des sypliilisés. L'emploi de l'iodure de potassium est encore excellent pour confirmer leur iiien-ètre physique et moral.
Quant au temps exigé par une sypliilisalion complète , il est de deux à cinq mois. Il dépend hcaucoup du choix des pus et du nombre des chancres qu'on donne simultanément.
Voilà, avec quelques stigmates cicatriciels dont je vous parlerai plus tard, tout le budget des désagrémcns de la syphilisalion.
Afin de faciliter l'élude de la syphilisalion , j'adopterai la dislinelion nominale proposée par M. Marchai de Calvi , qui la divise en préventive et curative. J'appelle cette distinction nominale, parce qu'elle existait de fait bien avant que notre éloquent confrère s'occupât de syphilisalion ; M. Spérino développe l'idée qu'elle exprime dans son mémoire du 23 mai 1851. Je l'avais fait moi-même avant lui dans mes cours, quoique d'une manière beaucoup moins explicite ; vous aurez la preuve de cette dernière assertion , en lisant un article de la Gazette médicale de Lyon, du 31 janvier 1851 , dû à la plume de M. Berne, interne très distingué des hôpitaux de celle ville. Mais, de même que M. Spérino , dont le nom se rattache d'une manière si éclatanle à la syphilisalion , M. Marchai a un bien autre mérite que celui d'avoir créé celle distinction utile à certains égards. Il a eu le courage d'afl"ronler les attaques des ennemis de la syphilisalion, et s'est mis au premier rang de ses défenseurs 1
En définitive, cette distinction a besoin d'êire inlerpréléc pour devenir réellement utile. Je ne partage pas l'opinion des syphilographes qui tracent une ligne de démarcation bien tranchée entre le chancre qu'ils appellent infectant et celui qui ne l'est pas, selon eux. Tout chancre peut être, à mon sens, la source de quelque état conslilutionnel. Ne vous l'ai-je pas dit, en outre? On peui, après un chancre induré , en conlracler d'autres qui s'indurent aussi quoiqu'à des degrés divers, et passer ainsi par différents types de syphilis constitutionnelle. La vérole est en d'autres termes un cercle, dont les intersections peuvent être représentées par les degrés d'induration ; on n'est affranchi qu'après avoir parcouru ce cercle en entier par une syphilisalion complète.
Supposons maintenant un individu qui n'ait jamais été affecté d'aucun accident syphilitique. En le syphilisant, on le soumet à la syphilisalion préventive. Rien n'est plus clair. Un autre, par exemple, a conlraclé un chancre qui s'est induré cl
a été suivi d'une roséole. Il a de plus des ganglions sous-occipilaux et post-masioïdicns , des pléiades ganglionnaires , cervico-latérales ei inguinales; des ulcérations se manifestent à la gorge; c'est de la syphilisation curative que vous ferez, si vous entreprenez de le syphiliser. Cela est encore très-clair.
Mais entre ces deux circonstances tranchées, que d'éventualités intermédiaires ou collatérales 1 Une troisième personne a un chancre qui ne s'indure pas, ou bien d'autres accidens qu'on ne considère pas généralement comme suivis de syphilis constitutionnelle. Feriez-vous, en syphilisanl cette personne, de la syphilisation préventive, ou bien au contraire, de la syphilisation curative'? Cette syphilisation n'empruntera-t-elle pas son caractère et la qualification que vous lui donnerez à l'opinion que vous vous serez formée de la propriété infectante ou non des accidens dont il s'agit? A quelle classe appartiendra la syphilisation de celui que torturent des symptômes équivoques dans leur nature, et que vous essayez de guérir, par pis aller, à l'aide d'inoculations successives ? Ne conviendrail-il pas d'établir une subdivision particulière pour la syphilisation curative, appliquée à la guérison de maladies qui ne sont pas syphilitiques, comme le cancer? Et puis, la syphilisation n'est-elle pas mixte, c'est-à-dire, tout à la fois curative et préventive quand, au lieu de se borner à guérir un vérolé, elle lui confère l'immunité ? Les progrès de la science réclament donc une classification plus parfaite. Acceptons celle-là néanmoins; elle est en même temps une pierre d'attente et une ressource provisoire.
A. Syphilisation curative [thérapeutique, médicatrice , médicale , etc. ). — les raisons qui plaident pour elle , seront si nombreuses, dans toutes les parties de mon cours , qu'il me semble superflu de les réunir en un chapitre particulier. Je veux donc me borner à passer en revue les critiques qu'on a faites de la syphilisation curative. J'établirai ensuite un parallèle entre le traitement do la vérole par la syphilisation et celui de cette maladie par le mercure. Quant à l'iodure de potassium, c'est un excellent médicament; il vit en bonne harmonie avec la syphilisation ; je l'ai bien des fois employé avec et surtout après elle.
En fait de critiques, voici la douleur qui reparaît en tète. Je viens d'examiner son dossier tout-à-l'heure. Est-il besoin do vous redire ce que peut sur elle le concert de l'imagination et de la raison? Citons iVI""^ de Sévigné, et qu'après le jugement d'une femme, il ne soit plus question de la douleur. Elle s'exprime ainsi : il n'y a de véri-
inblc mal dans la vie que les grandes douleurs. Celle phrase oxclul les peliles douleurs ; or, les chancres sonl dans les plus peiiles.
On objecte à la syphilisalion de renforcer la dialhèse. Ce n'est pas M. Ricord qui lui adresserait celle objection ; car, d'après lui, on a tout ou rien en fait de vérole; mais pour M. Ricord la dialhèse n'est pas seulement une et indivisible , elle est encore inamovible. Ses droits, sur un organisme dont elle a pris possession, ne sauraient se prescrire. On ne peut pas refaire, on ne peut que replâtrer et blanchir un édifice humain quand le virus syphilitique s'est infiltré dans ses murailles. Ce reproche ne nous est donc pas porté [lar le vent qui soufile sur l'hôpital du Midi ; il n'en a pas moins un faux air de vérité; un peu de vérité et beaucoup d'erreur. Tel est son bilan. Je vais m'expliquer mieux.
Il y a , vous ai-jc dit , des étals diathcsiques à divers degrés, c'est-à-dire qu'il y en a de plus ou de moins forls. Or, nul doute qu'en certains cas des inoculations ne puissent renforcer une dialhèse, ou, en d'autres termes , convertir une faible dialhèse en une forte ; mais qu'importe si cette forte doit à jamais être repoussée de nos organes par d'autres inoculations, et si l'on peut se débarrasser des diathèses à divers degrés en marchant vite vers la syphilisalion ? Tous les avantages sonl donc pour une syphilisalion la plus complète possible.
Je sens. Messieurs, que je suis trahi par la langue de la science et que les expressions me font défaut pour rendre nettement une pensée dont j'ai clairement l'intuilion dans l'esprit, mais non pas la démonstration ni la formule. Est-ce une raison pour m'abstenir de vous dire : regardez de ce côté, j'y vois quelque chose'? Non. Mais il n'est que trop vrai que je me sens à l'étroit dans ce lit de Procuste du langage imparfait de la syphilographie. Celle langue relardalrice à la suile du progrès , insuflisanle ici , et là superflue , ne consacre-t-elle pas encore une démarcation tranchée entre la syphilis primitive et la vérole? Et pourtant, la pente qui mène de l'une à l'autre est imperceptible et n'offre pas d'hiatus ! Le législateur du Parnasse a eu le droit de dire :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mois pour le dire arrivent aisément.
parce qu'il parlait d'idées reçues et dont le langage était fait. Mais les idées nouvelles ne se prêtent, pas à être affublées des oripeaux
vieillis de celles qui s'en vont. La forme doit se modeler sur le fond et se perfectionner avec lui. Le vrai stylo c'est l'idéo faite verbe, c'est l'homme même, suivant la métaphore hardie de Bullbn. Condillac considérait avec raison une science comme parfaite, dès lors que sa langue était parfaite elle-même; c'est qu'en effet les progrès de l'une sont invariablement liés à ceux de l'autre : nomina si desint, périt cogniliorerum. Le moment est venu d'affermir, par une lettre écrite, un grand pas fait en syphilograpbie ; l'heure a donc sonné d'une réforme du langage usité dans cette branche importante des sciences médicales.
Celle supposition fort gratuite de renforcement de la diatlièse, puise sa source dans la fausse pensée où sont certains adversaires de la syphilisation, que les inoculations sjuccessives saturent l'économie de virus syphilitique. Cela n'est pas plus exact qu'il ne l'est de dire, par exemple, que la mèche qui brûle se salure de flamme, ou que le sol se sature des élémens de la plante dont il recèle les racines. II est constant qu'on ne donne aucune preuve à l'appui de celte prétendue saturation. On récuse, dit-on, les théories; on n'accepte que la suprématie des faits ; mais n'est-ce pas là une théorie au premier chef? Et, d'ailleurs, le mot saturation implique plutôt l'idée de combinaison que celle de mélange. Or, ne sait-on pas que les élémens d'une combinaison peuvent s'y dépouiller de leurs propriétés?... Je n'abandonne pas définitivement celte question des théories de la syphilisation à laquelle je ne viens que de toucher. Je la traiterai plus tard en détails devant vous. Car je crois les théories utiles; elles sont l'âme, la vie de la science ; mais arrière la théorie perfide de la saturation ! Est-il jamais venu à l'esprit d'aucun médecin de soutenir, par exemple, que la variole ou la vaccine préservent de la variole en saturant l'économie de virus variolique ou de virus vaccin ?
On fait peser sur la syphilisation un troisième reproche bien plus grave, à savoir, que plusieurs malades ont pu mourir de vérole avan d'être parvenus à la syphilisation complète. On cite, à l'appui, une statistique inédite qui démontre , à ce qu'on prétend , que sur un certain nombre de filles dont la vie déréglée est une source de vérole, et, par conséquent , de syphilisation , il y en a quelques-unes qui succombent avant d'avoir atteint celte syphilisation. Mais cet argument veut-il dire autre chose, si ce n'est que la syphilis peut coûter la vie, ce que je m'efforce d'empêcher en préconisant un moyen de la combattre efficacement? Je suis loin de nier (je l'ai démontré le premier!) que la syphilisation ne puisse arriver accidentellement ; c'est, à vrai
dire, dans des cas bien cxceplionncis et où elle ne se montre jamais complète. Mais il n'est pas, d'ailleurs, de plus délestablc manière de l'obtenir; c'est pourquoi je propose, pour prévenir les désordres que peut occasioner la sypliilisation accidenlclle, de lui préférer la syphilisalion artificielle faite dans des conditions meilleures et dans des limites de temps infiniment plus étroites. Il est, en effet, très mauvais de consacrer une bonne partie de sa vie à se syphiliser, comme cela se passe chez les filles qui se syphilisent accidentellement. Il faut bien éviter en un mot de laisser à la syphilis le temps de ravager l'organisme.
Voici une quatrième objection sans valeur. Elle repose sur une erreur, mais fût -elle vraie que son peu d'importance la frapperait en quelque sorte de nullité. Les syphilisateurs soutiennent qu'ordinairement les chancres sont d'autant moins actifs sur un individu qu'on les multiplie davantage et qu'ils sont les derniers venus. On croit infirmer celte opinion et couper court à toute réplique en citant des faits qui sont réels et semblent prouver qu'il n'en est rien. Je conteste formellement la légitimité de l'interprétation qu'on donne de ces faits. Je n'invoquerai pas môme à mon aide les circonstances de siège et do dimension des plaies d'inoculation, pas plus que je ne chercherai à m'abriter derrière la quantité de pus qu'on y a déposée , et le degré d'irritation qu'on leur a fait subir avec la pointe de la lancette. Je me bornerai à prendre comme exemples trois faits semblables à ceux qu'on objecte, et je me charge de faire voir qu'ils rentrent dans cette loi dont nos adversaires prétendent contredire la justesse.
Premier fait. — On en voit tous les jours d'analogues. Un individu indemne, ou presque complètement indemne jusque-là de l'action du virus syphilitique , est infecté par le pus d'un chancre de forme très inférieure, et huit jours après cette infection , il est inoculé du pus de son propre chancre. Cet individu aura deux chancres, l'un accidentel et l'autre arlifieiel. Le pus qui avait fait naître le premier chancre était d'abord faible et commençait à se régénérer quand on a produit le second ; celui-ci achèvera donc cette régénération et pourra, toutes choses étant égales d'ailleurs, dépasser l'autre chancre en activité.
â""" fait. — Quelqu'un a eu, depuis plusieurs mois, des chancres dont un s'est induré. Il contracte un nouveau chancre, par suite d'une contamination naturelle ou artificielle, lequel coïncide avec une poussée de vérole constitutionnelle humide; ce nouveau chancre pourra dé-
[lasser ses aînés en largeur et en durée, parce qu'il sera sous l'influence de l'aclion qui se passe dans l'oconomic entière. Il participera donc de l'attribut des accidents constitutionnels.
S"" fait. — Une personne vient de contracter un second chancre qui, contrairement à la règle, se trouve plus actif que le premier. C'est parce que la santé générale de cette personne s'est détériorée depuis son premier chancre. Bien dos causes, telles que l'abus du mercure (si près de l'usage !) ou celui des liqueurs alcooliques , ou bien une maladie inflammatoire, saburrale ou intormillente , ont pu faire peser sur l'organisme leur intervention fâcheuse. Les signaler toutes avec les moyens d'en écarter l'influence, ce serait faire un cours d'hygiène et de thérapeutique. Mais c'est ici le cas de dire : sxiblalâ causâ , tollUur effectus. Le syphilisateur doit ôtre , avant tout, médecin. Nous reviendrons plus tard là-dessus, en traitant de la pratique de la syphilisation.
Disce omnes.
La cinquième objection des anti-syphilisateurs s'appuie sur un parallèle de la syphilisation avec l'action des poisons ou avec celle des venins. Quelle peut être la portée de ce parallèle? Quoi de commun entre l'action de l'émétique ou celle de l'opium, et l'action du virus syphilitique sur nos org^mes? Où se trouvent, à propos d'un médicament, ces effets lents, progressif, persistants du virus?
Prenons l'opium. L'homme qu'on prétend être habitué à son usage, est-il dans un état comparable à celui de syphilisation ? Non ; car cet homme serait empoisonné par une dose exagérée d'opium, tandis que le syphilisé est réfractaire à l'action du prétendu poison syphilitique. L'usage de l'opium devient, d'ailleurs, un besoin pour nos organes. En serait-il de môme , si l'opium ne conservait pas une partie de sa puissance sur eux? Quittons ce parallèle si pauvre d'analogies, si fécond en différences ! Tel est l'opium, tel est, à peu près, l'émétique et toute autre espèce de médicament ou de poison. Et même l'action des poisons minéraux ne s'épuise pas autant sur nos organes par l'habitude que celle de l'opium.
Le virus syphilitique ressemble-t-il davantage aux venins, et en particulier à ceux des serpents ? Pas le moins du monde. L'action rapide et énergique des venins contraste, au contraire, avec la marche chronique delà syphilis. Et puis, les venins, pas plus que les poisons, se reproduisent-ils, comme font les virus, dans notre organisme?
L'unique comparaison légitime serait celle du virus syphilitique
avec les autres virus. Que d'aperçus ingénieux et féconds ne mettraitelle pas en lumière? Il y aurait là tout un monde scientifique. Or, c'est précisément la seule comparaison que nos détracteurs ne veulent ou ne savent pas faire !
Je passe au parallèle de la syphilisalion avec ce que j'appellerai la mercurialisation ou l'action du mercure.
On a soutenu que la syphilisalion exigeait un temps plus long pour guérir la vérole que la mercurialisation. Il n'en est pas moins vrai qu'on peut, à la rigueur, syphiliser une personne en deux mois, et qu'on fait, en tout cas, les plus complètes syphilisalions en cinq mois. Eh bien, j'ouvre le volume des lettres de M. Ricord sur la syphilis, que j'aime tant à relire et à citer; j'y trouve la phrase suivante, page 279, dans la dernière lettre , dans le chant du cygne de M. Ricord, qui a trop brusquement coupé court à ses intéressantes communications : « Six mois do traitement à une dose journalière qui influence les acci- » dents qu'on a à combattre, et qui indique, après qu'ils ont été » détruits, que le médicament agit encore par ses effets physiologiques » connus, constitue, aujourd'hui, le traitement rationnel auquel beau- » coup de praticiens s'arrêtent, et qni semble donner les cures les » plus soutenues.» Pas n'est besoin. Messieurs, d'autres citations. Dispensez-moi de réflexions et concluez vous-mêmes.
La syphilisalion ne laisse pas à craindre de récidive. Si l'on a constaté des accidents syphilitiques légers chez des gens syphilisés, c'est parce qu'ils ne l'étaient pas complètement, et qu'un pus très fort a eu la puissance de produire encore chez eux quelque chose d'insignifiant. C'est une vérole d'un autre type, mais ce n'est pas une véritable récidive des accidents secondaires. Personne ne nie la possibilité de contracter des accidents primitifs à la suite de la mercurialisalion. Quant aux accidents secondaires, M. Ricord va nous renseigner dans la lettre que je viens de citer, et quelques lignes avant la phrase que j'ai rapportée :
« Les ihérapeutistes qui se respectent peuvent donc dire qu'ils pré- » viennent ou font disparaître les manifestations constitutionnelles dans » un grand nombre de cas, sans qu'il leur soit jamais permis d'aiBr- » mer qu'elles ne seront plus possibles.
