DÉFINITIONS
Si nous suivons les opérations des armées anciennes , autant que cela est possible , toutefois , d'après les récits souvent très-incomplets des historiens , nous verrons qu'il en est de plus ou moins conformes à celles des armées modernes, et d'autres qui en diffèrent essentiellement. Les premières, qui ont rapport aux grands mou* vements, an plan de campagne offensif ou défensif, à l'ensemble de la guerre, constituent la Stratégie, Les autres sont du ressort de la I Tactiqv^ : ce sont les ordres de marche, les dispositions des batailles, I les campements, etc. Ainsi, par exemple, les fameuses' expéditions d'Annibal et de Napoléon au travers des Alpes offrent plus d'un point de rapprochement dans leur ensemble, tandis que les combats et les Jbatailles qui les ont suivies ne sauraient se comparer. C'est que les dispositions générales tiennent à la topographie du théâtre de la guerre, qui est immuable, tandis que les dispositions particulières, les évolutions, la tactique en un mot, dépendent de la natiu'e des armes en usage aux différentes époques. L'étude de l'histoire est ainsi trèsinstructive sous le point de vue stratégique ; mais on peut tomber dans des erreurs bien graves quand on s'efforce d'appliquer à nos armées les notions que cette étude nous donne sur la tactique des anciens. Toute imitation servile est, à cet égard, une faute que plus d un homme de mérite a commise pour n'avoir pas assez réfléchi à la grande différence qui existe entre nos armes de jet et celles des peuples de l'antiquité, et aux conséquences qui doivent en résulter dans V arrangement des troupes pour le combat.
2 PRINGIPBS D£ STRATBGIB.
On entrevoit, par ce qui précède, que la stratégie est plus particulièrement la science des génénmx, ^ que la tactique» dans ses diverses ramifications, depuis l'école de peloton jusqu'aux ordres de bataille, depuis le bivouac d'un avant-poste jusqu'au campement d'une armée, eal \^ partaoe dw officiers ^a tout gr«de. Vais il y aurait de la pédanterie A voi^oirpo^ Ici linûtes de o^ deux branches de l'art militaire d'une manière invariable , car il estime foule de cas où ces limites disparaissent ou se confondent.
La tactique, en restreignant ce mot aux simples évolutions et aux manœuvres du champ de bataille, peut, pour ainsi dire, être enseignée mathématiquement, parce que tous ses mouvements sont réglés ; et cela d'autant plus qu'oa defceii4 dfivaaUge ()ans l'échelle des connaissances militaires. Mais il n'en est pas de même de la stratégie, parce que^ dans ses calculs, il faut faire entrer le temps en considération et avoir égard à la nature des routes, aux obstacles de toutgenre que l'on peut rencontrer, aux qualités morales des troupes, à la mobilité de l'ennemi, eto>., VQHtei Choaesqui ne se mesurent pas au compas. Ce serait, par exemple, s'abuser que de croire le point A(fi8%4)sM(fiaaiBiikent protégé par le vçi«iipag^dQ t'anmé^MyOOAlreun •naeni placé ea )i un peuam d^bor^dela weenfércmoe |r«^ du poiat A çQBuae oeatre avee AM pour ray^. En eflèt quoique^ en supposant un terrain par{«ite»eat ptat, Vannée M pwsae attoiadre la point ▲ avant re««eni N qui a plua de ^antn à paroourir, ce poiat B^ tat p9a SMûns compromis ; paroe que ranaemi praaaat l'initiative peut, avant que l'armée M soit iaforakée de son monTO^ VAant, gagner du chMaia et arriver en un peint F quand l'autre con« meooara à s'ébranler ; la dialaaee PÀ étaat alora plus couile que la dislanoa MA, Tanaée N doit arriver sur A avant t'amiée M. Ce n'esi dono paaaBuienMsnt par laa diatauees effe^vea que km avantagea de position de data armées, reialiveiaeat 4 ua bMt détenaia^, peuveM se oalouler ; maia eaeora pv la tampa qui eal néfisataira powr que l'uaa aait iafen^iéa dea aKouvenieala de loutre; et e'eal ce dernier éMment, le temps, qui donne d^aa la guerre tant d'anantagea à celui qui sait prendre l'initiative et la pousi^ f veo aetivité. Si aux oon-^ sidéraliona préeédentea on joint anoove eellea de la qualité dea cbe» mina, dea rivières, des déiléaqu^enpeirtairair à liaverser, on vana qQeoeaolieBea,n*^nlpaaégatoadea deux odtés, rendent le problèma dea peeiti(KBS rédproqiita encore plus ooni^liqoé et moins soumit aux eomblnaisoas g^amiétnquea; le génie seul peut l'aborder et la résoudre.
