TRENTE-DEUXIÈME LEÇON
Intolérance, substances adjuvantes, synergiques, antagonistes, contrepoisons, antidotes.
Messieurs,
En faisant l’étude des conditions de la tolérance, je vous faisais implicitement l’histoire de l’intolérance organique. Il suffit en effet de changer le tableau de côté, de prendre la contre-partie des différentes particularités que je vous ai indiquées comme donnant lieu à la tolérance, pourvoir surgir les conditions de l’intolérance.
Lorsque nous étudions les phénomènes d’intolérance, nous voyons que dans certaines conditions du système vasculaire ou nerveux, toute espèce de stimulant devient alors un irritant véritable ou même un phlogistique et un fébrigène. Ainsi vous verrez des malades qui sont afectés de maladie gastrique, ayant une sorte d’inflammation, une dyspepsie accompagnée dephlogose des premières voies, qui ne pourront pas introduire, pour ainsi dire, une cuillerée à café d’un vin dépouillé, sans en ressentir une véritable irritation douloureuse, qui les empêche absolument d’user de cette boisson qui pourrait les remonter. Eh bien, il y a des conditions analogues pour le système nerveux central ; il y a des sujets chez lesquels il existe une telle facilité à l’hypérémie de l’encéphale, que la moindre dose de vin suffit à déterminer une céphalée plus ou moins considérable avec toutes les conséquences de cet état. Vous voyez également des sujets chez lesquels la prédisposition à vomir est tellement imminente, qu’elle constitue une imminence
DIGITALINE.
morbide telle, que vous ne pouvez pas introduire le plus petit stimulant sans que ce soit une cause de vomissements, et même des aliments sans qu’ils soient rejetés à la manière des poisons. Vous voyez encore ceci : c’est qu’avec certaines conditions d’irritabilité de la peau, tout topique, si doux qu’il soit, détermine de la rougeur, une certaine irritation et un peu d’eczéma. Si le topique est un tant soit peu irritant, non seulement il détermine la rougeur, mais il donnera lieu même à des phlyctènes, à de véritables ampoules, à une inflammation plus ou moins analogue à de la lymphangite.
Chez d’autres sujets, chez qui il existe un accroissement de la force excito-motrice de la moelle, on ne peut rien donner sans déterminer des phénomènes d’excitation du côté de cet organe : certains sujets sont tellement impressionnables à la belladone, qu’avec un milligramme de sulfate neutre d’atropine vous leur donnez de la mydriase, du délire, ï’ai vu des doses pareilles déterminer ces accidents chez la mère d’un de mes anciens camarades , aujourd’hui médecin des hôpitaux. Je vous citais tout à l’heure des faits analogues relativement à la morphine. Il y a des circonstances dans lesquelles on peut se rendre compte des conditions qui favorisent ces effets excessifs. C’est assez facile pourla morphine, maisbeaucoupplusdifficilepourl’atropine.
Pour la morphine on peut déjà prévoir que les sujets chez qui il existe une tendance hypérémique du côté des centres nerveux, seront exposés aux effets excessifs du côté du système nerveux; et c’est pour cela que chez les enfants les effets sont si considérables, et qu’il faut employer le laudanum avec tant de précautions : c’est parce qu’ils ont déjà une irrigation exagérée de la substance corticale.
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Je vous parlais en dernier lieu de l’influence que la prédisposition organique exerce non seulement sur l’intensité ou la faiblesse des manifestations auxquelles les agents thérapeutiques peuvent donner lieu, et je vous disais que dans certaines circonstances il se produit, soit autre chose que les effets voulus, soit des effets complètement inattendus.
