CHAPITRE IFR
Principes de Stratégie.
§ 1. — D é niHTiowfl.
nous suivons les opérations des armées anciennes, autant que cela est possible, toutefois, d’après les récits souvent trèsincomplets des historiens, nous verrons qu’il en est de plus ou moins conformes à celles des armées modernes, et d’autres qui en diffèrent essentiellement. Les premières, qui ont rapport aux grands mouvements, à l’ensemble de la guerre, constituent la Stratégie. Les autres sont du ressort de la Tactique : ce sont les ordres de marche* les dispositions des batailles, les campements, etc. Ainsi, par exemple, les fameuses expéditions d’Annibal et de Napoléon au travers des Alpes offrent plus d’un point de rapprochement dans leur ensemble, tandis que les combats et les batailles qui les ont suivies ne sauraient se comparer. C’est que les dispositions générales tiennent à la topographie du théâtre de la guerre, qui est immuable, tandis que les dispositions particulières, les évolutions, la tactique en un mot, dépendent de la nature des armes en usage aux différentes époques. L’étude de l’hisioire est ainsi très-instructive sous le point de vue stratégique; mais on peut tomber dans des erreurs bien graves quand on s’efforce d'appliquer à nos armées les notions que cette étude nous donne sur la tactique des anciens. Toute imitation servile est, à cet égard, une faute que plus d’un homme de mérite
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PRINCIPES DE STRATÉGIE
a commise pour n’avoir pas assez réfléchi à la grande différence qui existe entre nos armes de jet et celles des peuples de l’antiquité, et aux conséquences qui doivent en résulter dans l’arrangement des troupes pour le combat.
On entrevoit, par ce qui précède, que la stratégie est plus particulièrement la science des généraux, et que la tactique, dans ses diverses ramifications, depuis l’école de peloton jusqu’aux ordres de bataille, depuis le bivouac d’un avantposte au campement d’une armée, est le partage des officiers de tout grade. Mais il y aurait de la pédanterie à vouloir poser les limites de ces deux branches de l’art militaire d'une manière invariable, car il est une foule de cas où ces limites disparaissent ou se confondent.
La tactique, en restreignant ce mot aux simples évolutions et aux manœuvres du champ de bataille, peut, pour ainsi dire, être enseignée mathématiquement, parce que tous ses mouvements sont réglés; et cela d’autant plus qu’on descend davantage dans l’échelle des connaissances militaires. Mais il n’en est pas de même de la stratégie, parce que dans ses calculs il faut faire entrer le temps en considération et avoir égard à la nature des routes, aux obstacles de tout genre que l’on peut rencontrer, aux qualités morales des troupes, à la mobilité de l’ennemi, etc. , toutes choses qui ne se mesurent pas au compas. Ce serait, par exemple, s’abuser que de croire le point A (6g. 1) suffisamment protégé par le voisinage de l’armée M, contre un ennemi placé en N un peu au dehors de la circonférence tracée du point A comme centre avec AM pour rayon. En effet, quoique en supposant un terrain parfaitement plat, l'armée M puisse atteindre le point A avant l’ennemi N qui a plus de chemin à parcourir, ce point n’en est pas moins compromis ; parce que l’ennemi prenant l’initiative peut, avant que l’armée M soit informée de son mouvement, gagner du chemin et arriver en un point P quand l'autre commencera à s’ébranler; la distance PA étant alors plus courte que la distance MA, l’armée N doit arriver sur A avant
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t’armée M. Ce n’est donc pas seulement par les distances effectives que les avantages de position de deux armées, relativement à un but déterminé, peuvent se calculer; mais encore par le temps qui est nécessaire pour que l’une soit informée des mouvements de l’autre ; et c’est ce dernier élément, le temps, qui doune dans la guerre tant d'avantages à celui qui sait prendre l'initiative et la pousser avec activité. Si aux considérations précédentes on joint encore celles de la qualité des chemins, des rivières, des défilés qu’on peut avoir h traverser, on verra que ces choses, n’étant pas égales des deux côtés, rendent le problème des positions réciproques encore plus compliqué et moins soumis aux combinaisons géométriques.
Après avoir montré ce qu’on entend ou doit entendre par stratégie et tactique, mots à la définition desquels on a mis peut-être trop d’importance dans ces derniers temps, entrons en matière.
Dans toute opération de guerre il y a trois choses principales à considérer : la ligne d’où on part, le point qu’on veut atteindre, et la ligne à suivre pour y arriver.