Après avoir montré ee qu*on mtend ou doit entendre par strate* gie et tactique, mots à la définition desquels en a mis peut^tre trop
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d'importance dans ces derniers temps, entrons en niâtière; eh ^^ venant, ^b'en ce qm concerne la première branche, n(mé hous boN nerons à quelques généralités, à de simples définitions, qui êont comme tè préambule d*nn ùmfê ék tactique gèiêràle, tel qU^ éeloi-cî.
Dans toute opération de gnerte il y à tMa choSM principale! à considérer : la ligne d'où on part, le point qu'on veut atteindre, et la ligne à suivre pour y arriver.
La ligne à laquelle une armée s^appuie, où elle a ses dépôtil, «t de laquelle elle part pour agir ofifbnsivemént , se nomme la basé if ofMfrations. Ainsi le Rhin avec ses places fortes est, pour les FraU" çais, la base d'opérations pour porter la guerre en Allemagne. Les Alpé^, les Pyrénées, avec leurs forts et leurs défilés, sont les baseA pour opérer en Italie ou en Espagne.
Si on reste sur la base d'opérations et qu'on se borne à en dispu^ ter la possession à Tennemi, elle prend le nom de ligne ée défense Là Suisse codipte un grand nombre de semblables lignes qui font sa sûreté : ce sont les Alpes et le Jura, le Rhin, la Limmat, TAar, la Sarine. En suivant le cours du Danube, on trouve successivement les lignes de défense de la forêt Noire, dé Tlller qui s'appuie à tJlm par sa droite, du Lech passant à Augsbourg, de Tlser qui traverse Munich et Labdshut, de llnn qui tombe dans le Danube à Passau, etc. Cent combatd se sont livrés sur Ces différentes lignes.
Les points qu^on veut atteindre, et dont la prise importé au succès de la campagne, se nomment pointe fopémUone ou pointe ofh jeeiife.
La route que l'armée suit pour y parvenir est la ligne J^opkor im», qui prend le nom de Ugne de retraité quand on la parcourt dans le sens opposé pour échapper à rennémi victorleui, et gagner quelque Ugne de défense où Ton puisse lui résister.
Ai
§ î. DBS BASES nWiÀATIONS.
La base d'opérations doit être composée de points solides sur les* quels on réunit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l'armée, et oesquels partent des routes commodes pour les transports. Si ces points sont liés entre eux par un obstacle naturel, tel qu'un fleuve, une chaîne de montagnes, de grands marais, d'épaissed forêts, la ligne n'en est que meilleure, par les di&cultés qu'elle oppose à 1 en» netoi qui tenterait de la franchir.
4 PRINCIPES DB STRATÉGIB.
Une base d*opérations qoi a quelque largeur vaut mieux que celle qui est étroite, parce qu'elle donne plus de latitude aux mouvenients et qu'on court moins de chances d'en être séparé. Qu'elle se réduise, par exemple, à une seule ville, il suffira que l'ennemi s'empare de la route qui y conduit pour qu'on se trouve dans le plus grand embarras, coupé de ses subsistances et de ses renforts.
La forme de la base n'est pas indifférente : si elle est concave au dehors, ou qu'elle s'appuie par ses extrémités à la mer, à un grand lac ou à tout autre ob^cle fbrmant saillie, l'armée y trouve pour ses ailes un appui bien plus sûr que si au contraire elle a la forme convexe, ou présente une pointe du côté de l'ennemi.
Quand une armée se porte en avant à une grande distance, elle est obligée de prendre une nouvelle base en avant de la première pour rapprocher les dépôts dont elle tire ses munitions, ses vivres et tout ce qui est nécessaire à ses besoins. Cette nouvelle ligne s'appelle la base secondaire d'opérations ; on la prend sur quelque rivière transversale, et l'on fortifie les villes principales qui s'y trouvent, si elles ne le sont déjà, afin de mettre en sûreté toutes les richesses militaires qu'on y rassemblera.