Ainsi, quand on administre certains agents, tels que la digitaline, à la place de ce ralentissement du pouls, de cette augmentation de tension, de la force de propulsion cardiaque et par conséquent aussi de tous ces phénomènes de retour que présentent les sujets chez qui on amène une modification favorable dans la circulation, on observe parfois l’inverse. C’est-à-dire que plus vous insistez sur l’usage de doses même modérées de digitale, plus vous voyez se produire des phénomènes d’asystolie considérables. Qu’est-ce que cela prouve? Cela prouve, ainsi que j’ai essayé de l’établir dans un travail récent, qu’à un certain moment l’asystolie ne consiste pas seulement dans les phénomènes d’ataxie, mais qu’il y a réellement alors une paralysie des différents nerfs — nombreux, vous le savez — qui animent le centre circulatoire. Et à ce moment, si vous intervenez avec la digitale, vous ne faites qu’augmenter l’asystolie, qui est devenue de la cardiaplégie. Je vous parlais des exemples paradoxaux dans lequels ce n’est pas seulement un des phénomènes profondément connus qu’on voit ne pas se produire, mais où ce sont des phénomènes tout à fait inattendus, inverses, en dehors de tout ce qu’on connaît, qui se produisent. Et je vous citais l’opium, qui est évidemment un hypocrinique et qui, dans certains cas, est un moyen d’augmenter la sécrétion intestinale, par exemple dans la colique sèche, où c’est un moyen de'calmer la douleur et
leçon.] SUBSTANCES SYNERGIQUES.
aussi de favoriser le retour des sécrétions intestinales, et même des sécrétions des glandes annexées au tube digestif, c’est-à-dire du foie. Je vous ai expliqué ce mécanisme.
11 y a quelque chose de tout aussi paradoxal qu’on peut observer avec les purgatifs. Lorsque vous avez jugé chez un malade qu’il y a nécessité de purger énergiquement, vous vous adressez d’emblée aux purgatifs drastiques. Eh bien, il y a des cas dans lesquels, si l’irritabilité est grande, vous arrivez non seulement à ne pas produire les effets purgatifs désirés, mais où vous faites l’inverse : vous augmentez la constipation. Si au contraire vous venez à prescrire des purgatifs excessivement doux, de l’huile de ricin, des purgatifs salins sous forme d’eaux minérales amères ou de solutions de sulfate de soude, vous obtenez des résultats considérables. Que s’est-il passé? C’est que dans ces cas il y avait une telle irritabilité que, sous l’influence du drastique, c’est la phlogose que vous avez provoquée et non pas seulement une petite irritation. Et vous le savez, toutes les fois qu’une inflammation est intense, non seulement il n’y a pas accroissement de sécrétion, mais il y a sécheresse. Vous n’avez qu’à voir un œil extrêmement enflammé : il est sec. Vous n’avez qu’àvoir les sujets qui après un refroidissement ont une grippe: ils commencent par avoir une grande ardeur de poitrine et une sécheresse absolue. Le jour où il commence à se produire une sécrétion, un catharre bronchique, ce jour-là l’inflammation est déjà diminuée. Ces phénomènes vous rendent comptent de ce que font les drastiques eux-mêmes.
De l’ensemble des faits que j’ai passés en revue devant vous dans ces deux leçons, on peut dégager la règle suivante : c’est que les effets clés substances médicamenteuses sont
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d' autant plus intenses que V économie était déjà déviée dans le sens vers lequel la substance médicamenteuse pousse V organisme, et que les effets sont d'autant moindres , et par conséquent, ce qui revient au même , la tolérance est d'autant plus grande que l'économie s'est plus cleviée dans un sens opposé à celui vers lequel la pousserait la substance médicamenteuse. En d’autres termes, si vous avez un sujet en voie d’ischémie et si vous introduisez des substances capables de déterminer des hyperémies, de la phlogose, il résistera à l’action des médiacments. Si au contraire il était dans des conditions déjà semblables à celles oùle placerait la substance médicamenteuse alors l’action du médicamentest énorme, et les phénomènes toxiques se produisent avec u extrême facilité.
Mais ces déviations, ces prédispositions organiques ont des origines très diverses. On peut être dans des conditions d’ischémie ou d’anémie, on peut être dans des conditions favorables à la phlogose, à l’hypérémie, ou par suite de dispositions naturelles, comme chez les sujets qui ont une tendance congestive — et il y a un jour où elle se manifeste d’une manière bruyante — ou bien on peut être arrivé à ces déviations en vertu de conditions tout à fait artificielles, et ce sont des médicaments, des substances toxiques, des conditions de milieu qui ont produit ces déviations.