» Il n'y a ni forme, ni dose journalière , ni dose absolue du remède » qui donnent toujours l'immunité , quels que soient , du reste , les » soins accessoires. »
En effet , Messieurs , non seulement le mercure ne met pas à l'abri d'une contagion nouvelle; mais encore il ne guérit pas la vérole. Son
rôle se borne à pallier le mal , à hiancliir, comme on dit, l'organisme. La mercurialisalion supprime les olTels, tandis que la syphilisalion frappcla cause. Cette cause s'éteint parfois d'elle-mCmo; et alors on bénit l'intervention du morcure parce qu'on exagère sa puissance. Ce n'est pas que je veuille nier les bienfaits d'un métal qui peut momentanément protéger contre les coups du virus; mais à quel prix. ces bienfaits no sont-ils pas aelietés! Timeo mercurium et dona ferentem.
Puis-je essayer do jeter du jour sur ma pensée par une comparaison familière, sans donner prise à l'ironie d'une peu indulgente critique? Le mercure abrite nos organes contre les rigueurs du virus, comme un foyer toujours chaud nous garantit des frimas. Mais l'hiver passe et revient. Quand l'hiver de la syphilis revient (il est presque aussi coutumier du fait que l'autre hiver), c'est une récidive. Supprimer le mercure en plein virus , c'est éteindre le feu quand il fait froid. On se prémunit donc contre la vérole et l'hiver, mais le mercure et le bois ne peuvent pas plus anéantir l'une que l'autre.
Passe encore si le mercure n'était qu'impuissant et jamais nuisible! Mais il est souvent avec l'espérance dans une boîte de Pandore.
Ce n'est pas sans raison qu'il inspire tant de répugnances habilement exploitées par les charlatans. Il a pris nom du dieu des malfaiteurs et place dans nos livres de médecine, à l'instar du miasme paludéen. Le chapitre réservé aux accidents qu'il produit est de rigueur. Que de gens en effet dont il a ruiné le sang et dépeuplé les gencives ! Il n'importe qu'on nous répèle à l'aise que son emploi méthodique n'est pas malfaisant, s'il trahit à chaque instant ces promesses. Or , cela peut-il être douteux? Jugez-en par les dissertations de Hydrargiro qui grossissent nos traités sur les maladies syphilitiques!
Je viens d'exposer mes griefs contre le mercure, mais je ne veux pas plus être injuste envers lui qu'envers les détracteurs de la syphilisalion. Je reconnais les services rendus par ceux-ci à la syphilographie, et je me plais à déclarer que le mercure peut demeurer utile. Je ne le mets donc pas définitivement à la réforme. Je me borne à restreindre ses attributions. Que les anti-syphilisateurs fassent en avant le pas que je semble faire en arrière , et peut-être serons-nous près de tomber d'accord. L'humanité, qui est le champ de lutte, aura beaucoup moins à souffrir ! Voici plusieurs cas où le mercure peut être employé :
1° Chez quelques .individus frappés de pléthore, son action altérante est fort propice; chez d'autres, il agit favorablement et d'une manière continue comme un léger purgatif. La syphilisationV nQ,c(i\f{Q ,'ilfirs roiiinic ndjuvnnt.
2" Une personne éprouve dos accidents sypliiliiif[nes qui menaceni de faire de rapides ravages dans son organisme. Celle personne doit voyager pendant un ou plusieurs mois , el se priver ainsi momcnlancment dos soins directs du syphilisateur . Que celui-ci pactise avec lo métal, et cette personne lui reviendra ! Quelques pilules hydrargiriques serontle gage d'un armistice avec la vérole, et la syphilisalion sera le port de salut du voyageur.
Ce que je dis d'un voyageur s'applique à celui ou à celle dont dos travaux pénibles et pressants fatigueraient trop la partie sur laquelle on doit greffer les chancres. Il s'en faut de Lcaucoup, on efl'el, que le s]iphilisalGur ait constamment le choix de celte partie. C'est bien le moins qu'il consulte la volonté de celui sur la peau duquel les choses doivent se passer 1 Nam agitur de pelle humand, répétait sans cesse Lisfranc, d'après Baglivi.
3° Il est tels accidents syphilitiques que, dans certaines constitutions, le mercure fait promptement disparaître. Servez-vous de lui pour vous débarrasser des effets; la syphilisalion se chargera d'évincer la cause.
4° Enfin (ce cas est des plus importants), une personne presque complètement syphilisée est inoculée d'un pus d'une forme très supérieure. Soit par négligence ou indocilité de cette personne, soit par une nécessité absolue qu'on n'a pu prévoir, on s'abstient de lui inoculer le pus du chancre ainsi produit. C'est laisser à cette personne une vérole d'un type inférieur. Les symptômes de cette vérole doivent être provisoirement attaqués par le mercure , jusqu'à ce qu'on soit en possession d'un pus très énergique, assez énergique pour parfaire la syphilisalion.
Je ne dis pas que ces circonstances soient les seules à réclamer l'emploi du mercure.
La syphilisalion est donc bonne princesse. Pourrail-on plus galamment congédier le mercure qu'en lui tendant la main?
La syphilisalion Lien conduite laisse une nouvelle et bonne constitution. De toutes les personnes qui ont été syphilisées à Paris, à Turin el ailleurs, une seule est morte, que je sache. Elle a succombé, à ce qu'il paraît , par suite de l'inflammation d'un viscère. Il esl d'ailleurs prouvé que la 'syphilisalion n'éloigne pas toutes les causes générales des maladies. On peut, en effet, très bien se casser la jambe malgré elle, et même se jeter par une croisée !
Mais ce que le mercure ne saurait promettre et que la syphilisalion donne de la manière la plus positive , c'est l'inimunité à l'égard de nouvelles atteintes de la syphilis. Ce privilège du syphilisé est une cause
de sécurilé pour les autres, en vertu du proverbe : nemo dat quod non habet. Ou pourrait donc créer des maisons de prostitution avec garantie du gouvernement. C'est à faire mentir la loi sur les brevets et à justifier le héros d'une anecdote piquante dont M. Ricord assaisonne ses leçons. Il s'agit d'un particulier qui , après avoir contracté une maladie syphilitique dans une maison de tolérance, voulait résolument actionner en justice je ne sais quel préfet de police, et l'en rendre responsable.
Quant au phagédénisme, il s'est montré deux fois sur des sujets cancéreux que je cherchais à guérir par la syphilisation. M. Spérino l'a vu se produire quelquefois pendant la syphilisation , sous l'influence de maladies internes intercurrentes; mais il s'est facilement rendu maître de cet accident, par l'emploi de l'émétique et des anliphlogistiques. Pourrait-on se flatter du même succès contre le phagédénisme mercuriel, surtout si l'opportunité do l'usage du mercure existait encore? En tout cas, le mercure n'est jamais un moyen curatif du phagédénisme, tandis que la syphilisation l'est fort souvent. Il est même vrai de dire qu'il n'en existe pas de meilleur.
Autre fin de non recevoir des mercurialisateurs : On ne peut pas contraindre les prostituées à se faire ^yphiliser. Notre désir n'est pas non plus qu'on les contraigne. Mais ne faut-il pas les soigner quand elles ont la vérole? à moins que vous ne veuillez leur laisser libre patente pour infecter largement les populations ! Les femmes qui remplissent Saint-Lazare y viennent-elles donc spontanément? Vous avisez-vous de les gorger de mercure sans charger quelqu'un de Vexéculion de vos ordonnances! Au contraire, vous les appréhendez au corps bel et bien pour les soumettre à l'injection de votre cher métal. N'ayez crainte que les syphilisateurs n'usurpent vos procédés ; ils ne feront pas comme vous ! ils ont d'autres moyens que voire coupelle intrare. Ils ne désirent pas plus contraindre les prostituées que pei-sonne. Ce qu'ils veulent ardemment, c'est prouver à tous la supériorité de leur méthode , c'est accomplir leur mission, qui est l'extinction de la syphilis. Ils traitent donc les prostituées avec égard , et voudront mériter leur confiance. Pourraient-ils oublier qu'elles sont femmes et malheureuses, et qu'eux-mêmes ils sont médecins !
Enfin, je vais faire justice d'une objection financière. Il s'agit encore de nos pauvres filles publiques, auxquelles on voudrait marchander le temps de leur séjour dans l'hôpital , autrement dit dans la prison. On prétend qu'en moyenne elles ne séjournent qu'un mois à Saint-Lazare , chaque fois qu'elles y entrent , tandis que pour les sy-
jiliiliscr il faiidrail les y laisser au moins quatre mois , c'esl-à-dirc le tiers d'une année. Cela obligerait, dit-an, h quadrupler le nombre des lits de l'infirmerie de la prison , et à augmenter au moins d'un ([uart celui des filles publiques.
Ce double sacrifice est bien loin d'ôlre nécessaire. Admettons , en ciïet, qu'il faille quatre mois pour une syphilisation à peu près complète, et que chaque fille ne séjourne en moyenne que le quart de ce temps à Si- Lazare, bien que plusieurs d'entr'elles doivent y rester pendant les six mois qu'on exige pour traiter la vérole par le mercure. Eh bien , dans l'étal actuel , chaque fille n'entrc-t-elle pas à Saint- Lazare à peu près une fois par an? On peut donc dire, sans rien exagérer, que, si toute prostituée fait son métier pendant 8 années , elle passe 8 mois ou les deux tiers d'une année en traitement. Au contraire, si vous faites syphiliser les filles publiques, elles n'entreront plus à St-Lazare, et seront constamment en circulation, c'est-à-dire , qu'après avoir perdu quatre mois sur une année, elles les regagneront au double sur le total de huit années. C'est du temps placé à cent pour cent, et de la santé peut-être à dix mille pour cent.
Niera-t-on maintenant qu'il puisse en résulter la diminution du nombre des prostituées et des lits qu'on leur desline à l'infirmerie do St-Lazare? Niera-t-on que la morale et la santé publiques y trouveraient leur compte ?
Mais je consens à supposer qu'il faille , dans le commencement de l'importante réforme que je préconise, augmenter le nombre des prostituées, et multiplier les moyens de traitement. Voudrait-on , dans le siècle où nous sommes, hésiter à faire un sacrifice qu'un si grand bien devrait suivre ?
4'= Leçon, Dîmanclie 21 décembre 18SI.
Dimanche dernier, je vous ai entretenu , Messieurs, de la Syphilisation curative. Je vous ai fait entrevoir ses immenses ressources. Si la syphilisation curative justifie son titre, cela ne peut être qu'en laissant une bonne santé, au point de vue de la syphilis. Or, elle guérit d'autant plus facilement (je ne dis pas rapidement) que le mal est moins ancien. Et peut-être guérit-elle toujours, quand ce mal est attaqué dès le chancre induré? Nous arrivons donc à la syphilisalion préventive, dont la cause est bien près d'être thcoriqnemenl
gagnée auprès da ceux qui acccpiciU la syphilisalion cnraUve. Le mot théoriquement doit l'aire sous-ontendrc que celte syphilisation-là ne rcncoulre que des diiïîcullés d'application. Ces difficultés sont des espèces de toiles d'araignées qui doivent arrêter un praticien sage, sans gêner, dans son essor, la pensée du savant.
Examinons cette syphillsation i)réventive.
Synonymie. Syphilisalion prophylactique , hygiénique, préservatrice ^ de prévoyance , de précaution.
Gardez-vous de croire, Messieurs, que les syphilisaleurs se livrent imprudemment à la pratique de cotte syphilisation. Cette croyance n'est que trop favorisée par ceux qui , cherchant un refuge dans la syphilisation contre des maux vénériens , saisissent l'occasion de se dresser une façon de piédestal, sous prétexte de dévoûment à la science. De cette manière, on parvient à s'inaugurer quelque notoriété d'emprunt. Tel qui se montre ingrat envers la syphilisation curalive, s'attrihue complaisamment le droit, en se considdrant comme l'auteur d'expériences dont il n'est que le sujet, d'émettre une opinion dogmatique sur la syphilisation. N'esl-on pas coupahle d'usurper ainsi la part d'éloges et d'admiration que doivent inspirer les savants qui ont expérimenté sur eux-mêmes avec courage , habileté et discrétion ( 1 ) .
Le syphilisateur se trouve aussi placé dans une situation des plus délicates. D'un, côté, il est médecin et poussera la réserve que sa conscience et sa position lui imposent jusqu'aux dernières limites de l'ahnégation. Mais d'un autre côté, il est homme de cœur et de science et dénoncera l'imposture, tout en s'abstenant de démasquer l'imposteur.
De même qu'à propos de la syphilisation curative, on a allégué, à propos de la syphilisation préventive, dos raisons pour et des raisons contre. Commençons par nous débarrasser des raisons qui sont contre. Ne faut-il pas dans un procès écouter d'abord les témoins à charge?
1° La syphilisation préventive est immorale. Il est immoral, dit-on , de chercher à prévenir la vérole , parce que ce serait encourager le libertinage. N'est-ce pas pourtant afin de prévenir la vérole qu'on réglemente la prostitution, et qu'une administration tout entière est chargée de ce soin ? N'est-ce pas d'ailleurs favoriser le libertinage au môme titre que de chercher à guérir la vérole? Car ceux qui la
(1) Si je voulais h ce propos n'être que juste, j'opposerais ;i ces hommes d'élite, et^je marquerais du doigt sur les tréteaux où ils se posent, ceux qui ne craignent pas d'exploiter leur propre imprudence ou un accident qui leur est arrivé et s'en font eux-mêmes modestement un titre décourage et de science. Octobre 1852. A. T.
prcnnciii s'y uxposcraicnl beaucoup moins , s'ils n'avaient pas la perspective de la guérison. Soyez donc conséquents, et puisque vous frappez de réprobation la syphilisalion préventive , enveloppez dans la même proscription la sypfulisation curalive. Allez encore plus loin , si vous avez de la logique. Proscrivez le mercure et l'iiygicno ; enfin proscrivez-vous vous-mêmes , laudatores temporis acli , qui faites profession de soigner les véroles. Autrefois, médecins et malades se cachaient pour le traitement d'une maladie secrète, honteuse, abominable. Ce temps d'ignorance que vous paraissez regretter n'est plus, et vous ne le ferez pas revivre ; frappez donc vos coups insensés aux portes du passé; elles sont irrévocablement fermées.
S'il est immoral de guérir la vérole dont l'origine est dans l'accomplissement d'une loi sacrée de nature, à plus forte raison doit-il l'être de chercher à guérir les mau.\ qui naissent de vices honteux , ceux par exemple , qui ont leur source dans l'onanisme et l'ivrognerie. Qui plus est , il doit être immoral, a ce compte, de pratiquer presque toutes les branches de l'art de guérir.
Vous le voyez, Messieurs, je viens de vous donner, à la manière de la géométrie, une démonstration par l'absurde, parfaitement appropriée à la circonstance.
2° On est libre de ne pas s'exposer à la syphilis , et par conséquent , il ne faut pas se soumettre à des préparations chanceuses pour l'éviter. Il est peut-être vrai qu'on soit libre dans certaines circonstances; mais croyez-vous que la plupart de ceux qui ont des blennorrhagies ou des chancres s'y soient exposés volontairement dans le sens littéral du mot, et qu'ils n'aient pas, au contraire, eu recours à toutes les précautions pour se soustraire à ce tribut? S'ils ont contracté ces maladies , c'est une preuve que ne les évite pas qui veut. On n'est donc point réellement libre de ne pas s'y exposer. Sans doute, on est libre, théoriquement parlant, de ne pas tenir compte de. certaines fonctions; mais la pratique de la vie dément, à chaque instant, vos spéculations philosophiques, et d'ailleurs la morale et la santé publique ne sauraient s'accommoder de cette abstention. La morale y entrevoit les vices les plus hideux.
Au point de vue de la santé publique , serait-ce donc une excellente manière de prévenir les inconvénients d'une espèce de garderobe , passez-moi la comparaison triviale, que de se boucher l'anus? On est donc à peu près libre d'éviter la vérole, comme on l'est d'éviter la pneumonie, la gastrite, une maladie quelconque, en ne s'exposant ni au chaud ni au froid, ni à l'intempérance, ni à rien. Est-ce que
VOUS voudriez essayer de supprimer les maladies en préludant par la su[tprossion des fonctions ?
Sous un autre rapport , celui du mariage, que d'unions troublées, envenimées par des maladies que l'on aurait pu éviter au moyen de la syphilisalion préventive !
3° Il ne faut pas s'exposer à une maladie qu'on n'aurait peutêtre jamais contractée. Mais qui parle donc de donner gratuitement une maladie? Oui, sans doulo, les chancres sont une maladie; oui, les chancres ont infailliblement une action générale quelconque sur l'économie. Mais peut-on prétendre que la syphilisalion bien conduite,' et continuée jusqu'au bout, laisse une maladie? Non, car elle ne laisse pas plus de maladie que l'inoculation de la vaccine et de la variole, quand les éruptions produites par ces inoculations sont passées ; elle n'en laisse pas plus qu'une saignée ou un purgatif de précaution; pas plus que la circoncision chez les israélites ; pas plus enfin que toute espèce de médication prophylactique bien faite. Je nie donc absolument les accidents qu'on rejette sur la syphilisalion préventive.
