S 5. DU PLAN DE CAMPAGNE
Avant d'entreprendre une guerre ou une opération quelconque,.' il faut avoir un but bien déterminé ; arrêter d'avance, et autant quej possible, la marche à suivre dans l'exécution ; bien savoir, en uni mot, ce qu'on se propose, afin de ne pas marcher à l'aventure et del
H PUNCIPIS SA SnUTÉGlI.
]^ lien C(wfier au hasard. Ceei œ qu'on appell* /mf« ^ pimn de ecumpagne; et cette définition même indique qu'il s'agit ici d'une guerre offensive.
Il est clair que ce plan doit se borner aux grandes dispositions stratégiques, et n'être que le canevas des opérations, laissant ainsi une grande latitude pour les mouvementa de détail et d'exécution. Il serait absurde de prétendre dicter au général ce qu'il doit faire jour par jour ; car après les premières marches, et dès qu'on est entré dans la sphère d'activité de l'armée ennemie, on ne fait plus ce qu'on veut, mais ce qu'on peut; les marches, les manœuvres, les combats, dépendent de circonstances impérieuses; les déterminations sont soudaines et résultent de l'attitude, des ressources, des forces et du moral de l'ennemi. Le général doit avoir carte blanche pour l'exéotttion du plan de campagne dont un conseil peut ïÀen tracer les premièrea directions , mais qu'il est encore mieux de laisser flaire à celui qui est chargé de la responsabilité, et qui est le plus intéressé au succès.
C'est en s'aidant des meilleures cartes d'un pays que l'on arrête le plan de campagne, et pour cela , les cartes à petite échelle sont préférables, en ce qu'elles montrent tout le pays dans un cadre resserré. Il suffît, pour remplir leur objet, qu'elles donnent exactement la position des lieux, les cours d'eau, les routes principales, la crête des montagnes, la limite des États. Las plus claires sont les meilleures, parce qu'elles sont plus faciles à oensuiter. Les cartes à grande échelle, ou cartes topographiques, sont bonnes pour les questions de détail; mais le grand nombre de feuilles qu'elles comportent empêchent de s'en servir pour les dispositions générales. Une carte géographique de moyenne grandeur , par exemple l'Espagne en quatre feuilles, sera toujours préférable aux caries topographiques les plus détaillées, pour discuter un plan de campagne. Si au contraire , il s'agissait d'asseoir un camp , de prendre une position , d'arrêter un ordre de bataille , c'est aux cartes topographiques qu'il faudrait recourir.
Le plan de campagne indique les lieux de rassemblement des troupes, la base et la ligne d'opérations, les points stratégiques qu'il faut atteindre.
Le choix des lieux de rassembl^nent n'est pas seulement dicté par la facilité des subsistances, quoique cet objet soit toujours trèsimportant, il l'est aussi par la convenance d'occuper des positions qui tiennent l'ennemi dans Tincertitude du point où on veut l'attaquer, et qui permettent de prendre une initiative prompte et fou« droyante. On calcule la distance des différents points de rsissemble^
PKWCIPBS Dl STRATÉGIE. 15
omit, dt toile Mte que tous les corps puissent arriver en même temps au lieu du rendez^vous général pour franchir ensemble la frontière. Ainsi , en 4 S4 5, Napoléon ayant pris le parti d'attaquer les armées alliées, dirigea ses forces du côté de la Belgique, qui était occapée par les Anglais et les Prussiens. Geuï-<;i couvraient tout Tespace compris entre Liège, Mons et Bruxelles, bordant la Sambre et la Meuse sur une étendue de vingtrclnq lieues ; leurs quartiers étaient principalement disséminés entre Mons et Namur. Napoléon rassembla ses troupes à Maubeuge, Beaumont et Philippeville, menaçant ainsi Mons, Bruxelles, Namur, et forçant Tennemi à rester séparé. Il résolut de passer la frontière à Charleroi pour tomber sur le milieu des cantonnements ennemis ; et calculant ses dis* tances, il fit partir les différents corps aux heures convenables pour arriver tbus ensemble sur Charleroi, dont ils s'emparèrent sans difficulté. Ils passèrent la Sambre, et allèrent le même jour, 4 5 de juin, camper en pa]rs ennemi. Ce début est intéressant à étudier; il montre l'influence d'un bon choix des lieux de rassemblement sur les premiers succès, dont l'effet moral est si grand. Le même gêné* rai, deux ans auparavant , opérant sur une échelle infiniment plus vaste, obtint la même précision dans ses résultats. Il avait rassemblé ses corps sur le Niémen ; il les fit partir à des époques et par des routes différentes pour les diriger sur Ostrowno, où ils arrivèrent, après de longues marches, au moment où les deux armées allaient en venir aux mains. Le général Barclay, aussi prudent que Fabius, éluda l'effet de cette terrible concentration, en abandonnant le terrain à son adversaire.
La base d'opérations ne peut être un sujet de discussion dans le plan de campagne^ que lorsqu'on a le choix entre deux frontières et qu'on h^ite sur celle qu'on prendra. Par exemple, s'il était question d'une guerre entre la France et l'Autriche , et que la France, comme c'est assez sa coutume, voulût prendre l'offensive, on pourrait discuter les avantages réciproques de la frontière du Rhin et de celle des Alpeâ. C'est ici qu'on prend en considération la forme générale de la base, et qu'on apprécie l'influence qu'elle peut exercer sur l'objet qu'on a en vue. Estelle concave ou en manière de tenaille, l'armée, après s'être portée en avant, y trouvera un appui solide pour ses ailes et ses derrières. Forme-t-elle au contraire un angle saillant, comme la Silésie dans les États autrichiens, on y trouve l'avantage de tenir, par un seul rassemblement de troupes, l'ennemi incertain sur le côté où l'on veut attaquer, et de l'engager ainsi à disséminer ses forces dans toute la périphérie qu'il a à garder ; ce qui ne peut être que très-fâcheux pour lui. Mais dans le cas
16 PRINCIPES DE i^TRATÉGIE.
même où il resterait réuni, on a toute la facilité d'attirer son attention d'un côté et de se porter tout à coup de Tau^ par le chemin le plus court, pour le prendre au dépourvu. Cette forme saillante est donc avantageuse pour le début de la campagne, mais elle vous expose, en cas de revers, à vous voir séparé de votre base. C'est l'inverse pour la frontière de forme concave.
L'importance de la base d'opérations crott avec son étendue, ses propriétés défensives, les ressources de tout genre qu'elle peut ofi^ir à une armée, son rapprochement des dépôts , la facilité d'y arriver de l'intérieur, etc. Coupe-trclle perpendiculairement la ligne d'opérations projetée , la déborde-t-elle des deux côtés, elle est préférable à celle qui serait oblique et qui ne prêterait son appui que par une de ses extrémités.
Lors donc que, dans un plan de campagne, il y a lieu à débattre les avantages comparés de deux bases d'opérations, on doit considérer non-seulement les circonstances propres à la base elle-même, qui en font un appui plus ou moins solide pour l'armée, un obstacle plus ou moins sérieux aux entreprises de l'ennemi; mais encore sa forme et sa position relative.
Des deux frontières, il y en a nécessairement une qui est prépondérante ; c'est de celle-là qu'il faut partir, en y réunissant tous les moyens d'attaque dont on peut disposer. On commettrait une faute si on poursuivait une double offensive, en partant à la fois des deux bases. Il vaut mieux garder simplement la défensive sur une des deux frontières, pour porter sur l'autre plus de troupes et s'assurer de plus grandes chances de succès. Rarement, on obtient un bon résultat en partageant ses forces , et les mêmes raisons qui rendent dangereuses les lignes doubles d'opérations, s'opposent également à ce qu'on se laisse aller à la tentation d'une double offensive. Il faut au contraire concentrer le plus possible ses efforts, pour que les avantages qu'on obtient soient décisifs, et ils le seront toujours plus sur la frontière prépondérante que sur l'autre; c'est donc sur celle-là qu'il faut agir avec vigueur, en retirant de l'autre tout ce qui n'est pas indispensablement nécessaire à sa défense, de même que sur un champ de bataille on tire de l'aile la moins menacée des renforts pour les porter sur celle qui doit décider la victoire.
La discussion des lignes d'opérations est la partie essentielle du plan de campagne. En effet, il n'en est pas de ces lignes comme de la base, qui souvent ne donne lieu à aucune discussion , étant dé» terminée d'avance par la position géographique du pays où la guerre doit être portée. Les lignes d'opérations, au contraire, peuvent être très-diverses, parce qu'il existe presque toujours plusieurs chemins
qui Conduisent au même but. Il y a alors tant de considérations à aborder, de motifs à peser, que le choix de la meilleure ligne est toujours fort délicat : c'est là que Thomme de guerre montre sa capacité. On ne peut guère établir d'autres règles à ce sujet que ce que nous avons dit plus haut en parlant des lignes d'opérations. Nous ajouterons que, dans la discussion de ces lignes , on calculera les distances effectives, c'estrà-dire les temps qu'on emploie à les parcourir, et non les distances sur la carte ; toutes choses égales d'ailleurs, on prendra le chemin le plus court; on se décidera aussi pour la meilleure route, quand des motifs pressants n'engageront pas à en sortir ; car une troupe marche toujours plus vite sur une route large et commode que par des chemins étroits et difficiles. La nature des villes qu'on aura à traverser, les défilés, les obstacles, peuvent engager aussi à prendre des chemins détournés, quoique mauvais ; car on surmonte plus facilement les difficultés de la marche qu'on n'enlève des villes ou qu'on ne force des défilés. Quand l'armée, en s'avançant, aura la faculté d'appuyer une de ses ailes à un obstacle naturel, la meilleure ligne d'opérations sera celle qui s'approchera le plus de cet obstacle, parce qu'elle sera mieux couverte par l'armée dont le front, pendant la marche, occupe presque toujours quelques lieues d'étendue, du moins tant que la bataille n'est pas inlminente. Quand les deux ailes de l'armée sont sans appui, la ligne d'opérations doit passer par le milieu du front, afin d'être paiement couverte de droite et de gauche, autant que cela est possible dans cette circonstance défavorable. Règle générale : dans la marche, comme dans le combat, il ne faut jamais découvrir sa ligne d'opérations; toutes les dispositions doivent tendre, au contraire, à la couvrir, à la défendre le mieux possible.