S'il est prudent de prendre des bases d'opérations successives à mesure qu'on s'avance en pays ennemi, ce n'est point à dire qu'il faille s'arrêter au milieu des succès pour faire ces établissements. On laisse en arrière quelques troupes, ou on en fait arriver de nouvelles, pour occuper et fortifier les places, y établir les magasins, pendant que l'armée poursuit sa marche pour profiter de ses avantages.
Lorsque la base secondaire n'est pas parallèle à la base primitive, l'extrémité qui s'en éloigne le plus est celle qu'il faut particulièrement appuyer par les secours de l'art, parce qu'elle se trouve plus exposée aux attaques de l'ennemi. L'autre extrémité, par sa position retirée, court moins de danger ; mais aussi elle donne à l'armée une protection moins efficace.
La base oblique procure la facilité de menacer, sans s'exposer soi-même, les communications et la base de l'adversaire. Ainsi l'armée M (fig. 2), dont la base primitive était RS, parallèle à la base PQ de l'ennemi, et' qui a pour ligne naturelle d'opérations la droite AB, perpendiculaire à ces deux lignes, ne pourrait pas entreprendre sur le flanc gauche de l'armée N, sans courir elle-même le danger de voir ses communications interceptées, si elle n'avait pas acquis la base secondaire XY, oblique sur la ligne ÂB ; car les positions seraient réciproques : si vous coupez la communication de l'ennemi , il peut s'emparer de la vôtre que vous découvrez. Mais avec la nouvelle base, votre mouvement latéral n'a plus rien d'imprudent, puisque
VOUS avez- toujours une retraite directe et assurée sur le point Y, qui est assez rapproché pour vous donner son appui*.
Ceci se rattache aux avantages déjà indiqués d'une base d'opérations tournant sa concavité du côté de Fennemi et embrassant par ses ailes le théâtre de la guerre. Quand cette forme est bien prononcée, elle vous donne la facilité de changer, au besoin, la ligne d'opérations sans, perdre l'appui d'une bonne base. Supposons, par exemple, que la base d'opérations ait la forme RST (fig. 3) : l'armée M, qui, partant du point A pour marcher contre l'ennemi N dont la base est ?Q , suit d'abord la ligne d'opérations AB et s'appuie sur RS, peut, si les circonstances l'y obligent ou si elle y trouve quelque avantage, prendre l'autre ligne BC qui aboutit à la portion ST de la base d'opérations ; elle y trouvera une protection à peu près égale à celle que lui donnait la base BS. C'est ainsi que le roi de Prusse, avant de livrer la bataille de Prague, passa de la rive gauche à la rive droite de la Moldau : en exécutant ce passage, il prit sa nouvelle base sur la frontière de la Silésie, et quitta celle qu'il avait d'abord dans les défilés qui séparent la Bohème de la Saxe. Sa première ligne d'opérations était de Dresde à Prague par la rive gauche de la Moldau ; la seconde se dirigeait sur Neiss, place forte de la Silésie ; ses deux bases formaient un angle ouvert du côté de l'ennemi. De même Napoléon, qui, en 4809, avait le Danube pour base, et dont la ligne d'opérations se dirigeait sur Ingolstadt, jugea prudent de changer l'une et l'autre avant de livrer le combat de Landshut et la célèbre bataille d'Eckmiihl ; il écrivit à ses généraux ^__4u'il ne s'occupait plus du Danube; qu'il prenait pour nouvelle base (^ le Lech, et qu'ils eussent, en cas de non-réussite, à se replier sur Augsbourg. (Voy. pi. VII.)
Quand le changement de lignes d'opérations se fait ainsi au moment de livrer bataille, il peut avoir de grands avantages, parce \ qu'il déjoue tous les plans de l'ennemi. Il n'y a que les grands généraux qui aient connu ce secret.
Quant à l'armée N, qui n'a qu'une seule base PQ, elle doit se tenir à cheval sur la ligne d'opérations BD, si «lie ne veut i^s courir la chance d'avoir sa retraite interceptée au premier revers. Couvrez toujours, et autant que vous le pouvez, votre base et votre Kgne d'opérations : c'est un principe qu'il est bien dangereux de violer, môme pour ceux qui sont en forces supérieures. Si l'on est maître de la mer, toute côte où règne Tabondance et
* Les points tels que celai dont il est ici question, et qoi sont marqués par de petits cercles dans nos figures, sont des villes ou des postes fortifiés.