La ligne à laquelle une armée s’appuie et de laquelle elle part pour agir offensivement, se nomme la base d’opérations. Ainsi le Rhin avec ses places fortes est, pour les Français, la base d’opérations pour porter la guerre en Allemagne. Les Alpes, les Pyrénées, avec leurs forts et leurs défilés sont les bases pour opérer en Italie ou en Espagne.
Si on reste sur la base d’opérations et qu’on se borne à en disputer la possession h l’ennemi, elle prend le nom de ligne de défense. La Suisse compte un grand nombre de semblables ligues qui font sa sûreté : ce sont les Alpes et le Jura, le Rhin, la Limmat, l’Aar, la Sarine. En suivant le cours du Danube, on trouve successivement les lignesde défense de la Forét-Noire, de mier qui s’appuie à Ulm par sa droite , du Lech passant à Augsbourg, de User qui traverse Munich et Landshut, de l’Inn qui tombe dans le Danube à Passau, etc. Cent combats se sont livrés sur ces différentes lignes.
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Les points qu’on veut atteindre , et dont la prise importe au succès de la campagne , se nomment points d'opération ou points objectifs.
La route que suit l'armée pour y parvenir est la ligne d'opérations, qui prend le nom de ligne de retraite quand on la parcourt dans le sens opposé pour échapper à l’ennemi victorieux et gagner quelque ligne de défense où l’on puisse lui résister.
§ î. — Dos b a s b s D'Opérations.
La base d’opérations doit être composée de points solides sur lesquels on réunit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l'armée, et desquels parlent des roules commodes pour les transports. Si ces points sont liés entr’eux par un obstacle naturel , tel qu’un fleuve , une chaîne de montagnes , de grand marais , d’épaisses forêts , la ligne n’en est que meilleure , par les difficultés qu’elle oppose h l’ennemi qui tenterait de la franchir.
Une base d’opérations qui a quelque largeur vaut mieux que celle qui est étroite, parce qu’elle donne plus de latitude aux mouvements et qu’on court moins de chances d’en être séparé. Qu’elle se réduise, par exemple , à une seule ville , il suffira que l’ennemi s'empare de la route qui y conduit pour qu’on se trouve dans le plus grand embarras , coupé de ses subsistances et de ses renforts.
La forme de la base n'est pas indifférente : si elle est concave au dehors , ou qu’elle s’appuie par ses extrémités h la mer, h un grand lac ou à tout autre obstacle formant saillie , l’armée y trouve pour ses ailes un appui bien plus sûr, que si au contraire elle a la forme convexe, ou présente une pointe du côté de l’ennemi.
Quand une aimée se porte en avant h une grande distance,
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elle est obligée de prendre une nouvelle base en avant de la première pour rapprocher les dépôts dont elle tire ses munitions , ses vivres et tout ce qui est nécessaire h ses besoins. Cette nouvelle ligne s’appelle la base secondaire d’opérations ; on la prend sur quelque rivière transversale , et l'on fortifie les villes principales qui s’y trouvent, s? elles ne le sont déjà , afin de mettre en sûreté toutes les richesses militaires qu’on y rassemblera.
S’il est prudent de prendre des bases d'opérations successives à mesure qu’on s’avance en pays ennemi , ce n’est point à dire qu'il faille s’arrêter au milieu des succès pour faire ces établissements. On laisse en arrière quelques troupes, ou on en fait arriver de nouvelles, pour occuper et fortifier les places , y établir les magasins , pendant que l’armée poursuit sa marche pour profiter de ses avantages.
Lorsque la base secondaire n’est pas parallèle à la base primitive, l'extrémité qui s’en éloigne le plus est celle qu’il faut particulièrement appuyer par les secours de l’art, parce qu’elle se trouve plus exposée aux attaques de l'ennemi. L’autre extrémité , par sa position retirée , court moins de danger; mais aussi elle donne à l’armée une protection moins efficace.