Je suis bien loin de prétendre qu'on puisse étourdiment pratiquer une syphilisation préventive sans se conformer à aucune espèce de règle. Ce serait, paraît-il, la manière de procéder des ennemis de la syphilisation. Ils feraient volontiers des victimes pour nous les faire expier. Qu'ils se cramponnent donc à cet argument qui est leur œuvre; ils y tiennent beaucoup par pénurie. Mais ne leur en déplaise , la syphilisation a des règles ; elles sont nettes et précises ; je vous les dirai avec minutie. Sans elles, le sî/p/w7zsa^eMr s'aventure au hasard; le bien et le mal peuvent jaillir aventurément de sa lancette inexpérimentée; navigateur sans boussole , il rencontre indifféremment le port ou l'écueil. Là serait le vrai danger, si la syphilisation préventive tombait dans le domaine de la pratique médicale.
Nos adversaires ne sont pas au courant de la syphilisation ; nous devons donc leur apprendre les objections qu'ils pourraient nous faire. En voici une que je me fais à moi-même , et qui me préoccupe beaucoup. Peut- être leur paraîlra-t-elle bonne ? Elle a son point de départ dans les causes qui peuvent interrompre , à un moment inopportun , une syphilisation commencée. Je vous indiquerai d'ailleurs les phases de la syphilisalion qui sont propices à des points d'arrêt.
Un voyage imprévu , dont la nécessité se trouve impérieuse ; des affaires , inopinément urgentes , et qui absorbent tous les moments du syphilisé; une maladie subite et compliquée des exigences sociales, qui obligent le malade à passer des mains d'un médecin sypliilisa-
leur ilaiis Cdllos d'un aiilro médecin qui no l'csipas; mulliourousemcnl aussi, el trop souvent, les caprices, l'impalience, el en un mol , l'indocililé, quelle qu'en soit la cause, du sujet , ou même, les alarmes (jue peut lui causer un détracteur maladroit, sinon perfide, de la nouvelle doctrine : telles sont les principales circonstances , qui se trouvent de nature à venir interrompre iniempestivement la sypliilisation. Telles sont donc aussi les éventualités en face desquelles tout médecin prudent doit s'abstenir et attendre que l'occasion d'une sypliilisation curativc lui prescrive d'agir. A tout prendre, la science de la syphilisa lion ne fait que de naître , et l'avenir nous réserve à cet égard des enseignements plus complets el plus précis.
Mais rigoureusement, logiquement paiflant , on ne doit pas plus [iroscrire la syphilisalion préventive que la syphilisatmi curative. Elcs-vous en effet très exposé par votre âge, votre tempérament, vos mœurs, vos habitudes, vos fréquenlalions , votre état, à prendre et à donner la vérole? Il est prudent, sqge, raisonnable, honnête de vous faire syphiliser. Laissez tonner les foudres de ces moralistes frôlons qui usurpent un rôle; on ne fait pas tant de bruit au nom de la morale quand on en pratique les sentiers. D'ailleurs l'esprit de domination réduit à V impuissance se fait moraliste. C'est une maxime commune que Boiste cite dans son dictionnaire.
Les raisons à faire valoir pour la syphilisation préventive sont donc de différentes sortes. Elles sont, pour ainsi dire, de l'ordre public cl de l'ordre particulier.
Les premières raisons s'appliquent aux filles publiques et à nos soldats.
Nous avons prouvé qu'il serait possible en soumettant les filles publiques à la syphilisation , et indépendamment des immenses avantages qui en résulteraient pour l'exlinction de la vérole, de diminuer le nombre de ces filles qui se trouvent en circulation , el des lits qui leur sont affectés dans nos hôpitaux. On pourrait ainsi mieux et plus largement répartir la bienfaisance publique. La morale y gagnerait beaucoup , parce que les hommes ne chercheraient point à satisfaire un besoin de la nature ailleurs que dans les maisons de tolérance, qui seraient, pour ainsi dire, garanties.
Je n'ai pas besoin d'insister sur l'importance qu'il y aurait à appli quer la syphilisation préventive à nos soldats de terre el de mer. Combien d'enlr'cux se trouvent mis hors do combat, étant affaiblis , démoralisés, alités par cause vérolique ? Leur premier chancre accidç/ilel ne devrait-il pas être leur premier chancre syphilisateur?
Quaiil aux parlieuliors i|ui devront s'cx()osur bcaucou[i à la sypliilis,. plusieurs molil's sont cJo nature à les porter vers la syphilisation préventive. D'abord, en fait de chancres , ils ne les auront pas toujours où ils voudront et tels qu'ils les voudront ; ensuite ils sont menacés de maintes cliaudepisses avec leurs conséquences possibles (1). Ils sont presque en face d'un dilemme; qu'ils choisissent entre le lugubre cortège et les déplorables suites do la vérole ou une syphilisation régulière. Qu'ils n'oublient pas en outre Voccasio prœceps de tous les jours. J'ai vu des hommes atteints de chancres et de blennorrhagies, et qui me demandaient s'ils pouvaient innocemment, au point de vue de la contagion, remplir leurs fonctions sexuelles. Combien qui, mal conseillés dans le môme cas , ont dû transmettre la syphilis , précisément parce que leurs chancres étaient, soit en voie de réparation, soit à l'état secondaire; ils croyaient ne pouvoir propager aucun mal par le coït. C'est M. Ricord qui a frappé et leur a mis entre les mains cette monnaie de mauvais alliage à l'effigie deHunter. On lit à l'exergue : Propagation de la vérole ! N'est-il pas aisé de comprendre que le coït ne doit être agréable , siqon possible , que lorsque les maladies s'éloignent de l'état aigu ? C'est donc peut-être quand celles-ci deviennent le moins inoculables qu'on les communique le plus souvent.
Est-il possible , en effet, après les preuves fournies par h syphilisation, de douter que plusieurs accidents dits secondaires ne soient du nombre de ceux dont le pus , pris à certains moments , s'inocule parfaitement aux personnes ayant moins de syphilisme que le malade qui est atteint de ces accidents ; bien donc que ces accidents ne soient pas inoculables à celui qui les porte, ils peuvent l'être néanmoins à une personne saine ou moins malade que lui. Fernel avait deviné cela quand il écrivait les lignes suivantes :
« Or cette communication se fait à quelqu'un -qui ne l'avait pas par » un qui en est entaché : ou bien à un qui l'avait déjà par un autre » qui est beaucoup plus gasté , et ne le prend jamais d'un qui est » également vérolé , ou qui ne l'est pas tant. — Ceux qui sont au » même degré de celte maladie , peuvent coucher ensemble sans » danger, et néanmoins tous les deux la peuvent donner par le con- » grès à d'autres moins malades (2). »
Il est trop vrai que cette doctrine funeste de la non transmissibilité
(1) Il y a chaudcpissc et cliaudepissc, comme il y a ... Il y ademôme conséquence et conséquence, etc.
(2) La palholoffie de Jean Feinel, mise en Français, par A. D. M., dcu.Ki(;mc cdiliou, a Paris MDCIX.
des accldciils consécutifs, s'est Iraduilc en une déplorable réaliié ! Des villages cnliers, par exemple, ont reçu l'infection grâce à l'intermédiaire de nourrissons affectés de syphilis secondaire (1). Mais accuserons-nous ceux qui prêchent cette doctrine d'être immoraux , coupables ? Crierons-nous anathème ? Non , il ne nous convient nullement de suspecter la bonne foi de personne. Laissons le langage passionné de la calomnie aux ennemis de la syphilisalion. Bornons-nous pour notre compte à les plaindre , et tâchons de les guérir de leur erreur , sans chercher à savoir si leur aveuglement et leur ignorance viennent de leur faute.
En définitive , la prudence et les devoirs de la profession exigent que le syphilisateur n'entreprenne de faire une syphilisalion préventive que dans des cas exceptionnels, et sur les insistances légitimes et réitérées de la personne qui doit s'y soumettre. Il faut que celte personne jouisse de toute sa maturité d'esprit et se trouve parfaitement capable d'une détermination réfléchie. Il existe, comme je viens de vous le dire, de graves inconvénients (que je vous expliquerai plus tard) à ce qu'une syphilisation se trouve interrompue à certaine pé-
(1) M. Diihiy vient de formuler avec son talent ordinaire une indication précise , pressante, inattaquable de h syphilisation. La voici : un enfant naît avec une vérole, précoce héritage de sa mère. Par qui le fcrez-vous nourrir ? Ce n'est pas par cette aièrc gâtée, mais par une nourrice étrangl're. Syphilisez donc cette nourrice , choisissez-la parmi les syphilisces, ce qui revient au mûmc, pour ne pas l'exposer à la vérole. La porte des bureaux de nourrices s'ouvre donc devant les syphilisateurs. Qui a frappé pour eux ii cette porte ? Est-ce un chaud partisan de la syphilisation ? Non , c'est M. Biday, c'est un indécis, un homme qui attend des preuves. (Voyez la Gazette médicale de Paris du 28 août dernier.) En deux vers :
c'est un de ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid.
Je suis très attentif h tout ce qui coule de la plume originale de M. Diday. C'est un écrivain fécond, hardi, plein d'initiative, chez lequel l'observation n'étouffe pas l'idée. Plus on lui reprochera ses allures inconstantes et aventureuses, plus je le louerai d'être chercheur. Soldat indiscipliné de M. Ricord, il est la doublure de son chef, avec beaucoup de bonne foi et l'intolérance de moins. Il est trop noble combattant pour ne pas dédaigner le verbe âpre et injurieux de ceux qui militent avec lui sous le même drapeau : il déserte volontiers pour liiire des ponctions exploratrices dans le champ de la syphilis. Quand il proteste de sa soumission, c'est maintefois alors qu'il fomente l'insubordination dans les rangs. Aussi son général le désavoue-t-il dans l'occasion, quand il devrait au contraire lui confier un commandement; mais l'obéissance passive n'est-elle pas inscrite dans tons les ordres du jour de l'hôpital du Midi? Bref, c'est M. Diday, cet éclaireur prinie-sautier et indocile, quia d'abord dans la presse donné l'éveil sur mes travaux de syphilisation (Voyez encore la Gazette Médicale de Paris des 23 et 30 novembre 1850 et du 35 janvier 1851.) Il a môme payé de sa personne et n'a fait valoir son sacrifice que pour donner de l'éclat à une vérité momentanément obscurcie.
[Gazette médicale de Paris, 37 septembre 1851) Octobre 1852. A. T.
riodc. Le mcdocin doil donc compter à lous égards sur lu docililo des personnes qui se soumcllcnt à la syphilisalion. Le syphilisé doit, en un mot, eî pour ainsi dire, appartenir corps et amo au syphilisateur pendant tout le temps exigé pour la sijphilisation. Celte dépendance est bien plus de rigueur quand il s'agit de syphilisalion préventive.
Il est, en outre, do la plus grande importance qu'aucun d'entre vous n'entreprenne d'en syphiliser un autre que lui-même, sans être reçu docteur en médecine. Sypliiliser , c'est sans doute exercer son art , comme vacciner ou saigner. Mais la syphilisation est encore trop jeune pour avoir trouvé grâce devant les aristarques rassis de la science. N'allez donc pas vous exposer à compromettre l'art et à vous nuire par un excès d'ardeur. Surtout pas trop de zèle , comme disait Talloyrand. J'ai déjà eu l'occasion de réparer les suites fâcheuses de quelques syphilisalions do contrebande très étourdiment commises. C'est ce qui m'excuse de vous parler ce langage un peu doctoral.
A plus forte raison, les profanes, c'est-à-dire, ceux qui sont étrangers aux études médicales, doivent-ils s'abstenir de toute espèce d'inoculation syphilitique sur eux-mêmes, et surtout sur les autres. Il y aurait , s'ils passaient outre à ma recommandation , plus qu'imprudence de leur part dans ce dernier cas.
Nous sommes ainsi conduits , Messieurs , à l'examen particulier des indications de la syphilisation. Il faut distinguer trois cas : 1° l'état de santé ; 2° l'état de maladie syphilitique; 3" l'état de maladie indépendamment de la syphilis. Pas n'est besoin de justifier cette division après les détails que je vous ai précédemment donnés.'
Premier cas. — Ce que je viens de dire de la syphilisation préventive répond à ce premier cas. Ne vous ai-je pas , en elTet , parlé des avantages de cette syphilisalion dans les services publics , pour les filles , les soldats, les marins ? J'ai admis cette syphilisation en faveur de ceux qui, sans appartenir à un service public, seront pourtant exposés sans cesse à la contagion ; par exemple, les personnes qui sont esclaves d'un tempérament plus fort que leur volonté, et les ouvriers de nos ateliers. N'est-il pas aussi certaines fantaisies qu'on ne peut se dispenser de satisfaire dans des conditions qu'il est peut-être bon de ne pas préciser davantage ? Telles sont en quelque sorte les indications théoriques de la syphilisation préventive : mais je vous recommande en pratique une excessive prudence ! Je vous le répète, ne syphilisez jamais préventivement aucune personne sans un désir clairement, librement et plusieurs fois exprimé par elle ! et encore
— (iO —
faul-il que vous jugiez vous-uiômo l'iiiclicalion comino ôiaiii des plus foniioUcs et des plus faciles à remplir !
Deuxième cas. —Les indications de la sypliilisation dans la syphilis se rapportent à la syphilis préoenlive , ou à la syphilis conslilutionnclle. Je me sers encore , jusqu'à iiouvcl ordre, de celle distinction de langage qui n'est plus l'expression rigoureuse des faits d'après los syphilisatcurs. En effet, il n'y a pas réellement de syphilis constitutionnelle dans le sens absolu qu'on donne à ce mot. Mais il y a, comme je vous l'ai dit dans notre dernière réunion, des degrés divers dans Uélat constilutionnel , et qui se succèdent d'une manière interrompue et irrégulière, depuis le premier cliancre ou la première biennorrliagie jusqu'à la sypliilisation complète. Il y a plus ou moins de vérole , qu'elle se traduise ou non par des symptômes. Une réforme est donc urgente sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, du domaine de la syphilis. Il était, sans doute, fort commode pour les chercheurs de la science , d'imaginer qu'on pouvait inoculer à sou gré , aux malades leur propre pus , sans modifier en rien leur état constitutionnel ; mais on trompait les autres on se trompait. ïanlôt on
augmentait , tantôt on diminuait , suivant les cas , le degré d'infection constitutionnelle. Ce sont ces inoculateurs, épris de zèle pour la vieille syphilis, fardée, mais non rajeunie, par M. Ricord, qui ont poussé les hauts cris contre la syphilisation. Tous ces naufragés du navire qui sombrait se sont raccrochés pêle-mêle au seul débris qui surnageât, à M. Li... Qu'est devenu M. Li...? Les aurait-il laissés s'engloutir en se réfugiant lui-même au port de la syphilisation?
La syphilisation peut être employée contre la chaudepisse syphilitique quand cette chaudepisse est récenie, ou bien lorsqn'élant assez ancienne elle s'est trouvée retrempée dans une nouvelle contamination. La syphilisation peut prévenir alors une infection générale qui,, j'en conviens , est rare après la chaudepisse. Mais , que d'accidents, suites de la chaudepisse, ne peut-on pas conjurer par la syphilisation ? Je vous expliquerai plus tard complètement ma doctrine sur la blennorrhagie. Je déclare néanmoins que je n'ai pas ordinairement recours à la syphilisation contre la blermorrhagie.
Quant au chancre, quelle que soit sa variété, mais surtout s'il est induré, le meilleur traitement consiste dans la syphilisation. On inocule , en général , le pus du chancre lui-même, fùt-il induré, si, bien (Miicndu, il est encore inoculable au malade. Je serai plus explicite, en entrant dans les détails du traitement, et je vous citerai des observations. Je nie borne, dans ce momeni, à vous apprendre , à
poser les indicalions. Je vous dirai plus tard la manière do les remplir.
Après io chancre induré , le chancre phagédénique est celui qu'on doit attaquer le plus résolument par la syphilisation. Je ne dis pas (ju'elle triomphera toujours, h elle seule, du phagédénisme. Je pense, au contraire, qu'il convient d'en seconder l'action par l'hygiène et une médication appropriée. Car il ne suflit pas d'éloigner les causes du phagédénisme, il faut encore refaire une constitution que ces causes auraient concouru à affaiblir. Le choix des pus est important pour attaquer le phagédénisme par la syphilisation.
Il n'est peut-être pas d'indication plus formelle de la syphilisation que l'existence de hubons. J^a syphilisation conjure la suppuration de ces bubons , ou tout au moins elle dispense de les ouvrir , parce qu'elle en fait résorber le pus. N'oubliez pas la restriction que j'ai faite dans l'avant-dernière séance , à propos du sens qu'on donne ordinairement au mot résorber. Lorsqu'un ou plusieurs bubons sont indurés , pourvu que ce ne soit pas depuis très longtemps (car alors la structure du ganglion malade peut être changée ) , la syphilisation fait aisément fondre l'induration.