Le choix des points stratégiques exige aussî beaucoup de saga- <^ité, la possession de l'un pouvant offrir de grands avantages mili- ^res , tels que de se rendre maître du cours d'un fleuve, d'un passage de rivière, d'un embranchement de plusieurs routes ou vallées, d'un point de retraite essentiel , etc. ; celle de l'autre, des avantages d'une nature différente, mais non moins essentiels : des ^vres, des munitions, des armes, des objets d'habillement et d'é- ^ipement, des outils, de l'argent, toutes choses indispensables, et qu'il faut porter avec soi , quand on ne se les procure pas en cheuûn. La capitale, les grandes villes abondantes en ressources de toute espèce, sont les points principaux à occuper; ceux qui, dans un plan de campagne, doivent figurer en première ligne comme points stratégiques; et, à cet égard, nous ne pouvons que répéter ce qui a déjà été dit, et renvoyer au § i de ce chapitre.
18 PRmOPSS DK STRATiGIB.
% 6. Dû PLkJf DB DÉnSNSE.
/ Le plan de campagne pour la défensive s'appelle plutôt plan de I défense, 11 consiste d*abord à déterminer le genre de guerre qu^on veut soutenir, lec[uel dépend du caractère national, des ressources du pays, *de sa topographie, de son climat. Le Français se défend I en attaquant ; TÂllemand soutient patiemment une guerre méUioy dique en arrière de ses frontières; l'Espagnol fait en détail une guerre d^extermînation ; nous avons vu les Russes dévaster une province et mettre le feu à leur capitale pour priver l'agresseur de toute ressource. Un peuple courageux, mais qui n*est point accoutumé aux privations, ne traînera pas la guerre en longueur ; il cherchera à en finir par des actions éclatantes ; c'est à coups de massue IuMl combattra ; il préférera une seule et grande bataille, où, s'il oit succomber, ce sera du moins avec gloire, à une série de combats partiels qui épuisent le pays sans amener de résultat.
Porter la guerre chez celui qui vient attaquer, ou chez ses alliés, est un moyen sur de lui en faire partager le fardeau et de déjouer ses projets. Le moral deà troupes est exalté par une action de cette nature, et les chances favorables en sont augmentées. Mais pour réussir, il ne faut pas être trop inférieur en forces, et la disposition des frontières doit s'y prêter. On ne s'en écartera pas trop, afin de ne pas se compromettre. C'est la zone de terrain qui existe entre l'armée et la frontière qui fournira à vos besoins, et que vous défeudrez à outrance, en vous précipitant avec toutes vos forces réunies sur les corps de troupes ennemies le plus à votre portée. Avez-vous des succès , vous pouvez changer la constitution de la guerre en la tournant à l'oâensive. Êtes-vous malheureux , vous vous concentrez toujours plus, vous choisissez des camps forts d'assiette, vous vous retirez sous l'appui de quelque place forte, vous vous couvrez de quelque rivière, etc. Vous traînez l'ennemi après^vous et le prodienez dans cette arène dont toutes les dévastations sont à sa charge. Montécuculli, dans ses Mémoires, se prononce hautement pour ce genre de défensive : « Sur les terres d'autrui, dit-il, on soulève leâ mécontents ; la source des hommes^ de l'argent et des autres choses nécessaires, ne se trouble et ne se tarit que dans le pays où est le théâtre de la guerre. »
En combattant chez soi, on a beaucoup à souffrir, il estvrai, lâais il y a moins de dangers à courir; on a la population pour soi; elle vous prête des secours de tout genre ; chacun y espionne l'ennemi
PRmCtTKS DE STRATÉGIE. 19
et vous instruit des ses dispositions ; on combat sur des positions reconnues d'avance et quelquefois préparées de longue main, où Fennemi est obligé de venir vous chercher ; on peut se mouvoir dans toutes les directions, parce que tout Tespace qui n'est pas occupé par l'ennemi sert de base d'opérations ; on trouve ainsi de grandes facilités à menacer ses communications; on le force à faire des détachements pour garder les villes dont il s'est rendu maître et assurer sa marche. Ces détachements vous donnent beau jeu ; vous pouvez les attaquer partiellement, les battre ou les envelopper. Lorsque la fortune coiu*onne les efforts du défenseur, ses victoires sont bien plus décisives en deçà des frontières qu'au delà, parce que l'ennemi vaincu a ded déâlés à repasser, une retraite à opérer au milieu d'une population irritée, prête à se jeter sur lui. Mais pour qu'une pareille défensive soit couronnée de succès, il faut de l'unité d'in* tention et d'efforts dans la nation, que les discordes civiles ne la partagent pas en deux camps, et que l'horreur de la domination étrangère soit dans tous les cœurs. Que peut une nation divisée contre un ennemi entreprenant? Que pourrait même l'armée la mieut organisée, la plus £dèle à Thonneur et au drapeau, si elle n'était pas secondée par la population, si elle ne rencontrait qu'inertie, sourde hostilité là où elle devrait trouver concours, appui, coopération ? Cette condition essentielle et sans laquelle il n'y a pas de défense possible , est donc sous-entendue quand on traite une question de la nature de celle-ci.
La forme de la frontière convexe au dehors favorise la défensive intérieure à son début, et peut en déterminer l'adoption. En effet, d'un point central qu'on occupe en forces, on observe toute la périphérie des frontières vulnérables et on est prêt à se porter par le chemin le plus court sur le point menacé. C'est ainsi que les Piémontais peuvent, en prenant une position dans les environs de Turin, répondre aux diverses attaques qu'on dirigerait contre eux dans la ceinture des Alpes. Chez nous-mêmes, un corps placé entre ïusis et Coire observerait avec avantage toute la frontière des Grisons, de Saint-Luciensteig au SplUgen, sur un développement de quarante lieues.
Le genre de guerre adopté , les détails viennent ensuite , et c'est ce qui compose, à proprement parler , le plan de défense. La détermination des lieux où il convient de faire résistance, de ceux sur lesquels on doit se replier en cas de revers, et des chemins à suivre dans la retraite; la disposition préalable des troupes dans l'attente de l'ennemi, de manière à le prévenir sur toutes les routes qu'il peut prendre; l'indication des points de concentration en arrière delà
frontière, dès que ses projets sont démasqués; la manière de soutenir les corps avancés et d'observation , par des réserves centrales ; enfin la désignation des points à fortifier par les moyens de l'art, des ponts à couper, des routes à améliorer , etc. : tels sont les objets dont il faut s'occuper dans un plan de défense.
C'est la topographie locale qui dicte les dispositions militaires qu'il sera convenable d'adopter; il n'est pas possible de prescrire des règles à cet égard ; tout ce qu'on peut dire c'est qu'une trop grande dissémination de ses forces est toujours dangereuse; qu'en conséquence, loin de songer à garder tous les passages, il faut en abandonner quelques-uns pour mieux défendre les autres , les plus importants, ceux qui sont le plus menacés. Si l'ennemi quitte ceux-ci pour se porter sur ceux-là , c'est par des mouvements analogues qu'on s'oppose à ses projets, et on tâche toujours de se présenter à lui, par quelque route qu'il arrive, avec le plus de troupes qu'il est possible d'en réunir. De là vient que la forme des frontières, la direction et la nature des routes ont tant d'influence sur la défense d'un Ëtat. Si elles vous permettent de suivre, par des lignes droites intérieures, les mouvements de l'ennemi qui manœuvre sur la circonférence , vous aurez tous les avantages de la mobilité, et il vous sera toujours possible d'arriver avant lui sur les points menacés. Mais, même dans le cas contraire, il ne vous est pas possible de fermer toutes les avenues; cela vous obligerait à former un cordon de troupes fort allongé, et par là même très-faible dans toutes ses parties, que l'ennemi forcerait inévitablement en quelque point qu'il l'attaquât. Vous devez plutôt placer en' arrière de la frontière un corps principal dans la position la mieux choisie pour se porter , le plus promptement possible, sur les diverses routes ouvertes à l'ennemi. En avant de ce corps principal et sur ses flancs vous enverrez de simples détachements, pour occuper momentanément les passages et annoncer l'attaque. Ils disputeront le terrain en se repliant ; ils retarderont la marche de l'ennemi et vous donneront le temps d'arriver pour le recevoir. De cette manière tout le pays autour de vous sera suffisamment éclairé pour éviter les surprises, et vous aurez vos forces assez rassemblées pour combattre. Telles sont les dispositions générales qu'il est bon d'adopter dans un plan de défense; on conçoit' qu'elles laissent une grande latitude et doivent se plier aux exigences des localités; mais pourvu qu'elles soient basées sur le système de concentration, elles seront toujours préférables à un cordon sans solidité, dont les corps éloignés les uns des autres ne se prêtent aucun appui, échappent à l'autorité immédiate du chef, qui ne peut pas être partout, et sont, en raison des distances hors d'état
de se rallier quand la ligne est percée quelque part. Feuquières blâme le maréchal de Catinat de s'être éloigné de ces principes. « Catinat, dit-il, chargé de défendre contre M. de Savoie, les passages des Alpes, se jeta dans un système de cordon, en disséminant toutes ses forces sur le grand cintre des montagnes, et donna à l'ennemi, par cette disposition , la faculté de prendre l'offensive quoique beaucoup inférieur en infanterie, qui est l'arme principale pour la guerre des montagnes. M. de Savoie , en se concentrant, était supérieur à M. de Catinat sur quelque point qu'il se portât, d'autant plus qu'occupant le centre de la grande circonférence , il pouvait menacer sur plusieurs points à la fois, pour choisir celui qui lui semblait le plus avantageux. »
Pour connaître promptement à l'intérieur les mouvements de l'ennemi, il faut organiser un système de signaux d'alarme qui, du centra, se ramifie sur les divers points menacés. Ces signaux qui étaient familiers à nos pâtres dans les guerres des anciens Confédérés, sont ordinairement des bûchers qu*on établit sur les montagnes de manière à être visibles d'Une sommité à l'autre, et qu'on allume au moment du danger. Cela vaut mieux que des télégraphes, qu'on pourrait leur substituer, mais dont Texécution n'est pas sans difficulté sur les hautes sommités, et dont le jeu est empêché par le brouillard. Il n'est pas indifférent de désigner l'emplacement des signaux d'alarme dans le plan de défense, et d'indiquer les précautions dont il faut user pour éviter les méprises qui occasionneraient de faux mouvements.