La base oblique procure la facilité de menacer, sans s’exposer soi-même , les communications et la base de l’adversaire. Ainsi l’armée M (figure 2), dont la base primitive était RS , parallèle à la base PQ de l’ennemi , et qui a pour ligne naturelle d’opérations la droite AB , perpendiculaire à ces deux lignes , ne pourrait pas entreprendre sur le flanc gauche de l’armée N , sans courir elle-même le danger de voir ses communications interceptées, si elle n’avait pas acquis la base secondaire XY, oblique sur la ligne AB ; car les positions seraient réciproques : si vous coupez la communication de l’ennemi, il peut s'emparer de la vôtre que vous découvrez. Mais avec la nouvelle base , votre mouvement latéral n’a plus rien d’imprudent, puisque vous avez toujours une retraite directe
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et assurée sur le point Y, qui est assez rapproché pour vous donner son appui (*).
Ceci se rattache aux avantages déjà indiqués d’une base d’opérations tournant sa concavité du côté de l’ennemi et embrassant par ses ailes te théâtre de la guerre. Quand cette forme est bien prononcée , elle vous donne la facilité de changer aa besoin la ligne d’opérations sans perdre l’appui d'une bonne base. Supposons , par exemple, que la base d’opérations ait la forme RST (figure 3) : l’armée M, qui, partant du point A pour marcher contre l'ennemi N dont la base est PQ , suit d’abord la ligne d’opérations AB et s’appuie sur BS, peut, si les circonstances l’y obligent ou si elle y trouve quelqu’avantage, prendre l'autre ligne BC qui aboutit à la portion ST de la base d’opérations ; elle y trouvera une protection à peu près égale à celle que lui donnait la base RS. C'est ainsi que le roi de Prusse , avant de livrer la bataille de Prague, passa de la rive gauche à la rive droite de la Moldau : en exécutant ce passage , il prit sa nouvelle base sur la frontière de la Silésie, et quitta celle qu'il avait d’abord dans les défilés qui séparent la Bohême de la Saxe. Sa première ligne d’opérations était de Dresde à Prague par la rive gauche de la Moldau ; la seconde se dirigeait sur Neiss , place forte de la Silésie.
Quand le changement de ligne d’opérations se fait ainsi au moment de livrer bataille , il peut avoir de grands avantages, parce qu’il déjoue tous les plans de l’ennemi. U n’y a que les grands généraux qui aient connu ce secret.
Quant à l’armée N, qui n’a qu’une sente base PQ, elle doit se tenir à cheval sur la ligne d’opératious BD, si elle ne veut pas courir la chance fâcheuse d’avoir sa retraite interceptée au premier revers. C’est un principe qu’il est bien dange-
(*) Les points tels que celui dont il est ici question, et qui sont marqués par de petits cercles dans nos ligures, sont des villes ou des postes fortifiés.
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reux de violer, même pour ceux qui sont en forces supérieures'.
Quand on est maître de la mer, toute côte où règne l’abondance et où l’on peut s’assurer la possession d’un bon port , est une base suffisante pour une invasion. Les Anglais ont , à différentes époques, établi leurs bases d’opérations à la Corogne , à Lisbonne , à Dunkerque ; ils ont tout fait pour conserver cette dernière place comme un pied à terre sur les côtes de France , de même que plus récemment ils se sont emparés de Gibraltar, d’où ils sont toujours prêts à pénétrer en Espagne quand les circonstances les y appellent.
S S. — »*• l OfÉ.iwo...
Tout chemin n’est pas également bon pour marcher à l’ennemi. Il en est qui mènent plus directement et plus sûrement au but que d’autres ; il en est qui offrent plus de chances favorables suivant qu'on est supérieur en infanterie ou en cavalerie ; il en est de plus abondants en ressources, de plus commodes, qui tournent les positions de l’ennemi ; il en est qui reçoivent de la base une protection plus efficace, etc. C’est h peser tous ces motifs et à faire un choix heureux des lignes d’opérations, que consiste un des principaux talents d’un général en chef. Si en 1799 l’armée russe d’Italie eût suivi une antre ligne que celle du Saint-Gotlhard et de la Reuss pour opérer sa jonction avec celle que commandait Korsakoff derrière laLimmat , elle ne se serait pastrouvée au bord du lac de Lucerne dans un espèce de cul-de-sac , d’où elle ne pouvait sortir que par des sentiers étroits et escarpés dont les Français étaient maîtres, et qu’il fallait forcer pour arriver au but. La route du Splügen est celle que Souwarow eût dû choisir afin d’entrer sur le théâtre des opérations par derrière la ligne qu’occupait l’armée russe en Suisse, et non par devant comme
principes de stratégie.
il le tenta vainement. Cette route qui semble faire un détour était cependant la plus courte, parce qu’elle n’offrait pas les mêmes difficultés que celle du Saint-Golthard et que l’ennemi ne pouvait pas l’intercepter. La conséquence de cette faute fut, comme on sait, l'obligation d’opérer à travers des montagnes affreuses , et dans une saison déjà avancée pour ces climats, une retraite désastreuse, et dé livrer à elle-même l’armée de Korsakoff que le général Masséna venait de battre à Zurich.