6 PRINCIPES DB STRÀTiGII.
OÙ l'on peut s*as8urer la possession d*un bon port, est une base suffisante pour une invasion. Les Anglais ont, à différentes époques, établi leurs bases d'opérations à la Corogne, à Lisbonne, à Dunkerque; ils ont tout fait pour conserver cette dernière place comme un pied-à-terre sur les côtes de France, de même que plus récemment ils se sont emparés de Gibraltar, d'où ils sont toujours prêts à pénétrer en Espagne quand les circonstances les y appellent.
S 3. DES LIGNES d'oPÂBATIONS.
Tous les chemins ne sont pas égalemehtbons pour marchera Tennemi.IIen est qui mènent plus directement et plus sûrement au but que d*autres; il en est qui offrent plus de chances favorables suivant qu'on est supérieur en infanterie ou en cavalerie ; il en est de plus abondants en ressources, de plus commodes, qui tournentles positions de Tennemi; il en est qui reçoivent de la base une protection plud efficace, etc. C'est à peser tous ces moti& et à fiiire un choix heureux des lignes d^opératious, que consiste un des principaux talents du général en chef. Si en 4799 Tarmée russe d'Italie eût suivi une autre ligne que celle du Saint-Gothard et de la Reuss pour opérer, par Altorf et Schwyz, sa jonction avec celle que commandait Korsakoff derrière la Limmat, elle ne se serait pas trouvée au fond du lac de Lucerne dans une espèce de cul-de-sac, d'où elle ne pouvait sortir que par des sentiers étroits et escarpés dont les Françaid étaient maîtres, et qu'il fallait forcer pour arriver au but. La route du Spliigen conduisant à Coire etWallenstadt par la vallée du Rhin, est celle que Souwarow eût dû choisir afin d'entrer sur le théâtre I des opérations par derrière la ligne qu'occupait l'armée russe en ISuisse, et non par devant comme il le tenta vainement. Cette route Iqui semble faire un détour était cependant la plus courte, parce qu'elle n'offrait pas les mêmes difficultés que celle du Saint-Gothard et que l'ennemi ne pouvait pas l'intercepter. La conséquence de cette faute fut, comme on sait, l'obligation d'opérer à travers des montagnes affreuses, et dans une saison déjà avancée pour ces climats, une retraite désastreuse) et de livrer à elle-même l'armée de Korsakoff que le général Masséna venait de battre à Zurich.
La ligne d'opérations est simple lorsque l'armée suit une seule direction et reste réunie, ou du moins lorsque les corps qui la composent ne sont pas tellement éloignés les uns des autres qu'ils ne puissent se prêter un mutuel secours. Elle tient alors des routes à
peu près parallèle*, i petites distances, sans de grands obstaeles intermédiaires.
La ligne d'opérations est doublé lorsque Tarmée se partage et suit, en parlant d'une même base, des directions assez éloignées pour que les différents corps ne puissent pas se réunir en un même jour 1 y^ sur un même champ de bataille. Lorsque lemaréchal Wurmser, débouchant des gorges du Tyrol pour secourir Mantoue assiégée par le générai Bonaparte, partagea son armée en deux parties pour s'avan* cer à la fois par la vallée de la Chiesa et par celle de TÀdige, sur les deux côtés du lac de Garda, il prit une ligne d'opérations dou« ble.Dans ta même année 4796, les deux généraux français Jourdan etMoreau, 8*appuyànt au Rhin entre Bàle et Mayence, manœuvré* rent l'un sur le Meyn et l'autre sur le Danube; ils prirent ainsi une ligne d^opérations double, ou plutôt les deux armées eurent chacune la leur, ce qui, pour le résultat, revient à peu près au même.