Ce n'est pas toujours et uniquement en prenant des positions sur le chemin dh*ect de l'ennemi, qu'on s'oppose à sa marche, mais aussi et quelquefois avec beaucoup d'avantage, en occupant des positions de fUmc, de manière à menacer sa ligne d'opérations s'il veut passer outre. Si ces positions de flanc peuvent être occupées par des forces imposantes, il faut de toute nécessité que l'ennemi quitte sa ligne directe pour les enlever , car il ne peut pas se porter plus avant sans s'exposer au danger d'être séparé de sa base. Dès lors, il est forcé à combattre sur un terrain que vous avez choisi et préparé de longue main , que vous avez eu le temps de fortifier et où tout favorise la résistance. C'est ainsi que les Turcs, en se concentrant à Chumla, ont complètement arrêté l'invasion des Russes, en 4840, et qu'en agissant de même dans la dernière guerre, ils ont prolongé leur défense de toute une campagne. Si*, en 4842, Kutusow, au lieu de couvrir Moscou en prenant position sur les plateaux de Mojaisck , se fût retiré dans la direction de Kiow, il eût, de l'aveu même de Napoléon , attiré à lui l'armée française et épargné à la
iS nmcMft Ds sTRAtioit.
Ro«ie rimménM iacrificé de sa capitale. La recheirche et la discùssioa dea positions de flanc ferment donc Mt partie essentielle du plan de défense, qui se rattache à celle des points de concentration.
Viennent ensuite les lignes de défense successives que le pays peut oflHr , et qui sont naturellement indiquées par les cours d*eau et par les chaînes dé montagnes, par une succession de grandes fo* rets, ou de collines et de plateaux, etc. Les avantages et les inconvénients de chacune d'elles doivent être soigneusement discutés. Les meilleures lignes sont celles dont les ailes sont appuyées à des obstacles naturels , tels que la mer , un grand lac, un fleuve large et rapide, qui dominent le pays; ne sont abordables que par un petit nombre de routes faciles à garder; dont la forme générale est convexe au dehors, et en arrière desquelles sont de bons chemins qui permettent de se porter rapidement , et par les directions les plus courtes, Sur les points attaqués. Les fameuses lignes de Torres Ve^ drasi construites par Wellington en 4 B09 pour couvrir Lisbonne, satisfaisaient à la plupart de ces conditions : elles formaient un grand arc de cercle de plusieurs lieues d*étendue, dont une des extrémités était appuyée à la mer et l'autre au Tage; elles présentaient une chaîne de sommités, la plupart couronnées de fortifications, derrière lesquelles Tarmée anglaise pouvait manœuvrer sans être vue, et se porter en masse aux différents points de la circonférence par des chemins qu'on avait améliorés ou même percés à cet effet. Ces lignes, devenues célèbres, ne purent être forcées par les Français, bien qu'elles ne fussent couvertes par aucune rivière.
Quant aux lignes artificielles dues exclusivement aux travaux de rhomme, elles ne méritent que peu de confiance à cause de la difficulté, pour ne pas dire rimpossimlité de défendre ces masses inertes quand des obstacles naturels ne les protègent pas, ou ne les protègent que faiblement. Les lignes de Weissembourg, quoique couvertes par là Lauter, n'empêchèrent pas les Français d^y être forcés par les Autrichiens sous la conduite du maréchal Wurmser. S'appuyant par la gauche aux montagnes des Vosges et par la droite au Rhin, elles avaient quatre lieues d'étendue; il était donc impossible qu'une armée qui ne s'élevait pas à plus de 20 000 hommes pût y faire une résistance énergique. Il ne fallut que quelques heures pour y pénétrer par plusieurs points et en chasser les défenseurs. Les lignes artificielles les plus célèbres sont les murailles de la Chine ; elles n'ont jamais arrêté l'invasion des Tartares.
On a à examiner dans un plan de défense les avantages qu'on peut tirer des villes fortifiées, soit pour mettre à l'abri des tentatives de l'ennemi les approvisionnements de tous genres nécessaires aux ar-
mées, mi pour la défense de certaiaa points qu'il eil esientiel de conserver le plus longtemps possible. Uee ville ealourée d'une sim< pis wursille et d'un fossé, qui la naetteut à l'ahri du coup de niaio» pevtétrede la plus grande utilité suivaut la position qu'elle occupe; st il n'en feut quelquefois pas dayantege pour faire échouer une aUaque. U résistance que les remparta de Morat opposèrent à la formidable année du duc de Bourgogne, prépara la célèbre victoire que nos ancêtres remportèrent devant cette ville. Elle fut investie le S7 d« Qiois de mai de l'année 4 476, et le 4 2 de juin, le due ayant vu le peu d'effet de son artillerie, fit sommer le baron de Bubenberg, qui ea était le commandant , et le menaça de le faire pendre en cas de refus* Le baron de Bubenberg répondit qm ki portai dé Morat mtomt. ommtH pour nçtw^r k due, qiè'U fk'tmmt gu'é as pfésentêr, Bl ea efiét elles restèrent ouvertes pendant tout le siège, tant était grinde la confiance de la garnison dans son chef et dans sa propre nateur, La duo, après avoir fait plusieurs brèches aui muraiUes, fit donaer le ÎO de juin un assaut général, qui fut repoussé ei lui coûta plus de 4 500 hommes. Enfin parut le 24 au soir, l'armée suisse, et le lendemain eut lieu non loin de la ville, oette sangliuste et glorieuse bataille qui délivra notre pays du plus grand danger qu'il ait jamais couru, et valut aui ancims âuisses unehauteréputation de bravoure. Ne peidops pas de vue Texemple que nous ont donpé nos ancêtres ; sachons, comme eux , défendre au besoin nos murailles aussi bien que nos rœhera , et gardons-nous de porter une main imprudente sur les fortifications qui protègent eneore quelques-unes de nos vil* les; ne fuasent-^llea capables que dSine résistance de vingt-quatre heures, elles sont encore utiles. Il ne faut souvent pas plus de temps que cela pour changer la face des événements et sauver un État du plusgranddesmalheura, la pertedesoi^ indépendance. Si, en 484i, la ville de Soissons eût fermé ses portes et eût fait seulement un semblant de résistance, Tarmée de BlUoher n'eût pas échappé è l'ao* tive poursuite de Napoléon, et peuUètre la France eût-elle été 8au«> yé^* Sn 4S00 le gouvernemoit autrichien faisait relever les murs de Comorn détruits trmte ans auparavant par rimpréveyance de ^phn.
Ce sont principalement les villes placées sur les rivières qui peu* y^ jouet UB bMu rôle dans la défense, pour peu qu'elles soient en ^}à^ de repousser une attaque de vive fbree. En assurant la posses^ âon des ponts, elles donnent la Êieilité de manœuvrer à son gré sur une rive ou sur l'autre , de se couvrir du fleuve ou de le franchir, suivant qu'on se trouve trop faible pour marcher à l'ennemi , ou <^u'il se présente une occasion favorable de le prendre sur le temps
24 PBINCIPRS DB STEATÉGIE.
eu profitant d'un faux mouvement de sa part. Si vous vous êtes portés au delà du fleuve, ces villes sont autant de têtes de pont qui assurent votre retraite et appuient vos opérations; quand vous êtes derrière; ce sont autant d'issues d'où vous pouvez débouché à chaque instant, qui tiennent l'ennemi sur le qui-vive et Tobligent à diviser ses forces. En un mot les villes fortifiées ajoutent beaucoup à la valeur des lignes de défense que présentent les fleuves et les grandes rivières; elles font même qu'un fleuve, qui est perpendiculaire à la frontière, peut encore être pour l'armée envsîiissante un objet dangereux , par la facilité que trouve le défenseur à se placer du côté opposé à celui que suit cette armée , et à menacer ses communications. Il faut alors qu'elle s'arrête dans sa marche, et s'empare des villes qui maîtrisent le cours du fleuve. Mais cette opération, faite en présence d'un ennemi déterminé à se bien défendre, n'est pas sans de grandes difficultés. Si, pour la faciliter, l'attaquant s'avance par les deux rives, son armée est séparée en deux parties. Le défenseur , maître des ponts , peut donc rassembler toutes ses forces et les diriger contre celle des deux moitiés qu'il lui plaira de choisir. Il est à présumer qu'il la battra. L'attaquant doit donc rester réuni et se retourner contre le fleuve dont les têtes de pont le menacent, comme il le ferait à l'égard d'une position de flanc fortement occupée, qu'il ne saurait laisser en arrière sans s'exposer aux plus grands périls. Sans la circonstance des places fortifiées, ce même fleuve, qui lui présente ces obstacles appuierait une de ses ailes dans sa marche et faciliterait ses transports.
Il est donc vrai que les villes qui commandent les cours d'eau peuvent être d'une grande importance, et qu'elles méritent toute l'attention de celui qui s'occupe d'un plan de défense ; et lors même que ces villes ne seraient que très-imparfaitement fortifiées, il ne renoncera pas légèrement aux avantages qu'elles peuvent offrir; il appréciera au contraire ce qu'il y aurait à faire pour les améliorer et en rendre la défense plus sûre. Les trois villes de Zurich, Berne et Soleure peuvent être considérées comme les trois portes principales du vaste camp retranché que les Alpes, l'Âar et la Limmat forment au centre de la Suisse. C'est dans ce camp que se déciderait probablement notre sort, si nous avions à subir une invasion. Il y aurait donc bien de l'inconséquence à détruire les fortifications des villes que nous venons de nommer, sous Le prétexte qu'elles sont insuffisantes, mal entendues, commandées, peu en rapport avec les moyens puissants de l'attaque '. Telles qu'elles sont , elles n'ont point à re-
* Ceâ était écrit atant l'époque oU Von a démoli les remparts de ces viUes. Plus
PRINCIPSS DI STRÀTBGIB. 25
douter une attaque de vive force ; elles sont à Tabri du coup de main. Il n'en faut pas davantage pour nous : avec leur secours nous pouvons espérer de repousser un ennemi supérieur qui chercherait à pénétrer au cœur de la Suisse ; sans elles, nos lignes naturelles de défense seront aisément forcées , parce que leurs ponts seront à découvert et que nous n'aurons ni le temps ni les moyens de les prot^er par des retranchements de campagne , qui d'ailleurs ne valent jamais de hautes murailles et de larges fossés. Nous avons encore les places de Genève et de Bâie qu'il faut tenir fermées, pour ôter à l'étranger la tentation de profiter des commodités qu'elles donnent pour franchir les obstacles que le Rhône et le Rhin opposent aux opérations militaires. Elles sont d'ailleurs tellement exposées par leur position excentrique à être pillées ou rançonnées , si nous avions le malheur d'être en guerre avec quelque voisin,* que, même dans leur seul intérêt, il est nécessaire de conserver leur enceinte.
