‹ Cours de syphilisation [electronic resource]Chapitre 3 sur 4 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Que M. Amédée Latour, flanqué de ses acolytes, persiste à me chercher noise par une opposition systématique et de mauvais aloi ! je saurai bien l'en corriger à force de coups de verges et de sifflets!

Veut-il, au contraire, changer de rôle et se relever à la hauteur d'une discussion scientifique digne et fructueuse? Oh! alors, il me trouvera plein d'égards et même de respect pour la mission du journaliste. Je sais qu'elle est délicate et méritoire à remplir !

Quant à moi, j'ai pris mon parti! A. T., mai 1853.

donné le travail local, d'où naît le chancre ou bien quelqu'autre symptôme syphilitique produit par incubation, directement ou par contagion (1 ) ? Dans ce cas particulier, il n'est pas de manière de préciser mieux le sens du mot incubation. C'est une expression figurée qui assimile le développement de la pustule chancreuse à l'évolution d'un œuf couvé par sa mère.

Cette question délicate a suivi les fluctuations d'une longue et vive controverse. Et adhùc sub jndice lis est. Peut-être hésiterais-je à me jeter à travers les combattants pour prendre part au litige, si la syphilisalion ne m'avait révélé à cet égard des circonstances pleines d'intérêt.

Interroger discrètement les analogies et faire parler les faits, sans violence, tel me semble être le plus sûr moyen d'arriver à une solution satisfaisante. Les analogies , vraies boussoles de la science, nous marqueront la route , tandis que les faits , semblables à des fanaux, nous la feront parcourir sûrement.

A propos d'analogies, méfiez-vous, messieurs, du savoir brut des syphilographes ; à force de creuser un sujet spécial, ils ne remarquent rien de ce qui se passe autour d'eux. Ce sont des myopes qui voient les faits particuliers de très près et auxquels échappent, fort souvent, les données générales de la science. Parlez-moi, au contraire, des Boerrhave, des Astruc,, des Hunter, et de tous les médecins dont la vue porte! En effet, si l'art s'alimente de détails, la science, qui est le dogme, plane au-dessus de lui et s'inspire de la contemplation générale des phénomènes. C'est pourquoi tel bon élève de M. Rayer peut en savoir plus long, sur l'incubation, que M. Ricord. La spécialité est souvent la porte des fausses routes.'

Que nous disent donc les analogies ?

Elles nous apprennent qu'un temps de calme perfide sépare l'insertion des autres virus, du moment où éclatent les premiers symp-= tomes morbides.

L'incubation de la rage, de la variole, de la vaccine, n'est pas douteuse.

Bryce a constaté, à propos du vaccin, un phénomène remarquable. Il a fait deux piqûres au même sujet, à quatre jours d'intervalle , et les deux pustules vaccinales se sont montrées en même temps. La modification générale qui paraît être indispensable à l'évolution de la vaccine, avait été produite par la première inoculation, de manière à

(1) On voit par la dernière partie de cette phrase que je n'ai pas voulu bannir de ma définition les matières syphilitiques qui sont inoculables, bien que n'étant pas fournies directement par le chancre. A. T., mai 1853.

influencer les phénomènes qui se sont passés au siège de la seconde (4). Nous allons voir qu'il se montre quelque chose de semblable dans les inoculations syphilitiques.

Arrivons maintenant;à ce quedisentles faits. Leur brutalité ne permettra pas de réplique. Les analogies proposent , les faits disposent.

Les observateurs sérieux ont peine à douter qu'il y ait incubation quand on contracte la maladie par voie physiologique. Mais certains syphilographes prétendent qu'il n'est que mystères impénétrables sous les rideaux de l'alcôve. Ils récusent les renseignements qui sont puisés là, quand ces renseignements, cela va sans dire, contrarient leurs doctrines ; serait-ce à leur adresse que Thierry de Héry a écrit? « Car tel ne trouve rien bon, s'il ne part de leur officine. » Pourtant, dans quels termes dirai-je à ces syphilographes, sans offenser une susceptibilité des plus ombrageuses, qu'avant la syphilisation, l'observation de la manière dont les choses se passent, quand on contracte naturellement la syphilis , conduisait à des renseignements bien plus précis que l'inoculation du pus du malade faite au malade lui-même. Mais, soit I ils récusent la voie physiologique et je désire que leur édification soit pleine et entière ; j'accepte donc leur récusation. En retour, qu'ils veuillent bien consentir à se placer dans de bonnes conditions pour provoquer, voir naître et se développer des faits expérimentaux qui soient concluants.

J'ai, à mon tour, une récusation à exercer. Elle porte sur la manière dont M. Ricord fait ses inoculations. Il pique assez profondément la peau (je l'ai dit et redit), avec une lancette ordinaire, bien chargée

(1) « Il arrive quelquefois que la deuxième vaccination développe le travail de la pre- » miëre. Le comité l'a remarqué plusieurs fois, et M. Delepinay, propriétaire h Château- » dun, en cite un exemple. M. Guérin , médecin ii Avignon, nous a communiqué sur » cet objet une observation fort remarquable. Un enfant est vacciné, sans succès, au » mois de juin 1809, à un bras ; on le revaccine h l'autre bras, dans le courant d u » mois d'août suivant, et bientôt le travail se développe aux deux bras, quoiqu'il se fût » passé un intervalle de plus de six semaines entre les deux vaccinations. Un de nos » collègues, M. le professeur Leroux, doyen de la Faculté de Médecine, connaît un sujet » sur lequel il a pratiqué trois vaccinations, k trois ou quatre jours de distance l'une de » l'autre, et sur lequel le travail de toutes a paru ensemble. » (Rapport du Comité central de vaccine sur les vaccinations pratiquées en France, pendant les années 1808 et 1809, p. 106).

C'est à dessein que je cite ces faits , bien qu'ils n'appartiennent pas tous k la même catégorie. Dans celui de Brycc et dans celui de Leroux, l'insertion vaccin i.e a été immédiatement suivie du travail général et latent qui précède l'éruption, tandis que dans le fait de Guérin, le germe vaccinal, inséré dans la première vaccination, paraît avoir séjourné longtemps sous l'épiderme ou dans le derme, et vraisemblablement jusqu'k l'époque de la seconde , avant d'être absorbe, et par conséquent avant de donner lieu ;i ce travail de toute l'économie. A. T., mai 1853.

de pus; il fait ensuite exécuter à son instrument un mouvement (i ) de bascule et de torsion combinées, de façon à ouvrir et à irriter la petite plaie en même temps qu'il y dépose une bonne quantité de pus. Puis, il essuie sa lancette sur la plaie et autour d'elle. La conséquence de cette manière de procéder est fort claire. Il y a dépôt dans la plaie d'un corps étranger qui est le pus , en môme temps qu'elle se trouve le siège d'une irritation directe assez vive. Cela suffit pour provoquer une phlogose prompte et éphémère. Par conséquent M. Bicord dit vrai quand il affirme qu'un travail continu et appréciable se passe localement depuis le moment de l'inoculation jusqu'à la production de la pustule chancreuse. Encore faut-il que le temps présumé d'incubation ne dépasse pas sensiblement celui de la petite phlogose dont je viens de parler. M. Ricord, en tout cas, ne saurait prouver que le travail local qui succède en quelques heures à ses inoculations soit produit par le virus , d'autant plus que ce travail n'est pas toujours régulier. Nous allons établir que les inoculations de M. Ricord sont bien plus suspectes encore, pour une autre raison, à savoir, qu'il les fait au malade lui-même (2).

Mais laissons là cette manière d'inoculer. Vous savez la mienne ;

(1) Ce n'est pas que je proscrive ce mouvement , puisqu'au contraire je l'adopte d'une manière générale ; mais je veux qu'il soit fait très délicatement et avec un instrument plus délié que la lancette à saignée. Il n'est pas d'ailleurs indispensable au succès de la petite opération, et peut nuire en particulier à l'observation du phénomène de l'incubation. A. T., mai 1853.

(2) Un interminable mal-entendu divise les partisans et les adversaires de l'inoculation diagnostique. Les premiers prétendent arbitrairement que les résultats de l'inoculation sont identiques d'une manière absolue k ceux de la contagion, tandis que les seconds soutiennent résolument le contraire. Les deux parties ont tort et raison à la fois.

Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris ; Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.

c'est dans la vérole, comme dans la fable, un singe qui renvoie les parties, dos à dos, dépens compensés. Mais je doute fort que le loup et le renard de la vérole veuillent se soumettre sans hurler ni glapir à la décision du singe de la syphilisation. La voici :

Le loup a raison de prétendre que les choses se passent d'une manière générale, après l'inoculation, comme après la contagion, mais il a tort de le prétendre dans le cas où les inoculations sont faites au malade.

Par conséquent, le renard a raison de soutenir que les choses ne se comportent pas après les inoculations de M. Ricord, comme après la contagion naturelle, mais il a tort de croire que la différence provienne, au moins exclusivement, de l'orgasme sexuel qui accompagne la contagion.

Voici les deux articles de loi appliqués par le juge :

Article premier. Les choses arrivent de la même manière, à peu près, qu'on prenne la syphilis par le coït ou à la pointe d'une lancette.

Ariicie second. Mais quand on inocule avec succès à un individu le produit d'une maladie dont il est déjà atteint, le symptôme local qui survient est plus précoce, indépendamment d'autres différences, que dans le cas précédent.

voici quelques-uns des résullats auxquels elle m'a conduit. Chaque fois que la prudence ne m'a pas permis de les suivre sur l'homme, j'ai pu le faire sans inconvénients sur les animaux. On pourra se convaincre de la vérité des assertions ci-dessous , par la lecture d'observations (4) que je publierai plus lard.

Qu'on n'aille donc pas accuser la sypkilisation d'être querelleuse de sa nature, puisqu'elle peut tenir la balance de la justice, entre les loups et les renards. Ce n'est certes pas petite affaire. Car si les loups ne se mangent pas entr'eux, les loups et les renards de la vérole s'entre-décliirent 'a belles dents. A. T., mai 1853.

(1) Je suis arrivé !i plusieurs des découvertes que j'ai faites dans la sypliilographie , en cherchant !i vérifler des hypothèses que quelques faits me semblaient rendre probables, soit par l'observation simple, soit par l'observation aidée de l'expérimentation. Ces hypothèses étaient-elles fausses ? Je me suis généralement abstenu d'en parler, ne croyant pas devoir confidence à chacun, de mes tâtonnements. Se sont-elles au contraire trouvées justes ? Je me suis borné à annoncer simplement les choses que j'avais découvertes. A quoi bon, pensais-je, après avoir atteint la vérité, en laisser encore l'accès difficile aux autres et les mener îi travers les écucils que j'ai appris à éviter ? CroirailH)n pourtant que ma conduite n'a presque trouvé grâce devant personne ?