 moins d'être aussi fort et même plus fort que Tennemi sur chaque ligne, au moral comme au physique, il n^ a que du désavantage à suivre la ligne d'opérations double, surtout lorsqu'elle est divergente; parce que l'adversaire, se plaçant entre deux, peut battre séparément chacune des deux fractions de l'armée, et se trouve en attitude de couper leurs communications. Plus vous faites de chemin sur les lignes d'opérations divergentes et plus le mal de votre situation s'empire, parce que les deux armées sont toi^ours plus éloignées et moins en état de se prêter secours. L*ennemi qui est au milieu peut tout i coup se porter sur l'un des deux corps et le battre avant que l'autre arrive; il se retournera ensuite pour recevoir celui-ci et lui faire éprouver probablement le môme sort. I>ans le premier des exemples cités, le maréchal Wurmser fut battu par son jeune adversaire, qui se plaça au milieu de ses deux corps et les défit l'un après l'autre. Dans le second exemple, les deux généraux français furent forcés à la retra<!e par Tarchiduo Charles^ qui manœuvra sur une ligne simple, mais intérieure, et sut profiter habilement de sa position.
On voit par là que si l'on court de grands dangers à se laisser envelopper sur un champ de bataille, il n'en est pas de même lorsque les distances s'agrandissent et que les corps enveloppants sont trop éteignes pour pouvoir coordonner leurs attaques. Alors c'est, au centiraire, un grand avantage d'être au milieu, pourvu qu'on dé^ ploie toute l'activité ^ue nécessite une telle position» Amsi les règles de la stratégie peuvent différer essentiellement de celles de la tao^ tique; elles peuvent même leur être tout à fait contraires ; et c'est
8 PRlNCrPBS DE STRATÉGIE.
une des causes qui en rendent souvent Tapplication extrêmement délicate.
La seule circonstance où Ton puisse , à forces à peu près égales et lorsque de puissants motifs y engagent, tenir deux lignes devant un ennemi respectable, c*est lorsque celui-ci en a formé lui-même deux divergentes ou très-écartées. Mais alors il faut que les nôtres soient intérieures , afin que nos deux corps M , M' ( fig. 4 ) puissent au besoin se tendre la main, s*appuyer réciproquement s'ils sont attaqués^ ou se réunir inopinément contre un des deux corps ennemis N, N' qui, manœuvrant sur les lignes extérieures^ sont dans l'impossibilité de prendre part à une même action. Le principe des lignes intérieures, surtout lorsqu'elles sont convergentes, n'est dans le fond qu'une modification de la ligne d'opérations simple. C'est toujours tenir ses corps au milieu de ceux de l'ennemi, plus rassemblés que les siens, plus à portée de se prêter un mutuel appui. Cependant il sera plus sûr de manœuvrer sur une seule ligne que sur deux, même intérieures; surtout lorsque le pays est absolument ouvert, qu'il n'existe aucun obstacle, aucune rivière, entre l'ennemi et vous qui gêne ses mouvements, et le mette dans l'impossibilité de surprendre un de vos corps et de l'attaquer avant que l'autre ait pu le rejoindre.
Ne confondons pas avec les lignes d'opérations doubles ou multiples, ces directions diverses qu'on fait prendre aux difiérents corps qui composent une armée pour les conduire sur un même lieu de concentration : ici tout concourt à un but unique, et les corps ne sont momentanément séparés que pour marcher plus vite, pour éclairer le pays et trouver plus facilement des subsistances. Cette séparation est au contraire le comble de l'art quand elle est combinée de manière à cesser au moment de la lutte. Elle offre un des meilleurs moyens de tenir l'ennemi longtemps incertain sur le point où il sera attaqué. Savoir, tour à tour, séparer tes corps pour leur faire embrasser une plus grande étendue de pays quand les circonstances le permettent ou le réclament, et cpérer rapidement leur concentration pour porter des coups décisifs, est un des traits les plus saillants du génie militaire. Aucun capitaine des temps modernes n'a montré '"''tte faculté à un aussi haut degré que Napoléon.
Quand on est forcé par les événements de guerre à changer la direction primitive de la ligne d'opérations et à en prendre une nouvelle, on donne à celle-ci le nom de ligne accidentelle d'op^rattofis. Mais ce terme serait impropre si on l'appliquait à la ligne prise volontairement pour marcher sur un poin^que l'ennemi aurait dégarni se croyant menacé d'un autre côté. Le changement de ligne,
bien loin d'être un accident, dans ce cas, est le fraît d'une haute combinaison et la cause probable de succès importants. La ligne primitive était en quelque sorte feinte , et la ligne en apparence secondaire, la véritable; on ne peut donc pas l'appeler accidentelle : ce sera tout simplement la nouvdle ligne d'opérations.