Les positions proprement dites, c'est-à-dire les localités où une armée peut se placer avantageusement pour le combat, doivent être indiquées dans le plan de défense. Les avantages et les inconvénients que ces positions peuvent offrir seront soigneusement discutés, afin que, le cas échéant, on profite des uns et l'on évite les autres, autant que les circonstances le permettront. On arrêtera ses idées sur ce qu'il y aurait à faire pour augmenter la force de ces positions par tous les moyens que l'art des fortifications enseigne, et pour faire disparaître les obstacles que les localités opposent aux mouvements des troupes et à leur déploiement ; on évaluera approximativement le noi;nbre de soldats de chaque arme qu'on pourrait y placer, et l'on indiquera les endroits où ils seraient logés ou tamp4et les ressources qu'offrent les environs. Dans la prévision d'un revers , on cherchera quelles sont les meilleures lignes de retraite pour l'armée; quds sont les endroits où l'on peut tenter de la rallier; quelles sont les parties de ces Hgnes qu'on disputera pied à pied ; quelles sont celles qu'il faut, pour ainsi dire, franchir au pas de course, etc. Nous ferons connaître les conditions d'une bonne position militaire , quand nous parlerons des batailles.
Un complément du projet de défense consiste dans la désignation
tard on en a fait autant à Genève. Dieu yeuille que nous (n'ayons jamais & nous repentir d'ane mesure que réclamait peut-être Vinduttrie , mais qui est certainement eoDtraire aux intérêts militaires de la Confédération. Bien que ces fortifications n'existent plus, je ne change néanmoins rien à cet article qui montre de quel intérêt des villes, quoique faibles en elles-mêmes, pouvaient être pour la Suisse entière. Comme théorie, la question est restée intacte.
86 FRU(CIP«$ m STIUTtol.
des chemins qu'il faudrait dégrader pour les rendre impraltcaUeB à renoemi, et de ceux qu'il faudrait au contraire aniéliorer pour faci* liter )a défense. On ue saurait trop porter son attentioa sur ces dh jets, qui semblent d'abord bien secondaires, mais qui ont tant d'influence sur le plus ou le moios de rapidité des oBarches et pur eoiis^ quent sur Texécutioa du plan arrêté. Un Ëtat bien oi^anisé filera donc i ce que, dans rétablissement des canaux et des routes, les avantages qu'où donne au commeroe ne soient pas trop chèrement achetés en cas de guerre. La. plus belle route dans tes montagnes sera sans danger, si on a le soin de la fermer par quelque ouvrage défensif à l'endroit qui s'y prèle le mieux. Si, par exemple, on construisait ua petit fort casemate un peu en deçà du Pont^-Déable, sur la belle route du Saint-Gothard ouverte depuis quelques années, cette route ne compromettrait plus Mtre sûreté «t elle ne serait pas moins oom* mode am voyageurs. Sans doute qu'on peut toujours, surtout dans les montagnes, couper les routes et les rendre momentanénaent iai> praticables, en détruisant les ponts, tossoHtèneoBents, les eornicbss; mais, indépendamment de la facUité i^us ou moins grande que peut avoir Vennemi de réparer les dégradations, on épreuve toujours de la répugnance à prendre ces mesures de destruction; on lee remet au dernier moment, et souvent il est trop tard pour les eièoluer. Le plus sûr est donc de construire d'avance les forts dont nous avons parlé; c'est pourquoi le plan de défense doit désigner leurs «ooiplacements. En marquant les poinU où l'on peut fisire résistance, il in* diquera la manière de couper les chemins en avant et d'améliorer ceux qui sont en arrière, pour atteindre le double but de retarder la marche de l'ei^neoii et de faciliter autant que possible ranivée des secours*
Toutes les routes qui réunissent deux position» ou qm, en arrière d'une ligne de défense, courent parallèlement à cette tigne, doi-* vent être réparées; il faut même an ouvrir de nouvelles si elles l^'existentpas déjà, ou si elles font de trop grands circuits; car c'est au moyen de ces routes que l'on pourra se porter rapidement d'un point à l'autre pour secourir les endroits menacés, ou tomber en force sur des détachements, de Teanemi. Le plan de défense doit descendre jusqu'au détail de ees opérations.
Tels sont les objets essentiels dont on a à s'occuper dans un plan de défense. Il en est d'autres non moins importants qui se ratta*chent à la partie administrative, tels que les hôpitaux, les manu* tentions, le logement des troupes dans les endroits désignés pour leur concentration, les subsistaaces, les fourrages, le service des postes et autres moyens de correspondance, etc., etc. Ces objets
rHINCIPES DE STEATiGIS. 29^
ùiÂSim «yidi être didCHlée daAs tiii plan de défense ; mais les détails qu'ils exigent nous éloigneraient trop de notre sujet pour qu'il nous soit permis de les aborder.
§ *r. DES 01»£RikTI0NS STIftATÉGiQtmS.
C'est par des mouvements préparatoires, par des marches habilement conduites en vue de se placer sur les parties vulnérables des lignes ennemies ; e'est, en un mot, par des opérations stratégiques que se préparent ces immenses résultats que donne quelquefois une seule victoire. Une bataille gagnée est toujours une belle chose, mais les conséquences en sont bien différentes suivant qu'on s'est placé de manière à en profiter pour couper les communications de l'ennemi, le séparer de sa base, le disperser, etc., ou qu'on se trouve dans l'impossibilité de troubler sa retraite. Dans le premier cas, la victoire est décisive, si on met de l'activité à poursuivre les vaincus; dans le se(x)nd, on doit s'attendre à les voir bientôt se rallier pour livrer une nouvelle bataill|| Quand, en 4805, Napoléon leva son camp de Boulogne pour aller à marches forcées combattre l'armée autrichienne, qui déjà avait envahi la Bavière et s'avançait entre le Danube et le lac de Constance, il dirigea les différents corps de son armée sur le Oanc droit et les derrières de l'ennemi, en prenant pour base le Rhin au-dessous de Strasbourg, et le Meyn dont il était maître; il contourna les montagnes de la forêt Noire, dans les défilés desquelles il présenta quelques têtes de colonnes, poar faire croire à Mack qu'il marchait à lui par la vallée du Danube. Quand Black reconnut son erreur, il était déjà trop tard ; le coup était porté. Il se vit coupé de ses communications, battu dans plusieurs rencontres et obligé de se renfermer dans Ulm, où il capitula et se rendit prisonnier avec toute son armée. Ce furent bien plus les marches savantes et rapides qui précédèrent les combats de Gunzbourg, Elchingen, etc., que ces combats eux-mêmes, quoique brillants, qui valurent à Napoléon un pareil succès. Toute retraite fut interdite aux Autrichiens ; ils furent enveloppés et forcés à mettre bas les armes avant que les secours qu'ils attendaient fus* sent arrivés. Le maréchal de Saxe était persuadé que les marches Contribuent encore plus que les batailles au gain d'une campagne, 6t il posait comme axiome que les succès de la guerre sont dans les jambes des soldats. L'histoire de tous les temps justifie cette assertion.
iP
28 PRINCIPES DE STRATEGIE.
Nous allons donc rassembler quelques préceptes relatifs aux marches ou plutôt aux mouvements stratégiques.
Marches en avant, — Une armée nombreuse est toujours partagée en plusieurs corps qui marchent sur des chemins différents, soit pour se procurer plus facilement leur subsistance, soit pour faciliter les déploiements et tous les préparatifs de la bataille. Ces colonnes doivent se rapprocher d'autant plus les unes des autres que les entreprises de l'ennemi sont plus à redouter : si son attaque est possible, les colonnes resteront à portée de se secourir mutuellement ; elles ne laisseront entre elles aucun obstacle qui les empêche de se rejoindre et de se rassembler sur le champ de bataille. Mais il ne faudrait pas. en exagérant ce principe, faire marcher les colonnes côte à côte et parallèlement, leur ouvrant avec la hache et la pioche des chemins quand il n'y en aurait pas d'assez rapprocha. Cette pratique mettrait des obstacles insurmontables à la rapidité des mouvements et laisserait à un adversaire moins circonspect tous les avantages. Depuis Turenne, Luxembourg, Villars, les marches rapides étaient oubliées; une faible armée se partageait en nombreuses colonnes qui se frayaient péniblement des routes au travers des bois et des ravins, sans se perdre de vue les unes les autres, pour ainsi dire ; il en résultait un embarras extrême et une pesanteur souvent funeste. Mais la révolution française a détruit tout cet échafaudage d'une tactique trop timide ; on est revenu aux marches dégagées, promptes et hardies des Romains. Tant qu'on ne manœuvre pas sous le canon de l'ennemi, on peut mettre entre les colonnes qui exécutent des mouvements préparatoires plus ou moins d'intervalle, suivant les localités ; la seule limite à poser, c'est que ces intervalles ne soient pas assez grands pour empêcher les corps d'arriver le même jour sur un même champ de bataille.
Chacune des colonnes doit user de précautions pour ne pas se laisser surprendre par l'ennemi ; elle fait éclairer sa marche par une avant-garde. Toute négligence à cet égard peut amener une catastrophe : l'histoire en fournit bien des preuves. La défaite de Flaminius à Trasimène est l'exemple le plus célèbre qu'elle nous rapporte. Cet imprudent général s'engage dans le défilé que forme le lac ' avec les montagnes, sans y faire éclairer sa marche par une avant-garde et sans reconnaître les hauteurs. Il se hâte de joindre Ânnibal qui mettait le pays à contribution, et sa presse est si grande
' Lac de Trouimènet actuellement lac de Pemgia.
qu'il ne se donne pas le temps d'attendre son collègue, qui arrivait de Bimini avec une armée. Mais il trouve dans le fond du défilé le rusé Carthaginois qui lui barre le chemin ; Taction s'engage, et des hauteurs environnantes les Romains voient descendre d^ troupes nombreuses qui les prennent en flanc ; en même temps la cavalerie, non loin de laquelle ils avaient passé sans l'apercevoir, arrive par derrière. Obligés de combattre de tous les côtés à la fois, les Romains succombèrent ; les Carthaginois en firent un affreux massacre.