Il est opportun, à propos de bubons et de chancres phagédéniques traités par la syphilisation, de faire une remarque relativement à la douleur. Vous est-il , en effet, arrivé de voir souffrir des malheureux dont on badigeonnait les chancres phagédéniques avec un caustique, ou dont on criblait les bubons de coups de pointes d'instrument , absolument comme on fait d'une pomme avant de k soumettre au brasier qui doit la cuire? Ce dernier procédé d'ouvrir les bubons s'appelle le procédé des pondions miiUiples. Je propose de dire , par variante : des douleurs multiples. Bref, que diles-vous des aménités de ce double traitement comparé aux tortures de la syphilisation ?
Presque tout ce qu'on appelle affection constitutionnelle est curable par la syphilisation ; mais il se présente ici une distinction importante. Dans une affection dite constitutionnelle, il y a deux choses à considérer : ce qui est encore sous l'influence et ce qui n'est plus sous l'influence du génie syphilitique. Ce qui n'est plus sous l'influence de ce génie n'est presqu'aucunement modifié par la syphilisation. Comment la syphilisation serait-elle toute -puissante contre les délabrements d'une constitution , quelle qu'en soit la cause , celte cause fût-elle syphilitique? Comment la syphilisation triompherait-elle d'une exostose éburnée ? On est en droit de dire que la vérole a passé par là , mois on doit ajouter qu'elle n'y est plus. Toutes choses étant
(•galos d'ailleurs, les accidents qui siippurenl abondamment sont ceux qui cèdent le plus aisément à l'influence des inoculations réitérées.. Je citerai encore les affections du tissu cellulaire et les tubercules comme disparaissant bien plus vite que d'autres accidents. Il en est ofl'ectivement panni ces derniers qui paraissent légers (telles sont les pustules à la peau et au cuir clicvclu) , et qui cèdent moins rapidement à la sypliilisalion qu'aux moyens ordinaires, ou bien qui se reproduisent (luclque temps après que la sypbilisation les a fait disparaître; souvent môme, on ne les voit s'en aller qu'après que la sypbilisation a été complètement achevée. Leur disparition est alors à peu près définitive.
La syphilis n'est pas toujours seule en face du syphilisaleur. Elle se présente souvent à lui escortée d'autres maux. Or, à n'envisager la syphilisalion que comme une méthode de traitement, il est ^//naturel de se demander quelles sont les complications de la syphiliy '/y sytrio^avec d'autres maladies, dans lesquelles il peut convenir de syphiliscr les malades. Voici à ce propos quelques réflexions pratiques. On doit, d'une manière générale, ajourner et souvent suspendre la sypbilisation pendant le cours des maladies aiguës. Ainsi l'on fait d'ailleurs du mercure et d'autres remèdes anti- syphilitiques. M. Spérino a observé des inflammations viscérales qui , réagissant sur des chancres d'inoculation, en favorisaient le phagédénisme. Ce phagédénisme s'est guéri par l'usage de moyens analogues à ceux qui convenaient à la maladie inflammatoire. Est-il sûr pourtant qu'il ne se fût point arrèlé sous l'influence de nouvelles inoculations, si l'on ne s'était pas abstenu de les faire ?
Les phlegmasies chroniques peuvent aussi contr'indiquer momen tanément, ou pendant longtemps, et peut-être même pour toujours, la syphilisalion. On comprend que ce moyen puisse réveiller défavorablement une inflammation organique qui demeurait latente. Quant aux autres maladies chroniques, je n'en connais aucune qui s'oppose formellement à la syphilisalion. Ce n'est pas que j'aie la prétention d'enchaîner l'avenir. La découverte de la syphilisalion est de date trop récente pour que cet avenir ne nous réserve pas plus d'un enseignement. Aussi bien , pourrait-il nous apprendre que des personnes atteintes de certaines maladies chroniques ne doivent pas être syphilisées?
Mais il est bien certainement beaucoup d'afl"ections chroniques dans lesquelles la syphilisalion ne saurait nuire. Si non -prodcst, non nocet. Il en est de même d'aulres, dans lesquelles elle ne laisse pas que d'être fort utile. Elle' pourrait donc devenir une ressource dans
ios mains do médecins qui , n'étant pas exclusifs , consentiraient h y avoir recours dans des circonstances exceptionnelles.
J'ai vu viuolqucs maladies chroniques de la peau qui n'étaient probablement pas syphilitiques, être guéries par la syphilisalion. D'autres , du mémo genre , et plus nombreuses , ont résisté à ce moyen avec une grande opiniâtreté. Là , est un vaste champ à explorer pour les dormo-syphilographes.
J'ai eu l'occasion de syphiliser deux scrofuleux, chez lesquels le vice strumeux s'était marié au virus syphilitique. Les premières ulcérations syphilisalrices ont été difficiles à tarir ; mais l'efTet de cette longue suppuration spécifique semble avoir contribué à dégager
l'économie de ces malades du vice qui l'infectait Je ra'arrôtc
devant l'hypothèse pour rester dans l'expression matérielle des faits.
Je n'ai aucune observation de cas de syphilis compliquée du vice goutteux ou du vice scorbutique et traitée par la syphilisation. Mais ne sait-on pas que , chez les scorbutiques particulièrement , les effets du mercure sont désastreux? Il augmente la fluidité et la pauvreté du sang. Avant que le malade n'en fît usage , ses gencives étaient saignantes; après l'intervention du mercure, les dents s'ébranlent, et puis abandonnent tout-à-fait leurs alvéoles. Vigarous a publié des observations qui démontrent l'action pernicieuse du mercure chez les syphili-scorbutiques. La syphilisation serait vraisemblablement un grand bienfait pour eux.
J'ai , dans mes observations de syphilisation , deux exemples : l'un d'une espèce de trinité pathologique, résultant de la combinaison du rhumatisme , de laphlhisie tuberculeuse et de la vérole, et l'autre d'unesimple phthisie compliquée de vérole. Ces observations démontrent qu'on peut syphiliser les tuberculeux, sans leur nuire. Mes expériences sur les singes m'en avaient déjà fourni la preuve. Cela est d'autant plus précieux à connaître que d'un côté l'âge et le tempérament, ou peut-être même la maladie , ne sollicitent que trop souvent les tuberculeux à s'exposer à la contagion syphilitique, et que de l'autre côté le mercure brut est on ne peut plus nuisible.
L'élude de la vérole compliquée d'autres maladies et traitée par la syphilisalion devra être un jour l'objet d'un livre spécial. Vigarous n'en a-t-il pas composé un sur le traitement de la vérole compliquée? M. Lagneau, pour ne citer que cet auteur , n'a-t-il pas insisté longuement dans son ouvrage sur les modifications du traitement de la maladie syphiliiique , dans les cas divers de complication ? Ce
— Oi —
quia ôK" fait à l'ôgard du traiicmont ordinniro, ne mérilc-t-il pas de l'ctrc à l'cgard dn la sypliilisatioii ?
Troisième cas. — Je passe maintenant aux aiïcctions indépendantes de la syphilis. On m'a affirmé que la plique polonaise était modifiée avantageusement par la syphilis. Pourrait-elle l'ôtre plus avantageusement encore par la syphilisalion ? .Te n'ai rien de plus à dire là-dessus', n'ayant môme jamais observé la plique polonaise.
Je serai plus alïirmatif à propos du cancer. Voici comment mon attention s'est fixée de ce côté.
J'ai connu une dame à laquelle Lisfranc avait fait deux fois l'amputation d'un sein cancéreux, et qui s'est présentée à lui atteinte d'une seconde récidive. Les ganglions axillaircs et sus-claviculaires du côté malade étaient pris. Lisfranc ne voulut pas, malgré le désir de la malade , qu'il considérait comme vouée à une mort certaine sinon prochaine, faire une troisième fois l'amputation du sein. Il conseilla à cette personne d'aller vivre (pour ne pas dire mourir) à la campagne. Quatre années après, je la revis et j'appris d'elle que, pour s'étourdir et oublier son mal , elle s'était jetée dans une vie de désordre. Elle avait contracté une vérole , dont on l'avait. soignée par le mercure. Son cancer s'était guéri , et depuis lors elle se portait bien.
J'ai ensuite soigné deux femmes cancéreuses par la syphilisation , ou plutôt par des inoculations de pus syphilitique (car je n'avais pas encore formulé la syphilisation). Chez l'une de ces femmes, le cancer s'arrêta et se flétrit, mais il fallut en enlever les débris par l'instrument. Il y a de cela cinq ans, et la personne en question se porte bien. Chez l'autre malade un des chancres d'inoculation devint scrpigineux et finit par s'arrêter do lui-même. Le cancer de cette femme paraît être stationnaire depuis deux ans.
J'ai ou dernièrement à donner mon avis par correspondance, pour un confrère qui habite bien loin de nous et qui est atteint d'un cancer à l'estomac. Voici ce que j'ai répondu à un autre confrère qui m'écrivait : « Si notre confrère cancéreux est voué à une mort certaine , même assez éloignée , syphilisez-le. Vous ne risquerez rien, puisque la syphilisation bien conduite est innocente. Mais vous courez au moins une chance qui peut devenir favorable. »
Enfin, j'ai soumis à des inoculations successives de pus chancreux d'autres personnes atteintes à différons degrés de cancer; je considère la vérole et la syphilisation comme de puissans oi favorable? modificateurs d'un organisme cancéreux.
— fir> —
Voici le résiimô d'une observation très importanlo.
Le sujet de cette observation est une lilleilgée de quarante ans, dont la faniiilc a été décim(5e par lo cancer. Un de ses aïeux, sa mère, un oncle et une tante ont succombé à celte cruelle maladie. Elle s'est ellenième vouée au célibat pour no pas reproduire, disait-elle, le cancer dans sa descendance.
Elle vint un jour chez moi , et me dit en sanglollanl : M. Auzias, fai la maladie de ma mère. Elle avait en effet dans l'une des glandes mammaires, une tumeur grosse comme une noix, dure et bosselée. Cette tumeur était traversée de moment en moment par une vive douleur.
La confiance de cette fille m'était acquise; elle se soumit à mon traitement. Il consista dans plusieurs inoculations de pus d'ulcères syphilitiques primitifs. Je les lui fis derrière le col; j'étais censé lui poser de petits vésicatoires. Il est bien entendu que j'ai pansé moimême avec un soin particulier ces prétendus vésicaloircs. Deux ou trois des chancres ainsi produits se sont indurés. L'induration était particulièrement prononcée à l'un d'eux. Une roséole se manifesta bientôt. D'autres symptômes do syphilis constitutionnelle la suivirent et se succédèrent pendant une année. Cependant, le cancer se flétrissait. Le volume de la tumeur était diminué et la douleur ne s'y montrait plus. J'ai jugé à propos de soumettre cette fille à un traitement mercuricl. Elle est bien portante aujourd'hui. Je ne parle pas d'une dermatose squammeuse , dont elle a toujours été couverte sans en être aucunement incommodée.
Il y a plusieurs manières d'attaquer le cancer par la syphilis : j'exprime cela en disant que la méthode a différons procédés. Le pus chancreux étant le médicament , le procédé en est la formule. Or, qui ne connaît les effets divers et souvent contraires d'un même agent, suivant ses doses et son mode d'emploi ? On peut dans l'espèce (avis aux détracteurs de la syphilisation !) formuler les inoculations syphilitiques de manière , soit à provoquer (celà est souvent utile) , soit à conjurer ce qu'on appelle des manifestations constitutionnelles. Il serait possible de produire du mal par d'autres formules. Le ruisseau qui fertilise nos campagnes est lo même qui, devenu torrent, les dévaste. Pourquoi donc ne veut-on tenir compte que de la dévastation. ... je veux dire , que des effets nuisibles du virus syphilitique ?
Voici trois manières de formuler l'emploi du virus syphilitique pour combattre le cancer :
— (iG —
1" Le virus syphilitique est appliqué directement à la lumtur ou à l'ulcération cancéreuse. Dans co procédé, ou bien on se borne à un dépol de pus virulent qu'on étale sur la partie. Cela n'est possible, qu'en cas d'ulcération, et je doute môme, que le pus ainsi déposé puisse rencontrer une solution de continuité ou une condition favorable pour agir. C'est tout au moins un moyen des plus infidèles, s'il n'est pas absolument mauvais. Ou bien (et je préfère , en tout cas , ce procédé qui est plus précis au double point de vue du cboix de l'endroit et de la réussite presque certaine de l'inoculation) on fait avec la lancette cbargée de pus virulent , et sur le cancer lui-môme, une ou plusieurs piqûres. C'est M. Alquié, professeur de la Faculté de Médecine de Montpellier, qui a, le premier, agi ainsi , que je sache. Il est clair que celte formule est inapplicable aux cancers des organes internes. L'indication précise de son emploi est le cancer épithélial , parce que ce cancer n'a peut-être pas, dans l'organisme, de racines profondes, comme le cancer à cellules. On peut d'abord se borner à l'inoculation d'un seul cbancre, qu'on laissera s'agrandir. Uii second, puis d'autres, lui succéderont, conformément aux règles de la syphilisation. En un mot, on se comportera comme s'il ne s'agissait pas de cancer, et qu'on opérât partout ailleurs que sur la partie malade. On peut aussi débuter par plusieurs inoculations faites à la fois sur le cancer. Tout en affirmant qu'il faut suivre les règles de la syphilisation (que je vous (lirai plus tard en détail), je ne prétends pas qu'il soit nécessaire, ni même toujours possible, vu le peu d'étendue du mal local, de mettre entre les diverses inoculations un certain intervalle quand on les pratique sur un cancer.
2" Les inoculations sont faites à l'ordinaire sans qu'on se préoccupe du siège de l'affection locale. On se propose alors , soit de donner la vérole, pour la combattre après qu'elle aura définitivement pris la place du cancer , c'est la vérolisation (passez-moi encore ce néologisme), soit de conduire directement l'organisme à la syphilisation.
Dans le cas où l'on veut obtenir la vérolisation, il est mieux de choisir le pus d'un cbancre induré recueilli assez près de l'époque du début de ce chancre. Mais on peut recourir au pus d'un chancre simple, car j'ai démontré expérimentalement que le pus d'un pareil chancre, convenablement manié, peut produire des chancres indurés. Je crois néanmoins que le pus d'un c)iancre induré conduit à ce résultat d'une manière plus rapide et plus sûre. S'il s'agit du
pus d'un chancre induré , on fait une seule inoculation ; mais s'il est question du pus d'un chancre simple, on donne d'ahord un premier chancre, puis, quelques jours après, un deuxième, ou môme un troisième et d'autres, en les surveillant attentivement pour surprendre le moment où l'induration se manifestera à l'un ou à plusieurs d'enlr'eux. On s'arrêtera alors dans les inoculations, parce que de nouveaux chancres pourraient empêcher la vérolisation de se parfaire.
Quand la vérole est ainsi établie, il faut la laisser se développer d'elle-même, et ne chercher à la combattre qu'à l'époque où elle se sera bien définitivement substituée au cancer. C'est seulement alors qu'on pourra lui opposer le traitement ordinaire, ou mieux, la syphilisation. On peut néanmoins, dès le début de cette vérole, en pallier les symptômes gênans par des moyens simples. C'est ainsi qu'on réprimera les pustules muqueuses de la gorge par des gargarismes appropriés.
Veut-on , au contraire , parvenir directement à la syphilisation , sans s'arràerà \a vérole constitutionnelle^ On cherchera à obtenir celte syphilisation , soit d'une manière lente , c'est-à-dire , par peu de chancres donnés à la fois et à intervalles assez longs , soit , au contraire, en multipliant très-rapidement les chancres. Je préfère aller' lentement, à moins que l'imminence de la mort ne prescrive de faire une syphilisation accélérée.
3° On combine d'une manière variable les deux formules précédentes. Ces combinaisons permettent d'attaquer en même temps la maladie locale et l'affection générale ; mais , comme elles sont complètememt du ressort de la pratique, la manière de les grouper se prête difficilement à une exposition dogmatique. Je ne m'y arrêterai donc pas.
Je laisse à la sagacité et à la prudence du praticien le soin délicat d'apprécier les cas éventuels où il pourra tenter la syphilisation, comme effort suprême, dans des affections protéiques, graves et rebelles.
Y a-t-il un temps d'élection pour la pratique de la syphilisation ? Non. Il n'y a pas à temporiser, en face d'une maladie à combattre, surtout si elle est syphilitique. Attaquée à l'époque du chancre induré, la syphilis est sûrement chassée ou pour mieux dire arrêtée par la syphilisation ; je n'ose pas dire qu'il en soit toujours de même, quand elle est ancienne ! Je ne pense pas que la saison , ni l'état de l'atmosphère, doive éloigner le temps d'une syphilisation , d'ailleurs indiquée. On peut môme faire d'une pierre deux coups et
iiiiliser, pcndanl l'hiver , Jos inoculations prali<(uécs sur le devant de la poitrine , contre les afTcclioris calarrhales des poumons , si fréquentes en cette saison.
Mais il faut s'abstenir autant que possible de syphiliser durant lo règne d'épidémies graves (fièvres éruplives, érysipèles). Il est vrai que les érysipèles (1) produits par les piqûres sont d'une grande bénignité. Ils cèdent à l'emploi de quelques cataplasmes émolliens et de quelques Iwissons rafraicliissaiites, auquel on ajoute au besoin de légers purgatifs. Néanmoins, une prudence exagérée est nécessaire, tant que la syphilisation ne sera pas passée dans la pratique médicale ordinaire.