On peut encore, dans un mouvement rétrograde, s'écarter de la ligne naturelle de retraite et en prendre une sur le côté pour attirer l'ennemi dans des contrées où sa supériorité soit affaiblie, et l'éloigner de son but principal. La retraite se fait alors parallèlement à la frontière , au lieu de suivre la ligne primitive qui lui est ordinairement perpendiculaire. On n'appellera pas non plus cette retraite, accidentelle , puisqu'elle se fait par choix et qu'elle n'est pas sans avantage sur la retraite naturelle. On lui donne le nom de retraite parallèle, qui la caractérise assez bien. Le roi de Prusse, forcé, par la perte d'un grand convoi, à lever le siège d'Olmiitz, prit la ligne de retraite par la Bohème, plutôt que de rentrer en Silésie par sa ligne naturelle, qui était d'Olmiitz à Neiss; il continua ainsi, tout en se retirant, à faire la guerre chez son ennemi , et soulagea ses propres provinces des charges qu'elle entraîne. La ligne suivie n'était accidentelle que pour l'adversaire du roi de Prusse. Pour réussir dans une semblable détermination, il faut, premièrement, n'être pas trop inférieur en forces à l'ennemi qui vous suit, et, secondement, être assez rapproché de la frontière pour ne pas courir le risque d'en être séparé. La nature des localités est encore à consulter dans une semblable résolution : est-elle difficile, le mouvement offrira moins de danger ; le pays, au contraire, est-il dégagé d'obstacles, le plus sûr sera probablement de se retirer par le plus court chemin.
Si la retraite s'opère en arrière de la ligne de défense que l'ennemi a forcée, elle peut encore être dirigée parallèlement plutôt que perpendiculairement à cette ligne, parce qu'elle éloigne l'ennemi de son but qui est de pénétrer dans l'intérieur et de marcher sur la capitale ; elle fait donc gagner du temps, et si elle ne soulage pas le pays du poids de la guerre, elle a cependant encore tous les autres avantages des retraites parallèles. On peut ranger dans cette catégorie la retraite que le maréchal Soult fît en 48U devant l'armée anglaise. Le but principal de Wellington devait être de franchir la Garonne pour marcher sur Paris; Soult l'en détourna en le forçant à le suivre le long des Pyrénées jusqu'à Toulouse, où il le retint encore plusieurs jours.
Quand on a à choisir entre plusieurs lignes d'opérations, il faut prendre de préférence celle qui donne le plus de facilité pour les
10 FiniClFlS Dl STlÀTlOtt.
subrâtanoes, et où Tarmée, suivant sa composition, p^t trouver le plus de sûreté. Si elle est supérieure en cavalerie , elle choisira la plaine; dans le cas contraire, elle tâchera de se rapprocher deH montagnes ou de se tenir dans les pays coupés. Une ligne d*opérà« tiens qui longe un cours d*eau est très-favorable > parce que tout à la fois Tarmée y trouve un appui pour une de ses ailes et des facilités pour les transports. La position de l'ennemi influe auadi beaucoup sur le choix de la ligne d'opérations. Occope-t-il dans ses cantonnements une grande étendue de pays, la route qu'il faut prendre est celle qui, conduisant au milieu de ses corps isolés, vous donne la possibilité de les séparer. Si, dans cette circonstance, on dirigeait la ligne d'opérations sur une des extrémités de Tarmée ennemie, on refoulerait les corps les uns sur les autres ; on favori- * serait leur rassemblement au lieu de Tempècher. L'ennemi est-il, au contraire concentré, vous choisirez la direction qui menace un de ses flancs, pourvu que vous ne vous exposiez pas vous-même, en prenant cette route, à voir votre propre ligne coupée : car la première loi c'est de ne jamais découvrir sa base, ni sa ligne d'opérations. Le parti qu^on peut prendre dépend encore de la connaissance qu'on a du caractère et de la capacité des généraux ennemis, de la qualité de leurs troupes, de leur situation morale, etc. ; car ce sont autant de choses qui influent si fort sur la conduite d'Un chef, qu'on le verra tenir une attitude toute contraire suivant qu'il se trouvera devant tel ou tel autre général ennemi. Turenne, ayant à lutter avec le grand Gondé , ne se permet pas ce qui lui semble naturel et facile en présence de l'archiduc. Un jour, dans la campagne de 4651, il perdit quelques hommes en passant à portée dé mitraille devant les lignes espagnoles, ce qui excita des observations de la part de quelques-uns des officiers qui étaient avec lui; il leur répondit : « Cette marche serait imprudente, il est vrai, si elle était faite devant le quartier de Condé; mais j'ai intérêt à bien recon*naître la position, et je connais assez le service espagnol pour savoir qu'avant que l'archiduc eii soit instruit, qu'il en ait fait prévenir le prince de Cohdé, et ait tenu son conseil, je serai rentré dans mon camp. » Voilà, dit l'homme le plus capable déjuger de telles choses, qui tient à la partie divine de Tart. C'est en effet à des distinctions aussi subtiles, à des nuances aussi délicates, que se manifeste le génie de la guerre.