La syphilisation est, sans aucun doute, une partie de la médecine, mais elle emprunte maints procédés au physiologiste expérimentateur. Or, celui-ci s'égare-t-il à propos de chaque fait nouveau qu'il annonce dans la relation d'une foule de détails qui sont une espèce de gangue dont il a su dégager la matière précieuse ? La syphilis expérimentale veut marcher sur les traces de la physiologie son aînée.

Pour quelle raison me reprocher tant d'avoir publié des lois? Est-ce au sens figuré du mot, est-ce b la chose qu'on en a ?

Si c'est au sens figuré du mot, si tout se réduit à une querelle de linguistique, elle n'est point difficile h vider. Il n'y a pas loin de l'Académie à la Halle, où se créent, plus que partout ailleurs, au rapport d'un grammairien célèbre, des figures de langage. Pourquoi donc ces messieurs font-ils si petite bouche ? Ce n'est pas que je tienne beaucoup au mot loi. Je n'aime pas en définitive à manier des brandons de discorde. J'avais primitivement choisi le mot aphorisme. Son air hippocratique me plaisait. Mais on m'a fait craindre que , dans ma bouche et sous ma plume , d'aucuns n'y découvrissent des prétentions. J'aurais dû passer outre, car :

On ne peut contenter tout le monde et son âne.

Est-ce au contraire la chose qui ne convient pas à tout le monde ou h l'âne? J'ai mieux aimé, je l'avouerai sans peine, publier des lois que des faits, parce qu'il m'était plus commode, entr'autres raisons, de présenter au public des pierres toutes taillées que de le conduire aux carrières.

Sans parler des journaux qui ne paraissent pas être rédigés par des confrères, auriezvous lu, messieurs les critiques de VUnion Médicale, des observations longues de vingt pages? Les auricz-vous soumises au jugement impartial de vos lecteurs? — Non. Pas plus que vous ne l'avez fait pour des observations publiées par d'autres que moi. Vos lecteurs que vous avez enlacés, et pour cause, dans des langes ricordiennes, se réveilleront un jour, comme le philosophe qui avait dormi plusieurs lustres, du sommeil produit par vos passes anti-syphilisatriccs, et se trouveront complètement étrangers aux progrès de la science syphilographique. Il va sans dire que vous ne les aurez pas rendus philosophes.

Parlez-moi, au contraire, de mes lois. Ah ! M. Lalour, si vous pouviez savoir quels bons prosélytes elles m'ont valu !

Tout cela n'empêche pas que j'ai tenu bonne note des syphilisations que j"ai faites el

\° Si l'on fait à ,un individu qui n'a jamais eu d'accidenl syphilitique une inoculation d'un pus de chancre primitif simple, il se passe quelques jours entre l'inoculation et l'apparition des premiers symptômes locaux.

2° Si l'on fait à un individu placé dans les mômes conditions une inoculation de pus d'un chancre induré, il se passe ordinairement un temps plus long avant l'apparition des premiers symptômes locaux.

3" Si l'on fait à un individu, toujours dans les mêmes circonstances, l'inoculation de pus d'accidents secondaires, le temps de silence de l'organisme sera plus long que dans les deux cas précédents.

4° Enfin un individu a-t~il déjà des chancres ? Il ne se passe presque (1) jamais plus de 24 heures, avant que quelque chose se manifeste à l'endroit où l'on a inoculé du pus chancreux. La promptitude du résultat est encore plus grande quand on a inoculé à l'individu son propre pus, ou bien lorsqu'il est très avancé en syphilisalion.

Bien d'autres faits de ce genre se sont révélés à mon aiguille inoculatrice; je me borne, pour le moment, à vous signaler ceux-là, parce qu'ils mettent le plus en relief le phénomène de l'incubation.

Il est une particularité , appréciable seulement dans les deux premiers des cas qui précèdent, la voici : après que le chancre inoculé s'est montré et qu'il a commencé à se développer, il est une époque (du 10""° au 15""^ jour après l'inoculation), où il semble s'arrêter et tendre vers la cicatrisation ; puis, tout-à-coup, il reprend sa marche et s'étend de nouveau. Cette sorte de recrudescence est précédée d'un peu de fièvre et quelquefois de douleurs musculaires et articulaires.

Je ne veux entrer, à propos de ces quatre cas, dans aucun détail minutieux et superflu ; mais peut-on se refuser à y voir quelque chose qui ressemble à une incubation ? Dans le S"" , l'incubation est évidente et complète.

Le virus syphilitique se range donc sans peine sous la loi des virus.

de la plupart de celles qui ont été essayées à Paris. Je revois le plus souvent que je puis, les sujets de ces syphilisations ; le moment n'est pas loin où je pourrai produire et juger quelques observations avec preuve h l'appui. Je commencerai tout naturellement par celles dont on a le plus fait mauvaise langue. Je dirai aussi mon mot sur quelques observations incomplètes qu'on avait pu croire égarées. A. T., mai 1853.

(1) Dans une circonstance de ce genre , j'ai pourtant constaté un silence de plus d'une semaine de la part de l'organisme avant l'apparition du chancre (voir pour l'analogie, une note que j'ai mise à la page 2, h propos du vaccin). Les raisons de cette anomalie, dont je donnerai la clef ailleurs, ne me s)nt pas complètement inconnues. Mais non est hic locus. A. T., mai 1853.

Comme les autres, il produit sur l'économie une impression universelle avant d'agir manifestement au lieu où il a été appliqué. Mais celle impression pourrait-elle suflîre à affecter le sujet de la vérole , en l'absence de tout travail local, de façon que celle vérole de contrebande se trahît, à une époque éloignée, par des symptômes? Nous touchons ici à la question brûlante et obscurcie des véroles d'emblée (i). Je ne puis ni ne veux la discuter. Cela nous écarterait de la signification précise du mot incubation.

Quelle est-elle?

L'imperfection du langage syphilographique pèse à ma pensée. Je vais invoquer, pour la dégager, une analogie grossière et étrange. Passez-la moi, je vous prie, indulgete mihi ! Eux 1 ils en feront, je le sais, gorge chaude, nargue de leur ironie et de leurs sarcasmes ! Ce n'est pas pour eux que je parle, pas plus que Galien ri" écrivait 'pour les j^armates (Lisfranc).

Une chrysalide est déposée quelque pari. Plusieurs jours se passent, après lesquels paraît un papillon : celui-ci pond ses œufs ; plusieurs autres jours se passent, et il naît des chenilles. Appellerezvous temps d'incubation, celui qui s'écoule pendant la transformation de la chrysalide en papillon, ou bien celui qui précède immédiatement, soit la ponte des œufs, soit la naissance des chenilles, etc. Si les choses étaient moins apparentes, quel sujet ne serait-ce pas de doule et de controverse ?

Supposez qu'on ne connaisse (et encore qu'imparfaitement) qu'une partie de cette genèse par succession. Comme l'ignorance deviendrait superbe et tranchanle , soil en proclamant une incubation unique, certaine, soit^n soumellant, ex cathedra suivant les v^et coutumes et secundùm artem, les amis de la science et les partisans de l'incubation à une bordée compromettante de lazzis et de calerabourgs.

Pourquoi les produits des accidents secondaires ne seraient-ils pas des œufs , de la graine ? S'il arrive que cette graine déposée dans un organisme y germe , ce n'est qu'après un temps incontestable d'incubation.

S'agit-il au contraire de l'insertion de pus d'accident primitif? On a l'image de la chrysalide (2). Celle-ci devient papillon, soit tout de

(1) Je croirais plutôt aux véroles d'emblée de par le pus des accidents secondaires , qu'aux véroles d'emblée de par le pus du chancre. Je dirai une autre fois mes raisons. Des observations assez concluantes sont dans mes papiers.

A. T., mai 1853.

(2) Il m'a semblé que les accidents secondaires arrivaient plus tôt et plus sûrement

suite, soit après un certain temps. Cela dépend de ses conditions propres, de son âge et de l'endroit où elle est déposée; rien d'étonnant qu'il y ait dissidence touchant l'incubation du virus chancreux. Mais pour peu que ce papillon chancreux pût naître , se développer et déposer sa graine, l'éclosion de celle-ci équivaudrait à l'explosion de la vérole. Eclosion incertaine, vérole non fatale.

Je vous donne celte comparaison vague comme une vue de l'esprii, c'est-à-dire, pour ce qu'elle vaut. C'est une analogie éloignée, équivoque, douteuse, fausse, peut-être, de tous points. Mais peutêtre aussi soulève-t-elle assez le coin du voile qui nous dérobe la vérité pour nous laisser entrevoir que cette vérité n'est pas impénétrable, et qu'il faut la chercher sans relâche. Cette analogie, dira-t-on, est un symbole et un aveu d'ignorance. Je le veux bien ; mais au moins cette ignorance se connaît elle-même. N'est-ce pas la réalisation du YVMÔt creauTov des anciens ? Ce serait donc un pas de fait. Si cette ignorance (qui sait?) était chrysalide et venait à se transformer en science !

En définitive qu'ai-je voulu dire ? Le voici : Il y a des faits , des modifications, des transformations qui nous échappent et dont nous ne tenons par conséquent aucun compte dans nos raisonnements défectueux. Doutes sur le moment, le mode, le mécanisme de l'incubation ; certitude sur la réalité du fait. Voilà tout. Maintenant qu'il y ait ou non chrysalide, papillon, graines et chenilles ; qu'il se passe phénomènes biologiques (l), ou purement physico-chimiques, le champ est également ouvert aux conjectures ; car c'est à peine si nous savons comparer le virus syphilitioue aux autres virus. Nous décidons néanmoins les questions les plus graves sans meilleurs

après l'inoculation, quand elle réussit, bien entendu, du produit d'accidents secondaires, qu'après l'inoculation du pus de chancre , tandis qu'au contraire la manifestation chancreuse locale, qui suit cette dernière inoculation serait plus précoce et plus sûre que la manifestation locale qui succède h l'inoculation, du produit des accidents secondaires.

Mais comme il y a Ik dedans un quid ignotum, il pourrait bien se faire que le iL m'a semblé ne fût qu'une étape sur le chemin de la vérité. C'est pourquoi j'ajourne l'exposition de détails qui ne laissent pas que d'être fort curieux.