La ligne d’opérations est sivipte lorsque l’armée suit une seule direction et reste réunie , ou du moins lorsque les corps qui la composent ne sont pas tellement éloignés les uns des antres qu’ils ne puissent se prêter un mutuel secours. Elle tient alors des roules à peu près parallèles, à petites distances, sans de grandis obstacles intermédiaires.
La ligne d’opérations est double lorsque l’armée se partage et suit, en partant d’une même base, des directions assez éloignées pour que les différents corps ne puissent passe réunir en un même jour sur un même champ de bataille. Lorsque le maréchal Wurmser, débouchant des gorges du Tyrolpour secourir Mantoue assiégée par le général Bonaparte, partagea son armée en deux parties pour s’avancer à la fois par la vallée de la Cliiesa et par celle de l’Àdige, sur les deux côtés du lac de Garda, il prit une ligne d’opérations double. Dans la même année i796, les deux généraux français Jourdan et Moreau, s’appuyant au Rhin entre Bâle et Mayence , manœuvrèrent l’un sur le Meyn et l’autre sur le Danube; ils prirent ainsi une ligue d’opérations double, ou plutôt les deux armées eurent chacune la leur, ce qui, pour le résultat, revient à peu près au même.
A. moins d’être aussi fort et même plus fort que l’ennemi sur chaque ligne , au moral comme au physique , il n’y a que du désavantage à suivre la ligne d’opérations double , surtout lorsqu'elle est divergente ; parce que l’adversaire , sc plaçant entre deux, peut battre séparément chacune des deux frac-
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lions de l’armée , et se trouve en altitude de couper leurs communications. Plus vous faites de chemin sur les lignes d’opérations divergentes et plus le mal de votre situation s'empire, parce que les deux armées sont toujours plus éloignées et moins en état de se prêter secours. L'ennemi qui est au milieu peut tout à coup se porter sur l’un des deux corps et le battre avant que l’autre arrive ; il se retournera ensuite pour recevoir celui-ci et lui faire éprouver probablement le même sort. Dans le premier des exemples cités , le maréchal Wurmser fut battu par son jeune adversaire , qui se plaça au milieu de ses deuxscorps et les défit l’un après l’autre. Dans le second exemple , les deux généraux français furent forcés à la retraite par l’archiduc Charles , qui manœuvra sur une ligne simple , mais intérieure , et sut profiler habilement de sa position.
On voit par-là que si l’on court de grands dangers à se laisser envelopper sur un champ de bataille, il n’en est pas de même lorsque les distances s’agrandissent et que les corps enveloppants sont trop éloignés pour pouvoir coordonner leurs attaques. Alors c’est, au contraire , un grand avantage d’élre au milieu, pourvu qu’on déploie toute l’activité que nécessite une telle position.
La seule circonstance où l’on puisse, à forces à peu près égales et lorsque de puissants motifs y engagent, tenir deux lignes devant un ennemi respectable, c’est lorsque celui-ci en a formé lui-méme deux divergentes ou très-écartées. Mais alors il faut que les nôtres soient intérieures, afin que nos deux corps M, M' (figure 4) puissent au besoin se tendre la main, s’appuyer réciproquement s’ils sont attaqués, ou se réunir inopinément contre un des deux corps ennemis N, N' qui, manœuvrant sur les ligues extérieures , sont dans l’impossibilité de prendre pari à une même action. Le principe des lignes intérieures, surtout lorsqu’elles sont convergentes, n’est dans le fond qu’une modification de la ligne d’opérations simple. C’est toujours tenir ses corps au milieu de ceux de
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l’ennemi, plus rassemblés que les siens, plus à portée de se prêter un mutuel appui. Cependant il sera plus sùr de manœuvrer sur une seule ligne que sur deux, même intérieures.