La ligne d'opérations, avons-nous dit, se dirigera sur le flanc de l'ennemi quand il reste réuni, s'il est possible de le faire sans se découvrir soi-même. Or, il arrive presque toujours que celui qui tourne est tourné \ et cela est rigoureusement vrai dans un pays dénué
fftUIQPtt m STUTiOIl. 11
d'obsteles» lorsque Iw basses des deux armées sont i peu près pa* rallèleset égales. En effet, TarméeM (fig. ë)ne peut entrepren* dm sur les ooouQumcatioQS de Tannée ennemie N, qu*en suivant oae ligne d'opérations SB, oblique par rapport à la base RS, et s'appuyiMit à son extrémité; mais alors la ligne d'opérations centrale AB et la oommuixication de gauche sont découvertes» et Ton perd les avantages d'une base lai^e, puisqu'on ne peut plus se retirer que sur le point S. Ce n'est donc que dans le cas où des obstacles naturels permettraient de défendre avec peu de monde les communications m et BA contre les entreprises de l'ennemi, qu'on pourrait peut* être diriger sur son flanc la ligne d'opérations principale, parce qu'en faisant avancer de petits corps m et m! sur les autres commu» nicationa, on couvre la base RS en même temps qu'on donne de la jalousie à Tennemi smr plusieurs points. On peut dire qu'en général oe n'est qu'à la faveur des obstacles naturels qu'on parvient i se porter, sans de trop grands dangers, sur les flancs de l'eanemi. ïlnfluwoe du terrain se retrouve toujours dans les résolutions qu'on doit prendre À la guerre; aussi son étude est^lle de la phis hauta importance pour les militaires de tout grade, mais surtout pour ceux qui portent la responsabilité d'un grand commandement.
Une ligne dV>pératiem8 qui a trop d'étendue par rapport à la base, perd de sa valeur en ce qu'elle donne trop de prise à l'ennemi qui cherche à la couper. G'ost précisément ce qui engage à prendre, à mesure qu'on avance, des bases d'opérations secondaires. Mais vouloir établir le rapport exact qui doit exister entre la longueur de la ligne d'opérations et l'étendue de la base, serait pédaniesque et ridicule. Le triangle formé par l'armée et les deux extrémités de la base peut varier de nulle manières. D'ailleurs sa forme et sa grandeur ne dép^ident pas ordinairement de notre volonté. Il suffit de dire que plus la base a d'étendue, plus le sommet peut en être éloigné, sans que les communications soient compromises; comme une pyramide qui , sans perdre de sa solidité , s'élève d'autant plus
I que son pied emliurasse plus d'espace.
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§ i. DBS POINTS STRATéOIQUES.
Les points d'opérations s'appellent aussi points s^a%«9ttat, et l'on comprend sous cette dénomination, non-seulement ceux qui peuvent être considérés comme le but principal qu'on se propose
d'atteindre, mais encore tous ceux dont l'occupation procure à l'armée des avantages incontestables.
Une capitale est toujours un point stratégique d'une grande importance, parce que la capitale règle l'opinion des provinces, qu'on y trouve d'abondantes ressources*, qu'en s'en emparant on paralyse toutes les mesures administratives et défensives de Fennemi ; qu'aux yeux de la plus grande partie des habitants toute espérance de salut semble perdue lorsque l'armée envahissante est ainsi arrivée au cœur de l'État. Or» quand l'avantage de l'occupation d'une capitale se réduirait uniquement à cet e£fét moral, elle n*en devrait pas moins être l'objet des opérations de l'armée qui tient l'offensive.