Et alors ici nous nous trouvons en présence de ce qu’on appelle la synergie des substances ou bien leur antagonisme. C’est-à-dire que nous avons affaire à des circonstances dans lesquelles il y a, pour ainsi dire, une maladie artificielle déterminée par une substance médicamenteuse antérieure, et qui vient ou aider, ou con trecarrer la maladie principale, déterminée par une autre substance médicamenteuse. Ici nous n’avons plus
leçon.] CORRECTIFS.
une distinction si formelle entre l’influence des médicaments ou du sujet, parce que, vous le verrez, elles se mêlent constamment. Néanmoins je dois vous résumer l’histoire de l’antagonisme d’une manière assez complète, parce qu’elle est indispensable d’une part à l’art de formuler et d’autre part à l’intelligence des phénomènes qui ont lieu lorsque vous administrez des antidotes ou bien lorsque vous faites entrer dans une même formule des substances antagonistes.
J’arrive donc à vous parler d’abord du mode d’action des substances adjuvantes, ou des substances synergiques par rapport aux substances principales que vous décidez d’employer. Il y a ici des modes d’action très divers et que vous connaissez déjà par avance, parce qu’ils se retrouvent constamment lorsque l’on étudie l’histoire des médicaments. Il est des substances accessoires, secondaires, qui jouent le rôle d’adjuvants chimiques. Ces substances servent par exemple à aider la dissolution, la transformation, la métamorphose chimique de la substance destinée à l’absorption, et par conséquent à favoriser l’absorption. Je n’ai qu’un mot à dire, puisque vous connaissez ces faits. Les acides servent à favoriser la dissolution des bases, et réciproquement les bases, celle des acides. Les chlorures des premières sections sont des dissolvants, pour ceux des dernières je n’ai pas besoin de m’étendre. En second lieu il y a, de la part des substances accessoires et qui jouent le rôle d’adjuvants, cet effet d’empêcher l’action topique de dépasser une certaine mesure, et par conséquent d’empêcher par là une diffusion de la substance. Vous le savez, je vous l’ai expliqué déjà: quand l’action topique est très irritante, quand il en résulte une hypercrinie, une phlogose, l’absorption se fait mal. Par conséquent, nous avons dans un certain nombre
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de cas intérêt à réduire ces effets topiques pour favoriser l’absorption.
Pour empêcher cette action topique, il y a un certain nombre de moyens qui sont mis en usage. Ainsi des moyens mécaniques : la substance est enrobée dans une poudre inerte, elle est recouverte d’une matière mucilagineuse, elle est enrobée dans la gomme, qui empêche que la substance active ne se mette enconlact, en trop grande quantité à la fois, avec la muqueuse stomacale et produire des effets topiques exagérés. Dans d’autres cas la substance adjuvante ouïe correctif constitue une combinaison qui rend la substance principale moins irritante. C’est ainsi, par exemple, que l’aloès et la scammonée, se combinant avec le savon médicinal, partagent la base avec cette sorte d’acide, et qu’il en résulte une substance dont les affinités sont partiellement satisfaites et qui est moins irritante pour la muqueuse sur laquelle elle est appliquée. Il y a d’autres substances qui sont destinées à diminuer la douleur, par conséquent l’irritation topique, et à diminuer certains phénomènes, comme par exemple l’action de vomir, qui survient très souvent à l’occasion de l’introduction des médicaments. Ce sont là les correctifs par excellence. Ces substances sont très nombreuses. Vous employez quelquefois des perles d’éther que vous administrez avant le médicament capable de produire des douleurs d’estomac, plus souvent quelques gouttes de laudanum ; d’autres fois une pilule composée, dans laquelle vous ferez entrer des substances narcotiques, dont les effets se combineront avec ceux du médicament lui-même. Dans un certain nombre de cas vous donnez aussi des boissons gazeuses ou bien des eaux minérales naturelles qui renferment des gaz, et elles sont de nature à empêcher le
leçon.]