Pour assurer la marche contre les entreprises de l'ennemi, on doit autant que possible, et ainsi que nous l'avons déjà dit, la diriger le long d'un fleuve qui couvre le Qjinc de la colonne ; mais il faut toujours, même dans ce cas, faire occuper les avenues par lesquelles 11 pourrait déboucher. On détache à cet effet quelques troupes qui prennent position et couvrent la marche jusqu'à ce que la colonne soit assez éloignée pour n'avoir plus nen à craindlre. Alors ces troupes, faisant un crochet, ou prenant le même chemin que l'armée, viennent rejoindre au premier camp.
De toutes les marches, celles qui peuvent amener les plus^ grands résultats, sont celles que l'on cache à l'ennemi, et que, pour cette raison, on appelle marches dérobées. C'est par de semblables / t marches que l'on parvient à se placer sur le flanc de l'adversairei, à JMj menacer sa base , à le surprendre dans ses cantonnements , etc. ^ *" Les pays les plus difficiles sont ceux qui favorisent le plus les mar-j cbes dérobées, soit par la facilité qu'on a de les masquer, soit parce\ que l'ennemi, trop confiant dans les obstacles qu'of^ent les localités, néglige les précautions ordinaires et ne va pas aux informations. Or, avec de la patience, du travail et de l'opiniâtreté, on parvient toujours à surmonter les obstacles matériels quand on n'est pas empêché par la présence de l'ennemi. On peut, à cet égard, dire qu'il n'y a rien d'impossible aux hommes. Témoin la marche extraordinaire d'Annibal au travers du marais de Clusium. Il avait deux chemins pour s'avancer sur Rome : l'un par les défilés des Apennins, facile, mais plus long et occupé par l'armée romaine; l'autre, plus court, au travers de grands marais jugés impraticables. Annib^) après avoir fait sonder ces marais et s'être assuré que les difficultés quoique très-grandes n'étaient cependant pas insurmonlablés, se décida pour ce dernier chemin. Sachant qu'on ne l'attendait point par là , il vit qu'il n'aurait à vaincre que les difficultés locales et il était sûr d'en triompher. En prenant ce chemin, il évitait les défilés où sa cavalerie, supérieure à celle de l'ennemi, lui eût été inutile, et où la valeur individuelle des soldats romains eût suppléé à l'incapacité du consul. Il pouvait espérer en outre qu'une
iù mifciMs Di stRÀTicn.
foiâle passage opéré, H attirerait l'imprudent FlamiDios à une bataille avant que son collègue Teût rejoint, comme en effet cela arriva. La réussite de cette marche audacieuse fut complète, parce qu^elle fut assez secrète et assez prompte pour ne pas laisser aux Romains le temps de s*y opposer.
La rapidité est une des premières conditions des marches, des mouvements stratégiques, aussi bien que des simples manœuvres. C'est par la rapidité des marches que Ton conserve les avantages qu*une initiative heureuse a pu procurer, qu*on poursuit les succès et qu'on achève ce que la victoire a commencé. C'est par la rapidité des marches qu*on peut, comme les Romains, nourrir ta guêm par ta guerre : restant peu de temps dans le même lieu, où A'épuisé pas les pays qu'on traverse; leurs ressources, quelque pré^ caires qu'elles soient, suffisent toujours aux t>esoins momentanés des armées, l^ar là on se débarrasse des immenses trains de voitures nécessaires pour le transport des vivres ; on ne porte avec 6oi que l'indispensable; on feit prendre aux soldats quelques rations de pain ; on se fait suivre par des troupeaux qui fournissent la viande; et les troupes, plus légères, entreprennent et exécutent de plus grandes choses. Il fhut à tout prix se mettre à même d'exécuter des marches rapides, si Ton veut obtenir quelque succès à la guerre. Allez à pas de tortue et rien ne vous réussira; un destin funeste s'attachera à toutes vos entreprises; les éléments sembleront se conjurer contre vous. C'est à ce sujet que M. de Polard a dit que les lents et les engourdis à la guerre auront aussi peu de part à lâ gloire de ce monde, que les tièdes à la gloire du ciel.
Nous avons reconnu que c^est un avantage d'occuper la ligne intérieure quand Tennemi agit sur deux lignes extérieures; les marches qui peuvent avoir pour but de se placer ainsi sont donc importantes à étudier; arrètons-nouâ-y un moment.
Si l'ennemi vient à vous en faisant occuper un grand espace à ses différents corps pour vous envelopper, allez droit i lui et donnez tète baissée dans le milieu de la ligne qu'il occupe. Tftchez de joindre isolément une des parties de son armée, de la mettre en déroute avant que les autres arrivent; portez-vous ensuite sur une de celles-ci et qu'elle éprouve le même sort : vous les verrez toutes, forcées à la retraite , prendre des routes divergentes et éprouver mille difficultés à se rejoindre, si toutefois vous leur en laissez la possibilité. Ainsi, Napoléon, à son début, s'élance des Alpes maritimes et se précipite comme un torrent , sur l'armée austro-sarde, commandée par les généraux Reaulîeu et CoUi, qui avaient fait la faute de s'étendre le long des montagnes, pensant envelopper leur
PRmciPSs DE strâtégib. si
jeune adversaire. Golli est d'abord battu sur plusieurs points ; te tour de Beaulieu vint ensuite; et dès lors, les deux armées furent d'autant mieux séparées que Tun des chefs, cherchant à couvrir Turin, prit sa ligne de retraite sur cette ville, tandis que l'autre se replia sur Milan sans chercher à rejoindre son collègue. Colli fut forcé de recevoir les conditions du vainqueur ; Beaulieu ne put mettre un terme à sa marche rétrograde que sous les murs de Mantoue.
Mais si l'armée ennemie est rassemblée, on peut essayer Ae s'avancer sur elle en suivant deux lignes qui se dirigent sur ses flancs et l'engagent à se partager pour faire face aux deux attaques dont elle est menacée. Alors nos deux corps, qui ne se sont séparés momentanément que pour se rejoindre ensuite, marcheront à la rencontre l'un de l'autre pour attaquer ensemble celle des deux portions de l'armée ennemie qui sera le plus à leur portée. On conçoit pourtant que de semblables mouvements ne peuvent être essayés qu'autant que la topographie locale s'y prête et les rend en quelque sorte naturels. Ce sera, par exemple, lorsque, couvert par un fleuve, on ne craindra pas de voir l'ennemi se jeter dans Tintervalle des deux corps, et qu'on pourra, au moyen des routes qui longent ce fleuve, faire rapidement un mouvement de àanc. Dans ce cas, on peut, sans de grands dangers, se porter à droite et à gauche pour donner de l'inquiétude à l'ennemi sur deux points éloignés. S'il s'affaiblit dans le milieu pour renforcer ses ailes, nous reviendrons sur nos pas par une marche de nuit qui lui dérobe le mouvement, et nous passerons le fleuve, en jetant des ponts, pour la confection desquels, tout aûfa été préparé d'avance et tenu secret autant que possible. Une fois le fleuve franchi , nous voilà sur la ligne intérieure ; l'activité et la valeur doivent faire le reste pour empêcher les corps séparés de se réunir, et forcer l'ennemi à manœuvrer par la ligne double extérieure. C'est ici qu'on voit combien il est important de mettre le temps à profit pour se rassembler, passer le fleuve et battre séparément les deux fractions de l'armée entre lesquelles on est parvenu si heureusement à se placer. Le temps fait tout à la guerre ; souvent une heure perdue ne peut plus se regagner ; une heure suffit pour être prévenu sur le point stratégique ; il suffît d'une heure pour être accablé par des forces supérieures subitement rassemblées, ou laisser échapper des avantages que la fortune n'accorde qu'à l'activité et à l'audace. Les Confédérés surent admirablement profiter du temps et de leur position centrale, lorsqu'après avoir vaincu l'archiduc dans le défilé deMorgarten, ils traversèrent, le même jour, lé lac des Waldst'âtten pour aller combattre les corps
autrichiens qui pillaient et saccageaient le bas Underwald. Us les surprirent en désordre, le soir, dans une sécurité parfaite, et ne songeant qu'à se chaîner de butin. Les Autrichiens n'opposèrent aucune résistance aux Confédérés ; ils ne cherchèrent qu'à leur échapper par une prompte fuite ; chassés de la sorte , ils ne parvinrent à repasser le Brilnig qu'après avoir perdu la moitié de leur monde et tout leur bagage. Les Confédérés, dans cette première lutte de la liberté contre l'oppression, firent par instinct ce que prescrivent les règles de l'art militaire.
Ce qui précède montre que si la frontière est attaquée sur plusieurs points , ce n'est pas en se partageant en autant de corps égaux qu'on pare au danger, parce qu'alors on est faible partout; mais en n'opposant aux divers^ attaques que de petits corps d'observation , pour conserver une masse principale avec laquelle on fera effort sur l'une des armées ennemies, lorsqu'elle sera encore séparée des autres. Qu'il soit, par exemple, question de résister avec 80 000 hommes à une armée de 420 000 , partagée en trois corps de 40 000 chacun ; si l'on veut opposer à l'ennemi trois corps égaux, ils ne seront que de 26 000 hommes environ ; et» par conséquent, on se trouvera partout très-inférieur en forces. Si, au lieu de cela, on n'oppose à chacune des trois armées qu'un simple corps d'observation de 42 à 4 5 000 hommes, cela suffira pour retarder sa marche, et il restera une force centrale de 35 à 40 000 hommes qui, se réunissant à l'un quelconque des corps d'observation, formera une masse d'environ 50 000 combattants , laquelle doit vaincre l'ennemi, toutes choses égales d'ailleurs.