Il faut se garder do suspendre la syphilisation , en cas d'aiïections morales vives etdocbagrins profonds, à moins qu'ils ne coïncident avec un des temps d'arrêt légitimes, dont j'aurai plus tard à vous parler. Je vous apprendrai alors qu'il est certains moments de la syphilisation , pendant lesquels on peut la suspendre sans avoir à craindre beaucoup de laisser au sujet la syphilis constitutionnelle. S'arrêter en dehors de ces moments , ce serait exposer les malades à être doublement en proie à leur chagrin et aux ravages de la vérole.
Leçon, Dimanche 28 décembre I8<>1.
Ce cours n'est pas seulement , Messieurs, un enseignement dogmatique: il est encore , et par-dessus tout, le journal des progrès de la science. Pourriez-vous être initiés d'une autre manière à ces progrès
(1) On a cité, en pleine Académie, la mort d'un de mes syphilisés, emporté par une fièvre érysij)élatcuse grave. Mais, on n'a pu ratt;ichcr cette mort ii la syphilisation, qu'il l'aide d'une triple profanation imaginée pour me perdre, l'altération de la vérité, la violation du secvct médical et la dénonciation d'un confrère. Misérable ressource pour ceux qui n'ont pas craint d'y recourir ! Je rétablirai les faits, dans un examen que je me propose de faire de la discussion de l'Académie.
Plusieurs Académiciens et jdusieurs journalistes ont apporté dans le débat des passions envenimées. J'attendrai pour parler de ce débat que les plaies qu'ils m'ont faites soient fermées, tant je tiens ii dégager mon appréciation de tout esprit de représailles ! Je ne veux jias leur opposer d'autre arme que la i'aison. Mais je ne puis pas tarder davantage à exprimer ma vive reconnaissance à MM. Ucchambre, Dcpaul et Malgaigne pour le talent, le courage, le dévouement et la générosité de cœur qu'ils ont mis à l'appui de ma cause et delavéritci Octobre 1852. A. T.
P. S. L'interne de M. liicord vient de mourir des suites d'une dent arrachée. Ah !
malheureux dentiste ! dentiste assassin ! Si l'art d'arracher les dents ne datait que
d'hier et n'eut point été inventé par qui da droit !
par la presse mcdicalo qui court. Celle presse-lige, non de l'intelligonce el du savoir, mais de l'ignorance cl de l'erreur, vassale des inspiralions les moins nobles , ne cric-t-ellc pas un haro presque géncial contre la sypliilisa'tion ? Ne soyez nullemenl surpris de la réprobalion faclîce dont on nous frappe. Je n'en suis , pour mon compte , pas plus enorgueilli qu'ailligé. Ne sais-je pas que la syphilisation a gagné les outrages dont on l'abreuve au service de l'humanité ? Serait-ce donc pour rien qu'elle promet le perfectionnement de la race humaine? Pourrait-elle atteindre à celle satisfaction sans passer par de pénibles épreuves ?
A propos de la presse médicale et de sa félonie , je veux vous citer une louable exception. La Gazette médicale de Paris n'a pas de parti pris contre la syphilisation, et accueille bien les travaux des sypbilisateurs (1).
Je vais donc essayer de vous tenir au courant des publications qui se font à l'étranger sur la syphilisation. J'ai reçu récemment deux journaux italiens qui nous apportent dos documents utiles. L'un de ces journaux renferme un mémoire bien pensé de M. C. Spérino, louchant la fameuse exhibition de M. Li... à la Société de chirurgie et à l'Académie de médecine. L'autre contient une observation détaillée de syphilisation, publiée et accompagnée de sages réflexions, par M. Zélaschi de Turin. Je tiens à vous faire connaître ces deux travaux, parce qu'ils vous instruiront et vous mettront en état de juger par vous-mêmes s'ils méritaient le dédaigneux accueil que vient de leur faire la Société de chirurgie en pleine ignorance de cause. Aspiret-elle donc à gagner ses chevrons académiques en proscrivant une idée nouvelle ?
Voici la substance de ce que dit M. Spérino dans son mémoire (2).
M. Spérino commence par faire remarquer judicieusement que celte observation de M. Li... a été mise eii avant par quelques ennemis systématiques de la syphilisation, qui n'auraient pas élé fâchés d'avoir l'autorité au service de leur ignorance et de leur parti pris de rester dans l'ignorance à l'égard de la nouvelle doctrine. Ce préambule d'une rude franchise aurait-il choqué rinterprèlc exotique de la
(1) Deux autres organes très accrédités de la presse parisienne, la ncvue médicale et V Abeille médicale, se sont loyalement prononcés contre rétouileincnt systématique de la syphilisation. Les rédacteurs de ces journaux, MM. Sales-Girons et Cornet, ont fait preuve, en cette circonstance, d"ind«|)cndance et de talent. A. T. , décembre 1852.
(2) Le mémoire est inséré dans la GaszeHa medica italiana, stati sardi, Turin, 8 décembre 1851.
Sociélô de chirurgie? Mais en bonne justice, M. Spcrino ne se Irouvait-il pas en cas do légitime défense ?
Passons condamnation là-dessus, cl suivons M. Spérino sur le terrain scientifique.
Premier point. — Est-il bien sûr que les premiers chancres que s'est donnés M. Li..., en décembre 1850 et janvier 1851, se soient cicatrisés en quelques jours ? Douions-en avec M. Spérino. M. Li... a pu se tromper, car les choses ne se passent pas habituellement ainsi. Errare Immanum est et profanum!
Deuxième point. — M. Li... s'est fait au bras, le 8 juillet 1851 , une inoculation avec du pus emprunté à des ulcérations que portait aux amygdades un de ses confrères. Ces ulcérations n'étaient pas primitives. M. Spérino pense , au moins, qu'on ne voudra pas l'imaginer contre toute vraisemblance, et au risque d'offenser la moralité de ce jeune confrère, ami de M. Li... C'est d'ailleurs à la suite de dix jours d'incubation (contrairement à ce qui se passe d'habitude après l'inoculation de l'ulcère primitif, et conformément à ce qui arrive après l'inoculation de l'accident constitutionnel), que M. Li... vil apparaître aux lieu et place de l'inoculation une papule , laquelle se couvrit plus lard d'une croûte. L'ablation de celte croûte laissa voir une ulcération à base indurée. Depuis le 8 juillet jusqu'au 17 octobre, aucune inoculation n'a élo faite. Le 1" octobre, M. Li... fut atteint de symptômes de syphilis constitutionnelle, sous forme papuleuse, tant à la peau qu'aux amygdales , et non pas sous forme de macules , comme on l'indique par erreur dans la version de M. Ricord. La syphilis constitutionnelle de M. Li... n'est donc pas le résultat d'inoculations syphilisalrices (1).
(1) J'ai déjà établi cela dans ma deuxième leçon. M. Li.... et ses amis l'ont loyalement affirmé h plusieurs personnes. M. Vidal l'a exposé nettement dans une communication faite, le 2 novembre 1851, ii la Société de chirurgie.
Pas un Académicien n'a prétendu le contester. Je l'ai redit à satiété dans mes communications académiques et ailleurs. M. Spérino y insiste dans une brochure récemment publiée.
Je l'ai répété h M. A. Latour, dans une lettre qu'il a insérée dans son journal et fait suivre de réncxions. II reconnaît ainsi la justesse de ma réclamation : « Nous nous en rapportons d'autant plus volontiers à l'affirmation de M. Auzias, qu'une lecture plus attentive de l'observation nous a prouvé qu'il avait raison.»
( Union Médicale, 27 juillet 1852.)
Mais voici que M. A. Latour revient k ses premières amours, c'cst-a-dirc !i son erreur, dans le rez-de-chaussée de son journal. [Union Médicale, 13 novembre 1852, 2<- colonne et 1"' paragraphe du feuilleton).
Je fais appel ii la loyauté de M. Latour, qui prend la peine de suivre mes communi-
Troisième point. — Le 1 7 octobre on praliqria sur le bras gauche lie M. Li...., une inoculalion du pus d'un ulcère syphilitique primitif, et on en fit d'autres semblables les 24, 25, 28, 29 et 30 du même mois. Depuis le 17 jusqu'au 30 octobre, onze inoculations furent ainsi faites; elles ont toutes donné lieu à des ulcérations primitives plus ou moins phagédéniques. Ces ulcérations se sont eu ellot étendues, pendant leur période de progrès, de manièi'e à frapper de surprise ceux qui n'ont pas encore fait d'études en syphilisation. C'est alors que M. Ricord s'est hàlé de faire présenter M. Li.... par son interne à la Société de chirurgie. Cette présentation fut faite le 12 novembre, c'està-dire (notez bien cette circonstance) trois jours après la dernière inoculation.
Le 18 novembre, M. Ricord présenta lui-même M. Li... à l'Académie nationale de médecine, cherchant ainsi à surprendre de l'honorable corps savant, sous le manteau de la science et de l'humanité, un vote de blâme énergique contre la syphilisation et son inventeur.
Quatrième point. — M. Li.. .. s'est bien mal avisé ou a été bien mal conseillé dans les inoculations qu'il s'est faites à intervalles de plusieurs mois. Les espacer ainsi, c'était un bon moyen de faire naître la vérole. Je publierai, dit M. Spéiino, des observations qui démontrent qu'il suffit souvent de suspendre, pendant un mois, les inoculations multipliées de virus syphilitique pour voir apparaître la syphilis constitutionnelle. Mais ces observations démontrent en outre que les inoculations reprises et poussées avec une grande vigueur chassent devant elles les manifestations qui s'étaient montrées. J'avais déjà, ajoute-t-il, fait connaître ces résultats dans une lettre que j'ai écrite le 12 septembre à M. Diday, et qui fut insérée dans len" 40 de la Gazette médicale deVaris.
Je regrette que M. le D'' Li n'ait pas tenu compte des détails de
celte lettre en reprenant ses expériences.
cations h la Gazette Médicale de Toulouse , pour qu'il rétablisse au plus tût la vérité , travestie sous sa plume légère ; car je ne puis me décider à partager le spirituel avis du vénérable Nestor de la Faculté de médecine de Montpellier, M. Lordat, auquel on fait dire incidemment : «Si une autorité légale m'ordonnait de déclarer mon sentiment sur le » jugement de M. Latour, je demanderais un renvoi , pour avoir le temps de trouver une » façon de dire que mon adversaire a parlé contre sa conscience , sans rien énoncer qui » pût blesser un honorable confrfcre, dont je considère l'intelligence infiniment. »
( Gazette Médicale de Montpellier, 15 juillet 1852). Je dois cependant faire observer à M. Latour qu'un journaliste qui tient à la considération de ses lecteurs, doit être extrêmement scrupuleux quand il s'agit de donner de la publicité k une assertion contraire k la vérité , et capable de faire tort à l'un de ses confrères. La négligence ou l'étourdcrie ne devient-elle pas coupable en cas de récidiva? Décembre 1853. A T.
M. Spôriiio cilo à co propos l'observation de M. Zélasclii; c'est le second document dont je vous parlerai toul-à-riieurc. Celle observation prouve qu'un petit nombre d'inoculations faites à de longs intervalles peuvent être nuisibles en donnant lieu à la sypbilis constitutionnelle, tandis que des inoculations frwiuemment répétées rendraient la santé au jnalude.
Vous savez, Messieurs, que je vous ai promis des détails sur les momons delà sypbilisation où l'on peut s'arrôier sans inconvénicns. Il paraîtrait que nos confrères italiens n'ont pas encore- fixé leur attention sur co point délicat de la pratique.
Pourquoi, se- récrie M. Spérino, M. Li..., s'inoculait-illo pus de tubercules muqueux cxulcérés (M. Spérino semble ne pas savoir que M.Li... voulait prouver, par cette inoculation, l'inoculabiliié des accidens secondaires, niéea])soIumcnl par l'école de M.Ricord). M. Li.... ignorait-il qu'il n'y a de pus cerlainement sypbilisant que celui dos ulcérations primitives? Le pus qu'il s'est inoculé donne lieu, par la contagion naturelle, à la syphilis constitutionnelle sous forme papuleuse et tuberculeuse. L'observation clinique démontre cela tous les jours. M. Li... devait, d'ailleurs, pour prévenir la sypbilis constitutionnelle, continuer les inoculations dans le mois de juillet, au lieu de les suspendre jusqu'au mois d'octobre. La sypbilisation de M. Li.... a donc été fort mal conduite, et s'il veut devoir son salut aux inoculations successives, il faut qu'il suive exactement les préceptes qui sont formulés dans la lettre que j'ai écrite à M. Diday et que j'ai précédemment citée.
Cinquième point. — Les ennemis de la sypbilisation font sonner bien baut, dit M. Spérino, que les ulcérations résultant des inoculations pratiquées sur M. Li..., depuis le 17 jusqu'au 30 octobre, sont devenues presque toutes également larges et pbagédéniques. Ils triompbcnl de ce qu'aux dates des 12 cl 18 novembre, elles n'ont pas encore modifié la syphilis générale; c'est, d'après eux, la confirmation éclatante d'une opinion de M. Ricord. Ce chirurgien pense que le phagédénisme des chancres primitifs se manifeste principalement chez les sujets atleints de syphilis conslilutionnelle. Mais si les onze chancres dont il est question eurent à peu près la même largeur, n'estce point parce qu'ils ont été produits presque dans le môme temps, et qu'il n'est pas possible que les premières ulcérations aient eu de l'inlluence sur la marche des dernières si rapprochées d'elles? En outre , les chancres produits en janvier ont duré trop peu, pour qu'ils aient pu modilier ceux (|ui ont été produits dans le mois d'octobre suivant. Quant à l'inoculation faite en juillet du pus de tubercules
muquoiix, comment pourrait-ollo compter au nombre dos inoculations syphilisalrices, puisque l'expérience est muette touchant la valeur syphilisanio du pus des accidents secondaires? Si donc les chancres résultant des inoculations du mois d'octobre, qui seuls doivent ôtre mis on ligne de compte pour la syphilisation , n'ont eu aucune action apparente contre la syphilis constitutionnelle , on doit l'attribuer à leur peu de durée, au moment de rexhibilion de M. Li... , et à l'insufïisancede leur nombre. Pour ce qui a trait aux causes du phagédénisme, M. Spérino se propose de démontrer ailleurs l'erreur de M. Ricord, quand ce chirurgien prétend que le phagédénisme des ulcères primitifs frappe, avec une fâcheuse prédilection, les sujets atteints de syphilis constitutionnelle.
La conclusion fort légitime de M. Spérino est que le fait de M. Li. . . no doit compromettre en rien les destinées de la syphilisation.
Maintenant, continue M. Spérino, n'est-il pas étrange, qu'invoquant ce seul fait, MM. Cullerier et A. Latour viennent frapper de suspicion tout ce qu'on a écrit en faveur de la syphilisation? Comment des hommes d'intelligence et desavoir peuvent-ils céder ainsi à des suggestions passionnées? Ces deux adeptes aveuglés de M. Bicord sentiront un jour retomber sur eux-mêmes le poids des outrages et de la calomnie dont ils ne craignenJipasd'abreuver des confrères honorables, C'est lorsque la prétendue utopie qu'ils réprouvent aura marqué sa place parmi les conquêtes dont s'honorent la science et l'humanité. La Société do chirurgie (i) se reprochera alors l'analhème dont elle vient de frapper la syphilisation, à l'instigation de M. Ricord.
M. Ricord espère-t-il, c'est encore M. Spérino qui a la parole , obtenir de l'Académie nationale de médecine, un même bill d'excommunication contre la syphilisation ! Je ne veux pas le croire, parce que j'ai foi dans les lumières et l'honneur d'un corps si hautement placé. Dans le cas contraire, ne faudrait-il pas s'écrier avec un membre de notre Académie ?
Dans ces questions litigieuses et importantes auxquelles se
(1) La syphilisation est vengée. La bouciie qui a proféré rolTense , s "est faite l'organe de la réjiaration. M. Larrcy vient de condamner dans le sein de l'Académie de médecine le jugement irrélléchi de la Société de chirurgie. Il l'a stigmatisé d'un mot, en disant i|ue cette Société avait rejeté la syphilisation par acclamation. Cela veut dire : sans examen et par passion. Il est piquaut que M. Larrey ait cru, dans sa candeur, donner ainsi le dernier coup, le coup.... de grâce h la syphilisation!
Bref, la Société de chirurgie vient d'être flagellée par ses propres verges. Elle peu!di'sorniais choisir pour cmLIèmc un aspic qui se mord la queue ;
A T., décembre 18ô~'.
I.IEM' LES INTIÏIIÊTS LES l'LUS GRAVES DE l'hUMANITÉ , LE JUGEMENT DU l'UULIC EST UN MEILLEUR GUIDE QUE LES DÉCISIONS d'uNE ACA- DÉMIE ; CELLES-CI NE SONT PAS TOUJOURS CE Qu'iL Y A DE PLUS LÉ- GITIME NI DE PLUS ÉDIFIANT (1).