Ne confondons pas avec les lignes d’opérations doubles ou multiples, ces directions diverses qu’on fait prendre aux différents corps qui composent une armée pour les conduire sur un même lieu de concentration : ici tout concourt à un but unique, et les corps ne sont momentanément séparés que pour marcher plus vite, pour éclairer le pays et trouver plus facilement des subsistances. Cette séparation est au contraire le comble de l’art quand elle est combinée de manière à cesser au moment de la lutte. Elle offre un des meilleurs moyens de tenir l’ennemi longtemps incertain sur le point ou il sera attaqué. Savoir, tour à tour, séparer les corps pour leur faire embrasser une plus grande étendue de pays quand les circonstances le permettent on le réclament, et opérer rapidement leur concentration pour porter des coups décisifs, est un des traits les plus saillants du génie militaire. Aucun capitaine des temps modernes n'a montré cette faculté à un aussi haut degré que Napoléon.
Quand on est forcé par les événements de guerre à changer la direction primitive de la ligne d’opérations et à en prendre une nouvelle, on donne à celle-ci le nom de ligne accidentelle d’opérations. Mais ce terme serait impropre si on l’appliquait à la ligne prise volontairement pour marcher sur un point que l’ennemi aurait dégarni se croyant menacé d’un autre côté. Le changement de ligne, bien loin d’être uu accident, dans ce cas, est le fruit d’une haute combinaison et la cause probable de succès importants. La ligne primitive était, en quelque sorte, feinte, et la ligne en apparence secondaire, la véritable ; on ne peut donc pas l’appeler accidentelle : ce sera tout simplement la nouvelle ligne d’opérations.
On peut encore, dans un mouvement rétrograde, s’écarter de la ligne naturelle de retraite et en prendre une sur le côté
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pour attirer l’ennemi dans des contrées où sa supériorité soit affaiblie, et l'éloigner de son but principal. La retraite se fait alors parallèlement à la frontière, au lieu de suivre la ligne primitive qui hii est ordinairement perpendiculaire. On n’appellera pas non plus cette retraite, accidentelle, puisqu’ ellese fait par choix et qu’elle n’est pas sans avantage sur la retraite naturelle. On lui donne le nom de retraite parallèle , qui la caractérise assez bien. Le roi de Prusse, forcé, parla perte d'un grand convoi, ù lever le siège d’Olmütz, prit la ligne de retraite par la Bohême plutôt que de rentrer en Silésie par sa ligne naturelle, qui était d’Oimütz à Neiss ; il continua ainsi, tout en se retirant, à faire la guerre ohez son ennemi, et soulagea ses propres provinces des charges qu’elle entraîne. La ligne suivie n’était accidentelle que pour l’adversaire du roi de Prusse. Pour réussir dans uue semblable détermination, il faut, premièrement, n’étre pas trop inférieur en forces ù l’ennemi qui vous suit, et, secondement, être assez rapproché de la frontière pour ne pas courir le risque d’en être séparé. La nature des localités est encore à consulter dans une semblable résolution : est-elle difficile, le mouvement offrira moins de danger; le pays, au contraire, est-il dégagé d’obstacles, le plus sur sera probablement de se retirer par le plus court chemin.
Quand on a à choisir entre plusieurs lignes d’opérations, il faut prendre de préférence celle qui donne le plus de facilité pour les subsistances, et où l’armée, suivant sa composition, peut trouver le plus de sûreté. Si elle est supérieure en cavalerie, elle choisira la plaine ; dans le cas contraire, elle tâchera de se rapprocher des montagnes ou de se tenir dans les pays coupés. Une ligne d’opérations qui longe un cours d’eau, est très-favorable, parce que tout à la fois l’armée y trouve un appui pour une de ses ailes et de grandes facilités pour les transports. La position de l’ennemi influe aussi beaucoup sur le choix de la ligne d’opérations. Occupe-t-il dans scs cantonnements une grande étendue de pays, la route
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qu’il faul prendre est celle qui, conduisant au milieu de ses corps isolés, vous donne la possibilité de les séparer. Si dans cette circonstance on dirigeait la ligne d’opérations sur une des extrémités de l’armée ennemie, on refoulerait les corps les uns sur les autres, on favoriserait leur rassemblement au lieu de l’empécher. L’ennemi est-il, au contraire, concentré, vous choisirez la direction qui menace un de ses flancs, pourvu que vous ne vous exposiez pas vous-même en prenant cette route, h voir votre propre ligne coupée ; car la première loi c’est de ne jamais découvrir sa base, ni sa ligne d’opérations. Le parti qu’on peut prendre dépend encore de la connaissance qu’on a du caractère et de la capacité des généraux ennemis, de la qualité de leurs troupes, de leur situation morale, etc.; car ce sont autant de choses qui influent si fort sur la conduite d’un chef, qu’on le verra tenir une attitude toute contraire, suivant qu’il se trouvera devant tel ou tel autre général ennemi. Turenne, ayant h lutter avec te grand Condé, ne se permet pas ce qui lui semble naturel et facile en présence de l’archiduc. Un jour, dans la campagne de 1654, il perdit quelques hommes en passant à portée de mitraille devant les lignes espagnoles, ce qui excita des observations de la part de quelques-uns des officiera qui étaient avec lui ; il leur répondit : « Cette marche serait imprudente, il est vrai,
< si elle était faite devant le quartier de Condé ; mais j’ai
< intérêt à bien reconnaître la position, et je connais assez « le service espagnol pour savoir qu’avant que l’archiduc en « soit instruit, qu'il en ait fait prévenir le prince de Condé, et f ait tenu son conseil, je serai rentré dans mon camp. » Voilà, dit l’homme le plus capable déjuger de telles choses, qui tientà la partie divine de l’art. C’est en effet à des distinctions aussi subtiles, à des nuances aussi délicates, que se manifeste le génie de la guerre.