Quand la disproportion des forces est encore plus grande, il se peut qu'on ne parvienne jamais, quoi qu'on fasse,, à se procurer l'avantage du nombre sur aucun point ; mais cela ne change rien à la règle , car ce n'est qu'en la suivant qu'on parvient à rassembler contre l'ennemi le plus de forces possible. Alors c'est en redoublant de vigueur et d'activité , en profitant de toutes les ressources topographiques du pays, qu'on peut encore soutenir la lutte. Napoléon, dans la guerre de France, a donné un grand exemple de l'efficacité des manœuvres centrales : il a combattu pendant quatre mois des forces triples. Il portait ses réserves d'un endroit à l'autre avec une incroyable rapidité : aujourd'hui il livrait bataille sur un point , le lendemain il était à dix ou douze lieues de distance , marchant à un autre ennemi étonné de tant de résolution et de célérité. César, entouré de peuples révoltés au milieu des Gaules, se tire de cette position critique par des mouvements pareils. Il est partout où le danger l'appelle ; il ne laisse aux Gaulois ni le temps, ni les moyens de
PRINCIPES DE STRATÉGIB. 33
se réunir ; il les combat les uns après les autres et les défait partiellement. Peu de semaines lui suffisent pour terminer cette mémorable oampagne.
La lecture des Commentaires de ce grand capitaine est une des plas instructives qu'on puisse recommander aux jeunes militaires. Ds offrent presque à chaque page Tappiication des principes stratégiques qui, ainsi que nous Tavons déjà dit, sont de tous les temps et de tous les lieux.
Retraites. — Dans les marches en retraite, on doit, autant que dans les marches en avant , suivre la ligne simple, afin de rassem- » bler autant que possible ce qu'on a de forces à opposer à rennemi. [ Les retraites dites divergentes ou excentriques, qui s'opèrent à la fois 1 « par plusieurs routes pour donner le change au vainqueur et rendra >Âm(( sa poursuite incertaine , sont extrêmement dangereuses. En se par*' rvV^ tageant pour prendre ces directions diverses, on s'affaiblit partout : les corps isolés , livrés à eux-mêmes, courent la chance d'être enveloppés, acculés à des obstacles, dispersés, anéantis, conune cela est arrivé aux corps prussiens après la bataille d'Iéna. L'ennemi, sans se laisser distraire , peut s'attacher à l'un de ces corps pour l'écraser; il ne s'inquiétera pas des autres, sachant qu'il en aura bon marché quand il se retournera contre eux ; il se contente de les te* nir séparés.
Il n'est permis de se partager qu'à celui qui vient de remporter une victoire éclatante; il est en présence d'un ennemi désorganisé, qui a perdu ses communications, que la force morale abandonne. Il se jette au milieu des corps épars ; il n'a qu'à se montrer pour déterminer leur fuite. Dans cette situation il peut tout oser ; tout est bon t excepté ce qui est trop lent et trop méthodique. Mais c'est ici une exception que légitime l'état de désorganisation et d'abattement dans lequel se trouve une armée défaite;
Restez donc réunis dans une retraite encore plus que dans une marche offensive, quand même votre vitesse en serait ralentie ; car, avant tout, il faut songer à votre sûreté. Marchez avec ordre, autant que les circonstances vous le permettent , ou du moins marchez ensemble ; présentez encore à l'ennemi un front imposant, et, s'il vous poursuit avec trop de témérité, sachez l'en punir, osez même retourner sur lui quand il se met en prise ou qu'il est négligent dans sa marche. On peut retirer plus d'honneur d'une retraite bien conduite que d'une bataille gagnée où la fortune a quelquefois tant départ.
û retraite que le maréchal Masséna fit en Portugal, dans l'année
S4 nttiMmS Df StRATtCtB.
4t09, Mt un modèle en Ce gaire. Il mit profiter de tôt» ks aceidenti du temdn pour retarder la poursuite des Ânglala. n ne q[Qîttail une position que lorsqu'elle était complètement tournée, et en allait prendre une autre plus loin. tSes colonnes se retiraient lentement, se prêtaient un mutuel appui et se dégageaient Pune l'autre , se déployant pour combattre toutes les fbii que Tennemi les serrait de trop prés, ou que les localités leur étaient faTorables. Puis elles se repliaient de nouveau et se dirigeaient sur un même point en arrière, restant toujours unies ou à portée de se prêter la main. Rien, éA un témoin oculaire, ne peut égaler l'habileté que Bfosséna déploya dans cette drconstanoe.
Il est très-avantageuit de diriger la retraite parallèlement A la frontière, lorsque la chose est possible, parce que de cette manière l'en-^ nemi qui vous suit ne ftdt aucun progrès. Nous en avons déjà dit un mot en parlant des lignes d'opérations accidentelles. La retraite poh follilê se fait-elle en pays étranger, l'armée vit aux dépens de l'enoemi; les fléaui de la guerre pèsent sur lui ; il est presque aussi mal placé que s'il avait le dessous. Se feit-elle derrière la frontière, on traîne après soi l'armée victorieuse; on lui fait ftdre du chemin, sans que pour cela elle gagne un pouce de terrain dans l'intérieur; on ne lui abandonne que la lisière, et on la met dans la>situation de présenter le flanc aux forces de l'intérieur. Mais il fout prendre garde de ne pas s'exposer soi-même en entreprenant une marche parallèle dans un pays dépourvu d'obstacles , qui laisserait à Tennemi la facilité de vous couper de votre base. On couvrira donc cette marche de quelque fleuve ou de quelque chaîne de montagnes ; c'est*à->dire qu'on n'entreprendra une retraite parallèle qu'autant qu'un obstacle respectable la favorisera. La route du Simplon , couverte par les Alpes du cêté de l'Italie , nous offre cet avantage : une armée ennemie, venant du midi, peut y marcher trois à quatre jours sans faire chez nous aucun progrès , et elle se trouverait même à la fin plos éloignée du centre du pays, qu'au moment où elle aurait passé la frontière. En sorte que , pour peu qu'on lui oppose de résistance et qu'on tienne à l'étranglement de Saint-Maurice, elle court le risque de périr de misère dans la vallée du Rhône, où les ressources sont insuffisantes pour une armée nombreuse. Du cêté opposé, l'Aar peut aussi couvrir efficacement une retraite parallèle à la frontière du Jura. Ce sont là des avantages de notre position qui compensent en partie les inconvénients qui y sont attachés : avantages que nous devons reconnaître, et qui peuvent, avec Tàpreté de notre sol, concourir à fortifier nos espérances dans le cas d'une invasion.
Si la retraite parallèle est couverte par un fleuve, il faut avoir
iliNOMI DK 8T14fÉ6n.
«m à% rompre tous 1m poDtoafi* d» se gsrantir de toute attaque de flanc. De même , si elle est fiivonede par une chstne de SKmtagnes, on fera ooouper les passages latéraux jusqu'à ce que l'aimée ait dé* 6ié> et ron se dispoeera à tomber en marne sur eeui des corps eu* aemis qui , malgré ces précautions , seraient parreaus à forcer les pasiages ou à les tourner, et qui eesayeraient de barrer le cbemia. Os ne dxÂi pas s'effrayer d'un faible corps qui se préeente sur les derrières ; tout le péril est pour lui.
On conçoit qu'une retraite parallèle ne peut s'opérmr efficacement que sur une frontière d'une aeees grande étendue. Si donc cette frontière est difficile à garder à cause de son dé?elo|^pement, elle TOI» offre d'un autre cM Tayantage que nous Tenons d'indiqueri et qui n'est pas le seul si Ton sait tenir une défeneÎTe attaquante» Car ce qu'on ne pourrait ùare pour la déiense d'une ftt>ntière élFoita » sans courir le risque d'en être séparé ou de se laisser accu» kr aux obstacles qui la re so e rr e a t, en même temps qu'ils sont Tsppai de ses ailes, on peut l'Mtrepreadre aToc succès sur une fron* tière étendue offrant de longues bases d'opérations. On peut dono opérer de ces retours oflénsife que la fortune se platt sourent à cou* ronaer d'un brillant iueeès, et se liTrer à eee brillantes entreprisea que le eoun^e et l'audaee saTOit ia^wrer*
AnMrtMus. Jisreibas wmMnéeê. «^ Ge que nous aTons dit jusqu^à présent pour montrer la nécessité de rassembier ses forces et de reet«r réuni, prouTO asses que les diyersions, les marches combinées^ Isft détachements sont d^ q^érations qu'en général on ne peut pas «pprourer.
On fait une ihtinioiè quand <m eny(4e im corps opérer au loin une suite de mouTements indépendants de ceux de l'armée^ On spère une mmthê eofMnéê lonque lee mouTements de ce corps wat en corrélation aTeo ceux de l'armée et tendent au même but l^ans l'un et l'autre cas, le corps séparé de l'armée ferme un dékh
Les diversions sont dangereuses parce que l'urmée est affaiblie de lentes lee forces qu'on y emploie ; elles détournent du but principal et partagent l'attention du <èef ; elles donnent plus de prise aux ac* eidsnts; elles compliquent les éTénements , multiplient les ressorts iatermédiaires et sont presque toujours une source de catastrophes: L'trmée» i^ elle remporte unoTietotre, no l'obtiendra qu^tncomplèté st ne pourra que difficilement en profiter ; si , au contraire , elle est TsÎBcae, elle 9Bm exposée à une ruine totale, ne pouvant tirer au« cua secours du corps qui s'en est si mal à prepos séparé. Cependant
M PIQICIPJS Dl STEiTÉGII.
il n'y a rien d'abada dang la acienca difficile de la guerre ; il n'est aucune r^le qui n'ait de nombreuses exceptions. Il se présente donc des cas où les diversions peuvent non-seulement se justifier, mais où elles deviennent nécessaires. Par exemple, vous devez forcer une position formidable, et vous ne pouvez en venir à bout qu'en détournant l'attention de l'ennemi; vous êtes bien alors forcé de détacher une troupe plus ou moins nombreuse, qui aille, par un circuit, occuper des sommités dominantes, ou menacer la ligne de retraite de l'ennemi. Ces cas sont fréquents dans la guerre de montagnes ; le détachement est alors commandé par la nécessité ; la diversion devient une règle à laquelle il faut s'astreindre sous peine d'échouer ; mais on s'arrange de manière à la fsdre durer le moins possible et à rentrer, aussitôt que les drconstances le permettront, dans le principe de l'unité d'action et de la concentration des forces. Au reste , les marches combinées et les diversions sont beaucoup moins dangereuses dans les montagnes, parce que l'ennemi ne peut que bien difficilement se jeter entre les colonnes. Les corps séparés trouvent dans diaque vallée des espaces resserrés, où leurs ailes sont appuyées et où elles ne courent aucun risque d'être enveloppées, où même il serait quelquefois plus dangereux qu'utile de s'y trouver en plus grand nombre. U suffit, dans ce cas, que les corps séparés soient assez forts pour pouvoir, chacun de son côté, défendre la vallée dans laquelle il opère, et que les communications en arrière restent libres. La règle n'est violée ici que dans la forme ; au fond elle ne l'est pas, puisqu'on ne s'est partagé qu'autant que le terrain l'a exigé , que les différents corps ne sont, poin.t exposés à être forcés , et qu'ils peuvent toujours se rejoindre par les chemins en arrière. Le général Lecourbe a donné un bel exemple de pareilles marches, dans son attaque du Saint-Gothard en 4799.