A. T., mai 1853.

(1) L'hypothèse de germes syphilitiques rendrait compte de cas de chancres ou d'autres accidents, réputés syphilitiques, qui ne sont pas suivis de symptômes généraux. Il suffirait d'admettre que les germes ont été anéantis ou n'ont pas pu subir une évolution complète dans l'organisme. Mais qu'on ne me fasse pas endosser la responsabilité d'hypothèses, par cela seul que je les admets à se produire et h faire valoir leurs titres.

N'ai-je pas, après tout, le droit de dire qu'un œuf n'est pas encore un poulet, et qu'on peut faire pousser un arbre, soit par semence, soit par bouture, etc. ?

A. T., mai 1853.

guides que d'infirmes Ihéories (1) que nous nous cachons à nousmêmes à force de les désavouer. Le bon ton d'aujourd'hui consiste à répéter qu'on n'a d'autre critérium que les faits. C'est l'hypocrisie dans la science ou le défaut de logique : mensonge ou sottise I

Si le virus chancrcux inoculé peut provoquer dans l'économie une impression générale qui précède le chancre, il n'en résulte pas, sans doute, une modification bio-pathologique qni soit le prélude infaillible de la vérole, dans le sens qu'on donne aujourd'hui à ce mot. Il ne faut donc pas croire à l'incubation dans une acception trop absolue, pas plus qu'il ne convient de la nier lout-à-fait. J'admets qu'il se passe un travail chancreux local ; mais je pense que l'organisme tout entier fait les principaux frais de ce travail, en fournissant jusqu'à extinction les matériaux, les éléments du virus. La mèche syphilitique cesse de brûler quand la lampe organique épuisée ne lui fournit plus d'alimens. Comment comprendre, en dehors de cette hypothèse , une diminution que personne , à l'exception de M. Ricord et de quelques rares satellites, ne conteste, dans la réceptivité syphilitique ?

C'est donc à dater du chancre que commence un travail dont il est le centre , et dont la circonférence est partout l'organisme.

Ainsi , le pus est déposé sous l'épiderme ; il se fait là un travail général ou local, peu importe! et le chancre apparaît. Mais celui-ci a besoin, pour s'alimenter, de mettre à contribution l'organisme, et il décline quand cet organisme plus ou moins dépouillé refuse de répondre à son appel. Un chancre plus puissant, c'est-à-dire, plus virulent pourrait puiser à une source non complètement tarie , c'està-dire, encore soutirer pour vivre et consumer des éléments organiques (2).

(1) Des savants sans théories seraient des astronomes sans lunettes. Il est d'ailleurs étrange que ceux qui ne savent pas avoir de bons instruments, veuillent briser les verres des bonnes lunettes appartenant à autrui.

A. T., mai 1853

(2) Le chancre fournit le virus , comme le sein produit le lait et le testicule le sperme. C'est un laboratoire auquel afflue la matière première plus ou moins dégrossie de toutes les parties de l'organisme ; ou mieux, pour ne pas quitter ma comparaison , c'est une glande. Dans une syphilisation-modèle, le travail de cette glande doit s'accomplir régulièrement. Il faut savoir, pour ainsi dire, mesurer et ménager le concours de l'organisme. Tantôt on relèvera le ton des organes, tantôt on le déprimera, au contraire. Un chancre a-t-il de la peine h s établir, vers la fin de la syphilisation, par exemple? On se gardera bien de réclamer ailleurs par de nouvelles inoculations le molimen organique, car ce serait contrarier le travail qui tend à se faire dans un endroit.

A. T , mai ISm.

L'état général du sujet offre à peine quelques phénomènes appréciables depuis le moment de l'inoculation jusqu'à l'apparition du chancre. Et encore faut-il que ce sujet, d'ailleurs doué d'une vive susceptibilité nerveuse , soit indemne jusque-là de l'action du virus chancroux, ou bien qu'il n'en ait pas subi depuis longtemps l'influence. Il peut alors éprouver du malaise , de la courbature et quelquefois une fièvre éphémère. Ce sont phénomènes avant-coureurs de la vésico-pustule initiale du chancre (1 ).

Autre chose se produit quand le chancre est en pleine activité et poursuit son évolution. Alors, que ce chancre soit ou non isolé, l'économie toute entière se sent ébranlée et comme opprimée par le travail qui se fait. Le sujet éprouve une prostration particulière accompagnée de malaise général, d'inquiétudes dans les membres et de souffrances aux jointures. Il s'y ajoute souvent de la raideur, un peu de gonflement et de la douleur en haut du col , principalement le long de la partie postérieure des muscles sterno-masloïdiens. Mais la loi des réactions ne tarde pas à se faire sentir ; le bien-être succède à ce désordre passager. L'appétit se prend à augmenter et la puissance d'assimilation semble redoubler d'énergie (â).

Enfin , voici ce qui se passe localement après l'inoculation du pus chancreux : je suppose la piqûre assez délicatement faite pour ne rien laisser de visible après elle. Le sujet éprouve à l'instant de l'inoculation une sensation de picotement qui est en raison directe , toutes choses égales , de l'activité du pus qui a été mis sous l'épiderme ou dans le derme. Cette sensation d'ailleurs légère, dans tous les cas, ne se prolonge guère au-delà d'un quart d'heure. Au bout de ce temps on trouve à l'endroit de la piqûre un peu de rougeur, un peu de congestion. Douze, dix-huit, vingt-quatre heures, et souvent un temps bien plus long après l'inoculation (cela varie selon les circonstances d'incubation dont je viens de vous entretenir), le picote-

(1) En rapprochant mes observations de celles de M. Spérino et de celles qui me sont obligeamment transmises par M. Boeck, professeur à la Faculté de médecine de Christiania , il me semble que ces phénomènes généraux sont plus intenses dans le nord que dans le midi de TEurope.

A. T., mai 1853.

(2) Est-il besoin de dire que, quand les chancres sont le siège d'une suppuration abondante et de longue durée, les efl'ets de cette suppuration n'ont rien de particulier ? Pourquoi la suppuration qui élimine un produit virulent, aurait-elle un autre effet que la suppuration, par exemple, qui délivre l'économie d'une épine? Un exutoire , qu'il soit cautère ou séton, n'est-il pas toujours un exutoire?

A. T., mai 1853.

meni reparaît ; il s'y joint souvent de la cuisson ; une petite papule un peu jaunâtre , se montre sur place. Elle est moins appréciable à la vue qu'au toucher. Avec un peu d'habitude , on la sont bien distinctement en promenant légèrement la pulpe d'un doigt sur la peau.

La papule semble infiltrée d'une lymphe virulente qui ne tarde pas à se réunir en un foyer, c'est-à-dire à constituer une petite vésicule. Celle-ci est au centre d'une auréole rougeâire, d'abord peu étendue et peu foncée en couleur. L'aire de celte auréole paraît également infiltrée de lymphe virulente. La lymphe virulente agissant comme un corps étranger, est presqu'aussilôt mélangée de pus que produite, ou au moins que rassemblée. L'évolution du chancre est-elle rapide , comme par exemple chez les sujets auxquels on inocule leur propre pus , surtout si l'on multiplie les inoculations ? Il n'est plus alors possible de constater l'existence de la vésicule , tant est prompte l'apparition d'une pustule. Souvent môme celle-ci se montre comme d'emblée , c'est-à-dire du jour au lendemain avec une forme hémisphérique et le volume d'une grosse pustule de variole. Le pus est alors jaunâtre , assez concret ; il soulève un épiderme épaissi et qui est devenu quelquefois comme gélatineux. On dirait même parfois que cet épiderme s'est laissé pénétrer et gonfler par la partie la plus ténue de la matière qui distend la pustule. Dans la plupart des cas de ce genre , l'auréole manque presque absolument, et l'évolution chancreuse se fait très vite. Je ne parle pas des circonstances dans lesquelles il ne se produit que des pustules sèches , éphémères, avortées. Ces pustules sont à peine, elles ne sont pas des chancres !

Mais ordinairement ce n'est que vers le deuxième ou le troisième jour qu'apparaît la pustule chancreuse. Quelquefois même c'est plus tard.

M. Ricord la nomme pustule caractéristique. Cette qualification qu'il lui donne gratuitement est fort étrange ; car il ne lui assigne aucun caractère. Voilà donc une pustule qu'il ne sait pas reconnaître et qui lui sert à reconnaître le chancre. C'est l'adage : ne7no dat quod non habet, bizarrement interverti. Il est pourtant bien vrai que M. Ricord ne sait pas la reconnaître. Combien de fois , en effet , n'avez-vous pas ouï ce chirurgien baptiser des pustules du nom de fausses pustules, par cela seul qu'elles s'éteignent au bout de quelque^ jours d'existence ? Le résultat seul apprend donc à M. Ricord si les pustules &onl des pustules caractéristiques, des pustules vraies ou de fausses pustules. M. Ricord dit donc à la pustule : Dis-inoi ce que tu deviens , et je te dirai qui tu es. Ce diagnostic ou ce

pronostic après coup est (j'en demande pardon à M. Ricord ) une

immense déception. C'est (sans comparaison) la prophétie de

polichinelle prédisant avec assurance la pluie qui est tombée la veille.

La pustule disparaît-elle de bonne heure ? Les absents ont tort , et on la renie. L'exclusion , cela va sans dire, porte uniquement sur les pustules qui suivent l'inoculation de pus de blennorrhagie , de balanoposthite ou d'accidents secondaires. Les pustules avortées de nos syphilisés sont mieux accueillies que cela. Quelles qu'elles soient, elles sont les bien-venues ; ce sont toujours de vrais chancres (\).

Quant à moi, je reconnais des caractères aux pustules d'inoculation proprement dites et au chancre ; je veux vous faire connaître ces caractères :

Je vais vous décrire la pustule elle-même et le chancre. Voyons d'abord la pustule.

Il faut distinguer V auréole , de la pustule proprement dite.

L'aréole, ou, comme Chaussier voulait qu'on dit, V auréole a une couleur rouge plus ou moins foncée et tirant quelquefois sur la teinte lie de vin. Cette teinte indique généralement une grande force dans le pus qui a été inoculé. Pour les cas ordinaires l'auréole est peu rouge et se trouve fort étroite , ayant tout au plus un centimètre de diamètre. Mais dans certains cas, ce diamètre est beaucoup plus grand. Il est très important à noter du cinquième au dixième jour dans le commencement de la syphilisation. Car à cette époque, la largeur de l'auréole indique assez bien, sauf accident inflammatoire ou pléthorique, celle du chancre qui va suivre , s'il n'est point modifié par des inoculations ultérieures. Enfin , on pourrait dire que l'auréole a une épaisseur, en ce sens qu'elle correspond à un empâtement.

