‹ Cours de thérapeutique, professé à la Faculté de MédecineChapitre 122 sur 148 · RAPIDITÉ DE L’ELIMINATION · texte numérisé non relu

RAPIDITÉ DE L’ELIMINATION

dans un liquide, pour que le goût vous en donne la notion formelle. C’est tellement vrai, que lorsque vous prenez simplement une quantité infinitésimale de poudre de digitale amorphe, comme celle de Homolle, et que vous la mettez sur le bout de la langue, cela vous donne une saveur d’une amertume épouvantable. Et cependant, elle est à peu près insoluble dans l’eau. Vous comprenez par conséquent que si, étant à peu près insoluble, elle peut vous donner une telle amertume, c’est que son pouvoir organoleptique est excessif à ce point de vue. C’est à ce séjour si prolongé que la digitale doit de pouvoir se présenter aux organes qui sont - destinés à être influencés par elle, quand elle a cessé d’être administrée.

Il y a toujours un certain degré d’accumulation d’action possible avec un certain nombre de corps, pour la quinin ; en particulier. Ii suffit que les doses soient assez rappro^ cbées, pour qu’il y ait toujours présente dans l’économie une quantité assez considérable de principe actif, laquelle finit par saturer, pour ainsi dire, peu à peu les organes sur lesquels elle agit, et pour que le phénomène d’accumulation se produise. C’est ce qui a lieu pour la quinine, la morphine, l’atropine.

Maintenant j’ai à vous parler d’autres circonstances qui modifient également l’intensité avec laquelle se produit le phénomène d’accumulation d’action. Cette accumulation est limitée par la destruction de la substance, par la rapidité plus ou moins grande avec laquelle se fait aussi la dénutrition, la désassimilation. Cela est tellement vrai, qu’avec des substances qui sont essentiellement cumulatrices , comme disent les Anglais, c’est-à-dire avec les substances métalliques, on peut s’opposer à l’accumulation d’action, en s’op-

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posant à l’accumulation dans les éléments nerveux au moyen de l’iodure de potassium. Ainsi Melsens, qui le premier a montré l’influence de l’iodure de potassium, vient de recevoir un grand prix justement mérité pour de nouveaux travaux sur ce sujet. 11 suffit, dit-il, en même temps que les sujets sont exposés à des émanations de plomb, de leur administrer concurremment de l’iodure de potassium, pour que jamais ils n’arrivent à cette saturation des centres nerveux et ne présentent des phénomènes de paralysie. Par conséquent, c’est là un grand service rendu à l’humanité et, je le répète, c’est un prix bien décerné.

Il y a une autre circonstance qui limite encore l’accumulation d’action, c’est l’habitude. Sans doute, d’un côté nous voyons que les substances s’accumulent dans les centres nerveux et tendent à y déterminer des effets de plus en plus considérables, pouvant même devenir fâcheux à l’occasion; mais d’un autre côté il y a dans notre organisme une disposition qui se résume par le mot habitude , et en vertu de laquelle nous résistons de plus en plus à l’action des substances médicamenteuses ou toxiques, comme à toutes les conditions extérieures qui peuvent nous modifier. Essayons de comprendre ce que c’est que l’habitude, et comment nous pouvons l’interpréter.

Elle peut se résumer dans cette proposition : atténuation progressive de l’action des modificateurs avec lesquels nous sommes en contact. Seulement cette atténuation progressive peut être due, ou bien à ce que notre impressionnabilité diminue, ou bien à ce que nous réagissons avec une vigueur toujours plus grande.

L’affaiblissement graduel de l’action exercée par les modificateurs sur notre organisme n’est pas égal pour tous. Et

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il y a des différences telles, qu'on a été obligé de chercher quelles pouvaient être les explications qu’on en pouvait donner. Mon illustre collègue Bouchardat a dit que ces différences tenaient à ceci : d’un côté nous trouvons des substances qui, à dose suffisamment élevée, deviennent nocives pour les organismes supérieurs; d’un autre côté, des substances qui sont toxiques pour tous les organismes, quel que soit le degré de l’échelle sur lequel ils se trouvent placés. Or, dit-il, les poisons qui sont poisons pour tous les organismes sont des substances auxquelles on ne s’habitue pas; au contraire on s’habitue à celles qui ne sont poison que pour les organismes supérieurs. Loin de moi la pensée de vouloir réfuter cette manière de voir; je crois même qu’elle exprime assez bien les choses. Mais on pourrait en tirer ceci : on ne s’habitue pas aux poisons communs à tous les êtres, parce que l’on ne s’habitue pas aux substances qui exercent leur action nocive sut les facultés qui appartiennent en propre à tous les êtres vivants, comme la nutrition et la génération. Tandis qu’au contraire on s’y habitue quand elles n’atteignent que les facultés surajoutées, telles qu’un système nerveux avec toutes ces attributions si variées et toutes ces complications organiques que vous rencontrez dans les animaux supérieurs, facultés d’un ordre élevé, qui n’appartiennent pas aux êtres vivants essentiellement. Je dis que si la proposition formulée par Bouchardat était vraie, on devrait dire que les substances auxquelles on ne s’habitue pas sont celles qui sont nocives à ces fonctions pour ainsi dire élémentaires des êtres vivants; mais alors on ne devrait pas voir des substances qui sont des poisons d’une extrême violence pour les organismes inférieurs être tolérées par ceux qui sont placés aux plus hauts degrés de l’échelle.

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Vous connaissez tous la poudre de pyrèthre du Caucase. C’est là un poison d’une extrême énergie pour les êtres inférieurs, pour les insectes, les arachnides; mais pour des animaux supérieurs ce n’est presque rien : c’est tout au plus si elle peut être considérée comme désagréable. Il y en a d’autres, telle que la tanaisie, qui sont des substances désagréables — elles ne flattent pas notre odorat, voilà tout — mais qui ne nous empoisonnent pas.

Vous le voyez, il y a donc des substances qui sont toxiques pour les êtres inférieurs et qui respectent les êtres supérieurs, même quand elles sont prises dans des conditions analogues. Cette particularité m’éloigne de l’idée d’admettre, sans réserve, la proposition que je vous indiquais tout à l’heure ; et pour le dire en passant, cette possibilité de voir des substances inoffensives pour les organismes supérieurs produire des effets sur les inférieurs, laisse la porte ouverte à l’espoir de voir un jour les êtres inférieurs qui représentent, d’après Pasteur, la plupart des contages, combattus par des poisons particuliers, qui par bonheur ne seraient pas nuisibles aux organismes qui porteraient ces contages. Mais ce n’est là qu’une espérance, et jusqu’à présent nous ne voyons pas de faits qui nous promettent de la voir se réaliser plus ou moins prochainement.

Je crois qu’il y aurait une distinction plus réelle à faire entre les poisons minéraux d’un côté et les poisons organiques de l’autre. On ne s’habitue pas aux poisons minéraux : nul ne peut se mettre à couvert des intoxications par l’arsenic ou par le plomb; il y a des gens qui réagissent plus ou moins, mais les accidents seproduisent d’une manière inévitable. Au contraire, les substances organiques, destructibles, par conséquent, sont des substances auxquelles nous finissons par

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