Nous reviendrons plus tard sur cette attaque combinée, et nous verrons que dans toutes les vallées où les troupes françaises s'engagèrent elles étaient en forces suffisantes pour les défendre contre un ennemi même très-supérieur qui se serait présenté inopinément. Tout le secret est là.
On peut se permettre une diversion lorsqu'on a des forces trèssupérieures à celles de l'ennemi et qu'on éprouve de la difficulté à les faire subsister ou à les fsdre marcher ensemble. Alors il y a de l'art à se partager pour porter un corps sur les flancs ou les communications de l'ennemi, en même temps qu'on lui présente toujours de front des forces égales aux siennes ; à faire diversion dans ses provinces les moins gardées ou les moins dévouées, où l'on puisse soulever les mécontents ; à jeter inopinément dans sa capitale, ou
PRINCIPES DB STBATÉGUS. 37
dans ses yilles les plus riches , des troupes qui les mettent à contribution j etc. Le corps détaché doit alors agir avec vigueur, faire des marches forcées pour se multiplier aux yeux de l'ennemi , lui donner une plus grande inquiétude ou lui faire un dommage plus réel. 'Le caractère indécis et irrésolu du chef de Tannée ennemie est encore un motif qu'on peut alléguer en faveur d'une diversion. Hors ces cas, il vaut beaucoup mieux résister à la tentation et s'en abstenir ; c'est toujours le plus sûr.
En condamnant les diversions, on n'entend point parler de celles qui peuvent changer tout à coup l'état de la guerre , de ces diversions qui consistent à abandonner le pays à l'ennemi pour aller soimême envahir le sien. Elles ne ressemblent en rien aux autres ; car l'armée ne se partage pas, elle marche tout entière et ensemble vers un seul but bien déterminé. De telles résolutions sont marquées au coin du génie, et bien loin d'être blâmables elles sont dignes d'éloges , quel que soit d'ailleurs leur résultat ; car un homme de cœur ne peut rien entreprendre de plus honorable pour sauver sa patrie, quand il l'a vainement tenté par les moyens ordinaires. Agathoclès, roi de Syracuse , était assiégé par les Carthaginois ; après avoir usé toutes ses ressources dans la défense de la place et se voyant prêt à succomber, il prend la forte résolution de passer en Afrique. Il ne laisse à Syracuse que la garnison strictement nécessaire à sa défense, enunène avec lui ses meilleures troupes, brûle sa flotte sur le rivage africain pour se placer dans la nécessité de vaincre , et s'avance vers Carthage. Il culbute l'armée qu'on lui oppose, se ménage des alliances et met la capitale à deux doigts de sa perte. Syracuse fut sauvée. Certes voilà une diversion qui amène un bien grand résultat ; ce serait abuser des mots que de condamner une opération qui porte le même nom , quoique dans le fond elle soit si différente de celles dont nous avons parlé.
Pour être faites sur une échelle plus petite, ces sortes de diversions n'en ont pas moins des suites heureuses , quand du reste elles sont bien conduites et que les localités les justifient. Il y a toujours de l'avantage à faire ce à quoi l'ennemi n'est pas préparé, parce qu'ainsi on bouleverse toutes ses combinaisons , que de l'offensive on le fait passer subitement à la défensive. Turenne, dans sa dernière campagne, nous donne un bel exemple d'une semblable conduite. Il ne se laisse point intimider par l'attaque de son adversaire, le célèbre Montécuculli , qui avait franchi le Rhin ; mais, insensible à cette initiative , il passe lui-même le fleuve sur un autre point, et force le général de l'empereur à quitter les terres de France pour le suivre et défendre son propre pays.
3g ranfciPBs ds strâtéoie.
On entreprend ordinairement les marches combinées dans l'intention d'arriver par deux côtés sur une position occupée par l'ennemi , ou de prendre de front et à dos une armée qu'on veut combattre , de la mettre, comme on dit , entre deux feux. Mais il n'y a rien de plus chanceux que ces mouvements excentriques ; indépendamment de l'affaiblissement momentané qu'ils occasionnent , un rien suffit pour les faire manquer et renverser les plans en apparence les mieux concertés ; une troupe est égarée par ses guides, de mauvais chemins retardent sa marche, elle est surprise par les orages, un fleuve débordé l'arrête , elle rencontre l'ennemi où elle ne croyait pas le trouver, enfin mille accidents surviennent qui font manquer l'opération. D'un autre côté l'armée peut, dans l'intervalle, avoir été attaquée ou forcée à la retraite ; on ne la trouve pas au lieu du rendez-vous; alors le corps isolé est extrêmement compromis; il court le danger d'être enveloppé et obligé de mettre bas les armes. Plus les mouvements excentriques (Tnt d'étendue plus ils sont chanceux, et par conséquent plus il faut les éviter. Ainsi, sur un champ de bataille , c'est déjà une faute que d'envoyer un corps sur les derrières de l'ennemi pour le prendre à dos ou couper ses communications , parce qu'on peut être battu pendant que ce corps fait son détour ; mais c'en est une bien plus grande quand le corps détaché doit faire une marche de plusieurs jours pour se porter en un point de rendez-vous occupé par Tennemi, car la réussite dépend de circonstances qu'on ne saurait maîtriser.
Les détachements qui se font soit pour opérer une diversion ou une marohe combinée, soit pour tout autre motif, sont condamnés par tous ceux qui ont écrit sur Tart de la guerre. H y a bien des exemples à citer pour montrer leur danger. Le grand Frédéric, si sage d'ailleurs et si habile, eut à se repentir d'avoir fait, près de Dresde, un grand détachement de 48 000 hommes, dans l'intention de couper Tannée autrichienne de ses communications avec la Bohême. Ce détachement fut enveloppé , et tomba en entier au pouvoir de l'ennemi après avoir combattu avec beaucoup de vaillance contre des forces triples, espérant toujours que l'armée arriverait pour le délivrer. Cette affaire eut lieu à Maxen, dans le mois d'octobre 4759 ; elle montre tout à la fois, et le danger des détachements, et celui de vouloir couper la retraite à une armée qui, bien que vaincue, n'est cependant pas entièrement désorganisée. Le détachement, commandé par le général Fink, parvint il est vrai à s'établir sur les derrières de l'armée autrichienne et à lui barrer le chemin ; mais il n'était pas assez fort pour empêcher le passage. Au reste on peut reprocher à ce général de s'être laissé envelopper ,*
P&INGIPES DB STRATiCn. 30
car il wt possible, avec des forces aussi considérables que celles qu'il commandait, de se faire jour en enfonçant quelque partie du cercle enveloppant. Fink eût dû tenter ce moyen, et tout ou partie de son détachement se fût sauvé.
Presque sur les mêmes lieux, le corps du général Vandanune, qui débouchait de Pirna, après la bataille de Dresde en 1843, s'était avancé jusqu'à Tœplitz en Bohème, pendant que le gros de l'armée française était encore sous les murs de Dresde. Ce détachement eut, près de Kulm, le même sort que celui de Frédéric. Cependant Vandamme essaya de se faire jour, et une partie de son corps s'échappa en passant sur le ventre de l'ennemi. Napoléon se priva par ce détachement d'une partie de ses forces pour la bataille, ou du moins pour les opérations qui devaient la suivre et compléter la victoire; il perdit 10 à 13 000 honunes de bonnes troupes; et, ce qui était plus fâcheux encore, le moral de l'armée fut sensible^ ment affecté par cet échec. Si l'histoire n'offrait que de semblables exemples, on ne serait jamais tenté de faire des détachements devant un ennemi qui n'est pas entièrement défait ; mais elle en présente aussi qui ont été couronnés du succès, et c'est là un appât auquel il est difficile de résister. Il n'y a en effet rien de plus brillant que de couper la ligne de retraite à un ennemi. Cependant, si Ton n'y peut parvenir qu'en se divisant, il doit suffire à un homme prudent de connaître le danger auquel il s'expose,- pour rejeter toute idée de diversion ou de séparation quelconque des différentes parties de l'armée.
Poursuit, — Après une victoire , il faut poursuivre vivement les corps battus séparés et désorganisés par leur défaite ; il faut tout faire pour les empêcher de se rallier, et profiter de l'état de faiblesse et de découragement dans lequel ils se trouvent momentanément. Alors on peut sans danger se partager, pour donner plus demd)ilité aux colonnes chargées de la poursuite, pourvu cependant que l'on conserve les lignes intérieures et que Ton pousse î'en<» nemi excentriquement. On se gardera bien de ramener sur le même point ceux de ses corps qui étaient déjà séparés : ce serait jouer son jeu et faciliter son ralliement. Une faute de ce genre a perdu les Français à Waterloo. Le maréchal Grouchy, qui avait été chargé de poursuivre les Prusûens battus à Ligny, aurait dû gagner leur droite pour les séparer des ponts de la Dyle, qui les mettaient en communication avec l'armée anglaise ; au lieu de cela, il les poussa sur Wavrcs, où ils traversèrent la rivière et vinrent, au moment décisif, se réunir à leurs alliés dans les champs
40 PRINCIPES DE STRàTÉGiE.
de Waterloo. Grouchy, qui aurait dû à tout prix leur fermer ce chemin, ou du moins arriver en môme temps qu'eux sur le champ de bataille, ne fît que les suivre ; il ne parut que lorsque tout était terminé. Et pourtant, refihroyable canonnade qui se faisait entendre disait assez haut que là se décidait la grande question, qu*il fallait y courir avec toute l'armée. Grouchy, dans cette mémorable circonstance, manqua d*habiieté ou de résolution ; il ne sut pas éloigner les Prussiens; et, après les avoir laissés passer, il ne fit rien pour neutraliser l'effet matériel et moral que leur arrivée dut produire sur l'armée, qui depuis midi luttait contre des forces déjà supérieures. «
Quand l'ennemi se retire en conservant un certain ordre, que ses corps restent unis, sans prêter le flanc aux attaques partielles, la poursuite se fait par l'armée en masse. Mais alors il ne faut pas se borner à le suivre simplement en tenant la même route que lui, parce qu'aussitôt qu'il trouvera un défilé ou toute autre position favorable, il vous y arrêtera et vous forcera à déployer vos moyens pour le débusquer; il vous fera perdre ainsi un temps précieux, qu'il saura mettre à profil pour faire arriver ses renforts. Il faut donc quitter la route pour manœuvrer sur le flanc de l'ennemi, en même temps qu'une partie de l'armée le suit en queue et le talonne. De cette manière, il ne pourra prendre aucune position qui ne soit tournée à l'instant, et il sera forcé de se replier presque aussitôt qu'il se sera posté. La marche de l'armée poursuivante ne se trouvera ainsi que faiblement ralentie, et le vaincu ne pourra que très-difficilement se réorganiser. Le général Kutusof a profité des avantages d'une pourauite parallèle dans la désastreuse campagne de 4842. Au lieu de suivre la même route que l'armée française, où il eût eu beaucoup à souffrir du manque'de vivres, et où il eût eu affaire à de fortes arrière-gardes, il côtoya la longue colonne de l'ennemi, l'attaquant partout où il pouvait, se jetant dans les vides que la longueur du chemin, le froid et la misère y occasionnaient. Cette sage conduite du général russe contribua beaucoup à augmenter les pertes des Français et à lès désorganiser.