M. Spdriiio aborde ensuite quelques détails sur les femmes qu'il a syphiHsées dans le sypliilicôme de Turin. Cinquante femmes ont été sypliilisées plus ou moins complètenienl, el sont sorties parfaitement guéries des affections graves pour lesquelles elles étaient entrées à l'hôpital.
De ce nombre, sept sont rentrées au syphilicôme et ont été soumises à l'examen de la conmiissiou nommée par l'Académie de Turin pour étudier la syphilisation.
Sur deux de cesderni{;rcs, on n'observa aucun symptômede syphilis, soit primitive , soit secondaire. Elles avaient à la vulve de simples
(1) Il no faut pas oublier que M. Spériiio s'adresse dans son mémoire k l'Académie médico-chirurgicale de Turin
La sentence du collègue de M. Spérino est la condamnation propliéliquc du rapport et du vote de l'Académie nationale de médecine contre la sypliilisatiou. Quel est le nom de ce collègiie si bien inspiré el si clairvoyant ? C'est M. Fresclii, le rapj)orteur de la sypliilisatiou il l'Académie de Turin. Quelle coïncidence! Quelle défaite jiour le rajiporteur de l'Académie nationale de médecine ! Quelle humiliation pour les courtiers de toutes les Académies-éteignoirs !
M. Freschi se borne à la constatation d'un fait ; mais lU . Marchai en donne l'explication.
Les Académiciens, dit-il , accomplissent leur mission en tirant par derrière le char du progrès pour l'empêcher de verser.
Voilii ces Messieurs réduits au rôle bruyant de soupape de sûreté.
Ce n'est pas la mission dont voudraient leur donner l'exemple quelques membres de l'Académie de Turin, qui font moins de bruit et plus de besogne, en étudiant la syphilisation. Puissent-ils éviter la secousse de la tempête parisienne, et ne pas sentir le souiDe pernicieux des vents déchaînés de l'intrigue !
L'Académie de médecine vient, en effet, de signer sou abdication par un vote d'aveuglement et d'intolérance. A quoi sert une Académie devenue bureau de placement pour les vieilles idées h l'exclusion des idées nouvelles ? A quoi bon ce tabernacle de passions cupides et haineuses ? A quoi bon ?
On avait fait h la syphilisation les honneurs d'une séance extraordinaire le jour du vote. Rien ne se trouvait ordinaire ce jour-lk, sans en excepter le nombre de MM. les Académiciens. Ils étaient réduits h leur plus simple expression et au même dénominateur : Ricord.
La mise en scène ne manquait pas d'artifice, et, au lever du rideau , la syphilisation a été jugée, condamnée et exécutée par tant de vétérinaires , tant de pharihaciens , tant de médecins civils et tant de médecins militaires. C'est pour n'humilier personne , que je ne donne pas de chiffres. iVultipliez M. Ricord par trente, et vous aurez un total très approchant de la vérité.
On a.ssure que ces Messieurs de la dernière catégorie couraient sus en même temps !i la syphilisation et h M. Marchai, accusé par eux de vouloir les dépasser dans le sens du progrès! A. T., décembre 185-2.
écoicfiuras. Ccllos-ci rciulaienl un pus séreux donl l'inoculation répélée à des sujets non sypiulisôs , n'a produit aucune pustule. Cinq à six jours de repos ont suffi à la cicatrisation de cesécorchures. Les femmes donl il est question sont bientôt sorties du syphilicôme pour n'y plus rentrer.
Chez trois autres qui se trouvent h l'hôpital depuis quelques jours, il existe des ulcères simples sans nul caractère spécifique. Ces ulcères n'offrent aucune trace d'induration, et leur pus inoculé plusieurs fois à d'autres femmes non syphilisées, n'a rien produit.
Chez la sixième femme la syphilisation n'avait pas été complètement obtenue, par rapport à une métrile aiguë et à une fièvre intermittente qui survinrent. Ces deux complications exigèrent l'emploi de moyens énergiques pendant lequel on suspendit les inoculations syphilisatrices. On observa , à la rentrée de cette femme au syphilicôme , un petit chancre primitif de la fourchette, sans induration, et dont le pus inoculé à deux autres femmes leur a communiqué de petites ulcérations éphémères. Quelques jours ont suffi à la cicatrisation spontanée de ce petit chancre, et la malade est immédiatement sortie bien portante.
Chez la 7"^ enfin, à laquelle il avait fallu faire un grand nombre d'inoculations pour la conduire à l'immunité, nous avons observé une ulcération primitive vulvo-vaginale, sans induration, et suivie d'un bubon inguinal droit qui suppura . Le pus de ce bubon n'était pas virulent, comme l'ont démontré l'aspect de son ouverture et l'inoculation de son pus faite à une autre femme. Néanmoins le pus de l'ulcération primitive de cette femme était syphilitique, puisqu'il s'inocula très-bien à une femme non syphilisée. Ce fait est le seul, dit M. Spérino, qui semble faire craindre que l'immunité acquise contre l'infection par les inoculations successives ne soit pas durable.
Je ne partage pas entièrement les craintes de M. Spérino. Celte femme n'était sans doute pas réfractaire à l'action de toute espèce de pus, lorsqu'elle est sortie du syphilicôme de Turin. Ne se peut-il pas, en effet, que le chancre avec lequel elle y est rentrée, soit produit par un pus plus intense que tous les pus dont elle avait subi l'inoculation, dans le cours de son traitement par la syphilisation ?
En tout cas, il n'a été observé chez aucune de ces femmes de symptômes de syphilis constitutionnelle, pas plus que chez toutes les autres qui ont été guéries de la syphilis par la syphilisation , et qu'on a surveillées fort exactement. L'étal général de l'organisme de chacune d'entr'elles est satisfaisant.
D'ailleurs, M. Spérino, qui n'attache pas, paraît-il, la même iiii-
l)ortaiicc que nous à la différence des pus, ne se laisse nullemenl décou • rayer par trois cas équivoques et un seul cas, d'après lui, de récidive franche. Voici les considérations dans lesf|uelles il puise des encouragements.
Les femmes qui sont sorties syphilisées de mon liôpilal, s'exposent souvent, dit-il, à la contagion; car ce sont les plus jeunes comme les plus avenantes. Elles appartiennent à la catégorie de celles qui , avant <|iie je ne pratiquasse des sypliilisations, entraient plusieurs fois dans l'année au syphilicôme (comme y entrent encore aujourd'hui celles de niLMne ordre (jue je ne syphilise pas). Eh bien ! pendant l'année 1850 presque tout entière, il y avait généralement plus de 200 malades en traitement. Le 1" février 1851, mois dans lequel, par des motifs de prudence, peu do femmes étaient en cours desyphilisalion, il yen avait 219. Le 1"'' juin, il y en avait encore 205, et depuis celle époque, le nombre en a toujours été décroissant, de façon que le 2 décembre on ne comptait plus que 126 femmes dans mon service.
M. Spérino ajoute que, nonobstant les alarmes répandues par quelques confrères, sur la santé ultérieure des femmes syphilisées, il n'a jamais vu que la syphilisalion bien conduite fût nuisible ; il a constaté, bien au contraire, qu'elle laisse et confère au sujet une santé florissante. Ces considérations ne sont pas le moins du monde infirmées par deux observations de femmes qui ont succombé pendant les chaleurs à des maladies internes, après avoir subi, l'une, cinq inoculations en deux fois, et l'autre, deux inoculations seulement. Les observations que publiera M. Spérino viendront à l'appui de son assertion.
Telle est, Messieurs, la substance du premier des deux documents qui nous sont venus do l'étranger.
Le second document est une observation complète de syphilisalion chez l'homme, publiée par M. Zélaschi, confrère de M. Spérino à Turin (1).
M. Zélaschi commence par faire observer que la syphilisalion a tous les caractères d'une grande découverte, cl que, par conséquent , une opposition systématique ne devait pas lui faire défaut. Son observation, que je ne peux pas reproduire avec détails , est suivie de réflexions très judicieuses.
Il s'agit d'un jeune homme atteint de plusieurs chancres avec com-
(1) Gaszetta medica, ttaJtona, Stati San/t, 1" ilécembrc 1851. CcUe observation est traduite en français dans l'excellent recueil que publient MM. Cazenave cl Cliausit sous le titre d'innalcs des maladies de la peau et de la syphilis (Voir le ii° de décembre 1851).
plicaiion d'une blonnorrhagio. Parmi ces chancres, l'un a rongd la moitié du prépuce, tandis qu'un autre est induré depuis longtemps. Trois nouveaux chancres se sont manifestés spontanément pendant un commencement do traitement par la syphilisation, doux à la face inférieure de la verge, et un vers le méat urinaire. La syphilisation de ce jeune homme a d'ahord été timidement conduite et traversée par l'apparition de quelques symptômes constitutionnels. Mais lousles accidents, tant primitifs que consécutifs, ont été dissipés au bout de trois mois d'une syphilisation plus énergiquemenl continuée, d'après le conseil de M. Spérino. Le malade de M. Zélaschi jouit actuellement de la santé la plus parfaite.
La lecture attentive de celte observation donne la confirmation d'une idée que j'ai sommairement exposée dans VUnion médicale, du 22 août dernier, à savoir que : la syphilisation semble pré cipilcr la marche de la vérole, et le mercure la ralentir ('!). L'usage du mercure relarde, en effet, tous les accidents, tandis qu'ils sont avancés , quand ils arrivent, parla syphilisation. C'est ainsi que dans l'observation présente, aucun symptôme conslilulionnel ne s'était montré à la date du 22 juin , époque des premières inoculations syphilisatrices, et dès le 14 août, c'est-à-dire , 54 jours après, on vit apparaître une éruption papulo-lenliculaire. Celle-ci fut bientôt remplacée par une périostite tibialc. La périosliie disparut à son tour , en peu de temps, sous l'influence des progrès de la syphilisation (2).
(1) Cette idce est encore confirmée par les observations dont MM. P... ctLi... sont les sujets, ainsi que par la publication récente de M. Rodet, de Lyon, dans la Gazelle médicale de Paris, du 25 septembre 1853. A. T., décembre 1852.
(2) Dans la discussion académique contre la stjphilisalion et pour Vinnctilahililé des accidents secondaires , qui vient de se dénouer par l'immolation de M. Ricord, cette observation do M. Zélaschi a été jugée singulicïrcment, et presque sans variantes, par tous les académiciens anti-syphilisatcurs. Ils sont venus ;i Tenvi en ressasser, sur la môme },'amme, toutes les oreilles de l'église St-Côme. M. Zélaschi a subi dans celle croisade violente contre la syphilisatiou , l'épreuve successive de dix éditions revues , corrigées et travesties par la bouche mécréante de MM. Bégin , Ricord, Lagneau , Larrcy , Lévy , Giberl, Ricord , Bégin , Ricord et Ricord. Chacun de ces Messieurs apparaissait il son tour, comme ces comparses qui viennent sur la scène pour nouer une intrigue ou interrompre une action. Ils avaient projeté de fermer la 'tribune aux défenseurs de la syphilisation par I application haliilement combinée du principe de l'impénétrabilité des corps. Leur intrigue l'ut dévoilée et s'évanouit aussilnt. Ces ombres syphilitiques se sont dispersées au souille révélateur de M. Malgaigne. Est-il besoin d'ajouter que cette observation de M. Zéla.schi n'a prcscpic excité que réprobation .sur les ban(|uettes académiques? Persoune n'a voulu comprendre, dans l'intolérant sanhédrin , qu'il |)ût être de quel(|uc bénéfice pour un jeune homme d'avoir acqui.s l'immunité contre l'action du virus syphilitique. Cependant , on n'a pas |iu conduire l'Atadéniie h un jias de charge aussi vif (|u"une sinijde Hociété de
Colle observation est fort bien rédigée ; elle me confirme néanmoins tliins une réflexion que j'ai faite dès long-temps, et que je vous sou mets, avec d'autant plus d'empressement qu'elle est ch partie cause de ma répugnance à produire des observations. Je regrette la longueur dans les détails, sans blâmer toutefois l'auteur de les avoir tracés. Mais que n'écrit-on des observations abrégées en même temps que complètes? Car on ne prend la plume que pour être lu aisément et compris.
Mon désir sera réalisé quand on voudra et pourra joindre à plus de confiance dans la loyauté des observateurs, une bonne métbode de statistique qui puisse substituer la vraie science à d'informes matériaux.
Lisez le tronçon d'observation de M. Li... , vous serez frappé de la même pensée, et formerez les mêmes vœux que moi , quel que soit l'hislorien dont vous choisissiez la version. Il y a plusieurs narrations, parce que les sypbilographes se sont jetés sur cette observation inachevée comme sur une proie qu'on se dispute. Quoi d'étonnant que M. Li... en ait voulu garder la plus grande part (1)?
chirurgie, dans le sein de laquelle il a suffi d'un froncement de sourcil du quos ego do la vérole j)Our bouleverser les cerveaux , et soulever une tempête de réprobation contre les infâmes sypliilisateurs. Mais la déconvenue récente de M. Ricord dans la mêlée de la rue des Saints-Pfcres , a déjà terni son prestige dans la petite Académie , et l'on a lieu de douter que les bulletins de victoire de M. Ricord , et les bruyants Te Deum entonnés à sa gloire par le solo de M. Latour , puissent rassembler quelques débris de partisans autour de la bannière trouée de balles de l'hôpital du Midi.
Ce n'est pas que je prétende dans ce feuilleton de mon cours , rabaisser Timportance des travaux de M. Uicord , nier son zèle et son talent de professeur , ni méconnaître son habileté comme praticien. Dieu me préserve de vouloir en rien diminuer son mérite! Jamais d'ailleurs l'injustice ne naîtra dans mon esprit , ni le fiel n'aura d'accès en mon cœur !
Donc , pourquoi , me dircz-vous , ce ton dégagé ? Pourquoi ?
Parce que l'on m'a poursuivi par de lâches dénonciations et d'amers sarcasmes ; parce qu'on m'a criblé d'outrages et de calomnies ; parce qu'on a injurieusement honni ou réprouvé mon nom ; parce qu'on a comblé la mesure i> mon égard ; parce qu'enfin j'ai payé asses cher le droit de siffler !
Car je ne suis coupable , après tout, que d'invention utile , de conviction vive pour ma découverte, et de persévérance ii toute épreuve pour la faire triompher!
A. T. , Décembre 1852.
(1) Durant la joûte académique , M. Li .. , vrai prodige de transfiguration , s'est, bien plus subtilement encore que par le passé, dérobé h toute espèce d'examen. Il a été pris tour îi tour pour mort et vivant, pour un amputé du bras et pour un homme complet. Chacun ,ra cru, h sa guise , syphilisateur ou non, syphilitique ou syphilisé. Absent et présent à la fois , sa mine arrondie narguait en face M. Bégin, qui , dans la commission, n'avait qu'en-
Luxe dans l'indigence ! qu'a do commun avec la science pure ce fatras de détails dans lequel l'esprit s'embarrasse et s'attarde, au lieu de se déployer sur un ensemble ?
Peut-être serait-il bon d'adopter un tempérament? On consentirait, par exemple, à la publication complète de quelques observations qui n'auraient pas été dégrossies. C'est ainsi qu'on laisse, près d'un palais, un ou deux échantillons bruts des pierres qu'a fait tailler l'architecte. Toutes les autres observations seraient mises en œuvre et placées dans les assises d'un édifice vraiment scientifique.
Ces deux documents importants de MM. Spérino et Zélaschi ont été envoyés par leurs auteurs à la Société de chirurgie. Celle-ci, pensaient-ils, recevrait des preuves à cœur joie. Ils avaient trop naïvement compté sans leur hôte et le laisser -passer de M. Ricord. Que fit donc la Société par ordre supérieur ? Et d'abord que pouvait-elle , que devait-elle faire ou ne pas faire?
Charger M. Ricord, M. Cullerier, ou quelqu'un de la même secte, de l'examen de ses travaux ? Non, M. Ricord, d'ailleurs, et M. Cullerier, si honnête, si droit, se seraient récusés. Comment, en effet, devenir juge impartial de la sypbilisation, après s'en être déclaré l'ennemi? Il ne fut donc question d'aucun de ces deux Messieurs, dans la Société de chirurgie (1).
Mais la Société ne pouvait-elle pas ^ charger honorablement de ce, rôle délicat ?
M. Vidal, chef de service syphilitique, collègue et antithèse de M.
trevu sa silhouette. M. Li... fit semblant un jour d'ouvrir confidence h M. Ricord ; c'était pour lui apprendre tout bas qu'il ne lui dirait absolument rien.
Aujourd'hui , plus n'est question du sphinx Li... , du Bosco de la sypbilisation.
Et nous , nous ! nous sommes mystifiés de la plus belle manière; mystifiés par notre faute ; mystifiés par nous-mêmes ; car M. Li .. , je le confesse , n'a voulu tromper personne. Cet bomme-logogriphe se tenait dans son rôle et nous lui faisions galerie.
Quand je dis nous, c'est de MM. Bégin et Ricord que je veux parler.
A. T. , Décembre 1852.
(1) Que M. Ricord me pardonne de l'avoir cru tel que j'aurais voulu qu'il fiit! Il a eu sans doute d'excellents motifs pour accepter la fonction de juge dans la commission administrative. Mais que dirait-on d'un juge en cour d'appel qui deviendrait juge en cassation pour la même cause ?