La ligne d’opérations, avons- nous dit , se dirigera sur le flanc de l’ennemi quand il reste réuni , s’il est possible de le faire sans se découvrir soi-même. Or il arrive presque tou-
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jours que celui qui tourne est tourné ; et cela est rigoureusement vrai dans un pays dénué d'obstacles , lorsque les bases des deux armées sont à peu près parallèles et égales. En effet, l’armée M (figure S) ne peut entreprendre sur les communications de l’armée ennemie N , qu’en suivant une ligne d’opérations SB, oblique par rapport à la base RS, et s’appuyant à son extrémité ; mais alors la ligne d’opérations centrale ÂB et la communication de gauche sont découvertes, et l’on perd les avantages d'une base large , puisqu’on ne peut plus se retirer que sur le point S. Ce n’est donc que dans le cas où des obstacles naturels permettraient de défendre avec peu de monde les communications BR et BA contre les entreprises de l’ennemi , qu'on pourrait peut-être diriger sur son flanc la ligne d'opérations principale , parce qu’en faisant avancer de petits corps ro et m' Sur les autres communications , on couvre la base RS en même temps qu’on donne de la jalousie à l’ennemi sur plusieurs points. On peut dire qu’on général ce n’est qu’à la faveur des obstacles naturels qu'on parvient à se porter, sans de trop grands dangers , sur les flancs de l’ennemi. L’influence du terrain se retrouve toujours dans les résolutions qu’on doit prendre à la guerre ; aussi son étude est-elle de la plus haute importance pour les militaires de tout grade , mais surtout pour ceux qui portent la responsabilité d’un grand commandement.
Une ligne d’opérations qui a trop d’étendue par rapport h la base, perd dé sa valeur en ce qu’elle donne trop de prise à l’ennemi qui cherche à la couper. C’est précisément ce qui engage à prendre , à mesure qu’on avance , des bases d’opérations secondaires. Mais vouloir établir le rapport exact qui doit exister entre la longueur de la ligne d’opérations et l’étendue de la base , serait pédantcsque et ridicule. Le triangle formé par l’armée et les deux extrémités de la base peut varier de mille manières. D’aillenrs sa forme et sa grandeur ne dépendent pas ordinairement de notre volonté. Il suffit de dire que plus la base a d’étendue, plus le sommet doit en être
éloigné , sans que les communications soient compromises; h peu près comme une pyramide peut , sans perdre de sa solidité , s’élever d’autant plus que son pied embrasse plus d’espace.
§ *• — »■« »OI»TS STHATBOIQUBS.
Les points d’opérations s’appellent aussi points stratégiques, et l’on comprend sous cette dénomination , non-seulement ceux qui peuvent être considérés comme le but principal qu’on se propose d’atteindre , mais encore tous ceux dont l’occupation procure à l’armée des avantages incontestables.
Une capitale est toujours un point stratégique d’une grande importance , parce que la capitale règle l’opinion des provinces, qu’on y trouve d’abondantes ressources en tout genre, qu’en s’en emparant on paralyse toutes les mesures administratives et défensives de l’ennemi ; qu’aux yeux de la plus grande partie des habitants toute espérance de salut semble perdue quand l’armée envahissante est ainsi arrivée au cœur de l’état. Or, quand tout l’avantage de l’occupation d’une capitale se réduirait uniquement à cet efl'el moral , elle n’en devrait pas moins être l’objet des opérations de l’armée qui tient l’offensive.