La pustule elle-même est en hémisphère , quelquefois pourtant elle est un peu conique. Il est bien rare qu'elle soit légèrement ombiliquée (2) ; tantôt elle conserve , tantôt elle ne conserve pas (3) la trace de la piqûre. Sa grosseur \ane ordinairement depuis celle d'une

(1) Castigo ridendo mores. Qu'on excuse ce ton badin en faveur de l'intention qui la dicté. N'est-ce pas le type de Vutile dulci ? N'ai-je pas dû faire des efforts pour me mettre à la portée des auditeurs habituels de M. Ricord ?

A. T. , mai 1853.

(2) Les causes de Vombilication ( qu'on me passe ce néologisme ) de la pustule ne sont pas mystérieuses. Je les connais et les ferai connaître ailleurs.

A. T. , mai 1853.

(8) Quand la piqûre est très étroite, très obliquement faite, et surtout qu'elle n'a pas saigné , la pustule initiale du chancre n'en conserve pas de trace.

A. T. , mai 1853.

graine de millet jusqu'à celle d'un chenevis. Mais la manière dont on a pique la peau peut modifier la forme et changer le volume de la pustule. Toutes choses étant égales , la pustule est d'autant plus grande que la piqûre a été plus étendue. Les inoculations faites à des personnes qui ont déjà plusieurs chancres donnent souvent lieu à des pustules très grandes , bien que les chancres dont elles sont le commencement ne soient pas destinés à s'étendre beaucoup. L'évolution précoce des pustules naissantes et le volume que la plupart d'entre elles acquièrent rapidement , pourraient induire en erreur sous ce rapport; mais l'étroitesse ou l'absence de l'auréole , la connaissance du syphilisme et de la constitution du sujet, et enfin, le nombre des piqûres prémunissent contre toute illusion.

Le pus de la pustule est fluide , blanchâtre et généralement peu abondant. Au contraire , il est copieux, jaunâtre, épais et se concrète sur place quand le chancre doit vite avorter, par suite de l'état avancé de syphilisation du sujet.

8° et dernière leçon, dimanche 18 Janvier 18^2.

Messieurs, abordons maintenant l'étude du chancre proprement dit.

L'Ecole de l'Hôpital du Midi (1) n'est pas à bout en fait d'hérésies. C'est elle qui a propagé l'opinion que le chancre n'a pas de caractères matériels auxquels il soit possible de le reconnaître !

Une pareille assertion , si contraire à la réalité , ne doit-elle pas surprendre ceux qui savent que la médecine moderne a signalé les caractères matériels des désordres les plus profondément cachés dans

(l) Pardon, M. Gerdy, de cette métonymie : Ecole de l'Hôpital du Midi; Elle n'est pas dans vos goûts , je le sais par vos aménités académiques. Mais mon cours sur la Syphilisation est l'aîné de votre discours contr'elle. Je n'ai donc pas pu profiter de vos mercuriales, d'ailleurs passablement empreintes de la couleur du lieu. Et puis, pourquoi ne pas l'avouer. L'école de M. Ricord n'a-t-elle pas jadis éclipsé ses rivales? Et même ne les éclabousse-t-elle pas encore aujourd'hui de ses débris? Les droits de la vérité , M. Gerdy, les droits de la justice ^ ne sont-ils pas sacrés, surtout envers un ennemi que la fortune délaisse ? Car cet homme célèbre va se trouver debout , vivant comme Broussais, au milieu des ruines de sa doctrine!

J'aime k croire qu'on ne voudra pas me confondre avec les panégyristes de M. Ricord. Mais on verra plus tard comment je juge, au tribunal de la syphilisation, cette espèce de mosaïque ( il serait par trop trivial de dire, cet habit d'arlequin), qu'on appelle sa doctrine, et dont les morceaux sont épars, tant erreurs que vérités, dans les écrits des Thierry de Héry, des Kernel, des Hunter, des B. Bell, et des Swédiaur.

A. T., décembre 1853.

nos organes? Le chancre, au contraire, n'est-il pas soumis à nos sens? Ne le voyons-nous pas'? Ne le touchons-nous pas? Si. Il a donc des caractères objectifs, matériels? Or, de deux choses l'une, ou bien l'ensemble de ces caractères n'appartient qu'à lui seul , ou bien cet ensemble lui est commun avec d'autres altérations morbides , soit naturelles, soit artificielles. Dans le premier cas, ces caraclères réunis devront nous faire reconnaître le chancre, et nous demanderons, dans le second cas, quelles sont les altérations qui usurpent ses attributs? J'ai démontré, dans mon premier mémoire sur la Syphilisation, que ce ne sont pas les simples écorchures ni les pertes de substance, pratiquées au moyen de caustiques, comme on l'avait prétendu. Le chancre , ai-je dit d"ans ce travail , présente une physionomie vive et diaprée, qui lui est propre. Il accomplit, en outre, une évolution, c'est-à-dire qu'il a un commencement, un milieu et une fin , lesquels offrent chacun des caractères particuliers. L'ensemble de ces caractères n'appartient qu'au chancre, qui se trouve ainsi mieux spécifié que ne le sont peut-être la pneumonie et la fièvre typhoïde, l'abcès et l'anévrisme ! On s'est pourtant évertué à ne pas vouloir diagnostiquer les chancres, autrement que par l'inoculation (1), dont on avait besoin pour l'étude. On s'est en quelque sorte complu dans l'ignorance et l'erreur. Quel bon marché ne fait-on pas encore tous les jours de nos chancres avortés, qui deviennent, au gré de capricieuses théories, de vraies ou de fausses pustules (2). Ah 1 si je ne fuyais la pente des personnalités , comme je vous égayerais par le récit de curieux incidents, d'anecdotes piquantes! Les systèmes dans les sciences , Messieurs, sont de perfides , de détestables conseillers 1

Le fait est qu'après avoir observé , étudié les chancres de l'homme et des animaux dans leurs diverses périodes, on parvient aisément à

(1) L'erreur a sa filiation, comme le chancre. De même que celui-ci peut aboutir k la vérole, Terreur mène souvent tout droit h la contradiction. Il n'est pas facile d'arriver dans la vessie quand on a commencé par faire faicsse route. Exemple : Les inoculations pour cause de diagnostic ( diagnosinociilateurs , c'est ainsi que je les baptise ) , ne reconnaissent qu'un seul et même virus cliancreux , constamment identique k lui-même. Il devrait donc leur paraître indifférent d'emprunter, pour l'inoculation, ce virus toujours un au malade qui subit l'inoculation , ou bien à un autre malade. Mais il paraît que le défaut de logique est plein d'attraits pour les diagnosinoculateurs ; aussi ne veulent-ils pas k tout prix qu'on emprunte du pus k un malade pour l'inoculer k un autre ?

Sic volo , sic jubeo ; sit pro rations voluntas. A. T., décembre 1853. Horace et Ricord.

(3) J'ai connu des pustules qui n'ont pas plus vécu qu'un insecte de l'hyponis (quelques heures d'après Aristote), et auxquelles on a fait l'honneur de les accueillir, après en avoir'rcfusé bien d'autres qui étaient beaucoup plus vivaces et durables. C'est que les premières étaient nées sur des syphilisés, tandis que les secondes avaient pour source quelque accident secondaire ou une balano-postliite. Ne sait-on pas que les syphilisés doivent, par ordre, pouvoir contracter des chancres, tandis qu'il est défendu aux accidents susnommés de fournir du pus inoculable ?

savoir distinguer leurs caraclcres. Le diagnostic d'un chancre ne doit donc pas rester indécis (1). Il est vrai qu'il faut quelquefois savoir,

C'était Lien pis quand nos pustules étaient sur des singes; la proscription était générale, I ennemi courait sus aux singes et aux pustules, en secouant avec transport l'ori- ^ tlamme de la transplantation.

yif^la.oi'y-^ Celle pauvre transplantation! Elle si choyée, si fêtée dans sa crèche! Quiyrfwat/ ' douté que c'était un enfant mort-né? Mais on ne tarda pas il s'apercevoir qu'elle était un être incomplet, et ce fut il qui l'achèverait par des sarcasmes! Un enfant terrible de la maison (celte qualification n'est pas de moi, elle vient d'un des familiers), plein de sens et d'esprit , l'appela « un argument d'audience, dont un avocat sensé n'attend d'autre ellt't que d'avoir sur le moment fermé la Louche !i son adversaire» , et prouva par une plaisante et logique exagération, qu'il n'y avait jamais eu qu'un seul chancre au monde, tous les autres ayant été transplantés.

Le monstre transplantation était repoussé partout. Son parrain, M. Ricord (le véritahle ptre était M. Cullerier, qui ne recule pas encore aujourd'hui devant la revendication de ses droits), essaya de cacher ses défauts originels sous un costume Lardé et chamarré d'interprétations. Il ne réussitqu'k faire une mascarade. La malheureuse transplantation fut de rechef houspillée et pourchassée ; c'était celte fois dans le salon académique de la rue des Sainls-Pères. Au lieu donc de réveiller les sentiments de pitié qu'elle avait inspirés d'ahord, elle ne fit que provoquer la risée cl n'en périt que plus niisérahlement.

La théorie de transplantation est aujourd'hui bien et dûment morte et enterrée. C'est en vain qu'un de mes compatriotes, quoi qu'il die, épris d'un ferme et touchant dévouement pour elle, a tenté de la faire revivre; il n'a réussi qu'à prolonger de quelques convulsions , son agonie.

Un de profundis , et plus de quolibets , s'il vous platt!

Le besoin de quelque chose qui tienne lieu de la transplantation, se fait sentir, paraît-il, pai-mi les amateurs de joyeusetés syphilographiques. Que ne fais-je partie de ceux-lîil Mais non I Je veux être généreux. Je vais donc essayer d'étouffer, dans les limbes de l'embryon , l'être qu'on destine il tant de tribulations ; ce sera d'ailleurs plus sain pour la mère qu'un avortement tardif.

Le nom du nouveau monstre, qui n'est pas né , forme une rime riche avec le mot transplantation, bien que la chose qu'il représente n'ait ni rime ni raison, et fasse un piètre argument. Ce mot est perturbation.

C'est donc la théorie de perturbation , la digne sœur puînée et avortée de la transplantation, que j'ai l'honneur de présenter ii l'ondoiement de vos éclats de rire.

Son père est , je crois , un esprit perturbé et réfracté par la syphilisation, et sa génération ressemble beaucoup à celle d'une maladie.

La perturbation a donc une cause prédisposante et une cause déterminante.

La première est une tendance ii réparer, par un mauvais ciment qu'on nomme théorie improvisée, les brèches faites par la syphilisation îi certaine doctrine.

La seconde a sa source dans quelques cures radicales, obtenues par la syphilisation, d'ulcérations serpigineuses que rien autre chose ne pouvait guérir.