M. Ricord voudra-t-il me permettre de lui poser un simple dileni^^ De deux choses l'une , ou bien son opinion est arrêtée , immuable, contre la sypbilisation , ou bien, elle ne l'est pas. Dans le premier cas, pourquoi coutinuc-t-il ii l'examiner, h l'écouter, îi la juger? Dans le second cas , pourquoi l'a-t-il condamnée?
A. T. , Décembre 1852.
Ilicord à l'iiopital du Midi ; mais adversaire moins prononce de ses doctrines que dos miennes (1 ).
M. Gossclin, chef aussi de service syphilitique (hôpital de Lourcine), lionnôte, capable et irrésolu.
M. Robert, athlète glorieux de dix concours , chirurgien de l'hùpilal Boaujon, ancien chirurgien de l'hôpital de Lourcine; esprit droit, impartial et sévère ; expérience et bienveillance éprouvées; opérateur et professeur habile.
M. llu guier , équivalent de M. Robert. Je lui reproche une peccadille; c'est de ne pas avoir rendu compte à la Société qui l'en avait
(2) M. Vidal a publié dans VUnion Mddicaln, quatre lettres sur les imculalions syphilitiques, dont il a fait une brocliurc. Celle brochure est précédée d'une préface dont voici la dernil're phrase : «Quand les bons esprits auront pu se convaincre qu'une cxpé- » rimentation sur notre semblable est incertaine , difficile, insufflsanie , il ne sera jias » nécessaire de prouver qu'elle est dangereuse , pour la faire négliger.» Celte pliras<' condamne les inoculations rjta{;nosti7ue$ et expérimentales. C'est le résumé, l'aZ/j/ia et l'oméga de la brochure, le manifeste ,dc M. Vidal, Trouver bonne la syphilisalion, c'était donc, pour M. Vidal, déchirer son propre manifeste {auquel il n'a pas craint pourt;inl de faire un trou par l'inoculation des accidents secondaires). 11 a cru, au contraire, découvrir la vérité dans la conclusion du prétondu syllogisme suivant :
majeure- — Les inoculations sy|>liililiqucs sont une mauvaise chose.
Mineure. > — Or, là syphilisalion s'obtient par des inoculations syphilitiques.
Conséquence. — Donc la syphilisalion est une mauvaise chose.
Mais la majeure de ce syllogisme est trop générale. 11 n'est pas vrai que toutes les inoculations syphilitiques soient une mauvaise chose , tout au plus peut-on réjirouver avec raison les inoculations isolées, c'est-à-dire, les inoculations rfiojno.'îtiV/uc.s, expérimentales 7 C'étaient les seules connues quand M. Vidal a écrit sa majeure, qui est sa brochure, en 1819. A l'époque actuelle , il vient de nous donner sa fnineure et sa conclmion. Je veux parler de son traité , publié récemment , des maladies vénériennes. La majeure de M. Vidal pouvait paraître vraie en 1819 ; elle est fausse en 1852. Voilii re que c'est que de faire un raisonnement qui dure trois ans. On part du commencement d'un syllogisme et on arrive h la fin d'un sophisme. Vérité en-deli» de 1819 ; erreur en deçà. La première moitié du W<' siècle tourne le dos à la seconde.
M. Ricord est le paralogisme incarné, animé, le paralogisme fait syphiingraplie. Voici le raisonnement dont il a passé toute sa vie h édifier la majeure, et dont il personnifie aujourd'hui la conséquence
Majeure. — Les inoculations syphilitiques sont une excellente chose.
Mineure — Or, la-syphilisation s'obtient par des inoculations .syphilitiques.
Conséquence. — Donc, la .syphilisalion est une mauvaise chose.
Ce paralogisme n'a de nom dans aucune lOoiQur.
En résumé, M. Vidal part d'un principe faux et rai.sonne juste ; tandis que M. Rirord part d'un principe juste et conclut à faux.
Sophisme et paralogisme; Voilîi les deux bouches ji feu dirigées contre la syphilisalion ! Les cylindres éclateront !
Mon syllogisme sera maître de la place et restera. Le voici :
Majeure.' — Les inoculations syphilitiques en grand nombre sont préférables, soit i quelques inoculations, c'est-à-dire ii qiiel(|iies chancres, soil à la vérole.
chargé d'un travail de M. R. de Welz, sur l'inoculation do la syphilis aux animaux.
M. Nélaton, clinicien renommé et consommé.
M. Gii-aldès, bibliothèque chirurgicale, polyglotte; esprit honnête et indépendant.
M. Denonvilliers qui fut à Lourcine ; science, impartialité, autorité.
M. Dagneaux dont le nom couronné dignement cette succession do chirurgiens instruits , et qui ont tous passé par Lourcine ou l'hôpital du Midi , avant d'arriver où ils sont.
Nourris dans le sérail , ils savent les détours.
Le répertoire des membres qu'on pouvait choisir n'est pas encore épuisé. Il y avait notamment :
M. Chassaignac, savant, disert et indépendant.
M. Michon, le praticien éraérite; le confrère honnête, indulgent.
mineure- — Or, la syphilisation s'obtient par des inoculations syphilitiques nom breuses.
Conséquence. — Donc, la syphilisation est une excellente chose pour ceux qui ont quelques chancres ou la vérole.
Voir, pour plus de détails, les traités de logique. Je terminerai par un éloge de M. Vidal et de son livre. M. Vidal est plutôt adversaire qu'ennemi, mécréant que vandale. Il ne m'a pas menacé , dénoncé, accusé.
Il n'a pas tu, dédaigné, repoussé, réprouvé , proscrit, humilié , banni , honni , agoni , noirci , hué , conspué, bafoué, décrié, dénigré, injurié, diffamé, exécré, déchiré , flétri , insulté, blasphémé, outragé, calomnié , vilipendé , abominé , exorcisé, maudit, méprisé , empoisonné, envenimé , avili , déshonoré, stigmatisé mon nom.
Il ne m'a pas qualifié d'homme sot, stupide, ridicule, absurde, visionnaire, fantasque , illuminé, impertinent, ignorant, trompeur, menteur, hâbleur, imposteur, charlatan, insensé, fou, extravagant, divagant, imprudent, immoral, plagiaire, escroc, fourbe, fripon, larron, voleur (historique).
Quant h son livre, c'est un bon guide (syphilisation à part ) pour les élèves et le praticien. M. Vidal y soutient énergiquement la thèse de la transmissibilité des accidents secondaires.
A propos de cette thèse , l'Académie n'a-t-elle pas décidé, sur la proposition de M. Bouillaud, qu'elle nommerait une commission pour aller examiner la chose dans le service de M. Ricord? Qu'est devenue cette commission? Qu'advient-il donc des votes de l'Académie? Àb «no disce omnes.
Résumons.
L'Académie nomme une commission pour examimer un cas d'inoculation d'accident secondaire ; la commission répondnarg«e de la sijphilisation. L'Académie décide qu'elle nommera derechef une commission relative au même objet ; le bureau répond : néant.
Décidément l'Académie ne tient pas k juger M. Ricord. Il y a quelque chose là-dessous : est-ce qu'on craint de le trouver coupable ? Est-ce qu'on ne veut pas qu'il soit juge et partie? Est-ce que..,. Mais
A. T. , Décembre 1852.
M. Maisonneuvc, ospril d'iiiiliativc un peu Irop iiardi. Celle que&lion lui allail poul-êlrc (1)?
M. Dcmarquay , instruit , mais faible ou bienveillant (je ne sais lequel des deux)jusqu'à praliqucr à mes dépens celle maxime à l'envers: Arnica ver lias , sed magis amicus Plato.
Platon, dans l'espèce, serait-ce M. Ricord (2)? M. Demarquay est trop galant homme pour me garder rancune d'une niche qu'il m'a faite.
M. Morel-Lavallée; travail et science.
Et tulli quanti.
Le bureau n'a choisi aucun do ces Messieurs pour rendre compte à la Société des mémoires de MM. Spérino et Zélaschi. Devinez sur qui a porté le choix de M. Larrey. Je vous le donnerais en cent à deviner, je vous le donnerais en mille, si la Société de chirurgie comptait un nombre suffisant de membres. M. Larrey a désigné un homme honnête, mais ami et protégé de M. Ricord, instruit, mais peut-être incompétent, M. Lebert, qui est micrographe et n'est point syphilographe. Pourquoi M. Lebert a-t-il accepté cette tâche délicate , et comment l'a-t-il remplie? Il a (je laisse la responsabilité de son dire
(1) Me serais-je trompé? M. Maisonneuve vient de publier un livre sur les maladies vénériennes , qui n'est qu'un pille et infidèle reflet de la clinique de M. Ricord et des homélies académiques contre la sypliilisation. Mais M. Maisonneuve vaut mieux que son livre , et s'il ne l'avait pas signé , je douterais qu'il en fût l'auteur. Je ne prétends pas que l'élève et le praticien ne puissent retirer aucun profit de la lecture de cet ouvrage , car ce serait une injuste appréciation , et je suis trop évangélique pour me conduire d'après les règles du par pari refertur.
J'attends M. Maisonneuve qui s'occupe des maladies cancéreuses, ii la pratique de la syphilisation pour guérir le cancer. Il verra si le médicament qu'on nomme virus stjphilitique, et qu'il faut savoir manier , n'est pas plus bénin que celui qui a nom bistouri.
A. T. , Décembre 1852.
(2) Avant que le premier mémoire de M. Spérino ne fût publié en français , j'en avais envoyé le résumé dans une lettre h la Société de chirurgie. Sur la demande de ;M. Gos.selin , la société décida sans opposition, que ma lettre serait textuellement reproduite dans le procès-verbal qui se publie , on le sait, dans la Gazette des hôpitaux , avec la signature du secrétaire de la Société. M. Demarquay, le secrétaire en question , laissa disparaître ma lettre de ce procès-verbal. J'ai réclamé; ma réclainalion a été transmise ii ia Société par son président M. Larrey ; IVI. Demarquay accusa un journaliste; néanmoins la suppression de ma lettre fut maintenue. La Société de chirurgie a-t-elle donc dû subir la mutilation de ses archives ?
Loin de moi la pensée de voir dans la conduite de MM. Larrey et Demarquay autre chose que de la faiblesse ou de la négligence ! Mais si M. Larrey s'était rappelé cette circonstance, ce déni de justice, peut-être m'aurait-il moins subrepticement reproché, dans l'Académie, d'avoir retiré mon mémoire de la Société de chirurgie? Quelle confiance pnuvai.s-je en effet conserver dans une société dont le procès-verbal n'était pas libre r
A. T. , Décembre 1852.
à ï Union médicale d'hier) e?i quelques mots pleins de convenance , démontré V impossibilité de discuter ces documents. Quels sont donc ces mots de proscription que M. Lebcrt s'est évertué à rendre si pleins de coiivenance'l D'où vient donc l'impossibilité de discuter ces documents? Ils m'ont instruit, et ne viennent-ils pas de vous instruire tous ?
Serait-ce que la forme italienne ait déplu à M. Lebert le hongrois ?
M. Spérino (pourquoi craindrais-je de l'avouer?) a riposté vivement. Mais ne l'avait-on pas attaqué de môme? Le droit de représailles n'est-il pas, dans l'espèce, un droit de légitime défense? Mais pourquoi, M. Lebert, n'avez-vous pas voulu raconter à vos collègues les faits scientifiques et les arguments de ce mémoire ! "Vous auriez pu changer les convictions de plusieurs d'entr'eux I Qu'avez-vous fait , au contraire? Vous vous êtes rendu solidaire, au risque d'enrayer le progrès, de griefs que vous ne partagiez peut-être pas contre la syphilisation.
Quant à M. Zélaschi, aviez-vous même l'excuse de trop de vivacité de sa part? Que reprocbez-vous à son travail? Pourquoi n'en avezvous pas fait connaître la substance ?
Mais le bureau aurait-il chargé M. Lebert de ce compte-rendu à l'éteignoir; M. Lebert aurait-il accepté cette désagréable mission , et l'aurait-il résolument remplie ; toute la Société de chirurgie enfin aurait-elle .battu des mains en aveugle pour obéir à ce quid ignotum qui pousse les sociétés savantes à l'encofttrede la vérité et de la justice, dans le but instinctif peut-être d'amortir le choc inattendu des innovations, et d'affaiblir l'éclat dont elles pourraient subitement éblouir?
Ah ! dans ce cas, honneur et réparation au bureau de la Société de chirurgie, honneur , dix fois honneur à M. Lebert et à la Société de chirurgie tout entière !
Laissons la Société de chirurgie , trop novice encore pour faire la pluie et le beau temps dans les régions élevées de la science. Passons à la Faculté de médecine. Deux célèbres professeurs se sont montrés, dans un examen, assez favorables à la syphilisation. M. Giraldès ne l'a pas non plus maltraitée dans sa suppléance du cours de pathologie externe. Mais il y a, paraît-il, deux Giraldès également honorables : 1" le Giraldès de la Société de chirurgie, qui emboîte parfaitement le pas de tous les soldats de M. Ricord. Ce Giraldès se tait et n'en pense pas moins, sans doute ; 2" le Giraldès de la Faculté de médecine qui ne parle pas mal de la syphilisation et malmène convenablement l'ullrà-huntérisme de M. Ricord.
Ne regardons pas en arrière , Messieurs, pour y voir le mouvement en avanl. Le progrès est avec vous qui ôles l'avenir. Le sort de la sypliilisalion est assuré, parce que plusieurs d'entre vous la comprennent. Soyons donc confiants au milieu des passions qui nous secouent. C'est ainsi que les vents agitent les branchages , en dispersant et semant des fruits qui germeront un jour.
« Ce sont, dit Fontcnelle, les passions qui font et qui défont tout. » Si la raison dominait sur la terre , il ne s'y passerait rien. On dit » que les pilotes craignent au dernier point ces mers pacifiques oii » l'on ne peut naviguer, et qu'ils veulent du vent, au hasard d'avoir » des tempêtes. Les passions sont, chez les hommes , des vents qui » sont nécessaires pour mettre tout en mouvement, quoiqu'ils causent » souvent les orages. »
Je vous prédis la venue d'un jour où l'on récollera les produits de oe qui se sème à présent ; d'un jour oîi la syphilisation aura expié la peine de n'être pas, comme l'aneslhésie, d'origine exotique. Elle sera alors en vogue parmi les neveux de ses prescripteurs dans Paris !
Je terminerai celte leçon par quelques phrases d'explications au sujet d'une lettre qui m'est adressée par l'un de vous, et dans laquelle on me reproche le mot absorber, dont j'ai déjà pourtant excusé le sens vague et l'emploi. Le verbe absorber et le substantif absorption reparaissent, me dit-on, souvent dans votre bouche, à propos du pus virulent, qui n'est certainement pas absorbé en nature. C'est qu'en effet. Messieurs, il suffira peut-être de substituer au mot pus celui de virus ou celui de lymphe virulente pour que mon langage devienne précis .
Faut-il vous le répéter? Ce que j'ai voulu dire est assez clair dans mon esprit comme résultat, mais ne peul pas l'êlre comme mécanisme, eu égard à l'état présent de nos connaissances en physiologie. Je dis vaguement ce qui se passe sans pouvoir exprimer le comment. A quoi bon imaginer, pour le dire, une néologie postiche et qui serait vieillie demain? Attendons que la science soit mieux assise et servonsnous provisoirement d'un mot, sans doute imparfait, mais aussi approprié que possible à la circonstance.
Cela veut-il dire que le pus est absorbé en nature et passe tel quel dans le torrent circulatoire? Pas le moins du monde. La théorie surannée do la résorption purulente ne saurait revivre. Mais n'est-il pas probable que le pus syphilitique n'est pas lui-môme l'élément virulent, qu'il n'en est que le réservoir, la menstrue ? Ne pourrait-il donc pas se faire que dans le mécanisme de la syphilisalion, il y eût transport
en nature (pour plus tard faire que de droit) de rélomenl virulent f Cela est possible, n'esi-ce pas ? Eh bien ! si cela était, ne mo passeriez-vouc pas le mot absorption pour l'exprimer ?
C'est une hypothèse ; en voici une autre. Ce pus ou mieux cet élément virulent , ce virus, n'a-t-il pas une action quelconque sur l'organisme? Appelez-la, suivant votre théorie ou à votre gré, nerveuse, mécanique, dynamique, statique, chimique, tonique, moléculaire, vitale, dyjiamo-vitale, magnétique, animique , etc. C'est d'elle, en tout cas, que peuvent provenir également la vérole et la syphilisation. Or, cette action vague, occulte, qu'est-elle? Comment se passe-t-elle?
Son mécanisme ne nous échappe-t-il pas ? Exprimons donc vaguement ce mécanisme, ou ce qui en résulte, par le mot absorber.
Troisième hypothèse. — La manière d'agir du virus syphilitique ne pourrait-elle pas être la suivante? Ne peut-on pas supposer, par exemple, qu'il existe, dans l'organisme, une matière, un élément susceptible de se mettre en jeu , en mouvement, sous l'influence du virus, ou de se combiner avec lui? Ce qui se passerait alors à notre insu , exprimons-le par le mot absorption.