Un point est stratégique lorsqu'il est la clef de plusieurs communications importantes, qu'il rend mattre du cours d'une rivière ou défend quelque passage important. Ainsi Ratisbonne, sur le Danube, servant de nœud aux principales communications de la rive droite et de la rive gauche, s'est toujours montré, dans les guerres d'Allemagne, comme un point stratégique dont les armées belligérantes avaient le plus grand intérêt à s'assurer. Smolensko, sur le Borysthène, en est un autre ; cette ville, quoique assez mal fortifiée, se trouve, par sa position, dans l'intervalle que laissent entre eux le Borysthène et le Méja, la clef de l'empire de Russie du côté de Moscou. Aussi les Russes, en 4842, mirent-ils autant d'empressement à occuper ce point que les Français à l'attaquer. La ville de Langres, située à la naissance de plusieurs des rivières qui arrosent la France, est aussi indiquée comme position stratégique. Alexandrie en Piémont, comme forteresse au delà des Alpes, l'est également ; sa possession est indispensable pour rester mattre de la plaine du Pô. Soria, sur le plateau de la Vieille-Castille, est encore un point stratégique, bien que cette ville n'ait rien en soi qui puisse en faire désirer la conquête; c'est plutôt la position que la ville qui est avantageuse; elle se trouve, comme Langres, à la naissance de plusieurs rivières.
Dans les pays de plaines il y a peu de points stratégiques en raison de leur position ; ils ne le deviennent que par les fortifications dont ils sont entourés, par les commodités et les ressources qu'ils peuvent offrir. On en trouve beaucoup dans les pays boisés, mamelonnés, coupés de rivières et de lacs. Ces pays sont ordinairement très-peuplés.
Dans les grandes montagnes, telles que les Alpes et les Pyrénées, les points stratégiques sont en nombre assez restreint, mais ils sont très-prononcés ; on les trouve d'abord en arrière des défilés, aux points d'embranchement de plusieurs vallées, à la jonction des
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chemins. Ainsi, dans la vallée du Rhône, la position de Saint-Mau* rice est la clef de tous les passages de nos Alpes, depuis le grand Saint-Bernard jusqu'à la Fourche ; c'est donc un point bien essentiel à garder dans la supposition d'une guerre sur la partie occidentale de notre pays. Aussi un des premiers soins du général qui fut chargé, en 4 831 , de préparer nos moyens de défense, fut-il de faire construire des fortifications à Saint-Maurice pour renforcer la position et la rendre capable de résister à une armée d'invasion. On trouve encore les points stratégiques aux nœuds élevés qui réunis^ sent différentes chaînes. Le corps de troupes qui les occupe 'peut choisir le chemin qui lui convient pour en descendre ; ses mouvements se font du centre à la circonférence, tandis que ceux de l'adversaire ne peuvent s'exécuter qu'en suivant d'immenses circuits pour tourner les montagnes qui s'opposent à ses marches latérales. Une fois qu'il est engagé dans une vallée, il est pour ainsi dire forcé de la suivre ; ce n'est qu'avec des dilQScultés extrêmes qu'il passe de l'une dans l'autre; tandis que celui qui est placé à la naissance de ces vallées et tient les hauteurs, le peut faire avec facilité et promptitude. Le Saint-Gothard est un point de cette espèce ; on a vu à différentes époques les armées russes, françaises, autrichiennes, sq le disputer avec acharnement. Il commande à la fois les vallées du Rhin, du Rhône, de la Reuss, de l'Aar et du Tessin. Il ne faut que quelques heures pour passer de l'une de ces vallées à celle qui en est le plus éloignée. Nous voyons par là combien nous devons mettre d'importance à rester maîtres de ce boulevard de nos Alpes, pour empêcher l'ennemi de descendre dans nos vallées en profitant des débouchés que les eaux se sont frayés à travers les rochers. Toutes ces vallées sont, en effet, plus ou moins accessibles, non-seulement à l'infanterie, mais à la cavalerie, et même aux voitures. Les autres conununications sont beaucoup moins dangereuses; elles se réduisent à des sentiers étroits et escarpés que quelques hommes peuvent défendre et où l'ennemi ne s'engagerait pas sans de grands périls quand il aurait affaire à la population armée.