Nos adversaires nous font donc savoir que la syphilisation n'est pour rien dans semblable guérison. En effet nos chancres ne sont-ils pas ni plus ni moins que des exutoires perturbateurs ?

Risum teneatis , comme aurait dit feu Lisfranc, après Horace.

Vite ! étouffons l'avorton perturbation .'

Et puis, soutenez encore que je suis impitoyable envers mes adversaires!

La (rajispiantation était absurde. Li perturbation n'est rien. Si (quelques-uns lc prétendent) elle a brillé comme un météore ii l'Hôpital du .>.idi, on peut dire de ce feu-follet ce qu'on dit d'un zéro :

Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.

A. T., décembre 1853.

(1) Un jeune homme fut atteint d'une maladie intercurrente pendant que je le syphilisais II reçut la visite du médecin de sa famille, auquel il laissa croire que ses chancres étaient des furoncles. Il y a pourtant des différences marquées entre un chancre de la peau

en l'absence d'un signe patliognomoniqiie donl je vous parlerai, faire intervenir, à propos, dos renseignements anamnesliques dans ses investigations. En effet, le chancre n'est-il pas un tout, un être dans le temps et l'espace? Ne faut-il pas, pour le connaître , le voir dans tout ce qu'il est et comme il est, c'est-à-dire l'examiner dans ses différentes phases et ses diverses parties ? Presque toutes les données sont utiles à invoquer dans l'étude des maladies ; pourquoi vouloir faire de la vérole une exception pathologique? On peut donc encore constater l'identité d'un chancre, en l'absence de son cachet pathognomonique. Ce cachet prime tous les autres moyens de diagnostic, parmi lesquels, j'en conviens, l'inoculation peut se trouver. Elle s'y place néanmoins quelque peu en intrus et très loin du premier rang. Il lui faut presque passer, pour se faire agréer dans le monde, sous la livrée des syphilisateurs. Car, enfin, ce n'est pas un moyen comme un autre, un moyen exempt d'inconvénients ni même de danger, sans compter que la pustule d'inoculation a besoin d'être diagnostiquée à son tour. On trouve souvent un sophisme au bout des raisonnements de M. flicord. Ici c'est l'espèce connue sous le nom de pétition de principe et la variété dite cercle vicieux. Parlez-nous franchement, M. Ricord, et apprenez-nous, de grâce, si vous recourez fréquemment en ville à l'inoculation comme moyen de diagnostic ? Vous ne l'employez peutêtre pas plus que vous ne prescrivez certain Rob dont vous ne parlez jamais à Paris , fût-ce en plaisantant (1 ). M. Ricord est au fameux

et un furoncle. Ce n'est pas ici le lieu d'en tracer les caractères différentiels. Mais le médecin dont je parle, et qui était instruit , les aurait-il méconnus , si l'on ne s'était pas dispensé de les décrire ?

A. T., décembre 1853.

(1) On devisait un jour, sous les ombrages du jardin de clinique, de M. Ricord ,

Car que faire en ce gite, à moins que l'on ne cause ,

de la bouche constamment close du seigneur du lieu, sur un médicament qui , h tort ou h raison (je crois que c'est k tort), fait beaucoup de bruit. Chacun cpiloguait h l'aise. 11 y a plus d'une mauvaise langue à la clinique de M. Ricord. .....

Je conjecture, quant h moi, que le Rob en question n'est pas bien dans les papiers de M. Ricord. J'ai même ouï ce chirurgien en gloser assez cavalièrement h l'hôpital Saint- Pierre, de Bruxelles. Il est vrai que la glose qu'il fesait n'était pas sans teinte équivoque (c'est ici la vraie place du brouillard de M. Latour, pour moi du moins qui n'ai pas pu le percer).

Quand M. Ricord mal pense d'un homme (or, notre Rob est ce qu'il y a de plus homme , puisque c'est un pseudonyme bien connu ) , il esquive d'articuler son nom, et se rejette ordinairement sur des allusions qui sont d'un goût mélangé. C'est ainsi que dans le cénacle académique, de même que dans son cours, M. Ricord a sécrété force discours contre la syphilisalion, sans y lâcher une seule petite fois, dans un recoin , le

Rob ce qu'Epaniinondas était au mensonge. Etiamsi ridendo non mentiebatuT. Il s'agit du général tiiébain. Cliacun sait que M: Ricord ne ment ni ne plaisante jamais.

Je vais étaler devant vous l'argument de M. Ricord. Il consiste à nous assurer que le chancre n'est pas dans sa base , ni dans l'aspect pultacé de son fond, ni dans ses bords taillés à pic, frangés , renversés, etc. (avec toutes les variantes possibles de cette phrase). On ajoute, comme corollaire, que le chancre est tout entier dans le pus qu'il sécrète ; l'inoculation est donc la pierre de louche du chancre. Hors de l'inoculation point de salut diagnostique. Tel est l'article de foi ; c'est M. Ricord qui vient de vous prêcher par ma bouche.

M. Ricord a mille fois raison ; le chancre n'est exclusivement ni dans sa base, ni dans son fond, ni dans ses bords, etc. Il est vrai qu'on s'en était bien quelque peu douté avant M. Ricord. Mais le chancre, M. Ricord , est dans tout cela réuni. Qu'avez-vous à répondre? Rien.

Vous connaissez , Messieurs , mon goût prononcé pour les analogies. Je veux m'en donner à l'aise et vous faire quelque raisonnement de la

nom réprouvé de M. Auzias-Turenne, Lien qu'il ne se soit pas fait faute de mal parler de moi!

En résumé, cette note, jetée ici par occasion et comme par hasard, n'aurait pas de signification pour ceux qui voudraient y trouver, ii tort, de la malice contre M. Ricord. Elle n'a d'autre Lut que de convier ce chirurgien h nous dire, dans l'intérêt de la science, ce qu'il pense du roh Boyveau-LaDecteur. Qu'il ne craigne pas de se compromettre en formulant un avis à l'exemple de Swédiaur , de M. Lagneau et d'autres syphilographes. Rien ne lui serait plus facile, étant journaliste. Chacun sait, de reste, que M. Ricord fait la pluie, le beau temps et les brouillards de M. Latour. Exemple :

« M. Auzias n'en sait rien , » (il s'agit du nomLre de chancres nécessaires pour syphi- » User un homme complètement) et il s'en inquiète fort peu ; il est moins avancé que M celui à qui on demandait combien il fallait de queues de rats pour aller de » la terre à la lune , et qui répondit qu'il n'en fallait qu'une , pourvu quelle » fût assez longue. » (Lettres sur la syphilis, page 267).

Une semblahle citation me dispense de me justifier de ne pas parler toujours de M. Ricord dans mes feuilletons avec les égards qui semblent dus a sa position et à son talent.

En voici une autre, je souligne quand M. Ricord souligne : « Il faut, pour se soumettre » il de pareilles expérimentations, avoir plus de confiance dans la doctrine que celui qui » l'enseigne et qui ne donne pas l'exemple. On m'a dit que ce qui empêchait d'aucuns » de s'inoculer, ou de faire savoir qu'ils s'étaient inoculés, c'était la crainte que cela » pîit leur nuire dans le monde au point de vue du mariage. » {Ibid. page 276). M. Ricord continue sur le même ton.

Ce serait odieux, si ce n'était de la légèreté. Mais le comble en ce genre est la préface que M. Ricord a laissée mettre en tête de ses lettres sur la syphilis.

Et rien pour nous rincer la bouche .'

A. T., décembre 1853.

famille do celui de M. Ricord. Je vais animer le discours en simulant un dialogue entre un savant et un gourmand.

Le gourmand. Quelle est cette poire? Est-elle bonne? J'ai bien envie d'en goûter.

Le savant. Attendez ; cela est délicat, non pas la poire, mais la question. En effet, cette poire ne consiste ni dans sa forme, ni dans son volume, ni dans son prolongement pédoncnlaire

Le gourmand. Je sais bien que la poire ne consiste dans aucune de ces choses prises isolément, mais elle consiste dans toutes ces choses réunies

Le savant. Ne m'interrompez pas. ... On ne peut la reconnaître ni à son épicarpe, ni à son sarcocarpe, ni à son endocarpe, etc. Elle est tout entière dans son pépin.

Le gourmand. Pardon ; c'est le pépin qui est dans la poire.

Le savant. Ne plaisantez pas , car le sujet est sérieux.

Le gourmand. Fort bien. Dis-moi, poire, quel est ton pépin, ce qu'il devient , et je te dirai qui tu es.

Le savant. C'est cela ; toute la difEculté ne consiste plus qu'à reconnaître le pépin.

Le gourmand. N'est-ce pas la reculer sans la résoudre; j'ai peur ■qu'il ne soit moins facile de reconnaître le pépin que la poire.

Le savant. C'est vrai ; mais le pépin mis en terre deviendra un arbre ; celui-ci portera des poires semblables à celle qui aura fourni le pépin.

Le gourmand. Sans doute , mais cela ne m'apprendra pas si ma poire est un Messire Jean ou un Bon Chrétien , puisqu'il faudra toujours reconnaître la poire elle-même, sans compter qu'elle est mûre et que je ne veux pas lui laisser le temps de pourrir. Si j'allais consulter le jardinier Bonlemps ?

Le savant. Si votre poire était pourrie, aucun jardinier ne pourrait la reconnaître, pas plus Bontemps qu'un autre.

Le gourmand. Alors , je comprendrais à la rigueur qu'on en semât les pépins pour obtenir d'autres poires semblables ; mais encore faudrait-il que ces pépins fussent intacts et confiés à un terrain convenable? Je ne parle pas du temps très-long pendant lequel on devrait attendre le résultat.

Le savant. Qu'importe? si le moyen est bon et qu'on ail du temps devant soi.

Le gourmand. Quand une poire est entière, on peut la reconnaître

sans en semer les pépins, el quand elle a été détruite parla pourriture ou autrement , il est rare que les pépins ne soient pas eux-mêmes endommagés. Ceux-ci, quoique semés dans un bon terrain, ne germeront donc pas toujours. D'où il me paraît suivre que votre moyen est fort souvent incertain et presque constamment inutile. Est-il à peine quelques cas exceptionnels qui puissent en réclamer l'emploi? Quant à ma poire, je vais décidément consulter Bontemps. S'il n'est pas le roi des poires , au moins les a-t-il beaucoup cultivées et pourra-t-il me donner un avis utile ? Permettez-moi de vous laisser un conseil en vous quittant : faites plus attention aux poires, et occupez-vous moins des pépins.