Quatrième hypothèse. — Serait-il impossible qu'il y eût en nous des forces , des principes neutralisés ou dégagés par le virus"? Si je le savais, je l'exprimerais par des termes précis. Mais , dans le doute abstiens-toi. Le mot absorption sera , si vous voulez bien , synonyme de celui d'abstention. C'est un hon mot.
En me cramponnant à ce mot si vague et si blâmé , j'ai à cœur de ne pas être exclusif, de ne fermer la porte à aucune explication , à aucune théorie.
Je vous parlerai plus tard de théories sur la syphilisation , et particulièrement de celle de M. Pagès. En voici la clef. M. Pagès suppose qu'il existe en nous un fluide susceptible de se combiner avec le virus. Quand la combinaison s'est bien faite par l'action des chancres, il n'y a généralement pas d'accidents syphilitiques constitutionnels. Il peut y en avoir dans le cas contraire. Le fluide est-il complètement épuisé , il y a syphilisation absolue et santé de l'individu soumis aux inoculations. Cette théorie (je vous l'expose trop brièvement pour être bien clair) peut se concilier mieux, qu'elle soit vraie ou fausse, avec le mot absorption qu'avec un terme plus défini.
Voici venir enfin la théorie déjà bien ancienne , 1-a théorie tant vantée et critiquée de même du ferment organique ? Qu'elle soit la bienvenue à faire valoir ses litres. Ce n'est pas avec le mot absorber qu'on lui refusera droit de bourgeoisie dans la cité scientifique.
Je m'aperçois , Messieurs , que j'ai anlicipé sur l'horloge et mon programme. J'ai cédé ainsi au plaisir de vous entretenir plus longtemps,''et empiété quelque peu sur l'exposition que je dois vous faire plus îard, des théories de la syphilisation. J'ai, comme disait Eschyle, jeté agréablement mon javelot à travers et par delà le but.
(i^ Leçon, dimiiiichc ^ janvier IGij'i.
Dédiée à M. Malgaigne, 2"'ofesseur de médecine opératoire à la Faculté
de Médecine.
Messieurs, la séance d'aujourd'hui sera consacrée tout entière à l'étude de l'opération de la syphilisation. Je vais vous parler avec plus ou moins de détails : 1° des différentes manières d'obtenir la syphilisation, en ce qui concerne le nombre et le mode de succession des chancres ; 2° du choix des localités organiques ; 3" du temps d'élection, eu égard au sujet et à la saison, et des précautions générales à prendre ; 4° des instruments, ou mieux, de l'appareil qui est fort simple, de l'opération ; S° des qualités et du choix des pus ; 6° du Manuel opératoire proprement dit. Je terminerai cette leçon par quelques réflexions critiques touchant le siège , l'espacement des piqûres et la manière dont certaines personnes pratiquent les inoculations.
1° Différentes méthodes de syphilisation, eu égard au nombre d'inoculations qu'on fait à la fois et à l'intervalle de temps qu'on met entr'elles.
Il paraît que M. Spérino (4) est en possession de deux méthodes. L'une est consignée dans son petit mémoire ; elle consiste à faire trois
(1) M. Spérino vient de publier un traité volumineux de syphilisation sous ce titre : La Sifilizzazione sludiata quai mezzo curativo e preso-vativo délie malattie vénérée. La traduction française de ce traité doit paraître incessamment. Je craindrais d'être au-dessous du mérite de ce grand travail , en essayant d'en faire l'éloge dans une note.
On rapporte que plusieurs années après la découverte de la circidation, un professeur fut destitué de sa chaire pour avoir enseigné la nouvelle doctrine. Si la persécution se mesure aux services rendus, personne ne doit avoir plus d'ennemis que M. Spérino. Fort heureusement que les aiguillons de l'envie sont bientôt émoussés , et que le ciiice du jour devient la couronne du lendemain !
ou quaire iaoculalions, une ou deux fois par semaine, el n'imporle avec (juel [JUS inoculable do chancre primitif. L'autre est expliquée dans la Gazette médicale de Paris, du 4 octobre dernier, par une lettre de M. SpérinoàM. Diday; ollcconsisle à pratiquer à la fois un plusgrand nombre d'inoculations, une vingtaine ou une trentaine, par exemple, et à répéter l'opération tous les deux ou trois jours, elmèmc tous les jours. Sans vouloir décider du mérite relatif de ces deux méthodes, à peine diflërentes entr'elles ou qui ne diffèrent que du plus au moins, j'aurais de la tendance à préférer la première quand les accidents constitutionnels sont confirmés par quelque symptôme plus avancé que l'induration d'un chancre, et la seconde quand il n'est question que d'accidents primitifs ou de chancres indurés sans autre manifestation générale, ou bien encore de chancres phagédéniques, serpigineux. En effet , on se réserve, par l'emploi de la première méthode, le loisir de guérir la vérole avant l'achèvement de la syphilisation , tandis que , par l'emploi de la seconde, on ne laisse pas à la vérole le temps de venir, ou bien l'on épuise vite le molimen phagédénique.
Je puis parler plus explicitement des méthodes qui sont miennes.
'I'^ méthode. — Je prends un pus très énergique chaque fois, et je ne fais dans le principe qu'une inoculation ou, pour parler plus exactement, qu'une insertion d'une seule piqûre (l), tous les dix ou
Mais avant que la nouvelle semence de vérité ne germe dans le monde, ne faut-il pas que les frimas s'apprêtent h l'étouffer ? Or, les frimas, dans l'espèce , Ce sont : l'intérêt , la cupidité , la vénalité.
Ce sont : l'amour-propre, l'orgueil , la vanité , la présomption ; la jalousie , l'envie , le dépit ; Timpertinenee.
Ce sont : la déloyauté, la fourberie , la tromperie, la fraude ; l'infidélité, la perfidie, la trahison; la duplicité, l'imposture; l'hypocrisie, le mensonge; la calomnie.
Ce sont : l'incapacité, la stérilité, l'impuissance ; l'ineptie, la sottise, la stupidité.
Ce sont : la crédulité, la bêtise, l'erreur, l'ignorance, le préjugé, la routine, la superstition.
C'est le plagiat !
A propos, il n'est bruit à Paris que d'un complot contre la syphilisation , avec des ramifications étendues ; on devine aisément quels sont la plupart des complices , mais il en est quelques-uns dont la conduite équivoque donnera lieu à plus d'un commentaire.
Je suis bien décidé , pour mon compte, à ne pas me laisser dépouiller ni étrangler, sans crier : Au voleur .' à l'assassin .'
6 Février 1853. A. T.
(1) Pour éviter toute confusion de langage, il serait à désirer qu'on eût deux mots bien distincts, l'un pour exprimer la pigjlre proprement dite , et l'autre pour rendre l'idée de Vaction par laquelle on insère dans une seule séance , et quel que soit le nombre des piqûres, la matière virulenle sous l'épiderme. On voit que j'ai clierclié à établir cette distinction dans le sens des mots. A. T.
quinze jours , puis tous les sepl ou huil jours , et enfin je rapproche les inoculations et j'augmente progressivement le nombre des piqûres de chaque inoculation. J'arrive ainsi à faire plusieurs insertions par semaine et plusieurs piqûres par insertion , et enfin plusieurs piqûres par jour. Cette méthode , quoique la plus sûre de toutes pour obtenir des syphilisations complètes , est néanmoins sujette à un grand embarras qui consiste dans la difficulté de se procurer les pus.
2""° méthode ou méthode ordinaire. — Je fais d'abord une ou deux inoculations d'une piqûre, avec le propre pus (1) du sujet, si cela est possible , sinon avec un autre pus assez fort. Dix à douze jours après, j'inocule deux ou trois fois et indifl'éremment , suivant la possibilité, le pus d'un chancre ainsi produit ou le pus du chancre qu'avait déjà le malade. A peine une semaine s'est-elle écoulée depuis la dernière insertion, que je fais un plus grand nombre de piqûres avec, du pus de n'importe lesquels des chancres du sujet. Puis enfin , après une période de deux à trois jours, je pratique des piqûres encore plus multipliées et en nombre indéterminé avec ce même pus , de manière à l'épuiser rapidement.
Ce pus étant épuisé, j'en choisis un très fort, avec lequel je parcours plus rapidement la série précédente, c'est-à-dire que je rapproche les époques des inoculations , et que je fais des piqûres plus nombreuses.
Il est rarement nécessaire de recommencer avec un nouveau pus très énergique une troisième série semblable , et à plus forte raison une quatrième : après la deuxième, j'inocule presque tous les jours, et par plusieurs piqûres , tous les pus qu'il m'est possible de me procurer. Je conduis ainsi le malade à une syphilisation très complète (2).
Des oscillations se montrent vers la fin de la syphilisation, comme
(1) J'en fais davantage quand je juge que ce pus doit cesser bientôt d'être inoculable au sujet ; celui-ci me semble alors être parvenu à un degré plus ou moins avancé de syphilisation. A. T.
(3) Ce n'est pas que je m'en tienne à mes deux méthodes , à l'exclusion de celles de M. Spérino; j'emploie, au contraire, ces dernières avec avantage dans maintes occasions. Ai-je à combattre notamment des accidents qui réclament un prompt secours, comme un bubon qui devient fluctuant, ou un chancre qui tourne au phagédénisme? Je n'hésite pas à multiplier les inoculations de toutes sortes de pus. Je fais encore plusieurs inoculations , soit d'un pus faible , soit d'un pus qui est fourni par le sujet lui-même, quand je ne puis me procurer h propos un pus assez fort^ pour que mon but soit rempli par une seule ou par quelques inoculations. Enfin quand une syphilisation doit être conduite rapidement, ii cause des circonstances extrh-médicales relatives au sujeton il l'opérateur, il faut multiplier bien vite les inoculations.
AuziAs-TunENNE , février 1853.
si rôconornie n'abandonnait qu'à regret, après plusieurs lavages ou maintes combinaisons substitutives, les derniers vestiges du principe qui s'épuise par le travail chancréux. C'est ainsi qu'une personne déjà rendue réfractaire à l'action de pus d'une certaine force, redevient au bout do quelque temps accessible à l'inoculation do pus semblables. Mais ils n'ont, sur un organisme déjà éprouvé, qu'une prise bien faible et bien passagère. A peine produisent-ils quelques pustules éphémères , sèches et sans vigueur ! Je fais abstraction des cas exceptionnels où l'on tombe sur un pus d'une puissance tellement extraordinaire qu'il n'en ait jamais été inséré d'aussi fort sous l'épiderme du sujet. D'ailleurs, ce pus, d'une puissance, pour ainsi dire inouie, étant épuisé, l'immunité se rétablit et persiste d'une manière bien plus irrévocable qu'auparavant.
Mais il est rare que je fasse des syphilisations complètes, c'està-dire conduisant les malades jusqu'à l'immunité absolue, à moins qu'il ne s'agisse de véroles qu'on ne peut faire disparaître sans aller jusque là. Le plus souvent je me borne à guérir, ou mieux (comment dirai-je?) à prévenir, à étouffer une vérole commençante. Si, par exemple, j'ai affaire à un chancre dont l'induration commence, je me hâte de saisir le moment où le pus de ce chancre est encore inoculable au malade, et quelques inoculations faites à la fois, suffisent à la ^uérison de ce malade ; si le pus de ce chancre induré n'était plus inoculable au malade , il faudrait recourir à l'inoculation d'un pus très actif, bien qu'on n'ait pas les mêmes chances de succès, à pareil nombre de piqûres.
2° Choix du lieu de l'inoculation.
Deux circonstances importantes doivent présider à la détermination de ce lieu .
1° Il s'agit de considérations en quelque sorte esthétiques. Les femmes qui ne sont pas soumises à un travail actif ou à de grandes fatigues (qu'elles doivent ce privilège à leur séjour dans un hôpital, ou bien à leur état social), n'ayant pas à craindre que leurs chancres ne soient irrités par des frottements, veulent avec raison que les inoculations leur soient faites à des parties qu'elles seront à même de cacher plus tard aisément, par exemple aux parties latérales du thorax et de l'abdomen. Les femmes, au contraire, dont la condition exige qu'elles travaillent de leurs bras ou se fatiguent à la marche , tiennent bien , sans doute, à ce qu'on évite de leur faire des inoculations vers des
parties trop voyantes, comme elles diseiil, mais elles exigent principalement qu'on s'éloigne des localités que pourraient irriter des mouvements ou le jeu de leurs vêtements. Elles acceptent alors pour lieux de nécessité, des localités mixtes, en ce sens que, bien que ces localités ne soient pas les mieux cachées , elles ne sont pas non plus fort sujettes à des contacts irritants. Je citerai comme exemple la partie externe du bras, à peu près dans l'aire d'une ellipse verticale dont le foyer supérieur correspondrait à Vemjjreinle deltoïdienne. Je reviendrai sur celte ellipse.
Un vésicatoirc, déposé là comme un masque, ne pourra-t-il pas d'ailleurs faire disparaître tout vestige do contamination? Il est un autre moyen de dissimuler les cicatrices ou de les rendre moins disgracieuses; il consiste à les régulariser en donnant à leur ensemble une forme qui ne soit pas désagréable. C'est ainsi qu'on tracera des banderoles , des guirlandes , des lettres de l'alphabet, des figures de géométrie, ou des dessins convenables. J'ai décoré par les initiales démon propre nom plusieurs régions'sternales et empreintes deltoïdiennes. On peut encore faire mieux , et effacer les cicatrices par d'élégants tatouages. Dès lors, l'aiguille du tatoueur peut se faire pinceau, et lui, artiste. Plus n'est question de satisfaire à de puérils caprices ; son concours est devenu socialement utile.
2° L'autre chose dont il est important de tenir compte dans la détermination du lieu des inoculations, c'est d'éviter la vivacité de la douleur. Celle-ci doit rester dans la limite des petites douleurs, sinon être complètement absente. Autrement pourrait-elle, à part ses inconvénients propres , ajouter, en pure perte, par un élément inflammatoire, à la durée et à la largeur des ulcérations , peut-être même en provoquer le phagédénisme. De très bonnes places à choisir au point de vue que je signale, l'absence de la douleur, sont celles où ne s'accomplissent pas de forts mouvements et oii la sensibilité est peu vive (le devant du thorax, le voisiiiage de V empreinte deltoïdienne, etc.)
Quand existe sous la peau un coussinet graisseux abondant , il amortit beaucoup la sensibilité. N'est-ce pas une des raisons pourquoi les chancres font moins souffrir les femmes que les hommes? Elles ont en outre plus de syphilisme que les hommes. Nous avons le haut bout de l'échelle syphilitique des êtres, et la femme se tient immédiatement au-dessous de nous.
Il faut éviter avec soin le trajet des grosses veines, ou la présence soit d'un nerf, soit d'un faisceau lymphatique. Les parties sont-elles sujettes à des pressions répétées, à des chocs imprévus , comme la
partie externe du bras? On les pare de cet inconvénient par des protecteurs particuliers , dont je vous parlerai dans un instant. On s'éloignera dfc la partie supérieure du thorax, parce que des cols de cravatte ou des mouvements maxillaires seraient de nature à y produire des frottements douloureux. S'agit-il d'organes où la douleur peut provenir de mouvements qu'exige une profession, tels que la totalité des bras chez les tailleurs? On s'abstient d'inoculer ces parties, à moins que le sujet ne puisse se dispenser momentanément de travail.
A côté de ces circonstances principales , il en est de secondaires qui ne sont pas à négliger.
On doit avoir égard à la largeur que prennent les chancres de certaines localités. Ils deviennent moins larges et s'enflamment moins, par exemple, près de la ligne médiane qu'aux parties latérales du corps, au-dessus qu'au-dessous du diaphragme, etc.
Partout où le tissu cellulaire est séreux et la peau mince, il peut se faire que le pus, fusant sous elle, détermine une sorte de phagédénisme. Il faut savoir, au besoin, s'éloigner de ces localités dans la pratique des inoculations syphilisatrices. Nous verrons en effet plus tard que les chancres ont deux manières principales de s'étendre : 1° De dehors en dedans. Le pus soulève l'épiderme du voisinage , tandis que la face externe du derme se prend par inoculation. 2" De dedans en dehors. Le derme étant traversé par l'ulcération , subit l'inoculation du pus par sa face interne. C'est ce qui rend compte des décollements de la peau. Le chancre taillé à pic résulte ordinairement du concert, de la pondération, si je puis dire, de ces deux modes d'extension. Je ferai remarquer, en passant, que l'infiltration du pus sous un derme adhérent à la base du chancre, peut simuler grossièrement l'induration de ce chancre.
Il ne faut pas non plus, en général , que la peau soit très dure ni fort épaisse, comme celle de la partie postérieure du dos, de crainte que les chancres n'y prennent la tournure furonculaire.
Je vais maintenant passer en revue devant vous les principales localités de noire corps, et vous indiquer les plus convenables, pour l'inoculation des chancres. On peut les diviser, sous ce rapport, en localités ordinaires et en localités d'élection. Les premières doivent être étudiées presqu'aussi bien que les secondes , parce que des circonstances de profession , d'habitude et même de coquetterie des sujets , peuvent leur faire accorder la préférence. Voici le tableau et la description ad hoc des différentes places d'inoculation.