Un point est stratégique lorsqu’il est la clef de plusieurs communications importantes, qu’il rend maître du cours d’une rivière ou défend quelquepassage important. Ainsi Ralisbonne, sur le Danube, servant de nœud aux principales communications de la rive droite et de la rive gauche , s’est toujours montré , dans les guerres d’Allemagne , comme un point stratégique dont les armées belligérantes mettaient le plus grand prix k s’assurer Smolensko , sur le Borysthène , en est un autre ; cette ville , quoique assez mal fortifiée , se trouve , par sa position, dans l’inlervallc que laissent entre eux le Bo-
rystène et le Méja , la clef de l’empire de Russie du côté de Moscou. Aussi les Russes, en 1812, mirent-ils autant d’empressement à occuper ce point que les Français à l’attaquer. La ville de Langres , située à la naissance de plusieurs des rivières qui arrosent la France , est aussi indiquée comme position stratégique. Alexandrie en Piémont, comme forteresse au delà des Alpes , l'est également ; sa possession est indispensable pour rester maître de la plaine du Pô. Soria , sur le plateau de la Vieille Castille , est encore un point stratégique , bien que cette ville n'ait rien en soi qui puisse en faire désirer la conquête ; c’est plutôt la position que la ville qui est avantageuse ; elle se trouve , comme Langres , à la naissance de plusieurs rivières.
Dans les pays de plaines il y a peu de points stratégiques en raison de leur position ; ils ne le deviennent que par les fortifications dont ils sont entourés , par les commodités et les ressources qu’ils peuvent offrir. On en trouve beaucoup dans les pays boisés , mamelonés , coupés de rivières et de lacs. Ces pays sont ordinairement très-peuplés.
Dans les grandes montagnes , telles que les Alpes et les Pyrénées , les points stratégiques sont en nombre assez restreint, mais ils sont très-prononcés ; on les trouve d’abord en arrière des défilés, aux points d'embranchement de plusieurs vallées, h la jonction des chemins. Ainsi, dans la vallée du Rhône , la position de St.-Maurice est la clef de tous les passages de nos Alpes, depuis le grand St.-Bernard jusqu'à la Fourche; c’est donc un point bien essentiel à garder dans la supposition d’une guerre sur la partie occidentale de notre pays. Aussi un des premiers soins du général qui fut chargé , en 1831, de préparer nos moyens de défense, fut-il de faire construire des fortifications à St.-Maurice pour renforcer la position et la rendre capable de résister à une armée d’invasion. On trouve encore les points stratégiques aux nœuds élevés qui réunissent différentes chaînes. Le corps de troupes qui les occupe peut choisir le chemin qui lui convient pour en
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descendre ; ses mouvements se font du centre à la circonférence , tandis que ceux de l’adversaire ne peuvent s’exécuter qu’en suivant d’immenses circuits pour tourner les montagnes qui s'opposent à ses marches latérales. Une fois qu’il est engagé dans une vallée , il est pour ainsi dire forcé de la suivre ; ce n’est qu’avec des difficultés extrêmes qu'il passe de l’une dans l’autre ; tandis que celui qui est placé à la naissance et tient les hauteurs, le peut faire avec facilité et promptitude. Le St.-Gothard est un point de cette espèce ; on a vu les armées russes, françaises, autrichiennes « se le disputer avec acharnement. II commande h la fois les vallées du Rhin, du Rhône , de la Reuss , de l’Aar et du Tessin. II ne faut que quelques heures pour passer de l’une de ces vallées à celle qui en est le plus éloignée. Nous voyons par là combien nous devons mettre d’importance à rester maîtres de ce boulevard de nos Alpes , pour empêcher l’ennemi de descendre dans nos vallées en profitant des débouchés que les eaux se sont frayés à travers les rochers. Toutes ces vallées sont , en effet , plus ou moins accessibles , non-seulement à l’infanterie, mais à la cavalerie , et même aux voitures. Les autres communications sont beaucoup moins dangereuses ; elles se réduisent à des sentiers étroits et escarpés que quelques hommes peuvent défendre et où l’ennemi ne s’engagerait pas sans de grands périls quand il aurait affaire à la population armée.