Le savant. Merci ! Mais pour avoir des poires, il faut semer des pépins, entendez-vous?

Le gourmand. Ah ! J'entends ; l'intérêt

Le savant. Oui ! L'intérêt de la science et de l'humanité

Le gourmand. Bien entendu! Semez des pépins. Adieu!

Le chancre avec son auréole, c'est une poire avec son prolongement. Il a une forme et un volume comme la poire. Celle-ci a un épicarpe , un sarcocarpe et un endocarpe, etc ; le chancre a de même des bords, un fond et une base , etc. Il a aussi des pépins qu'on sème , c'est-à-dire un produit virulent qu'on peut inoculer. Il vient également des fruits pourvu que le terrain soit bon, la graine bien conservée et qu'on attende!

Convenez-en , Messieurs les gourmands ; M. Ricord est un des plus grands savants de l'Europe. Il règne sur les fruits de la Syphilis. Croyez-en le Bontemps de la vérole.

Dans cette fiction , je le sais, l'analogie prête la main à l'hyperbole. Mais j'attaque l'excès et non pas la chose. Tout en vous faisant rire de l'abus, je ne veux pas condamner l'usage. Castigo ridendo mores. Non seulement , en effet , on a donné le pas à l'inoculation sur tous les autres moyens de diagnostic, mais encore on est allé jusqu'à les exclure. Je prétends, à mon tour, dénoncer l'usurpation et réintégrer les proscrits dans leurs droits. Je n'ai donc aucunement la pensée de nier la valeur de l'inoculation comme moyen de diagnostic, pas plus que je n'ai contesté l'utilité du mercure ni l'excellence des médicaments iodiques. J'ai uniquement pour but de vous montrer qu'ici comme en toutes choses , le mieux est l'ennemi du bien. J'entends des ricanements qui m'objectent qu'en fait d'inoculations l'abus à l'extrême est dans notre camp. Erreur grossière ou mensonge ! car

l'abus , c'est l'usage pernicieux. Combien de fois ne s'est-il pas glissé dans vos inoculations diagnostiques? Au contraire , cet abus n'est bien certainement pas dans nos syphilisations prudentes. Feignez, tant qu'il vous plaira, l'indignation ou l'incrédulité. Mais celte inoculation que vous n'avez employée qu'en tremblant et au risque de vous blesser (ou plutôt de blesser les autres), est une arme, aujourd'hui puissante et dépourvue de dangers. Apprenez donc à la manier. Le poison porte en lui son remède et son préservatif. L'égalité n'est plus , en ce moment, entre vous et nous., devant le chancre. Nous sommes des privilégiés et c'est par votre faute. Voilà, grâce à votre obstination, une des merveilles de la syphilisation.

Ne nous croyez pas injustes et dénigrants à l'endroit de l'inoculation diagnostique. Nous savons plus exactement sa valeur précise , son utilité réelle que ceux qui l'ont inventée. Notre foi , j'ose le dire , est plus clairvoyante que la leur. Nous savons, à n'en pas douter , que le pus est plus longtemps et plus souvent inoculable qu'ils ne le pensent eux-mêmes. Par conséquent le chancre devait être, plus à nos yeux qu'aux leurs, dans son propre pus. C'est presque toujours quand le cachet palhognomonique du chancre a disparu , qu'ils lui refusent d'une manière absolue la propriété de donner un pus inoculable. Au contraire , nous attribuons encore au pus du chancre l'inoculabilité pendant un certain temps. Nous prétendons seulement que ce pus est moins fort , et nous reconnaissons qu'il n'est plus inoculable à celui qui le fournit. Quand ils contestent d'une manière absolue l'inoculabilité d'un pus, nous nous bornons à constater son inoculabilité relative. Nous avons donc des données qu'ils n'ont pas sur la virulence. Nous savons mieux qu'eux quand , où et comment le pus est inoculable. Nous sommes théoriciens et praticiens. Ils sont à peine routiniers. Pourquoi aurais-je la pudeur de vous le taire? J'ai donc le droit de les interpeller en ces termes : « "Vous admettez que quand un pus finit d'être inoculable au malade » qui le sécrète, il cesse également de l'être à des personnes saines , » tandis que nous croyons que quand l'heure de votre prétendue pé- » riode de réparation (4)3 sonné, le pus du chancre peut être encore

(1) Si par les mots de période de réparation, on voulait désigner simplement une période de cicatrisation, je n'aurais pas d'objection il faire, car je conteste seulement qu'il y ait une période commençant en général avec le rétrécissement du chancre, et pendant laquelle le pus de cet ulcère ne serait plus inoculable d'une manière absolue. Mais voici ce qu'on pourrait me dire : Si le pus était inoculable, la circonférence du chancre en subirait l'influence, et celui-ci ne marcherait pas vers la cicatrisation. Je répondrais précisément, faut-il le répéter sans cesse ? que le pus n'est plus inoculable au

» inoculé à une personne saine, ou bien qui est, seulement, moins » avancée en syphilisalion que votre malade. Mais nous n'allons pas » jusqu'à prétendre que la transformation du chancre en ulcère sim- » pic et blafard n'ait jamais lieu. Nous expliquons môme les circons- » tances dans lesquelles cela se produit.

» Pour vous , le pus du chancre n'est inoculable que depuis l'ori- » gine de ce chancre, jusqu'au moment où il commence à se cicatriser. » Nous croyons autre chose ; le voici : Quand le chancre est en mar- » cho de cicatrisation, il fournit un pus qui est encore inoculable, je » ne dis pas au malade, mais à une personne ou à un animal qui a » moins de syphilisme que lui; et il fournit ce pus inoculable pen- » dant un temps qui peut quelquefois aller jusqu'à sa complète ci- » catrisation. »

Il n'est pas possible d'évaluer cela d'une manière rigoureuse, sans entrer dans des détails cliniques, et se livrer à l'examen de faits particuliers. J'en supposerai cinq. Ils suffiront pour donner une idée de tous ceux qui pourraient se présenter. Avec un peu d'habitude de la syphilisalion, on reconnaîtra qu'ils ne sont pas trop en dehors de la réalité. Afin de rester dans une généralité dogmatique qui soit facile à comprendre, je ne tiendrai pas compte, ici , de deux circonstances , dont l'influence sur la marche des chancres est pourtant considérable. Je veux parler de différences individuelles dans le syphilisme et de l'existence de la syphilis constitutionnelle chez les individus auxquels on pratique des inoculations. Celui qui est atteint de la vérole, a, toutes choses égales d'ailleurs, vous le savez, plus de syphilisme qu'un autre.

sujet qui le fournit et qu'il peut l'être encore h un autre sujet. Je demande pardon au lecteur de tant insister Ib-dessus. Il s'agit d'un point sur lequel j'ai été assailli par une grêle d'objections, môme dans mon propre camp, et je cherche, pour me Lien faire comprendre, à varier l'expression de ma pensée.

Mes expériences démontrent que le pus du chancre est bien certainement inoculable k une personne saine , tant qu'il produit sur le malade ce que M. Ricord nomme une fausse pustule. Or, ce chirurgien a toujours pratiqué ses inoculations aux malades qui lui fournissaient le pus, et n'a pas tenu compte de cette circonstance dans l'interprétation des résultats qu'il a obtenus. Plusieurs de ses conclusions sont donc nécessairement viciées à leur source et entachées d'illusions. Et pourtant c'est là leur moindre défaut.

Ce n'est pasque je fasse un crime ii M. Ricord de sa prudence. Bien au contraire, je l'en féliciterais volontiers , s'il voulait suivre les progrès de la science et revenir à résipiscence à la lueur du flambeau de la syphilisalion.

11 est bien plus beau d'avouer ses erreurs et de s'amender que de découvrir de grandes vérités , parce que l'élévation de l'ame est au-dessus de la supériorité de l'esprit.

A. T. , décembre 1853.

PREMIER FAIT. — 1° Exposition. — Un pus convenable est inoculé par plusieurs piqûres en une seule fois , à une personne qui est à l'abri de toute cause d'inflammation et de toute autre cause, qui pourrait, en dehors do son syphilisme et du degré de virulence du pus, occasionner l'agrandissement et augmenter la durée des chancres (par exemple, l'abus des liqueurs alcooliques, et chez la femme, l'aménorrhée ou la congestion de l'utérus).

2" MARCnE DES CHANCRES. — Les chancres qui résulteront de ces inoculations, ne deviendront pas en général très étendus, et commenceront, au bout d'un temps médiocrement long, à se rétrécir pour se cicatriser assez rapidement (l ) ; (leur étendue et leur durée seront, toutes choses égales d'ailleurs , en raison inverse de leur nombre). Ils auront donc chacun deux périodes de longueur inégale et très variable, une de progrès ou période positive, et une de déclin ou période négative. La première s'étendra depuis le commencement des chancres jusqu'au moment de leur rétrécissement ; et la seconde mesurera l'intervalle qui séparera ce moment de celui où la cicatrisation sera complète. Il est bien entendu que, comme ces chancres n'auront pas tous la même étendue ni la môme durée, les périodes, soit positive, soit négative des uns, ne seront pas nécessairement de la même longueur que celles des autres.

3° Inoculabilité du pus. — Pendant la première période, le pus de ces chancres sera inoculable au sujet, et, à peu d'exceptions près, à tous les sujets (ces exceptions porteront, notamment et à des degrés divers, sur les personnes avancées en syphilisalion et sur les animaux qui ont beaucoup de syphilisme). Pendant la seconde période, ce pus ne sera pas inoculable (2) au sujet, et ne le sera qu'aux personnes et

(1) Toutes choses égales d'ailleurs , le temps que met un chancre k se cicatriser complètement depuis le moment où il a commencé à se rétrécir, est en raison directe de son étendue.

A. T. , décembre 1853.

(2) Tant que le pus d 'un chancre est inoculable à quelqu'un (pendant la période négative, par exemple), ce chancre syphilise encore le sujet qui le porte, quelque faible que soit son action syphilisante. Les famses pustules de M. Ricord qui sont nos chancres avortés syphilisent à ce titre. N'y a-t-il pas en effet production de virus aux dépens de l'organisme ? Or, cela suffit.

Enfin , je n'oserais pas affirmer que le virus des chancres de plusieurs personnes qui sont à un même degré de syphilisation, bien que ce degré soit très avancé et même la syphilisalion extrêmement près d'être complète , ne pût se régénérer par des pérégrinations successives à travers ces personnes. J'incline même k admettre la possibilité de cette régénération.

A. T. , décembre 1853.

aux animaux qui, notamment, auront moins de syphilisme que lui , à l'époque de l'inoculation. Peut-être exislera-t-il un temps très court vers la fin de cette seconde période, pendant lequel le pus ne sera pas inoculable d'une manière absolue.