Quand on est parvenu à gagner l'ennemi de vitesse, il y a deux partis à prendre : ou de lui barrer le chemin, si on est assez fort pour braver son désespoir; ou de s'établir sur son flanc, en lui laissant la route ouverte. Ce dernier parti est presque toujours le préférable, parce qu'il est dangereux de mettre une troupe, si faible qu'elle soit, dans la nécessité de vaincre ou de périr. En pareille circonstance, les hommes de cœur se surpassent eux-mêmes et vendent bien cher leur vie ou leur liberté ; il n'y a rien à gagner à
PRINCIPES DE STBàTiGIB. 41
les mettre dans celle situation. Il vaut donc mieux attaquer par le flanc cette troupe qu'on attend sur son chemin de retraite ; car alors elle cherchera plutôt à s'échapper qu'à combattre, ce qu'elle ne fera cependant pas sans éprouver de grandes pertes. Pour se mettre impunément en travers d'une armée ou d'un fort détachement, il faut être assez supérieur en forces pour lui présenter une barrière contre laquelle tous ses efforts viennent se briser; autrement, faites-lui un pont d'or plutôt que de vous exposer à beaucoup souffirir, ou même à être culbutés, comme les Bavarois l'ont été à Hanau, lorsqu'on 4843 ils essayèrent de fermer le chemin de la France à l'armée de Napoléon qui battait en retraite, après le désastre de Leipzig.
Le passage d'une rivière est toujours une opération délicate pour l'armée qui se retire ; il faut donc, vous qui la poursuivez, savoir profiter de cette circonstance pour prendre votre ennemi sur le temps. Ici vos avantages sont évidents : vous attaquez avec vos forces réunies une armée coupée par la rivière en deux parties' qui ne peuvent pas se secourir; vous .enveloppez celle qui est de votre côté, et l'acculez à un obstacle qui doit faire sa perte. C'est le cas, ou jamais, d'agir avec la plus grande vigueur pour vous emparer du pont qui est sa seule ressource pour vous échapper. Toute hésitation, dans un pareil moment, serait une faute.
Garde du pays conquis, — Il ne suffit pas de vaincre l'ennemi partout où on le rencontre, il faut encore prendre des dispositions pour conserver le pays dont on s'est rendu maître. A cet effet, on détache ordinairement de l'armée les corps nécessaires pour occuper les places de guerre et autres postes militaires, pour recouvrer les impositions et maintenir le peuple dans la soumission. Or, ces détachements affaiblissent Tarmée à mesure qu'elle pénètre plus ayant ; tandis qu'au contraire les défenseurs, se concentrant dans l'intérieur, améliorent leur situation. Il peut donc arriver un moment où l'équilibre se rétablisse et où il faille reconunencer la lutte, en ayant contre soi toutes les chances qui peuvent résulter d'une défaite loin de la base d'opérations et au milieu d'une population prête à prendre les armes au premier revers de l'armée envahisaante, ainsi que nous en avons été les témoins dans les dernières guerres de la péninsule espagnole.
On peut éviter ces inconvénients en faisant suivre l'arma active par des corps uniquement chargés de garder le pays. Ils formeront une armée de réserve, qui se tiendra 4 quelques journées de dis- ^Qce et agira d'après des principes particuliers. Au lieu de rester
42 PRINCinS Dl STRÀTiGn.
concentrée, elle s'étendra autant que possible afin d'élai^ la base d'opérations, de se procurer de plus abondantes ressources et de contenir le pays. L'armée de réserve, plus faible que rarmée active et formée en grande partie de nouveaux soldats, lui sera en tout subordonnée; elle recevra les ordres du même chef; elle ne sera donc, à proprement parler, qu'une fraction de Tannée qui pourra lui être réunie quand les circonstances Texigeront.
L'armée de réserve suivra l'armée active dans tous ses mouve«ments, en s'en tenant à une certaine distance ; elle assurera ses derrières; elle gardera les dépôts, et maintiendra toujours libres les communications avec les magasins ; elle assiégera ou bloquera les places fortes, que l'armée active peut ainsi négliger et laisser en arrière ; elle soutiendra et assurera la retraite en cas de malheur ; elle construira les ouvrages de fortification qui sont nécessaires pour améliorer les lignes de défense , couvrir les ponts « mettre en sûreté les magasins; en un mot, elle fera tout ce que ne peut pas faire l'armée active sans se disséminer et sans ralentir sa marche* On comprend qu'on ne peut adopter de semblables dispositions que lorsqu'on est très-supérieur à l'ennemi en forces matérielles et morales. Dans le cas contraire, bien loin de songer à former, dès le principe, une armée ou un corps de réserve pour le laisser en arrière, on rassemblera toutes ses forces pour les batailles ; car l'essentiel est de rendre la victoire décisive. Après cela on maintient le pays conquis, soit par les renforts qui le traversent pour rejoindre l'armée, soit par des détachements réduits au strict néces* saire, et qui, sous le nom de colonneê mohiks, parcourent le pays et se multiplient aux yeux des habitants par leurs marches et contre-marches. •
Lorsque l'armée, après de longues fatigues, doit prendre un peu de repos, on est obligé de l'étendre pour la loger dans les villages et embrasser un espace qui puisse fournir à la subsistance des hommes et des chevaux. C'est ce qu'on appelle prendre des cantonnements. Il est évident qu'on ne le fait que lorsque l'ennemi est assez éloigné pour qu'on n'ait pas à craindre une attaque de sa part. Cependant il faut toujours prévoir le cas où il s'avancerait contre les cantonnements, et s'arranger de manière à lui résister avec des forces suffisantes. On désigne un lieu où tous les corps devront se rendre en cas d'attaque, et on a soin de le choisir assez en arrière pour que l'ennemi ne puisse pas y arriver avant vous. Les corps les plus avancés se retirent sur ce point ; ceux de droite et de gauche s'y portent par des marches de flanc ; et ceux qui sont en ar* rière y arrivent comme renforts en marchant en avant. C'est ainsi
PRINGPIS Dl STRATiGIB. 43
que s'opère ia concentration par les chemins les plus courts. Pour &ciliter ces mouvements, et lorsque les cantonnements doivent être de quelque durée, on répare les routes; on en pratique même de nouvelles au travers des bois et des marais ; on jette des ponts sur les rivières ; on fait des chaussées à travers les ravins , etc. ; aucune peine ne doit coûter quand il s'agit de la sûreté de Tannée.
Les cantonnements que Ton prend pour passer la mauvaise saison se nomment des quartiers d'hiver. Ils ne diffèrent des précédents qu'en ce qu'on leur donne plus d'étendue. C'est une raison de profiter des obstacles que le pays offre pour les couvrir et les mettre à l'abri des incursions de l'ennemi. On les prend ordinairement en arrière de quelque rivière qui puisse servir de ligne de défense.
Nous bornerons ici e6 que fious avons à dire Sur la stratégie, en faisant remarquer, que si les principes de cette branche élevée de l'art de la guerre sont d'une si grande simplicité que chacun peut non-seulement les comprendre, mais en raisonner, leur applioatioa n'en est pas moins de ia plus haute difficulté, en ce qu'elle eiige beaucoup de pénétration et de tact. Le problème à résoudre est in** déterminé ; mille ciroonstahoes le compliquent ; les données d'où l'on est obligé de partir sont toujours plus ou moins incertaines, et se bornent souvent à de simples conjectures^ Les règles qui pourraient guider ont de nombreuses exceptions* Des événements qui se suc» cèdent avec rapidité^ des accidents imprévus^ des rapports trop tardife, des motifs qui^ pour ôtre inaperçus du grand nombre, n'en sont pas moins impérieux pour un chef, forcent à modifier les plans les mieux conçus, fit si nous ajoutons que le temps, cet élément si essentiel, manque presque toujours, on comprendra qu'il n'y a que les hommes supérieurs qui soient capables de mettre en pratique cette science dont les préceptes se réduisent à si peu de chose. Qar-^ dons-nous donc de juger avec trop de sévérité les généraux malheureux. Réfléchissons qu'au moment où ils durent prendre un parti et agir, ils ne savaient au juste, ni la force ni la position des corps ennemis; que, n'ayant aucun renseignement certain à ce Sujet, ils en étaient réduits à des appréciations plus ou moins vapes, à de simples probabilités ; que bien des choses qui se sont éclaircies depuis les événements étaient, pour eux, dans l'obscurité; que s'ils les eussent connues ils auraient vu, sans doute, aussi bien que nous ce qu'il y avait de mieux à faire; que, peutêtre encore, la force des choses qui, à la guerre, est irrésistible, les a contraints à agir autrement. Ayons donc de la modestie dans les jugements que nous portons. Soyons indulgents, ou plutôt justes,
44 PRINCIPES DB STttATSGIB.
envers ceux que nous devons regarder comme nos maîtres ; faisons la part des circonstances dans les fautes qui leur sont échappées, de môme que nous reconnaissons quelquefois d'heureiix hasards et le9 faveurs de la fortune dans leurs actions les plus glorieuses.