4° Théorie. — Tant que le pus est inoculable au sujet , il inocule la circonférence des chancres qui le fournissent. Ceux-ci s'agrandissent donc, et dès que cette inoculabilité n'existe plus, ils tendent et commencent à se rétrécir. Leur pus serait encore inoculable alors à une personne ou à un animal qui aurait moins de syphilisme que le sujet à l'époque de l'inoculation, pendant un temps inversement proportionnel, toutes choses égales d'ailleurs, au syphilisme de cette personne ou de cet animal.

Il ne serait pas contradictoire à cette théorie, qui est, elle-même , l'expression des faits, d'admettre un consensus cicatriciel organique, qui hâterait le moment où commence la seconde période.

SECOND FAIT. — 1° Exposition. — Un pus convenable est inoculé par plusieurs piqûres, en une seule fois, à une personne qui est soumise à l'action d'une ou plusieurs causes d'inflammation, ou de toute autre cause, qui pourrait, en dehors de son syphilisme et du degré de virulence du pus, occasionner l'agrandissement et augmenter la durée des chancres.

2° Marche des chancres. — La plupart des chancres qui résulteront de ces inoculations deviendront étendus, et commenceront, au bout d'un temps variable (eu égard aux causes précitées), à se rétrécir. Ils auront donc chacun deux périodes, etc.

3° Inoculabilité du pus. — Pendant la première période, le pus de ces chancres sera inoculable au sujet, et, à peu d'exceptions près, à tous les sujets (les exceptions porteront, notamment et à des degrés divers, sur les personnes avancées en syphilisation et sur les animaux qui ont beaucoup de syphilisme). Dans la première partie de la seconde période, ce pus ne sera pas inoculable au sujet , et ne le sera qu'aux personnes ou aux animaux qui auront moins de syphilisme que lui, à l'époque de l'inoculation. Mais dans la seconde partie de cette période (î), le pus ne sera inoculable à personne.

(1) Ces deux parties de la seconde période ont une durée, soit absolue, soit relative, extrêmement variable. Quelquefois, en effet, elles ont la même durée. D'autres fois, l'une d'elles indistinctement peut durer plus longtemps que l'autre. Leur durée varie, en outre, comparativement à celle de la première période.

A. T. , décembre 1853.

4» Théorie. — Tant que je pus est inoculable au sujet, il inocule la circonférence des chancres. Ceux-ci s'agrandissent donc , et dès que ceir,e inoculabiliié n'existe plus , ils tendent et commencent à se rétrécir. Leur pus serait encore inoculable alors à une personne ou à un animal qui aurait moins de syphilisme que le sujet à l'époque de l'inoculation , pendant un temps inversement proportionnel , toutes choses égales d'ailleurs , au syphilisme de cette personne ou de cet animal.

En outre , la cause inflammatoire ou congestive s'étant jointe à la cause virulente pour augmenter l'étendue des chancres et en retarder la cicatrisation , la virulence de ces chancres aura pu être épuisée par l'augmentation du syphilisme, avant qu'ils ne se soient complètement cicatrisés. C'est donc la cessation absolue de la virulence qui sépare en deux parties la seconde période. Je vous ai donné à entendre qu'une séparation semblable n'est pas certaine dans le premier fait.

TROISIÈME FAIT. — 1° Exposition. — Un pus convenable est inoculé une seule fois et par une seule piqûre à une personne qui est à l'abri de toute cause d'inflammation, et de toute autre cause, etc.

2° Marche du chancre. — Le chancre qui résultera de cette inoculation deviendra étendu et commencera au bout d'un temps assez long à se rétrécir, pour se cicatriser d'une façon passablement lente. Il aura donc deux périodes, etc.

3°. Inoculabilité dd pus. — Pendant la première période, le pus de notre chancre sera inoculable au sujet et à peu d'exceptions près à tous les sujets. Les exceptions porteront, notamment et à des degrés divers, sur les personnes avancées en syphilisation et sur les animaux qui ont beaucoup de syphilisme. Pendant la seconde période, ce pus ne sera pas inoculable au sujet , et ne le sera qu'aux personnes ou aux animaux qui auront moins de syphilisme que lui à l'époque de l'inoculalion. Il existera peut-être un temps très-court vers la fin de cette seconde période, pendant lequel le pus ne sera pas inoculable d'une manière absolue.

4" Théorie. — Tant que le pus est inoculable au sujet, il inocule la circonférence du chancre. Celui-ci s'agrandit donc, et dès que cette inoculabilité n'existe plus, il tend et commence à se rétrécir. Mais son pus serait encore inoculable alors à une personne ou à un animal qui aurait moins de syphilisme que le sujet à l'époque de l'inoculation , pendant un temps inversement proportionnel , toutes choses égales d'ailleurs , au syphilisme de celte personne ou de cet animal.

QUATRIEME FAIT. — 1° Exposition. — Un pus convenable est inoculé par une piqûre à une personne qui est à l'abri de toute cause

d'inflammation, ou de toute autre cause, elc Mais peu de temps

avant le déclin du chancre ainsi produit , le pus de ce chancre est inoculé plusieurs fois à la môme personne. (Cela donnera naissance à des chancres surnuméraires, dont nous nous bornerons à constater l'influence sur le premier).

2" Mahciie du chancre. — Le chancre qui résultera de la première inoculation deviendra étendu ( presqu'autant que dans le fait précédent) , et commencera au bout d'un temps assez long ( à peu de chose près aussi long que dans le fait précédent) à se rétrécir, pour se cicatriser assez rapidement (plus rapidement que dans le fait précédent). Il aura donc deux périodes , etc.

3° Inocclabilité du rus. — Pendant la première période, le pus de notre chancre sera inoculable au sujet, et à peu d'exceptions près tous les sujets (Les exceptions porteront, notamment et à des degrés divers, sur les personnes avancées en syphilisation et sur les animaux qui ont beaucoup de syphilisme. ) Dans la première partie de la seconde période, ce pus ne sera pas inoculable au sujet et ne le sera qu'aux personnes ou aux animaux qui auront moins de syphilisme que lui à l'époque de l'inoculation. Mais dans la seconde parliede cette période , le pus ne sera pas inoculable d'une manière absolue.

4° Théorie. — Tant que le pus est inoculable au sujet, il inocule la circonférence de notre chancre. Celui-ci s'agrandit donc, et dès que cette inoculabilité n'existe plus , il tend et commence à se rétrécir. Mais son pus serait encore inoculable alors à une personne ou à un animal qui aurait moins de syphilisme que le sujet, à l'époque de l'inoculation pendant un temps inversement proportionnel , toutes choses égales d'ailleurs , au syphilisme de celte personne ou de cet animal.

En outre, les chancres surajoutés augmentant rapidement le syphilisme du sujet , il en résulte que la virulence se trouvera épuisée par celte augmentation avant que le chancre ne se soit complètement fermé. C'est donc comme dans le deuxième fait, la cessation absolue de la virulence qui divise en deux parties le plus souvent inégales la seconde période.

CINQUIÈME FAIT. — 1° Exposition. — Un pus convenable est inoculé par une piqûre à une personne qui est soumise à l'action d'une ou plusieurs causes d'inflammation ou de toute autre cause, etc.

2" Marche du chancre. — Le chancre qui résultera de celte ino-

culation deviendra irès-étendu, et commencera , au boni d'un temps assez long, mais variable, eu égard aux causes précitées, à se rétrécir pour se cicatriser d'une façon passablement lente. Il aura donc deux périodes, etc.

3° Inoculabilité du pus. — Pendant la première période, le pus de notre chancre sera inoculable au sujet et, à peu d'exceptions près, à tous les sujets. (Les exceptions porteront notamment et à des degrés divers sur les personnes avancées en syphilisalion et sur les animaux qui ont beaucoup de syphilisme) . Dans la première partie de la seconde période, ce pus ne sera pas inoculable au sujet, et ne le sera qu'aux personnes ou aux animaux qui auront moins de syphilisme que lui , à l'époque de l'inoculation. Mais dans la seconde partie de cette période , le pus ne sera pas inoculable d'une manière absolue.

4° Théorie. — Tant que le pus est inoculable au sujet, il inocule la circonférence du chancre. Celui-ci s'agrandit donc, et dès que cette inoculabilité n'existe plus , il tend et commence à se rétrécir. Mais son pus serait encore inoculable à une personne ou à un animal qui aurait moins de syphilisme que le sujet, à l'époque de l'inoculation, pendant un temps inversement proportionnel , toutes choses égales d'ailleurs, au syphilisme de cette personne ou de cet animal.

En outre , la cause inflammatoire ou autre s'étant jointe à la cause virulente , pour augmenter l'étendue du chancre et en retarder la cicatrisation , la virulence de ce chancre aura dû être épuisée par l'augmentation de syphilisme , avant qu'il ne se soit complètement cicatrisé, etc. ( 1 ).

Les détails dans lesquels je viens d'entrer n'ont dû laisser aucun doute dans vos esprits sur la possibilité, de distinguer et l'importance d'étudier les différentes formes ( c'est-à-dire , les différents degrés de force et le mode de virulence du pus chancreux). Il faut apprendre à distinguer ces formes les unes des autres, par l'examen des chancres et de leur pus, et savoir, au besoin, faire intervenir quelques signes anamnestiques précieux. C'est ainsi qu'on peut se dispenser de re-

(1) Il peut se faire , par le concours de circonstances complètement étrangères à la virulence, que l'ulcère (qui alors ne serait plus un chancre), cesse d'être inoculable d'une manière absolue, avant même que d'avoir commencé à décroître. Il n'y a pas que le génie syphilitique qui entretienne et agrandisse les ulcérations. J'ai vUj par exemple, des furoncles devenir ulcères. Pourquoi s'étonner qu'un chancre reste ulcère, après avoir perdu toute propriété virulente? J'exposerai ailleurs les causes de l'entretien et de l'agrandissement des chancres, abstraction faite de leur virulence.

A. T., décembre 1853.

courir à la ressource de l'inoculalion , celte ressource étant souvent infidèle , et jamais prompte à fournir des renseignements. Deux points sont essentiels à noter en pareille étude : 1° L'augmentation plus ou moins rapide du sypliiiisme, ou, ce qui revient au môme, l'avancement de la syphilisation ; 2" les causes indépendantes du sypliiiisme et du degré de syphilisation qui favorisent l'agrandissement et retardent la cicatrisation des ulcères chancreux.

Maintenant , Messieurs , vous avez franchi le pont-aux-ânes de la syphilisation ; car vous connaissez celte théorie scabreuse du syphilisme qui a tant causé de lintouin à M. Ricord (permellez-moi ce langage familier à la fin d'une leçon ). Dans les cinq types que je viens de vous présenter, je me suis presque toujours servi des mômes termes, afin de vous laisser dans l'esprit, comme une sorte de tableau synoptique qu'il vous serait facile de réaliser sur le papier (1).

Vous avez donc des éléments qui suffisent à la solution de tous les problèmes chancreux ou syphilitiques qui peuvent se poser devant vous.

Vous savez plus que des faits (2), car vous connaissez, jusqu'à un certain point, les causes qui les régissent.

(1) Voir le tableau synoptique.

(2) Un fait bien observé n'est presque rien sans interprétation; c'est une lettre morte, une pierre qui ne fait point partie d'un édifice. Un fait bien observé et mal interprété est moins que rien ; c'est une erreur ou un mensonge. Un fait bien observé et bien interprété , c'est la vérité , c'est une partie de la science , si ce n'est pas la science tout

ntière.

L'observation qui rectifie les vues de l'esprit , n'en est pas moins fille des théories , 'est-i)-dire , des points de vue où se place l'observation ; c'est donc toujours l'esprit qui dirige et vivifie nos recherches.

On ne parvient à la science complète que par échelons. Un premier fait ou un premier groupe de faits bien interrogé nous sert pour en découvrir d'autres. 11 crée au savant un horizon, d'où celui-ci s'élève à des considérations plus générales. Le savant s'appuye ensuite sur celles-ci, afin d'aller plus loin.

C'est dans ce sens que Montesquieu a pu dire ; « Les faits sont les meilleurs raison- « nemens, car un fait est le raisonnement plus la preuve. » Montesquieu n'a pas séparé le fait abstrait du fait concret , c'est-à-dire , qu'il n'a point séparé le lait de son interprétation , la pierre de l'édifice, la lettre morte, du mot dont elle fait partie.

Mallebranche retranchait de ses lectures tout ce qui n'était qu historique, de peur qu'une occupation stérile ne dérobât quelques instants à ses méditations. C'est que, pour Mallebranche , l'histoire, le fait n'était rien en soi et avait besoin d'être fécondé par la réflexion.

Certains esprits ne vont pas au-delà de l'interprétation rigoureuse et immédiate d'un fait. Il répugne à leur nature de se servir de cette interprétation comme d'un marchepied, pour arriver à la considération d'autres faits. Ne pouvant s'élever d'un échelon à un autre , ni franchir d'un coup plusieurs échelons , ils restent au bas de l'échelle de la science, jetant des pierres ;i ceux qui montent au-dessus d'eux. On les voit courbés sous le faix d'une besace très lourde, sur laquelle on écrit : Observation.

Félix qui potuit rerum cognoscerc causas ! Heureux qui des effets peut connaître les causes !

C'est à tel point que, s'il était possible d'évaluer par des chiffres toutes les circonstances qui entrent en jeu dans l'évolution des chancres, telles que l'âge, le sexe, l'espèce (homme , singe, chat, etc). du sujet, son syphilisme naturel ou acquis, la qualité du pus inoculé ou ayant infecté par le coït, l'époque d'inoculation ou de l'infection, l'existence, la date et le degré d'une vérole ou d'une inflammation, etc. ; on parviendrait à soumettre au calcul les divers tableaux que je viens de vous présenter et tous ceux du même genre. Mais ce qui ne peut pas se chiffrer se juge fort bien d'une manière approximative dans la pratique , quand celte pratique s'appuyant sur un jugement solide , est éclairée par le flambeau d'une saine théorie. Il m'arrive, chaque jour, de pronostiquer avec précision l'évolution d'une pustule, la marche d'un chancre. Je puis, au besoin, modifier les allures et changer la durée de celui-ci par des inoculations, une hygiène appropriée et quelques médicaments convenables (1 ).

«L'expérience, dit Bayle, avec beaucoup de justesse, est aveugle, si elle n'est éclairée » par la raison, et la raison trop vague et trop incertaine, si elle n'est fondée sur » l'expérience. »

Valentini avait dit plus élégamment, avant Bayle : « Ratio sine experientiâ , velut » navis aisque redore fluctuet : experientiâ verà, cui ratio non prœlucet , cœca sit » et fortuita. »

L'esprit humain se répète partout et toujours ; les médecins, aux yeux de qui l'observation brute est une idole, opposée h ceux qui la subordonnent, pour en féconder les résultats, à la méditation , sont les pendants de ces naturalistes idolâtres du fait, et dont très heureusement les clartés que jette la philosophie anatomique, dessillent les yeux et éclaircissent de jour en jour les rangs.

A T., décembre 1853.

(1) Je me suis efforcé d'être clair et correct dans les nombreux détails de la dernière et plus importante moitié de cette leçon. Mais ayant à exposer des idées nouvelles, je n'ai pas trouvé une langue faite tout exprès. Désirant en outre atteindre b une précision presque mathématique, j'ai reproduit souvent les mêmes idées dans les mêmes termes, pour laisser à l'intelligence des données synoptiques qui lui épargnassent des efforts. J'avertis donc qu'il ne faut pas seulement lire , mais qu'il convient encore d'étudier, de méditer cette dernière partie de ma 8= leçon. Les généralités scientifiques élevées ne sauraient se comprendre ni se retenir à une simple lecture. On est privé dans un écrit du droit illimité des redites, des ressources (tableau noir et craie), qu'on utilise en parlant, et de cette correspondance de sympathie qui s'établit entre celui qui parle et ceux qui l'écoutent, et qui apprend au premier que sa parole n'est point lettre morte. Au surplus, ceux qui n'ont jamais pu comprendre les mathématiques devront passer outre à ma démonstration. Ils ne m'entendraient pas.

Que ceux enfin (pourquoi n'aurai-je pas le courage de le dire?), qui sont courbés, depuis vingt-cinq ans, vers le terre-à-terre de la pratique ( laudatores temporis

Que cette longue exposition , Messieurs , ne vous fasse pas perdre de vue notre point de ddparl, à savoir : les difficultés et les éléments de diagnostic du chancre. Je me résume et je dis que la doctrine syphilographique de M. Ricord , sous l'empire de laquelle nous avons presque tous vécu , qui la subissant ( comme moi , car je ne l'ai jamais acceptée), qui l'acclamant, se restreint, à tort, dans les cas dilïïciles de diagnostic du chancre, à l'invocation d'un seul caractère : VinoculabilUé du pus de ce chancre (l'inoculation étant pratiquée au malade lui-môme). C'est une triple hérésie. 1° Une contradiction , puisqu'on suppose une pustule caractéristique, ou ce qui revient au même, un chancre caractérisé ; 2" une pétition de principe, car cette pustule , ce chancre aurait besoin d'être diagnostiqué à son tour par l'inoculation de son pus, et ainsi de suite indéfiniment ; 3° une impuissance ou une insuffisance de moyens de diagnostic, attendu que cette inoculation , surtout quand elle est faite au malade lui-même, ne saurait servir à rien dans une foule de cas (4).

C'est donc une sorte de système de Linnée, appliqué au diagnostic du chancre , et qui ne choisit pas môme le meilleur caractère ! Nul doute qu'il ne faille lui préférer une méthode de Jussieu , une méthode naturelle syphilographique. Renoncez donc , en tant que gé-

acti ! ), n'essaient pas de relever la tête. On ne secoue pas aisément le poids d'un quart de siècle de routine 1 II ne faut pas toucher aux vieilles ankyloses, ni surtout chercher k les rompre !

Tout ce qu'on demande h ces respectables invalides de la science, c'est de ne point faire traîner leur résistance par le char du progrès, qu'ils ne peuvent plus pousser ni même suivre.

Je n'en suis pas moins plein d'admiration pour leur passé, et je reconnais qu'ils peuvent encore rendre en pratique de véritables services. Qu'ils restent donc dans leur rôle utile. Pas trop de zèle, messieurs les anciens. Sachex être vieux.

A. T., décembre 1853.

(1) Voici trois [de ces cas : Une inflammation gangreneuse a détruit la spécificité de l'ulcère (je dirai ailleurs comment) ; 2° la virulence du chancre s'est épuisée avant sa cicatrisation complète, comme dans les exemples que j'ai cités dans le cours de cette leçon ; 3° le pus du chancre n'est plus inoculable au sujet qui le fournit, bien qu'il le soit à d'autres sujets.

« Mais, me sera-t-il dit, vous avez établi vous-même qu'on peut aujourd'hui faire sans » danger l'inoculation du pus h une autre personne que celle qui le fournit. Ne pour- » rait-on pas, dès lors , utiliser cette latitude pour éclairer le diagnostic, si le pus du » sujet ne lui était plus inoculable à lui-même? Oui, sans doute, répondrai-je, on le » pourrait, au besoin , pourvu qu'on choisît bien les personnes auxquelles on ferait » subir les inoculations, car il ne faudrait pas, notamment, s'adresser h celles qui sc- » raient au moins aussi avancées en syphilisation que le sujet dont on voudrait diagnos- » tiquer la maladie ou ralfcction. - A. T., décembre 1853.

néral, à un système qui ne vous tirera pas toujours d'embarras. Je ne vous conseille pas en définitive d'abandonner l'inoculation diagnostique elle-même , mais je vous engage à no l'estimer qu'à sa logique mal assurée et à sa valeur restreinte. A des avantages qu'on exagère je me borne à opposer l'impuissance dans certains cas et des inconvéniens réels dans d'autres. Inoculez donc plutôt pour guérir le mal que pour le reconnaître. Syphilisez , syphilisez , syphilisez ; il en restera toujours quelque chose. C'est ainsi qu'il faut répondre au : calomniez, calomniez, calomniez de nos adversaires.

Je vous décrirai dans un cours prochain , qui formera le complément de celui-ci, les caractères du chancre. Je ne vous les présenterai pas comme infaillibles et invariables. Au contraire, je sais parfaitement bien que d'aucuns parmi eux sont subordonnés à des circonstances dont il appartient à la clinique seule de tenir compte. Je citerai parmi elles, le nombre , le siège , la durée et le mode de succession des chancres, la qualité du pus qui les a engendrés , enfin la constitution, l'hygiène des sujets et l'intervention de certains médicaments. Ce n'est pas aux syphilisateurs qu'il faut seriner tout cela.

Messieurs, ici se terminent mes démonstrations de celte année scolaire. La faveur dont vous m'avez honoré et dont je vous remercie bien vivement , sera mon égide contre les dénis de justice , contre les persécutions qui m'attendent !

Imprimerie de Bonnal et Gibrac, rue Saint-Rome, 46.

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